SIXIÈME EXERCICE
Le maître donne pour sujet de composition, par exemple : « Qu'est-ce que la valeur et le courage ? »
L'élève écrit, donne sa copie avant de sortir, et lit le lendemain sur son cahier.
« La valeur est le courage mis en action , etc. Le maître : Ou avez-vous vu que la valeur est
le courage mis en action!
L'élève : Cette réflexion m'est venue sur les passages suivans : Long-temps sa valeur le soutint contre la multitude. — Phalante avait un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l'armée par sa valeur.
Le maître : Continuez à faire attention aux faits; vous apprendrez peu à peu à connaître le véritable sens dans lequel les Français emploient leurs mots , et vous saurez alors les placer à propos* Ces premières réflexions que fait l'élève en lisant avec attention , vous apprendront ce que vous pouvez attendre de lui. Ils peuvent tous voir quelque chose , personne ne peut tout voir. Mais ils apprennent par ces exercices à ne se défier que de leur mémoire et de leur attention, et à ne pas donner pour excuse de leur paresse un prétendu défaut d'intelligence. Un enfant qui serait toujours avec des personnes instruites parlerait bien 9
et ne prononcerait jamais un mot hors de la pensée et du sentiment qu'il est destiné à exprimer.
Quand nous apprenons notre langue maternelle, personne nenous l'explique, et nous la comprenons tous sans autre interprète que la vue des faits qui en sont la traduction vivante. Fermez la porte, dit-on, en notre présence. L'action que nous voyons faire à la suite du bruit des mots qui ont frappé notre oreille , sert de commentaire à cette phrase ; et voilà que je comprend, fermez la porte. Si j'entends ensuite, fermez la fenêtre , je deviens plus savant de trois signes nouveaux , et j'ai appris quatre choses : i°. fermez ta porte ; 2°. fenêtre ; 3°. porte; 4°« fermez. Cela me sert à comprendre autre chose. Voilà la méthode que suivent tous les hommes d'un pôle à Fautre ; méthode universelle et infaillible parce qu'on là suit sans maître, par sa propre intelligence, et sans autre guide que le besoin. Mais, dès que le besoin est satisfait , l'attention se repose , et on n'apprend plus que par les yeux d'autrui , c'est-à-dire au hasard , et souvent sans réflexion : de sorte que , les études finies , il faut recommencer son éducation , tâcher de se rappeler les connaissances qu'on a acquises , y ajouter celles qui nous manquent, et marcher par soimême , c'est-à-dire ne plus étudier seulement avec l'oreille , mais encore avec les yeux et tous les autres sens : il ne suffit pas que j'apprenne ce que pense mon voisin , mais que je pense moi-même sur ce qu'il pense.
L'instruction par l'oreille est la plus rapide quand on ne donne rien au hasard. Ainsi celui à qui un Anglais expliquerait l'histoire de Joseph par exemple , et qui prendrait la peine de l'ap* prendre par cœur, commencerait à comprendre son maître. Celui-ci ne parlerait jamais que de cette histoire ; peu à peu il l'amplifierait en y ajoutant de nouveaux détails de son imagination, de manière à y faire passer toute la langue en revue. L'élève parlerait anglais en peu de temps, et très-bien, si le maître parlait purement lui-même.
Mais si le sujet de la conversation varie sans cesse, comme cela arrive ordinairement , l'éducation par l'oreille se fera plus lentement que par les yeux , et en suivant la méthode que j'indique. JLinsi , par notre méthode on apprend une langue plus vite qu'on ne le ferait dans le pays même. Mais si on appliquait notre procédé à l'oreille, le progrès serait plus rapide qu'en ne se servant que des yeux. C'est que l'on entend, pour ainsi dire, malgré soi et sans effort ; que par conséquent la leçon est continuelle et sans interruption : on entend sans écouter ; mais on ne voit pas les caractères d'un livre sans les regarder. Il faut vouloir en toutes choses ; et pour apprendre à bien dire , la volonté , une volonté ferme et soutenue est indispensable. La difficulté est là ; mais elle n'est que là : nous avons tous l'intelligence nécessaire ; mais il s'en faut bien que nous ayons toujours la volonté»
Quoi qu'il en soit , l'élève peut regarder , et par conséquent comprendre le sens de tous les mots. Il peut les répéter en se rappelant la chose ou les faits dont ils sont le signe. Qu'il ne dise pas qu'il ne le peut pas ; qu'il avoue franchement qu'il est paresseux , et nous serons d'accord. Mais n'admettez jamais l'incapacité, ou biencessez •vos leçons. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il n'y a pas de plus grands donneurs de leçons que ceux qui admettent la hiérarchie des esprits humains. Comment ces docteurs espèrent-ils que nous puissions les comprendre, quand ils nous montrent des rapports qu'ils ont vus , s'ils prétendent que nous n'avions pas la faculté d'apercevoir par nous-mêmes ces rapports , ïe hasard nous eût-il offert les objets dans ïa position où ils nous les présentent? Qu'est-ce qu'un maître ? n'est-ce pas un homme qui demande à un autre : 3Ne voyez-vous pas ce que je vous montre ? C'est le hasard , dit-on , qui a fait les plus grandes découvertes : voilà donc ïe premier des maîtres. Or il ne dit autre chose que cela : Ne voyezvous pas ce que je vous montre ?
Ces grandes découvertes dont on fait tant de ï>ruit n'appartiennent donc à aucun homme en particulier , mais à l'espèce humaine , c'est-à-dire au hasard des circonstances. On ne fait pas une découverte parce qu'on a de l'esprit ; mais on a de l'esprit parce qu'on est capable de voir qu'on a fait une découverte : et cet esprit-là court les rues. Musschenbroeck n'a pas prouvé son esprit P
snais son ignorance ( et il eût pu en être la vktime ) quand il a découvert la bouteille de Leyde. Jl avait de l'intelligence parce qu'il a vu comment il fallait faire pour recevoir une commotion. Que diriez-vous de ceux qui , ne voulant pas répe'ter l'expérience , prétendraient que le fait est impossible? Je dirais, moi, qu'ils craignent la commotion.