‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 83 sur 93 · Première entrevue d’Ulysse et de Pénélope · texte numérisé non relu

Première entrevue d’Ulysse et de Pénélope

Euryclée va éveiller Pénélope et lui apprendre le retour d'Ulysse et la mort des prétendants. Pénélope la traite de folie et refuse de la croire. Sur les nouvelles assurances de cette femme, elle prend le parti de s’imaginer que c’est quelque dieu vengeur qui a puni les princes. Elle descend enfin de son appartement sans être persuadée.]

Pénélope, en descendant, délibérait en son cœur si elle parlerait à son mari sans l’approcher, ou si elle l’aborderait pour le saluer et l’embrasser. Quand elle fut arrivée dans la salle, elle s’assit près de la muraille vis-àvis d’Ulysse, qu’elle vit à la clarté du feu, et qui assis près d’une colonne, les yeux baissés depuis qu’il l’eut aperçue, attendait ce que lui dirait cette vertueuse épouse. Mais elle gardait le silence, le cœur serré de crainte et d’étonnement. Tantôt elle jetait les yeux sur lui et semblait le reconnaître, et tantôt elle les détournait et le méconnaissait, trompée par les haillons dont il était couvert.

Télémaque, surpris de cette froideur, dont il ne pénétrait pas la cause, lui dit: « Ma mère, mère cruelle, dont le cœur est toujours dur et insensible, pourquoi vous tenez-vous ainsi à l'écart loin de mon père ? Pourquoi ne vous approchez-vous pas de lui pour le saluer et pour lui parler? Dans le monde entier trouverait-on une autre femme assez insensible pour recevoir si froidement un mari qui, après une absence de vingt années et des travaux infinis, reviendrait enfin auprès d’elle ? Non, le marbre n’est pas si dur que votre cœur. »

« Mon fils, répondit la sage Pénélope, je suis si saisie que je n’ai la force ni de lui parler ni de le regarder ; mais s’il est véritablement Ulysse, il lui sera bien aisé de se faire connaître plus sûrement ; car il s’est passé entre nous des choses secrètes, qui ne sont connues que de nous deux. »

Elle dit. Ulysse se prit à sourire et dit à Télémaque : « Mon fils, donnez le temps à votre mère de m’examiner et de me faire des questions ; elle ne sera pas longtemps sans être désabusée. Elle me méprise et me méconnaît parce qu’elle me voit malpropre et couvert de méchants habits, et elle ne peut s’imaginer que je sois Ulysse ; cela changera. Pensons présentement comment nous nous tirerons de tout ceci. On voit tous les jours que celui qui n’a tué qu’un seul homme, un homme de peu de considération, un homme même qui ne laisse pas beaucoup de vengeurs après lui, est pourtant obligé de quitter ses parents et sa patrie, et d’aller en exil; et nous, nous venons de mettre à mort les princes les plus considérables d’Ithaque : pensez donc aux moyens dont nous pourrons nous servir pour nous mettre à couvert des suites que nous devons craindre. »

« C’est à vous, mon père, à y penser, reprit Télémaque; car tout le monde vous donne cette louange, que du côté de la prudence il n’y a point d’homme qui puisse vous rien disputer. Nous vous suivrons partout, et nous sommes prêts à tout faire ; je ne crois pas que nous manquions de force et de courage, conduits par un homme de votre prudence et de votre valeur. »

« Je m’en vais donc vous dire ce que je trouve de plus expédient, reprit Ulysse : baignez-vous tous ; après le bain, prenez de beaux habits ; obligez toutes les femmes du palais à se parer de même, et que le divin chantre Phémius, prenant sa lyre, vienne en jouer ici et nous faire danser à ses chansons ; afin que tous les voisins et tous ceux qui passeront près du palais, entendant ce bruit, croient qu’il y a ici une noce, et que le bruit du massacre qui vient d’être fait ne se répande pas dans la ville avant que nous ayons le temps de nous retirer à la campagne. Là, nous penserons plus à loisir à exécuter les bons conseils que Jupiter nous inspirera. »

Il parla ainsi, et on se mit à exécuter ses ordres. Ils se baignent et prennent les habits les plus magnifiques. Toutes les femmes se parent de ce qu’elles ont de plus précieux. Le chantre Phémius prend sa lyre, et par ses divines chansons il inspire l’amour de la danse et de la musique. Le palais retentit du bruit d’hommes et de femmes qui dansent ensemble, et qui dansent pour être entendus. Les voisins et les passants, frappés de ce grand bruit, ne manquent pas de se dire les uns aux autres: « Voilà donc la reine qui vient d’épouser un des princes qui lui faisaient la cour. La malheureuse ! elle n’a pas eu le courage de conserver la maison de son mari jusqu’à ce qu’il fût de retour. » Voilà comme parlait tout le monde, mais tout le monde ignorait ce qui se passait.

Cependant Eurynome, après avoir baigné et parfumé Ulysse, lui présente de magnifiques habits, et Minerve lui donne un éclat extraordinaire de beauté et de bonne mine, le fait paraître plus grand et plus majestueux, et lui rend ses grands et beaux cheveux qui, frisés par grosses boucles, ombragent ses épaules. Comme un habile ouvrier, que Vulcain et Minerve ont instruit dans son art, mêle l’or avec l’argent, et en fait un ouvrage gracieux; de même Minerve relève la bonne mine d’Ulysse par une grâce merveilleuse, qu’elle donne à sa tête et qu’elle répand sur toute sa personne.

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