‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 80 sur 93 · Combat acharné entre Ulysse et les prétendants · texte numérisé non relu

Combat acharné entre Ulysse et les prétendants

Amphinome se jette sur Ulysse l’épée à la main, voulant forcer le passage; mais Télémaque le perce de sa pique par derrière entre les deux épaules; le fer de sa pique sort par devant; Amphinome tombe avec un grand -bruit sur le visage. Télémaque se retire en même temps, laissant sa pique dans le corps d’Amphinome; car il craignait que, s’il s’arrêtait à la retirer, quelqu’un des Grecs ne profitât de ce moment pour se jeter sur lui, et ne le perçât de son épée. Il s’approche de son père, et lui dit : « Mon père, je vais vous apporter un bouclier, deux javelots et un casque; je m’armerai aussi, et j’armerai de même nos deux pasteurs; les armes sont nécessaires, surtout dans un combat si inégal.

« Allez, mon fils, répondit Ulysse, apportez-moi ces armes pendant que j’ai encore ici assez de flèches pour me défendre; mais ne tardez pas : car on forcerait enfin ce poste que je défends seul. »

Télémaque, sans perdre un moment, monte à l’appartement où étaient les armes. Il prend quatre boucliers, huit javelots et quatre casques ornés de leurs aigrettes, va rejoindre Ulysse, s’arme auprès de lui, et fait armer les deux pasteurs. Ulysse avait déjà employé presque toutes ses flèches, et aucune n’était partie inutilement de sa main. Il s’était fait autour de lui un rempart de morts. Quand il n’eut plus de traits, il pendit son arc à une colonne qui était dans le vestibule même dont il occupait l’entrée. Il prend son bouclier, arme sa tête d’un casque orné d’aigrettes au-dessus desquelles flottait un grand panache, et saisit deux javelots.

Il y avait au bout de la salle une petite porte de dégagement, d’où on descendait dans la rue; cette porte était faite de planches bien ajustées. Ulysse commande à. Eumée de la bien garder, ce qui n’était pas difficile; car il n’y avait qu’un seul accès. Agélaüs dit alors de façon à être entendu de tous :

« Mes amis, quelqu’un de vous n’ira-t-il point par cette petite porte appeler le peuple à notre secours? C’est le seul moyen de nous dérober à la fureur de cet ennemi si terrible. »

Mélanthius prenant la parole, dit : « Agélaüs, ce que vous proposez n’est pas praticable; car, outre qu il y a encore la porte de la cour, le passage de cette fausse porte est si étroit, qu’un homme seul suffit pour le défendre. Mais attendez un moment, je vais vous apporter des armes; car je ne doute pas qu’Ulysse et son fils ne les aient serrées dans son appartement. »

Il part en même temps, monte dans l’appartement d’Ulysse par un escalier dérobé. Il prend douze boucliers, autant de javelots et autant de casques, et les porte aux princes.

Quand Ulysse vit ses ennemis ainsi armés, il sentit son courage abattu et ses forces diminuées, car l’affaire devenait difficile. Se tournant donc vers Télémaque, il lui dit : « Mon fils, on nous sommes trahis par quelqu’une des femmes du palais, ou c'est ici une suite de la perfidie de Mélanthius. »

« Mon père, répondit Télémaque, c’est un effet de mon imprudence, et il ne faut accuser que moi, qui, en sortant, ai oublié de fermer la porte, et me suis contenté de la pousser; je devais y prendre mieux garde; mais il faut prévenir les suites fâcheuses que cette faute pourrait avoir. » S’adressant donc à Eumée, il lui dit : « Allez, Eumée, allez promptement fermer la porte, et tâchez d’éclaircir si ce sont les femmes du palais qui nous trahissent, en assistant nos ennemis, ou si c’est Mélanthius; je soupçonne plutôt ce dernier. »

Pendant qu’ils parlaient de la sorte, Mélanthius était remonté à l’appartement pour en apporter des armes ; Eumée, qui s’en aperçut, se rapprocha d’Ulysse en même temps, et lui dit : « Voilà l’homme que nous avions soupçonné avec justice; il va remonter; voulez-vous que je le tue, ou que je vous l’amène, afin que vous le punissiez de toutes ses perfidies? »

Ulysse lui dit : « Eumée, nous soutiendrons, Télémaque et moi, l’effort de tous ces ennemis, quelque méchants qu’ils soient. Allez, Philétius et vous; suivez le perfide, jetez-le à terre, liez-lui par derrière les pieds et les mains ensemble; et l’attachant par le milieu du corps avec une corde, élevez-le jusqu’au haut d’une colonne près du plancher, fermez bien la porte, et laissez-le là tout en vie souffrir longtemps les peines qu’il a méritées. »

Les pasteurs exécutent ponctuellement cet ordre ; ils montent après Mélanthius et se cachent pour l’attendre. Ce perfide fouille dans tous les coins pour chercher des armes. Ils se tiennent tous deux en embuscade aux deux côtés de la porte en dehors. Ce malheureux, après avoir cherché partout, sort portant d’une main un beau casque et de l’autre un vieux bouclier tout couvert dérouillé, et qui avait servi autrefois au héros Laërte pendant qu’il était jeune ; mais on l’avait négligé depuis ce temps-là, et ses courroies étaient tout usées. Quand il voulut passer le seuil de la porte, Eumée et Philétius se jettent sur lui, le prennent par les cheveux et le ramènent dans la chambre où ils le jettent à terre, lui attachent par derrière les pieds et les mains ensemble, et le liant d’une bonne corde, ils le guindent au haut d’une colonne près du plancher; et en sortant, Eumée lui dit d’un ton moqueur : « Mon pauvre Mélanthius, tu vas passer la nuit bien commodément dans un bon lit et tel que tu le mérites. Quand l’Aurore sortira du sein de l’Océan, elle ne pourra se dérober à ta vue, tu en apercevras les premiers rayons, à l’heure où tu pars pour amener aux poursuivants l’élite de tes troupeaux. » En parlant ainsi, ils le laissent dans ces liens funestes, ferment bien la porte, prennent le casque et le bouclier et vont rejoindre Ulysse. Voilà donc en un petit espace tous ces combaftants qui ne respirent que le carnage : quatre d’un côté, sur le seuil ; et de l’autre côté, une nombreuse et vaillante troupe à l’intérieur de la maison. La fille de Combat d'Ulysse contre les prétendants. Jupiter, Minerve, s’approche des premiers sous la figure de Mentor. Ulysse, ravi de la voir, lui dit : « Mentor I 1 venez me défendre, secourez votre compagnon d’armes, 1 que vous avez toujours aimé, et n’oubliez pas ce que j’ai ( fait pour vous en tant de rencontres; nous sommes de ( même âge tous deux. » ]

Il parla ainsi, quoiqu’il se doutât bien que c’était la ( guerrière Minerve. Mais les poursuivants le menaçaient I de leur côté, et Agélaüs, fils de Damastor, lui cria: i « Mentor, qu'Ulysse ne vous séduise pas par ses paroles, ] et qu’il ne vous oblige pas à combattre contre nous pour le secourir; car, si vous l’assistez, je vous promets • < qu’après que nous les aurons tués, son fils et lui, vous ] serez la victime de notre ressentiment; vous payerez de 1 votre tête le secours que vous lui aurez donné, et après votre mort, nous confondrons tous vos biens avec ceux ] d'Ulysse que nous partagerons; nous chasserons de ( votre maison vos fils et vos filles, et nous ne souffrirons ( pas que votre femme trouve un asile dans Ithaque ; ( nous l’enverrons dans quelque pays éloigné. »

Ces paroles insolentes excitèrent la colère de Minerve; a elle tança Ulysse, et lui marqua en ces termes son indi- ( gnation : « Quoi donc, Ulysse, n’avez-vous plus de cou- 1 rage ni de force ? N’êtes-vous plus cet Ulysse qui a com- 1 battu tant d’années pour Hélène contre les Troyens, qui les a battus en tant de rencontres, et qui en a fait un 1 carnage affreux? Avez-vous oublié que c’est par vos ] conseils que la grande ville de Troie a été prise? N’est- ( ce que lorsqu’il s'agit de défendre votre palais, vos biens, votre femme, que vous n’avez plus la même 1 valeur? Approchez et voyez ce que je vais faire ( pour vous;vous allez connaître aujourd’hui, par la 1 défaite de vos ennemis, quel homme est Mentor quand , il s’agit de marquer à ses bienfaiteurs sa reconnaissance. »

La déesse ne donna pourtant pas encore la victoire à Ulysse ; elle se contenta d’exciter son courage et celui de , son fils; après quoi elle disparut, et s’envola au haut du plancher de la salle, semblable à une hirondelle.

Agélaüs, voyant Mentor parti, exhorte ses compagnons, et il est secondé par Eurynome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre et Polybe, qui étaient les plus vaillants de ceux qui restaient, et qui combattaient encore pour défendre leur vie. Tous les autres avaient été tués. Agélaüs, haussant la voix, dit: « Mes amis, cet homme, tout furieux qu’il est, ne sera pas long temps en état de nous résister ; Mentor est parti après ne nous avoir fait que de vaines menaces. Ils ne sont que quatre qui défendent l’entrée de la porte; c’est pourquoi ne lancez pas tous ensemble vos javelots, vous ne feriez que vous nuire: que les six premiers qui sont à votre tête, tirent seuls sur Ulysse; car si Jupiter nous accorde la grâce de le tuer, il ne faut pas nous mettre en peine des autres, nous en aurons bon marché. »

Ils obéirent à cet ordre ; les six plus braves lancent les premiers leurs javelots sur Ulysse; mais Pallas les détourne et les rend inutiles. L'un frappe le chambranle de la porte, l’autre perce la porte même, un troisième donne dans la muraille, qui est ébranlée du coup.

Ulysse, voyant que tous les coups des prétendants avaient été vains, dit à sa petite troupe: « Tirons tous quatre ensemble sur nos ennemis, qui, après tous les maux qu’ils nous ont faits, en veulent encore à notre vie; mais tâchons de mieux viser. »

En même temps ils lancent tous leurs javelots, et aucun ne part inutilement de leurs mains. Démoptolème est tué par Ulysse, Euryade par Télémaque, Elatus par Eumée, et Pisandre par Philétius.

Quand les prétendants virent que ces quatre de leurs plus braves chefs étaient tués, ils se retirèrent au fond de la salle; Ulysse et ses compagnons quittent leur poste et vont les attaquer avec les mêmes javelots, qu’ils arrachent du corps de ceux qu’ils ont tués. Le combat recommence avec une nouvelle furie; les prétendants lancent encore leurs javelots avec aussi peu de succès, car Minerve les détourne encore; mais à une seconde décharge, Amphinome blesse Télémaque à la main fort légèrement: le fer ne fit qu’emporter la peau; et Ctésippe blessa Eumée : le javelot, volant par-dessus son bouclier, lui effleura le haut de l’épaule et alla tombera terre derrière lui.

Ulysse et ses compagnons firent payer chèrement à leurs ennemis ces légères blessures : Ulysse tua Eurydamas; Télémaque fit mordre la poussière à Amphimédon; Eumée se défit de Polybe; Philétius choisit pour sa victime Ctésippe, et en le frappant au milieu de l’estomac, il l’insulte en ces termes : « Fils de Polytherse, qui n’aimes qu’à vomir des injures, ne cède plus à ton emportement et à ta folie, qui te rendent si insolent et si hautain, et apprends enfin à être plus modeste dans tes discours, en te soumettant aux dieux, qui sont plus puissants que les hommes. Voilà le présent que je te fais pour le pied de bœuf dont tu régalas Ulysse qui mendiait dans sa maison. »

Ainsi parla ce fidèle pasteur. Ulysse, ayant joint le fils de Damastor, le perça de sa pique; Télémaque enfonça la sienne dans le ventre de Léocrite ; le fer déchire ses entrailles et sort par l’épine du dos; Léocrite tombe sur sa plaie, et frappe rudement la terre du front.

Alors Minerve fait paraître au haut du plancher de la salle son égide qui porte la terreur et la mort. Cette vue rend éperdus les poursuivants et jette le désespoir dans leur âme. Ils courent dans la salle sans savoir ce qu’ils font, comme un troupeau de taureaux que les taons ont piqués dans quelque prairie pendant un des plus chauds jours de l’été. Ulysse et ses compagnons fondent sur eux comme des éperviers fondent du haut des montagnes sur des volées d’oiseaux qui, fuyant les rets qu’on leur a tendus dans la plaine, s’envolent par troupes; ces éperviers en font un carnage horrible, car ces bandes timides ne peuvent ni se défendre ni se retirer, et les assistants prennent un merveilleux plaisir à cette chasse. Tels Ulysse et ses compagnons poursuivent les princes dans la salle, frappant à droite et à gauche. On n’entend que cris, que gémissements ; tout est plein de confusion et de désordre, et le plancher de la salle est inondé de sang.

Léodès, se jetant aux pieds d’Ulysse, lui dit: « Généreux Ulysse, j’embrasse vos genoux ; laissez-vous fléchir; ayez pitié de ma jeunesse ; les femmes de votre palais me rendront témoignage que je ne leur ai jamais rien dit ni rien fait qui pût les offenser. Je m’opposais même toujours aux insolences des autres prétendants, et je tâchais de les retenir ; mais ils refusaient d’écouter mes remontrances; c’est pourquoi ils ont reçu le salaire qu’ils ont mérité. Mais pour moi qui suis innocent et qui n’ai fait auprès d’eux que la fonction de devin, périrai-je aussi comme les coupables? Est-ce là la récompense des bonnes actions? »

Ulysse le regardant avec des yeux pleins de colère, lui dit : « Puisque tu faisais auprès d'eux la fonction de devin, combien de fois as-tu souhaité dans mon palais qu’il n’y eût jamais de retour pour moi? Combien de fois même as-tu prédit qu’on ne devait plus m’attendre, te flattant que tu épouserais ma femme ! C’est pourquoi tu n’éviteras pas la mort, qui sera le prix de tes fausses prédictions et de tes folles espérances. »

Ayant ainsi parlé, il lève de terre l’épée qu’Agélaüs avait laissé tomber en mourant, et lui abat la tête, qui tombe sur la poussière en prononçant quelques mots mal articulés.

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