‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 81 sur 93 · Ulysse épargne Phémius et Médon · texte numérisé non relu

Ulysse épargne Phémius et Médon

Le chantre Phémius, qui était forcé de chanter devant les prétendants, cherchait à éviter la mort dont il était menacé. Il se tenait près de la fausse porte de la salle, sa lyre entre ses mains; il délibérait en lui-même s’il sortirait de la salle par cette petite porte pour aller se réfugier à l’autel du Jupiter domestique qui était dans la cour, et sur lequel Laërte et Ulysse avaient fait brûler les cuisses de tant de taureaux; ou s’il irait plutôt se jeter aux genoux d’Ulysse. Ce dernier parti lui parut le meilleur. Il met sa lyre à terre entre une grande urne et le siège où il était assis, et se jetant aux pieds d’Ulysse, il embrasse ses genoux, en lui adressant ces paroles : « Fils de Laërte, vous me voyez à vos pieds; ayez pitié de moi, donnez-moi la vie. Vous auriez une douleur amère et un cuisant repentir, si vous aviez tué un chantre qui fait les délices des hommes et des dieux. Je n’ai eu dans mon art d’autre maître que mon génie; c’est la divinité même qui, par ses inspirations, m’a enseigné toutes sortes de chants. Je suis prêt de chanter devant vous comme devant un dieu; c’est pourquoi épargnez-moi, sauvez-moi la vie pour votre propre intérêt. Votre fils pourra vous dire que je ne suis venu dans votre palais ni volontairement ni par aucun intérêt pour chanter devant ces princes après leur repas; mais qu’ils m’y ont forcé et entraîné malgré moi. Pouvais-je résister à des princes si fiers, qui avaient en main l’autorité et la force? »

Télémaque l’entendant, se hâta de parler à Ulysse : « Retenez votre bras, mon père, lui dit-il, et ne le souillez pas dans le sang d’un innocentsauvons aussi la vie au héraut Médon, qui a toujours eu soin de moi pendant mon enfance; mais je crains bien qu'il n’ait déjà été tué par Eumée ou par Philétius, ou que vous-même vous ne l’ayez enveloppé dans votre vengeance avec les coupables qui ont été les victimes de votre fureur. »

Médon entendit ces paroles. Il était tapi sous un siège, et pour se dérober à la mort il s’était couvert d’une peau de bœuf nouvellement dépouillé. Il sort de son asile, tire la peau qui le cachait et va se jeter aux pieds de Télémaque, et lui adresse cette prière : « Mon cher Télémaque, je suis Médon : retenez votre bras, et parlez à votre père, afin que, dans sa colère, il ne me punisse pas des désordres que les plus insolents de tous les hommes ont commis dans son palais, et du peu de respect que ces insensés ont eu pour vous. »

Ulysse lui répondit en souriant : « Ne craignez rien, Médon ; mon fils vous a garanti de ma fureur et vous a sauvé la vie, afin que vous reconnaissiez et que vous appreniez aux autres combien les bonnes actions sont plus utiles que les mauvaises. Sortez de cette salle, Phémius et vous ; tirez-vous du milieu de ce carnage, et allez vous asseoir dehors pendant que je vais achever ce qui me reste encore à faire. »

Ils sortent tous deux sans différer et vont dans la cour s’asseoir près de l’autel de Jupiter, regardant de tous côtés, et ne pouvant encore se rassurer contre les frayeurs de la mort, dont l’image leur était toujours présente.

Page 1