CHANT XXIV
Ulysse chez Laërte.
[Mercure conduit aux enfers les âmes des princes qu’Ulysse a tués. Elles arrivent à la prairie d’asphodèles où habitent les vaines images des morts. Elles y trouvent les âmes de quelques-uns des héros qui ont pris part à la guerre de Troie, et le poète rapporte plusieurs de leurs entretiens.]
Cependant Ulysse et Télémaque, qui étaient sortis de la ville avec les deux pasteurs, furent bientôt arrivés à la campagne du vieux Laërte. Elle consistait en quelques pièces de terre qu’il avait augmentées par ses soins et par son travail, et en une petite maison qu’il avait bâtie. Tout auprès il y avait une espèce de ferme; c’était un bâtiment rond où logeait le peu qu’il avait de domestiques. Car il n’avait gardé que ceux qui lui étaient nécessaires pour cultiver ses terres etson jardin. Il avait auprès de lui une vieille femme de Sicile, qui gouvernait sa maison, et qui avait soin de sa vieillesse dans ce désert où il s’était confiné. Là, Ulysse dit à son fils et à ses deux bergers : « Allez-vous-en tous trois à la maison, préparez le cochon le plus gras pour le dîner, pendant que je vais me présenter à mon père pour voir s’il me reconnaîtra après une si longue absence. »
En finissant ces mots, il leur donne ses armes à emporter. Ils allèrent promptemeut dans la maison exécuter ses ordres, et Ulysse entra dans un grand verger. Il n’y trouva ni Dolius ni aucun des serviteurs, ni de leurs enfants ; ils étaient tous allés couper des buissons et des épines pour raccommoder les haies du verger; et le bon vieillard Dolius était à leur tête. Il trouva son père tout seul dans le jardin, où il s’occupait à arracher les méchantes herbes d’autour d’une jeune plante. Il était vêtu d’une tunique sale et fort usée; il avait à ses jambes des bottines de peau de bœuf toutes rapiécées pour se défendre des épines, il avait aussi des gants fort épais pour garantir ses mains, et sa tête était couverte d’une espèce de casque de peau de chèvre. Il nourrissait ainsi sa douleur.
Quand Ulysse vit son père accablé de vieillesse et dans un abattement qui marquait son deuil, il s’appuya contre un grand arbre et fondit en pleurs. Enfin, faisant effort sur lui-même, il délibéra en son cœur s’il irait d’abord embrasser ce vieillard, lui apprendre son arrivée, et lui raconter comment il était revenu, ou s’il s'approcherait pour s’entretenir avec lui avant que de se faire connaître. Ce dernier parti lui parut le meilleur, et il voulut avoir pour un moment le plaisir de réveiller un peu sa douleur, afin de lui rendre ensuite sa joie plus sensible. Dans ce dessein, Ulysse s’approche de Laërte et, comme il était baissé pour émonder son jeune arbre, son fils haussant la voix, lui adressa la parole et lui dit: « Vieillard, on voit bien que vous êtes un des.plus habiles jardiniers du monde : votre jardin est très bien tenu ; il n’y a pas une plante ni un carré qui ne soit en très bon état; vos plants de vigne, vos oliviers, vos poiriers, en un mot tous vos arbres, marquent le soin que vous en avez. Mais j’oserai vous dire, et je vous prie de ne vous en pas fâcher, que vous avez plus soin de votre jardin que de vous-même. Vous affligez votre vieillesse, vous voilà tout couvert de crasse et de poussière, et vous n’avez que de méchants habits. Ce ne peut-être un maître qui vous tient si mal à cause de votre paresse; on voit bien à votre air que vous n’êtes pas né pour servir; car vous avez la majesté d’un roi. Oui, vous ressemblez à un roi; et un roi doit goûter les douceurs d’une vie plus convenable à sa naissance. Tous les jours, après vous être baigné, vous devriez vous mettre à table, et aller ensuite vous coucher dans un bon lit; voilà ce qui convient surtout à votre âge. Mais si la fortune injuste vous a réduit à cette terrible servitude, dites-moi quel maître vous servez et pour qui vous cultivez ce jardin. Ditesmoi aussi, je Vous prie, s’il est vrai que je sois dans Ithaque, comme me l’a assuré un homme que je viens de rencontrer en arrivant, et qui n’a pas eu l'honnêteté de s’arrêter un moment pour me donner des nouvelles que je lui demandais d’un homme de ce pays que j’ai autrefois reçu dans ma maison. Je voulais savoir s’il est revenu et s’il est en vie ou s’il est mort; car je vous dirai, et je vous prie de m’entendre, qu’il y a quelques années que je logeai chez moi un homme qui passait dans ma patrie. De tous les hôtes que j’ai eu honneur de recevoir, je n’en ai jamais vu un comme celui-là; il se disait d’Ithaque, et il se vantait d’être fils de Laërte, fils d’Arcésius. Il reçut de moi tous les bons traitements qu’il pouvait attendre d’un hôte. Je lui fis les présents qu’exige l’hospitalité; je lui donnai sept talents d'or, une urne d’argent ciselé, où l’ouvrier avait représenté les plus belles fleurs; douze manteaux, douze tuniques, autant de tapis et autant de voiles précieux ; et je lui fis encore présent de quatre belles esclaves adroites à tous les beaux ouvrages, et qu’il choisit lui-même. »
« Étranger, répondit Laërte le visage baigné de pleurs, vous êtes dans Ithaque, comme on vous l’a dit; le peuple qui l’habite est grossier et insolent. Tous vos présents sont perdus; car vous ne trouverez point en vie celui à qui vous les avez faits. S’il était vivant, il répondrait à votre générosité ; et en vous recevant chez lui, il tâcherait de ne se pas laisser surpasser en libéralité et en magnificence ; car c’est le devoir des honnêtes gens qui ont reçu des bienfaits. Mais dites-moi, sans me rien déguiser, combien d’années y a-t-il que vous avez logé chez vous mon fils, ce malheureux prince qui n’est plus? Car éloigné de ses amis et de sa patrie, il a été ou déchiré par les bêtes dans quelque campagne déserte ou dévoré par les poissons dans les gouffres de la mer. Sa mère et moi n’avons pas eu la consolation de l’arroser de nos larmes et de lui rendre les derniers devoirs; et sa femme, la sage Pénélope, n’a pu le pleurer sur son lit funèbre, ni lui fermer les yeux, ni lui faire des funérailles honorables, ce qui est le dernier partage des morts. Mais apprenez-moi qui vous êtes, quel est votre pays et qui sont vos parents, où vous avez laissé le vaisseau sur lequel vous êtes venu, et où sont vos compagnons. Etes-vous venu sur un vaisseau étranger pour négocier dans ce pays? et votre vaisseau, après vous avoir descendu sur nos côtes, s’en est-il retourné? »
« Je satisferai à vos demandes, répondit Ulysse. Je suis de la ville d’Alybas, où j’ai ma maison assez connue dans le monde, et où je suis fils du roi Aphidas, à qui le généreux Polypémon donna la naissance ; je m'appelle Epéritus ; j’allais en Sicile; mais un dieu ennemi m’a écarté de ma route, et m’a fait relâcher sur cette côte malgré moi. J’ai laissé mon vaisseau en rade loin de la ville. Voici la cinquième année depuis qu’Ulysse arriva chez moi à son retour de Troie, après avoir essuyé beaucoup de malheurs.
« Quand il voulut partir, il vit à sa droite des oiseaux favorables. Cet heureux augure me fit un très grand plaisir, je lui fournis avec joie les moyens de s’en retourner, et il partit plein d’espérance; nous nous témoignâmes réciproquement l’un à l’autre le désir que nous avions de nous revoir pour cimenter l’hospitalité que nous avions contractée. »
A ces mots, Laërte est enveloppé d’un nuage de tristesse et plongé dans une profonde douleur. Il prend de la poussière brûlante et la jette à pleines mains sur ses cheveux blancs, en poussant de grands soupirs et en versant des torrents de larmes. Le cœur d’Ulysse en est ému, il se sent attendri, il ne peut plus soutenir cette vue, ni laisser son père en cet état; il se jette à son cou, et le tenant tendrement embrassé, il lui dit : « Mon père, je suis celui que vous pleurez et dont vous demandez des nouvelles ; après une absence de vingt années entières je suis de retour auprès de vous dans ma patrie. Je vous dirai tout en peu de mots, car le temps presse : je viens de tuer tous les prétendants dans mon palais et de me venger de toutes les insolences et de toutes les injustices qu’ils y ont commises.»
« Si vous êtes Ulysse mon fils, répondit Laërte, donnez-moi un signe certain qui me force à vous croire. »
« Vous n’avez, lui dit Ulysse, qu’à voir de vos yeux cette cicatrice de la plaie que me fit autrefois un sanglier sur le mont Parnasse, lorsque vous m’envoyâtes, ma mère et vous, chez mon grand-père Autolycus pour recevoir les présents qu’il m’avait promis dans un voyage qu’il fit à Ithaque. Si ce signe ne suffit pas, je vais vous montrer dans ce jardin les arbres que vous me donnâtes autrefois en mon particulier, lorsque dans mon enfance, me promenant avec vous, je vous les demandai. En me les donnant, vous me les nommâtes tous. Vous me donnâtes treize poiriers, dix pommiers, quarante de vos figuiers, et vous promîtes de me donner cinquante rangs de ceps de vigne de différentes espèces, qui, lorsque l’automne venait étaler toutes ses richesses, étaient toujours chargés d’excellents raisins. »
A ces mots, le cœur et les genoux manquent à Laërte ; il se laisse aller sur son fils, qu’il ne peut s’empêcher de reconnaître, et il l’embrasse; Ulysse le reçoit entre ses bras, comme il était près de s’évanouir. Après qu’il fut un peu revenu de cette faiblesse, que l’excès de la joie avait causée, et que le trouble de son esprit fut dissipé, il s’écria : « Grand Jupiter, il y a donc encore des dieux dans l’Olympe; puisque ces impies de poursuivants ont été punis de leurs violences et de leurs injustices. Présentement, je crains que les habitants d’Ithaque ne viennent nous assiéger, et qu’ils ne dépêchent des courriers dans toutes les villes de Céphalénie pour exciter les peuples et les appeler à leur secours. »
« Ne craignez rien, répondit Ulysse, et chassez toutes ces pensées de votre esprit; tout ira bien. » [Ulysse revient avec son père à la maison de celui-ci, où ils trouvent Télémaque et les deux pasteurs qui préparaient le dîner. Laërte prend un bain et la déesse Minerve prend soin de relever la bonne mine du vieillard ; son fils l’admire et trouve qu’il ressemble à un des Immortels. Ulysse reconnaît ensuite le vieux serviteur Dolius qui rentre du travail avec ses six enfants et qui se réjouissent tous du retour de leur maître. Cependant le peuple d'Ithaque fait enterrer les morts. Le père d'Antinoüs excite les habitants à venger le meurtre de son fils. Le héros Médon et le devin Halitherse tâchent de les détourner et en retiennent la plus grande partie; les autres vont en armes pour assiéger Ulysse. Ce héros arme sa petite troupe, se met à sa tête et marche au devant des ennemis. Laërte tue le père d’Antinoüs ; Ulysse et son fils font un grand carnage. Enfin Minerve fait poser les armes à tout le monde et la paix est rétablie.]