CINQUIEME EXERCICE
Le maître donne des sujets de composition. Par exemple : Imitez le premier paragraphe.
L'élève compose, et remet sa copie avant de sortir. Le lendemain il lit son Ouvrage.
« Philoctète ne pouvait se consoler d'avoir 3> dévoilé le secret de la mort du grand Alcide } D) qu'il avait juré de ne jamais découvrir. Dans 5> sa douleur il se trouvait plus malheureux par 3> le ressouvenir de son parjure , que de l'a- 3> bandon si inhumain dés Grecs , de la trahison 3) d' Ulysse , et de l'horrible souffrance de sa 3) plaie. Son antre retentissait nuit et jour de 3i ses gémissemens* Dans le transport de sa )) douleur , ses hurlemens éloignaient loin de 3) lui les bêtes farouches qui avaient habité 3> avant lui cette affreuse caverne. Souvent , 3> dans les assoupis s emens qui suivaient ses 3> fréquens accès de douleur , il voyait en songe 3> V éclatant Olympe oit tous les dieux étaient 3> assejnblês : là il voyait aussi le grand Al->- 3) cide entouré de rayons de gloire , assis près 3> du trône de Jupiter. Mais ces images félicité , 3> loin de modérer sa douleur , ne faisaient » que lui rappeler le triste souvenir de son par-
y> jure. Souvent il demeurait étendu sur le rivaga » de la mer , et ses regards étaient sans cesse » tournés vers le côté oh les vaisseaux des )> rois grecs , fendant les ondes t avaient disparus » à ses yeux. »
Le maître : Pourquoi avez-vous dit : d'avoir dévoilé le secret de la mort du grand Alcide ?
C'est un fait de l'histoire de Phi"
loctète.
A quoi servent tes imitations ?
A prendre l'habitude d'employé?
les expressions françaises dans leur véritable acception.
Qu: 'entendez- vous par expression ?
La réunion de deux mots formant
un sens. U expression, ces images de félicité^
est-elle dans Télèmaque ?
Dans l'endroit où Télèmaque voie
Ulysse en songe.
Est-ce le même sentiment ?
Oui ; car Télèmaque ainsi que PhU loctète est attristé par ses songes.
Le maître : Ne pourrait-on pas employer cette expression pour rendre un autre sentiment ?
L'élève : Je n'en sais rien ; je ne Vai pas vu* L'artifice oratoire, que nous appelons répétition, se trouve par- tout. Mais il y a une chose cai'il
L'élève :
Le maître L'élève ^
Le maître L'élève :
Le maître
L'élève :
Xe maître L'élève :
faut faire remarquer à l'élève : ce sont les faits divers qui servent de base aux différentes formes de la réflexion que l'orateur a répétée. Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dès qu'on sait le français, on est capable de répéter sous mille formes différentes qu'on a apprises dans les livres, l'idée ne pouvait se consoler, parce que tout le monde sait quel est l'état d'une personne qui ne peut pas se consoler ; mais on ne sait pas pour cela répéter l'idée Calypso ^ parce que tout le monde ne connaît pas la déesse Calypso. Fénélon le savait ; il copie ou il imite les faits qu'il a lus ; les voici : Calypso était immortelle ; elle habitait une grotte ; elle aimait le chant (si on ne suppose cet antécédent, la réflexion, sa grotte ne resonnait plus de son chant } serait une réflexion niaise et sans base); elle était servie par des nymphes ; un printems éternel bordait son île de gazons fleuris. Voilà les matériaux propres au sujet, et qui le distinguent de tout autre. C'est ce qui fait que lien n'est dans rien. La tranformation successive de la réflexion de l'orateur , sans ces faits différens , ne serait qu'un lieu commun qui doit se trouver toutes les fois qu'il s'agit de regrets, parce que tout est dans tout sous le rapport du sentiment.
Voilà le sens de tout est dans tout. Cela signifie : exercez votre élève à comparer toutes les peintures du même sentiment , et à voir en quoi consistent la ressemblance et la différence.
Cet axiome, tout est dans tout, est la base non pas de notre théorie (nous n'avons pas de théorie ) , mais des exercices que l'on doit faire faire à Félève. Qu'il sache quelque chose, qu'il le répète perpétuellement , et qu'il y rapporte tout le reste.
On a demandé si les mathématiques étaient dans Télémaque (car que ne demande-t-on pas?)» Réponse : Tout est dans tout , rien n'est dans rien , disons-nous dans notre style barbare. Mais , £out en riant de nos propres locutions , nous nous habituons à rechercher les ressemblances et les différences.
i°. Les mathématiques sont une langue.
2°. Dans ce que je viens de lire , la même réflexion s'offre sous plusieurs formes différentes ; en mathématiques c'est le même artifice , c'est la même marche de l'esprit humain : on y emploie les transformations. Ainsi, au lieu de nous présenter trois sous la forme 3 , on le transforme en 34-2—2. Le but des transformations de Fénélon est de communiquer un sentiment qui ne serait pas transmis par une seule phrase ; celui du mathématicien est de montrer ce qu'on ne voit pas quand on exprime trois par 3, et ce qui saute aux yeux quand on l'écrit 3 4- 2 — 2.
3°. La douleur est un sujet à considérer sous une infinité de faces ; mais ce sujet immense se trouve restreint par le dessein qu'on a de parler 'de la douleur de Calypso. De même trois peut
s'écrire 3 , et prendre une infinité de transformations ; mais , si on demande que deviendra trois si on en ôte moins deux? je me trouve restreint par la question même. C'est comme si on me disait : employez le signe — 2 à écrire trois puis effacez-le , et vous verrez ce qui restera. Ce serait un livre utile que celui des tranformations en mathématiques, et personne ne serait trop bon pour cela. Les géomètres me comprendront bien. Tout est dans tout.
Ce que Fénélon a fait dans ce paragraphe , c'est ce que nous faisons tous quand nous ne parlons que sur des faits que nous connaissons : il dépend de nous de voir quand nous disons ce que nous dicte notre intelligence , ou quand nous écrivons au hasard, de mémoire, et sans vérifier si ce que notre mémoire nous a apporté est relatif ou non au sujet que nous traitons. Celui qui n'aurait pas assez d'intelligence pour faire cette distinction ne serait pas homme, il serait animal • et celui qui est capable de voir tout cela est un homme tout entier. // n'y a point de moitié d'Jwmmes. C'est leur distraction qui leur fait dire des sottises, et non pas leur nature. B-épétez sans cesse ce qu'a dit BinTon : Le génie n'est autre chose qiCune grande aptitude à la patience. Mais je ne suis pas le maître d'être attentif, direz-vous. Eh bien! vous direz et vous ferez beaucoup de sottises, et l'on vous punira , et l'on se moquera de vous, comme si vous aviez pu faire ou dire mieux; car en le suppose tacitement : autrement les ricaneurs
qui ne rient pas de votre distraction, mais de -votre intelligence, font à leur tour une sottise^ car ils ne se moqueraient pas d'un perroquet. Ainsi ils prennent eux-mêmes le soin de rétablir l'égalité par la manière dont ils la contestent. Bien voir, voilà notre nature ; bien dire est le fruit d'un travail opiniâtre ; bien faire n'est pas moins difficile. Je dis mal, et tu fais mal : de quel côté est la supériorité ? Beau sujet de dispute !
Si je devais résoudre cette question, je dirais : L'intelligence est égale chez tous les hommes. C'est le lien commun du genre humain. La réciprocité des services qu'ils doivent se rendre à cause de leur faiblesse individuelle, exigeait que chacun pût compter au moins sur la même volonté , sur la même disposition de bienveillance de part et d'autre. Mais pourrait-on compter sur ce doux penchant du cœur qui nous porte à nous entr'aimer tous, si l'intelligence nécessaire pour comprendre les rapports d'homme à homme n'existe pas également chez tous les hommes? Celui que j'obligerai n'aura-t-il pas la faculté de mesurer l'étendue des services qu'il peut espérer de moi, et de préparer les moyens de me témoigner sa reconnaissance, de m'aider enfin de ses conseils, et de tous les autres moyens qui sont en son pouvoir ? Ne peut-il pas j uger de leur efficacité dans tel cas , de leur inutilité dans tel autre ? Son amitié, sans génie, saura-t-elle prévoir le danger qui me menace quand la passion me ferme les yeux sur la profondeur de l'abîme où je cours? Ne
puis-je moi-même voir les pièges que me tendent la haine, l'artifice , toutes les passions qui conspirent contre ma vertu chancelante? Si je ne le puis pas, que deviennent la moralité des actions humaines , et la conscience dont personne ne conteste de bonne foi l'existence? Si je le puis, que manque-t-il à mon intelligence ? N'imposerai- je pas silence à mes passions, à mes distractions quand il me plaira? Que me manque-t-il donc pour arriver à la perfection qu'il est donné à l'homme d'atteindre ? Je vaincrai ma paresse, et je m'instruirai des faits; je les combinerai dans le calme de la raison : l'homme ne saurait faire plus. Je m'élèverai audessus des autres hommes non pas par l'intelligence, mais par mon courage et ma patience; et si j'ai surtout le bonheur de me distinguer par de bonnes actions, je n'en serai point fier; mais je serai heureux et content, quelque petite que soit la part que j'aie acquise d'un patrimoine qui appartient en commun à mon espèce : nous y avons tous un droit égal ; mais ce patrimoine ne produit rien sans culture. Si donc je travaille à atteindre ce but pour lequel je suis né, je verrai qu'il est encore plus rare de bien faire que de bien dire, que je puis obtenir l'un et l'autre avantage; et comme cette persuasion me vient de la connaissance de ma propre nature, je regarde ce mot? axiome des anciens, comme le fondement de l'enseignement universel : Connais-lci toi-même.