‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 74 sur 93 · Ulysse est reconnu par Euryclée · texte numérisé non relu

Ulysse est reconnu par Euryclée

« J’ai auprès de moi, dit Pénélope à son hôte, une femme fort âgée, dont je connais la prudence et la fidélité, qui a nourri et élevé ce malheureux prince, l’unique objet de mon amour et qui le reçut entre ses bras quand sa mère le mit au monde; ce sera elle qui vous lavera

les’

vie-

aile

âge

fait

hor

fon

elle

mo

cha

ave

die

si

au

un

ve

vo

ch

les

qu

VO

gr

la’

de

ac

av

je

la

ét

ja

re

et

1’ les pieds, quoiqu’elle n’ait presque plus qu’un souffle de vie. » En même temps elle l’appela et lui dit : « Euryclée, allez laver les pieds de cet étranger qui paraît de même âge que votre cher prince; je m’imagine qu’Ulysse est fait comme lui et dans un état aussi pitoyable ; car les hommes dans la misère vieillissent promptement. »

A ces mois Euryclée met ses mains devant son visage, fond en larmes et d’une voix entrecoupée de sanglots, elle s’écrie: « Ah, malheureuse ! c’est votre absence, mon cher fils, mon cher Ulysse, qui cause tous mes chagrins : vous êtes donc l’objet de la haine de Jupiter avec toute votre piété! car jamais prince n’a offert à ce dieu tant de sacrifices, ni des hétacombes si parfaites et si bien choisies que vous en avez fait brûler sur ses autels, le priant tous les jours de vous faire parvenir à une heureuse vieillesse et devons donner la consolation d’élever votre fils et de le mettre en état de bien gouverner ses peuples; mais Jupiter, sourd à vos prières, vous a refusé de vous ramener chez vous. Peut-être, continua-t-elle en se tournant du côté de l’etranger, que chez les princes où mon cher Ulysse a cherché un asile, les femmes du palais l’ont insulté, comme ces insolentes qui sont ici vous insultent. C’est sans doute pour ne pas vous exposer encore à leurs insultes et à leurs injures grossières, que vous n’avez pas voulu qu’elles vous lavassent les pieds et que la sage Pénélope m’a chargée de cet emploi; je l'accepte de tout mon cœur. Je m’en acquitterai le mieux qu’il me sera possible pour obéir à ma maîtresse et aussi pour l’amour de vous; car je vous avoue que mon cœur tressaille au dedans de moi et que je sens de cruelles agitations, dont vous allez connaître la cause. Nous avons vu arriver dans ce palais plusieurs étrangers persécutés par la fortune, mais je n’en ai jamais vu un qui ressemblât à Ulysse comme vous lui ressemblez; c’est sa taille, sa voix et ses pieds mêmes. »

Ulysse lui répondit; « Vous avez raison; car il est vrai que tous ceux qui nous ont vus, Ulysse et moi, ont été frappés comme vous de cette ressemblance. »

Euryclée prit un vaisseau de cuivre ; elle y versa d’abord quantité d’eau froide, où elle mêla ensuite de l’eau bouillante. Ulysse était assis près du foyer et il tournait adroitement le dos à la lumière; car il lui vint tout d'un coup dans l’esprit que cette bonne femme, en lui lavant les pieds, pourrait apercevoir une cicatrice qu’il avait au-dessus du genou et que cela achèverait de le f ire reconnaître. Euryclée commença donc à laver les pieds à son prince et aussitôt elle reconnut cette cicatrice, qui lui restait d’une blessure que lui avait faite un sanglier sur le mont Parnasse, où il était allé chasser autrefois avec les fils d’Autolycus, son aïeul maternel, pere d’Anticlée, sa mère, prince qui surpassait tous ceux de son temps en adresse pour surprendre ses ennemis et pour faire des serments. Mercure lui avait donné ces deux qualités, parce qu’Autolycus avait pour lui une dévotion particulière et qu’il offrait tous les jours sur ses autels des agneaux et des chèvres ; c’est pourquoi ce dieu l’accompagnait toujours et lui donnait des marques de sa protection en toutes rencontres. Un jour ce prince arriva à Ithaque dans le temps que sa fille venait d’accoucher d’un fils. Euryclée prit cet enfant, le mit sur les genoux de son aïeul, comme il achevait de souper et lui dit : « Autolycus, voyez quel nom vous voulez donner à l’enfant de la reine, votre fille; c’est un fils que les dieux ont accordé à vos vœux. »

Autolycus répondit : « Que mon gendre et ma fille lui donnent le nom que je vais dire. Je suis l’objet du ressentiment de beaucoup d’hommes et de femmes sur la vaste terre; qu’on tire de là le nom de cet enfant, qu’on l’appelle Ulysse (l’objet du ressentiment). Quand il sera grand et qu’il viendra à la maison maternelle sur le Parnasse, où j’ai de grandes possessions, je lui en donnerai une partie et je le renverrai content. »

Dès qu’Ulysse fut sorti de l’enfance il alla chez son grand-père pour recevoir ces beaux présents qu’il lui avait promis. Autolycus et ses enfants le reçurent avec toutes les marques de tendresse, et sa grand’mère Amphithée, l’embrassant étroitement, lui baisa la tête et les deux yeux. Après les premières caresses, Autolycus ordonna à ses enfants de préparer le souper. Ils font donc venir un taureau de cinq ans; ils le dépouillent, le préparent, le mettent en quartiers, en garnissent plusieurs broches, le font rôtir et servent les portions ; on se met Euryclée reconnaît Ulysse. à table, on y demeure jusqu’au coucher du soleil. Et quand la nuit est venue, chacun va se coucher et jouir des paisibles dons du sommeil.

Le lendemain, dès que l’aurore eut annoncé le jour, les fils d'Autolycus, qui avaient tout disposé pour donner à Ulysse le divertissement de la chasse du sanglier, le vont prendre; ils partent ensemble avec leurs chiens et vont sur le Parnasse, qui est couvert d'une grande forêt. Ils traversent bientôt les sommets de cette montagne; le soleil, sortant du paisible sein de l’Océan, commençait à répandre ses rayons sur la plaine. Les chasseurs descendent dans une vallée; les chiens marchent devant eux sur la piste du sanglier. Les princes suivent, et Ulysse est des premiers à la queue des chiens, tenant à la main une longue pique. Le sanglier était dans un fort si épais, que ni les vents, ni la pluie, ni le soleil même ne pouvaient le pénétrer; la bête était cachée sous quantité de feuilles et de branches entrelacées. Le bruit des chiens et des chasseurs, qui s’approchaient pour le lancer, l’excita; il quitte son fort, va à leur rencontre les soies hérissées, jetant le feu par les yeux, et s’arrête à leur vue; Ulysse, la pique à la main, va sur lui pour avoir l’honneur de le blesser le premier ; mais le sanglier le prévient, et d’une de ses défenses il lui fait une large blessure au-dessus du genou, en le frappant de côté; heureusement la dent meurtrière ne pénétra pas jusqu’à l’os, Ulysse, sans s’étonner, lui porte un grand coup de pique à l’épaule droite et le perce de part en part; cet énorme sanglier tombe et expire sur-le-champ. Les princes le font emporter; et dans le moment ils bandent la plaie d’Ulysse, et par des paroles enchantées ils arrêtent le sang, et s’en retournent dans le palais de leur père. Dès qu’Ulysse fut guéri, Autolycus et ses fils, charmés d’avoir vu ces marques de son courage, le comblent de magnifiques présents et le renvoient à Ithaque, où Laërte et Anticlée avaient grande impatience de le revoir. Son retour les combla de joie. Ils lui firent raconter son voyage et lui demandèrent des nouvelles de sa blessure. Il leur fit le détail de tout ce qui s’était passé, et s’étendit particulièrement sur la chasse du mont Parnasse, où il avait été blessé.

La bonne Euryclée, touchant avec ses mains la cicatrice de cette plaie, la reconnut aussitôt; hors d’ellemême, elle laissa aller la jambe qu’elle tenait, et qui retomba dans le bassin: l’airain résonna, le vaisseau fut renversé et l’eau répandue. En même temps elle sentit dans son cœur un mélange de douleur et de joie; ses yeux furent baignés de pleurs et sa voix arrêtée. Enfin, faisant effort sur elle-même, et lui portant la main au menton, elle lui dit: « Ah! mon cher fils, vous êtes Ulysse, et je ne vous ai reconnu qu’après avoir touché cette cicatrice! » En prononçant ces mots, elle regardait Pénélope pour lui annoncer que son cher mari était devant ses yeux. Mais elle ne put attirer ses regards ni son attention; car, outre que Minerve avait distrait l’esprit de cette princesse et la tenait appliquée à d’autres objets, Ulysse, se jetant tout d’un coup sur elle, lui mit une main sur la bouche, et de l’autre il la tira à lui et lui dit: « Ma chère nourrice, voulez-vous me perdre, vous qui m’avez allaité? Je suis revenu dans mon palais apres avoir souffert pendant vingt années des maux infinis. Mais puisque vous m’avez reconnu, et que les soupçons que quelqu’un des dieux vous a inspirés sont changés en certitude, n’en dites rien, de, peur que quelqu’un ne vous entende dans ce palais : car je puis vous assurer que, toute ma nourrice que vous êtes, si vous me découvrez et que la divinité fasse tomber sous mes coups les prétendants, je ne vous épargnerai point le jour que je punirai ces malheureuses femmes qui ont commis tant de désordres dans ma maison. »

La prudente Euryclée lui répond: « Ah! mon cher fils, quelle parole venez-vous de me dire? ne connaissezvous pas ma fidélité et ma confiance? Je garderai votre secret et je serai aussi impénétrable que la plus dure pierre et que le fer. Je vous promets même que, si la divinité vous donne la victoire sur ces insolents, je vous nommerai toutes les femmes du pa'ais qui méritent châtiment pour avoir déshonoré votre maison, et celles dont l’attachement pour la reine et pour vous est digne de récompense. »

« Il n’est pas nécessaire, ma chère nourrice, que vous me les nommiez, dit le prudent Ulysse; je les connaîtrai bien sans vous, et je serai informé de toute leur conduite. Gardez seulement le silence et laissez faire les dieux. »

Il dit, et la nourrice sortit de la salle pour aller chercher d’autre eau, la première ayant été répandue. Après qu’elle eut achevé de laver les pieds d’Ulysse et qu’elle les eût frottés et parfumés avec des essences, il rapprocha son siège du feu pour se chauffer, et avec ses vieux haillons, il cacha le mieux qu’il put la cicatrice qui l’avait déjà fait reconnaître.

Page 1