‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 84 sur 93 · Deuxième entrevue de Pénélope et d’Ulysse · texte numérisé non relu

Deuxième entrevue de Pénélope et d’Ulysse

Ulysse sort de la chambre du bain semblable à un des Immortels, et va s’asseoir vis-à-vis de la reine, à qui il parle en ces termes :

« Princesse, les dieux vous ont donné un cœur plus fier et plus dur qu’à toutes les autres femmes. En trouverait-on encore une qui reçût si froidement son mari revenu auprès d’elle après vingt années d’absence et après tant de peines et de travaux? » En même temps, adressant la parole à Euryclée, il lui dit: « Euryclée, dressez-moi un lit, afin que j’aille goûter aussi quelque repos; le cœur de la reine est un cœur de fer que rien ne peut amollir. »

Pénélope lui répond : « Prince, ce n’est ni fierté ni mépris ; mais aussi je ne me laisse point éblouir par tout ce qui me parle en votre faveur. Je me souviens très-bien comment vous étiez quand vous vous embarquâtes sur vos vaisseaux pour aller à Troie; vous me paraissez le

si

f même aujourd’hui; mais je ne me fie pas encore assez à mes yeux, et la fidélité que je dois à mon mari et ce que je me dois à moi-même demandent les plus exactes précautions et les sûretés les plus grandes. Mais, Euryclée, allez, faites porter hors de la chambre de mon mari le lit qu’il s’est fait lui-même, garnissez-le de tout ce que nous avons de meilleur et de plus beau, afin qu’il aille se coucher. »

Elle parla de la sorte pour éprouver son mari. Mais Ulysse apostropha d’un tonde colère sa prudente épouse: « Princesse, lui dit-il, vous venez de dire là une chose qui m’afflige. Qui est-ce qui pourrait porter hors de ma chambre le lit que je me suis fait? Cela serait bien difficile à moins qu’un dieu ne s’en mêlât: car les dieux peuvent tout; mais pour les hommes il n’y en a point, quelque fort qu’il soit, qui puisse le changer de place. Et en voici une grande preuve. C’est un lit que j’ai pris plaisir à faire moi-même. Il y avait dans ma cour un bel olivier de la grosseur d’une grosse colonne. Je fis bâtir tout autour une chambre à coucher ; quand elle fut achevée, je coupai les branches de l’olivier, et après avoir scié le tronc à une certaine hauteur, j’accommodai le pied, je l’aplanis pour en faire le bois délit, je le perçai d’espace en espace, et quand cela fut fait, pour l’enrichir, je prodiguai l’or, l’argent et l’ivoire; je tendis au-dessus des sangles faites de bandes de cuir de bœuf teintes en pourpre, et ses pieds tiennent au plancher. Voilà de bons indices que je vous donne. Je ne sais si on a laissé ce lit dans ma chambre, ou si on a scié les pieds pourledétacher du plancher et pour le porter ailleurs. »

A ces mots, Pénélope tomba presque évanouie: les genoux et le cœur lui manquent, elle ne peut se soutenir; elle ne doute plus que ce ne soit son cher Ulysse ; enfin, revenue de sa faiblesse, elle court à lui le visage baigné de pleurs, lui jetant ses bras autour du cou et lui baisant la tête, elle lui dit : « Ulysse, ne soyez point fâché contre moi; vous surpassez tous les hommes en prudence, et les dieux ont voulu épuiser sur nous tous les traits de leur colère, en nous accablant de maux ; ils nous ont envié le bonheur de vivre toujours ensemble, de jouir ensemble de notre jeunesse, et de parvenir ensernble àla dernière vieillesse sans nous être jamais quittés. Ne soyez donc point irrité contre moi, et ne me reprochez pas que je ne vous ai pas donné des marques de mon amour dès le moment que je vous ai vu. Depuis votre départ, j’ai été dans une appréhension continuelle que quelqu’un ne vint me surprendre par des apparences trompeuses, comme il n’y a que trop d’hommes qui ne cherchent qu’à nous abuser. Présentement que vous me donnez des preuves si fortes en parlant de notre lit, de ce lit qui n’est connu que de vous et de moi, etd’Actoris, que mon père mit auprès de moi quand il m’envoya ici, et qui était celle de mes femmes qui avait soin de l’appartement où il est et qui en gardait les portes; ces preuves sont si évidentes, que mon cœur, quelque dur et inflexible qu’il soit, ne peut s’empêcher de se rendre. »

Ces paroles attendrirent Ulysse; il pleura de joie d’avoir une femme si charmante et si pleine de prudence et de vertu. Comme au milieu d’un naufrage la terre paraît agréable aux matelots, dont Neptune a brisé le vaisseau dans la haute mer, en excitant contre eux les vents et les vagues; le plus grand nombre, après avoir lutté longtemps contre la fureur des flots, est englouti dans les abîmes; le reste, couvert d’algue et d’écume, a beaucoup de peine à se sauver, et ceux qui ont le bonheur de gagner le rivage l’embrassent avec joie; tel et plus agréable encore Ulysse paraît à Pénélope; cette chaste épouse ne peut se rassasier d’embrasser son cher mari, elle le serre avec ses beaux bras sans pouvoir le quitter. L’Aurore les aurait trouvés encore pleurants et gémissants, si Minerve ne l’eût retardée. Cette déesse retint la Nuit à la fin de sa course, et empêcha l’Aurore d’atteler à son char ses brillants coursiers, Lampus et Phaëton, et de sortir de l’Océan pour annoncer la lumière aux hommes.

[Ulysse explique à Pénélope que ses aventures ne sont pas encore terminées, qu’il doit encore courir le monde, ainsi que le lui a fait savoir Tirésias, mais qu’il reviendra enfin dans son pays et qu’il y jouira d’une longue et paisible vieillesse.

Tous deux continuent à se raconter réciproquement les peines qu’ils ont eues pendant qu’ils étaient séparés.]

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