‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 85 sur 93 · Entretien de Pénélope et d’Ulysse · texte numérisé non relu

Entretien de Pénélope et d’Ulysse

Pénélope conta à Ulysse tout ce qu’elle avait eu à souffrir de cette insolente troupe de poursuivants, qui, à cause d’elle, égorgeaient tant de bœufs, consumaient ses troupeaux en festins et en sacrifices et vidaient ses tonneaux de vin. Et Ulysse raconta à la reine tout ce qu'il avait fait contre les étrangers et tous les travaux qu'il avait essuyés. Elle était charmée de l'entendre, et ne laissa fermer ses paupières au sommeil qu’après qu'il eut achevé.

Il commença par la défaite des Ciconiens; il lui dit après comment il était arrivé dans les fertiles terres des Lotophages; il lui fit le détail des cruautés du Cyclope, et de la vengeance qu’il avait tirée du meurtre de ses compagnons, que ce monstre avait dévorés sans miséricorde; il lui raconta son arrivée chez Eole; les soins que ce prince eut de lui; les secours qu’il lui donna pour son retour; la tempête dont il fut accueilli, et qui l’éloigna de sa route; son arrivée chez les Lestrygons; les maux que ces barbares lui firent en brûlant et brisant ses vaisseaux, et en tuant ses compagnons; sa fuite sur le seul vaisseau qui lui restât; les caresses insidieuses de Circé, et tous les moyens qu’elle employa pour le retenir; sa descente aux enfers pour consulter l’âme de Tirésias, et comment il trouva ses compagnons et vit sa mère. Il lui peignit les rivages des Sirènes, les merveilles de leurs chants, et le péril qu’il y avait à les entendre. Il lui parla des effroyables roches errantes, et des écueils de l’épouvantable Charybde et de Seylla, que personne n’a jamais pu approcher sans périr; de son arrivée dans l’île deTrinacrie; de l’imprudence de ses compagnons qui tuèrent les bœufs du Soleil; de la punition que Jupiter en fit, en brisant son vaisseau d’un coup de foudre ; delà mort de tous ses compagnons, qui périrent tous dans ce naufrage, et de la pitié que les dieux eurent de lui, en le faisant aborder dans l’île d’Ogygie; il s’étendit particulièrement sur l’ardent amour que la déesse Calypso eut pour lui; sur les efforts qu’elle fit pour le retenir et en faire son mari, en lui offrant l'immortalité accompagnée d’une éternelle jeunesse, et sur la constante fermeté dont il refusa ses offres. Enfin il lui raconta comment après tant de travaux il était arrivé chez les Phéaciens, qui l'honorèrent comme un dieu, et qui, après l’avoir comblé de présents, lui donnèrent un vaisseau et des rameurs pour le ramener dans sa patrie. Il finit là son histoire, et le sommeil vint le délasser de ses fatigueset suspendre les soins dont il était encore agité.

Minerve, qui veillait toujours pour lui, ne le laissa pas trop longtemps jouir des douceurs du sommeil; dès qu’elle vit qu’il avait assez dormi, elle permit à l’Aurore de sortir du sein de l’Océan et de porter la lumière aux hommes. Elle n’eut pas plus tôt paru qu’Ulysse se leva, et avant de sortir, il donna cet ordre à Pénélope : «Ma femme, lui dit-il, nous avons passé tous deux par de grandes épreuves, vous en pleurant toujours un mari dont vous n’espériez plus le retour, et moi en me vovant toujours traversé par de nouveaux malheurs qui m’éloignaient de plus en plus de ma chère patrie. Présentement, puisque la faveur des dieux nous a redonnés l’un à l’autre, ayez soin de notre bien ; les troupeaux que les prétendants ont consumés seront remplacés avantageusement, soit par ceux que j’irai enlever à main armée, soit par ceux que les Grecs me donneront de leur bon gré, jusqu’à ce que mes parcs soient bien remplis et mes bergeries bien nombreuses. Je m’en vais voir mon père à sa maison de campagne, où mon absence le tient encore plongé dans une cruelle affliction. Voici le seul ordre que je vous donne, quoique votre prudence, qui m’est connue, pourrait me dispenser de le donner. Le soleil n’aura pas plus tôt commencé à monter sur l’horizon,que le bruit du carnage que j'ai fait des poursuivants sera répandu dans toute la ville. Montez donc dans votre appartement avec vos femmes; ne parlez à personne et ne vous laissez voir à qui que ce soit. »

En finissant ces mots, il prend ses armes, fait lever Télémaque et les deux pasteurs, et leur ordonne de s’armer. Ils obéirent dans le moment, et dès qu’ils furent armés, ils ouvrirent les portes et sortirent, Ulysse marchant à leur tête.

Le jour commençait déjà à répandre sa lumière; Minerve les couvrit d’un nuage épais et les fit sortir de la ville sans que personne les aperçût.

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