Pénélope apporte aux prétendants l’arc d’Ulysse
La déesse Minerve inspira à la sage Pénélope de proposer dès ce jour-là aux prétendants l’exercice de tirer la bague avec l’arc, qui n’étant en apparence qu’un jeu, devait devenir le commencement du carnage. Elle monta au haut de son palais, et prenant une clé à manche d’ivoire et faite en faucille, elle entra avec ses femmes dans l’appartement le plus reculé. Là, dans un grand cabinet, étaient les richesses qu’Ulysse avait laissées, l’airain, l’or, le fer; et parmi d'autres armes était l’arc de ce prince et le carquois rempli de flèches, sources de gémissements et de pleurs. C'était un présent qu’Iphitus, fils d’Eurytus, égal aux Immortels, lui avait fait autrefois dans le pays de Lacédémone, où ils s’étaient rencontrés dans le palais d'Orsiloque. Ulysse en partant pour Troie n’avait pas pris avec lui cet arc; il l’avait laissé dans son palais pour ne le perdre jamais et pour se souvenir toujours de celui qui lui avait fait ce présent; il s’était contenté de s’en servir pendant qu’il était resté à Ithaque.
Pénélope étant donc arrivée à la porte de ce cabinet, dont le seuil et le chambranle étaient bien travaillés, et dont les deux battants éblouissaient les yeux par leur éclat, détache du marteau la courroie qui couvre l’entrée de la serrure, insinue la clef, pousse les leviers qui servent de verrous, et la porte s’ouvre avec un mugissement semblable à celui d’un taureau qui paît dans une prairie. Elle monte dans une chambre haute toute pleine de coffres où étaient ses habits, qui répandaient l’odeur d’un parfum très agréable ; et haussant le bras, elle prend cet arc merveilleux, qui était pendu à la muraille dans son étui; elle le tire de cet étui, s’assied, le pose sur ses genoux, et se met à pleurer à chaudes larmes sur cet arc dont Ulysse s’était servi.
Quand elle se fut assez abandonnée au plaisir qu’elle trouvait à pleurer et à gémir, elle descendit dans la salle où étaient les poursuivants, tenant dans ses mains cet arc et le carquois tout rempli de flèches bien acérées. Ses femmes, qui la suivaient, portaient un coffre où étaient les bagues qui servaient aux plaisirs d’Ulysse lorsqu’il voulait s’exercer. En arrivant, elle s’arrêta sur le seuil de la porte, appuyée sur deux de ses femmes, et le visage couvert d’un voile; et adressant la parole aux prétendants, elle leur dit: « Princes, qui ruinez par vos festins continuels et par vos débauches outrées la maison de mon mari absent depuis longtemps, et qui ne donnez d’autre prétexte à votre conjuration que l’envie de m’épouser, voici le moyen de vous satisfaire; le combat va être ouvert, vous n’avez qu’à entrer en lice, je vais vous mettre l’arc d’Ulysse entre les mains. Celui qui le tendra le plus facilement, et qui fera passer sa flèche dans toutes les bagues de ces douze piliers, sera mon mari; je le suivrai, et je quitterai ce palais où j’ai passé ma première jeunesse, ce palais rempli de toutes sortes de biens, et dont je ne perdrai jamais le souvenir, non pas même dans mes songes. »
En achevant ces mots, elle ordonne à Eumée de prendre l’arc, de le présenter aux prétendants avec les bagues. Eumée prend l’arc, et en le voyant il ne peut retenir ses larmes. Philétius pleure aussi de son côté. Antinous, les voyant pleurer, s’emporte contre eux : « Malheureux pâtres, leur dit-il, qui vivez au jour la journée, et qui ne voyez que ce qui est à vos pieds, pourquoi pleurez-vous, et pourquoi venez-vous attendrir ainsi le cœur de la reine, qui n’est que trop affligée de la perte de son mari? Tenez-vous à table sans dire une parole, ou sortez ; allez pleurer dehors, et laissez démêler aux princes cette grande affaire dont ils ne sortiront point à leur honneur. Sur ma parole ils ne tendront pas facilement cet arc ; car, il faut l’avouer, parmi nous il n’y a point d’homme tel qu’Ulysse. Je l’ai vu et je m'en souviens très bien, quoique je fusse fort jeune. » En parlant/ ainsi, il se flattait qu’il serait le premier qui tendrait l’arc, et qu’il ferait passer la flèche dans toutes les bagues; mais il devait le premier sentir les flèches qui partiraient de la main d’Ulysse, comme il était le premier qui l’avait maltraité et qui avait excité contre lui les autres princes.
Alors Télémaque, prenant la parole, dit : « 11 faut que Jupiter m’ait envoyé un esprit de vertige et d’étourdissement; je vois que ma mère, toute sage et prudente qu’elle est, se prépare à quitter mon palais et à suivre un second mari, et dans une situation si triste, je ne pense qu’à rire, qu’à me divertir, et qu’à être simple spectateur d’un combat qui doit me coûter si cher. Non, non; comme vous allez faire vos efforts pour m’enlever Pénélope, il faut que je fasse aussi les miens pour la retenir. C’est un prix trop grand. Ni dans toute l’Achaïe, ni dans la sacrée ville de Pylos, ni dans Argos, ni dans Mycènes, ni dans Ithaque, ni dans toute l’Epire, il n’y a point de femme qui puisse lui être comparée. Vous n’en êtes que trop persuadés ; qu’est-il besoin que j’en fasse ici l’éloge? Ne cherchez donc point de prétexte pour différer. Allons, venez éprouver vos forces, j’essaierai aussi comme vous de tendre cet arc, et si je suis assez heureux pour y réussir et pour faire passer la flèche au travers de toutes les bagues, je n’aurai pas la douleur de voir ma mère me quitter et suivre un second mari ; car elle n’abandonnera pas un fils qu’elle verra en état d’imiter les grands exemples de son père, et de remporter comme lui les prix de tous les combats. »
Il dit, et se levant en même temps, il quitte son manteau de pourpre et son épée, et se met lui-même à dresser les piliers dans les trous qu’il fait, et dont il aplanit la terre au pied. Il les dresse tous à distance égale, sur la même ligne, comme s’il eût assisté plusieurs fois à cette sorte d’exercice, quoiqu’il ne l’eût jamais vu. Les poursuivants en furent étonnés; car ils savaient que Télémaque n’avait jamais vu faire ces préparatifs. Les piliers dressés et les bagues mises, il retourna à la porte de la cour, et prenant l’arc, il essaya trois fois de le bander, mais ses efforts furent inutiles. Il en approchait pourtant si fort, qu’il espérait qu’à la quatrième tentative il en viendrait à bout, et il y allait employer avec succès toutes ses forces, lorsqu’Ulysse, qui vit que cela pourrait être contraire à ses desseins, lui fit signe de se retenir et d’y renoncer.
Télémaque, qui comprit le signe, s’écria : « O dieux ! est-ce en moi faiblesse naturelle? Ou est-ce seulement que je suis trop jeune encore pour entrer en lice contre des hommes faits qui ont toutes leurs forces? Je renonce donc au prix. Mais vous, prétendants, qui êtes plus forts et plus robustes, essayez de tendre cet arc, et achevons cet exercice. »
En même temps, il pose l’arc à terre sur le seuil de la porte, met la flèche sur son manche, et va se remettre à la même place où il était assis.
[Léodès essaie le premier de tendre l’arc sans y parvenir ; après lui, les autres cherchent vainement à rendre l’arc plus flexible, en le frottant avec de la graisse fondue; Antinoüs et Eurymaque, qui sont les plus robustes, sont obligés euxmêmes d’y renoncer.] 2. Ulysse se fait secrètement connaître à Eumée et à Philétius.
Dans ce moment, les deux pasteurs Eumée et Philétius sortent de la salle, et Ulysse les suit. Quand ils furent hors de la cour et un peu éloignés des portes, Ulysse, prenant la parole, leur dit d’un ton caressant : « Pasteurs, je ne sais si je dois vous déclarer ou vous cacher une pensée qui m’est venue, mais mon cœur m’inspire de m’ouvrir à vous. Dites-moi franchement dans quelle disposition vous êtes pour Ulysse. S’il arrivait ici tout d’un coup, et qu’un dieu vous l’amenât, prendriez-vous son parti, ou vous déclareriez-vous pour les prétendants? Parlez, faites-moi cette confidence, je n’en abuserai point. »
« Ah! s’écria Eumée, Jupiter, père des dieux et des hommes, accomplissez notre désir! Que ce cher maître revienne! Qu’un dieu favorable daigne nous l’amener! Si ce bonheur nous arrivait, étranger, vous verriez des preuves de l’amour que nous lui conservons, et vous seriez témoin des efforts que nous tenterions pour son service. »
C’est ainsi qu’Eumée priait les dieux de ramener Ulysse, et Philétius ne désirait pas moins ardemment son retour. Ulysse, instruit par là des véritables sentiments de ces deux fidèles serviteurs et assuré de leur zèle, leur dit : « Vous voyez devant vos yeux cet Ulysse; c’est moi, qui, après avoir souffert pendant vingt années des maux infinis, suis enfin revenu dans ma patrie. Je connais que vous êtes les seuls de mes domestiques qui fassiez des vœux pour mon retour ; car, parmi tous les autres, je n’en ai pas entendu un seul qui désirât de me revoir, et qui demandât aux dieux que je revinsse dans mon palais. Je suis si touché des marques de votre affection, que vous pouvez compter que si la divinité me donne la victoire sur les prétendants, je vous marierai l’un et l’autre, et je vous comblerai de biens; je vous ferai bâtir des maisons près de mon palais, et vous serez non seulement les amis et les compagnons de Télémaque, mais comme ses frères. Et afin que vous ne doutiez pas de la vérité de ce que je vous dis et que vous soyez forcé de me reconnaître, je vais vous montrer une marque sûre, qui ne vous laissera aucun scrupule; je vais vous faire voir la cicatrice de la blessure que me fit autrefois un sanglier sur le mont Parnasse, où j’étais allé à la chasse avec les fils d’Autolycus, et qui vous est très connue. »
En achevant ces mots, il écarte ses haillons et découvre cette large cicatrice. Les deux pasteurs en la voyant se mettent à pleurer, et se jetant au cou d’Ulysse, ils l’embrassent et lui baisent la tête et les épaules. Ulysse, de son côté, leur baisait la tête et les mains. La nuit les aurait surpris dans ces caresses réciproques, mêlées de larmes et de soupirs, si Ulysse n’eût modéré cet excès trop dangereux, en leur disant : « Mes amis, cessez ces larmes et ces gémissements, de peur que quelqu’un venant à sortir du palais ne les voie et n’aille en faire aux princes un rapport qui pourrait nous trahir. Rentrez l’un après l’autre et non pas tous deux ensemble. Je vais rentrer le premier, vous me suivrez, et voici Tordre que je vous donne : il est bien sûr que les fiers prétendants ne souffriront point qu’on me remette l’arc et le carquois; mais vous, Eumée, dès que vous l'aurez retiré de leurs mains, ne manquez pas de me le donner et d’aller ordonner aux femmes du palais de bien fermer les portes de leur appartement et, si elles entendent des cris et des gémissements, de ne point sortir, mais de demeurer tranquillement dans leurs chambres. Et pour vous, mon cher Philétius, je vous donne la garde de la porte de la cour; tenez-la bien fermée à la clef. » En parlant ainsi, il entre et va se placer dans le siège qu’il venait de quitter. Les deux pasteurs rentrent un moment après, mais séparément, comme il leur avait ordonné.