‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 78 sur 93 · Ulysse tend son arc · texte numérisé non relu

Ulysse tend son arc

[Antinous, n’ayant pas tendu l’arc, propose aux princes de remettre cet exercice à un autre jour; pendant qu’ils font des libations aux dieux, Ulysse demande à essayer ses forces. Cette proposition déplaît aux prétendants qui s’emportent contre lui et le menacent. Pénélope les rassure et les apaise en leur disant que si cet étranger tend l’arc, elle lui fera seulement des présents, mais ne l’épousera pas. Télémaque ajoute que lui seul a le droit de disposer de l’arc, qu’il le prêtera à qui il voudra et il renvoie Pénélope dans ses appartements. Elle se retire; Eumée et Philétius exécutent discrètement les ordres qu’ils ont reçus d’Ulysse et ferment les portes. Télémaque fait porter l’arc à Ulysse.] .

Ulysse ayant pris l’arc, le maniait et le considérait de tous côtés, et regardait avec soin si les vers n’en avaient point piqué la corne pendant son absence. Les poursuivants, voyant cette grande attention, en faisaient des railleries. Les uns disaient : « Celui qui admire si fort cet arc, aurait envie de le voler. Ou peut-être qu’il en a chez lui un tout semblable, et que cette ressemblance réveille en lui quelque agréable souvenir ; ou enfin qu’il voudrait en faire faire un de la même tournure ! Voyez comme ce vagabond, plein de ruse et de malice, le manie et l’examine de tous côtés ! » Les autres disaient : « Que les dieux fassent réussir tous ses désirs, comme il viendra à bout de tendre cet arc ! »

Pendant que les poursuivants parlent ainsi, Ulysse, après avoir bien examiné son arc et vu qu’il était en bon état, le tend sans aucun effort et aussi facilement qu’un maître de lyre tend une corde de boyau en tournant une cheville. Ulysse tendit son arc avec la même facilité, et pour éprouver la corde, il la lâcha ; la corde lâchée résonna, et fit un bruit semblable à la voix de l'hirondelle ; une douleur amère s’empara du cœur de tous les prétendants ; ils changèrent de couleur. En même temps Jupiter, pour augmenter leur effroi par ses signes, fait retentir son tonnerre. Ulysse, ravi d’entendre ce signe, et fortifié par ce prodige, prend la flèche qui était sur une table; car toutes les autres étaient dans le carquois, d’où elles devaient bientôt sortir pour la perte des prétendants ; il la pose sur l'arc à l’endroit' par où on le tient, et après avoir tiré à lui la corde pour le bander, il ajuste la flèche sans se lever de son siège et tire avec tant d’adresse et de justesse, qu’il enfile les anneaux de tous les piliers depuis le premier jusqu’au dernier, et que la flèche armée d’airain va donner dans la porte, qu’elle perce de part en part.

Après ce succès, il adresse la parole à Télémaque, et lui dit : « Télémaque, votre hôte ne vous fait point de honte, il n’a point manqué le but ; je n’ai pas beaucoup sué à tendre cet arc, et mes forces sont assez entières; je ne méritais pas le mépris et les reproches des prétendants. Mais il est temps qu’ils pensent à souper pendant qu’il est encore jour, et qu’ils se divertissent à entendre chanter et jouer de la lyre ; car c’est là le plus doux assaisonnement des festins. »

En achevant ces mots, il fait signe à Télémaque. Ce prince l’entend ; il prend son épée, se saisit de sa pique, et ainsi armé de l’airain étincelant, il se tient debout près du siège de son père.

CHANT XXTT 1. Ulysse commence sa vengeance par la mort d’Antinoüs et

se fait connaître aux prétendants.

Ulysse, ayant quitté ses haillons, saute sur le seuil de la porte avec son arc et son carquois, verse à ses pieds toutes ses flèches, et adressant la parole aux prétendants, il leur dit: « Voilà un jeu innocent qui est terminé. Présentement je me propose un autre but que personne n’a encore atteint. Nous verrons si je réussirai, et si Apollon m’accordera cette gloire. »

Il dit, et il dirige la flèche terrible sur Antinoüs. Celui-ci tenait une coupe pleine de vin, et la portait à sa bouche; la pensée de la mort était alors bien éloignée de lui. Et qui aurait pu croire que parmi tant de gens à table un homme seul, quelque vaillant qu’il fût, eût pu concevoir le téméraire dessein de lui ôter la vie? Ulysse te frappe à la gorge, et la pointe mortelle lui perce le cou. Il est renversé de son siège, la coupe lui tombe des mains, un ruisseau de sang lui sort par les narines, il renverse la table avec ses pieds et jette par terre les viandes, qui nagent pêle-mêle dans le sang.

Les prétendants, le voyant tomber, font un grand bruit, se lèvent avec précipitation et cherchent de tous côtés des armes ; mais ils ne trouvent ni bouclier ni pique : Ulysse avait eu la précaution de les faire enlever. Ne pouvant donc se venger de lui par la force, ils ont recours aux injures :

« Malheureux étranger, lui disent-ils, tu as bien tort de tirer ainsi sur les gens; tu ne seras plus reçu à aucun combat; la mort pend sur ta tête. Tu viens de tuer un prince qui était la fleur de toute la jeunesse d’Ithaque ; tu vas être la proie des vautours. »

Chacun parlait ainsi ; car ils pensaient tous qu’il l’avait tué par mégarde et sans le vouloir. Insensés, ils ne voyaient pas que leur dernière heure était venue.

Ulysse les regarda avec des yeux terribles: « Chiens, leur dit-il, vous ne vous attendiez pas que je reviendrais des rivages de Troie ; et dans cette confiance vous consumiez ici tous mes biens, vous déshonoriez ma maison par vos infâmes débauches, et vous poursuiviez ma femme, sans vous remettre devant les yeux ni la crainte des dieux ni la vengeance des hommes; vous voilà tombés dans les filets de la mort. »

Il dit, et une pâle frayeur glace leurs esprits.

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