DE LA GRAMMAIRE
îl faut vérifier la grammaire, mais ceci n'est qu'un jeu; nous la savons il J a long-temps, mais nous ignorons encore que nous la savons : il est temps de> l'apprendre. J'ouvre le livre, et
Je n'y comprends rien , parce qu'il est écrit dana la vieille méthode, c'est-à-dire dans l'ordre in-* verse. Je lis : Le participe passé s'accorde avec $011 régime direct quand, ce régime le précède* Laissez la règle , et cherchez dans votre mémoire un exemple analogue à celui du grammairien. Premier livre de TéLémaque : « On n'y voyait « aucune autre viande que celle des oiseaux >> qu'elles avaient pris dans des filets , ou celh » des bêtes qu'elles avaient percées de leurs i> flèches. y\ Vous avez appris que les grammairien* appellent les mqts pris et percées des participes ; qu'une s est le signe de plusieurs , ou comme ils disent du pluriel ; qu'une e ajouté est la marque du féminin. Vous savez , par les vérifications que vous avez déjà faites, ce que c'est qu'un régime : donc vous connaissiez la fameuse règle , et vous l'observiez sans vous en douter. Remerciez le grammairien ; il ne vous a rien appris que des mots , il ne pouvait rien vous apprendre de plus : ce n'est pas sa faute. Si vous aviez appris la langue par l'oreille seulement, vous auriez eu besoin du grammairien : c'est lui qui aurait re-r dressé les mauvaises habitudes que l'on contracte en fréquentant le public qui parle tantôt bien et tantôt mal. Un enfant de la cour parle mieux qu'un petit paysan par la raison qu'ils répètent l'un et l'autre avec une égaie exactitude ce qu'ils entendent. Quanta nous, qui ne conversons qu'avec les maîtres des grammairens , nous n'avons besoin çje ceux-ci o^ue pour apprendre une nouvelle langue
qu'il faut connaître, sans doute, afin de pouvoir exprimer plus facilement des réflexions qui sont à la portée de tout le monde. Mais, dira-t-on, un enfant fera-t-il les réflexions qu'exige la vérification que vous proposez? Il n'y a nul doute que les élèves de la vieille méthode ne les feront jamais^; on les en croit incapables; on n'exige rien d'eux , et ils ne font rien : cela va de suite. Nous exigeons tout , et l'élève laborieux fait tout : le nonchalant fait un peu, le paresseux indocile ne fait rien , absolument rien . S'il n'y avait que des hommes de cette dernière espèce , toutes les méthodes seraient également bonnes , ou plutôt également inutiles. Mais ce paresseux qui dort sur nos bancs comme sur les vôtres , et que vous regardez comme un idiot, peut se réveiller un jour; ses goûts peuvent changer : l'âge, les re-* grets, l'espérance d'un prompt succès, mille circonstances inattendues peuvent changer sa volonté. Avec la vieille méthode il est trop tard; il ne saura jamais rien ; il faudrait faire la route de sept ans, et il n'en a pas le temps. D'ailleurs qui lui inspirera du courage ? On le rebute , on le sermone : l'âge d'apprendre est passé ; on n'apprend que dans l'enfance ; et puis vous n'avez jamais eu de dispositions, lui dit-on. Qu'il vienne chez nous , le malheureux qui se repent. Le regret sincère , une volonté déterminée , nous appelons cela du génie; nous lui montrerons une route qu'il qu'il aura bientôt parcourue. Prenez garde que je ne parle qu'à un individu : l'homme entend> l'espèce est sourde.
(9i ) DE L'HISTOIRE.
L'histoire est le re'cit des vices , des vertus , des bonnes qualités ou des défauts de certains hommes. Il n'y a pas de meilleur moyen , dit Bossuet , de découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts , les temps et les conjonctures. Nous prétendons , comme vous le savez , que ce moyen n'est le meilleur que parce que nous ne nous étudions pas nous-mêmes : mais fait cela qui veut. Je n'ai pas besoin , pour connaître l'orgueil , de regarder dans la nuit des temps Nabuchodonosor; il me suffit de jeter un coup d'oeil sur mon voisin ou sur moi-même. Je ne comprendrais même pas tous les personnages de l'histoire si je ne leur ressemblais pas. Mais Bossuet était forcé par les conjonctures de suivre la vieille méthode qui suppose sans raison que la connaissance des faits anciens est plus instructive que la connaissance des faits qui nous entourent, quoique ceux-ci soient absolument les mêmes. Bossuet a donc fait une histoire II nous reste à la vérifier, et la vérificatiok suffira pour nous l'apprendre.
On dit qu'il est utile de connaître l'histoire pour en parler avec les gens instruits. Cela est agréable sans doute ; mais on peut très -bien s'entretenir philosophiquement des mouvemens du cœur humain sans allei bien loin chercher des faits ç%
des exemples. Ainsi, l'utilité réelle de l'histoire résultant de la connaissance qu'elle nous donne du cœur de l'homme , et chacun de nous se connaissant lui-même quand il lui plaît, on n'a pas besoin d'étudier Néron ou Marc-Aurèle pour savoir ce dont les hommes sont capables. Mais tout est convention dans ce monde en fait de savoir. Ce n'est pas de la science, des raisonnemens qu'on exige d'un homme ; c'est telle science , tels raisonnemens : ce n'est pas même telle science; c'est telle partie de la science. Celui qui ne connaît pas les temps fabuleux prétend qu'ils sont inutiles à connaître. Qui sait par cœur les dynasties d'Egypte appelle cela le vrai savoir. Enfin, quand nous parlons d'une science , l'amour-propre de chacun de nous traduit tout bas le propos de Sertorius que j'ai déjà cité ; et nous disons : la science n'est pas dans la science ; la vraie science } la science utile est toute dans ce que j' en connais. Il est d'ailleurs tous les jours plus nécessaire de restreindre ainsi le mot science. Nos derniers neveux seront encore plus embarrassés du choix; car les faits se succédant et se multipliant chaque jour, il faudra alors convenir que toutes nos connaissances de détail sur l'antiquité sont d'inutiles fadaises , et on en conviendra. Cependant on n'en conviendra pas parceque cela est vrai, mais parce qu'on aura besoin d'en convenir. Nos descendans ne sauront peutêtre un jour rien de ce que nous savons ; et je crois qu'ils nous vaudront, comme nous valons bien nos ancêtres , s'il est permis d'appeler cela valoir. Il
résulte de là que telle ou telle science n'ôte ni ne donne de l'intelligence , pas plus qu'une carrière ne donne la faculté de tailler les pierres , de ies disposer, et d'élever un palais ou une cabane.
Le préjugé qui nous fait croire à la supériorité de l'intelligence des savans a beaucoup d'inconvéniens ; il nous persuade que la mémoire et l'esprit c'est la même chose. Dès qu'on sait , on s'imagine qu'on a raisonné , et l'on étudie de la même manière les faits qu'on ne peut pas deviner, et les réflexions d'autrui qu'on doit faire soi-même. On nous entretient dans cette abjection en nous faisant croire que celui-là est un orgueilleux qui s'écrie : Et moi aussi je suis peintre ! On ne voit pas que l'orgueil n'est point dans ce noble mouvement de rame. C'est l'intelligence humaine qui se regarde, qui se voit, qui se seut, qui se juge. Il n'y a pas d'orgueil à dire tout haut : Et moi aussi je suis peintre ! l'orgueil consiste à dire tout bas des autres, Et vous non plus vous n'êtes pas peintres. Je dis : moi, que nous sommes tous peintres. J'ajoute, pour revenir à mon sujet , que nous sommes tous des modèles à étudier ; il n'y a pas un de nous qui ne soit, pour sa propre instruction, un aussi bon original que tous les originaux de l'histoire.
Indépendamment de la prétendue nécessité de connaître précisément tels faits plutôt que tels autres, on va se récrier d'admiration sur Tacite : « Les annales de Tacite ne sont donc pas selon, vous ; dira-t-on, la source d'une solide instruG-
(ion ? -— Oui , sans doule : mieux -vaut étudier l'art oratoire dans Tacite que dans tel gazetier qni ne sait pas sa langue , et qui ne sait pas même raconter les faits. » Tacite orateur est un beau modèle; mais la rhétorique n'est pas l'histoire : et il n'y a pas plus d'histoire dans Tacite que dans tout autre historien. Je sais bien qu'on confond tout cela } et que l'historien le plus éloquent passe pour le meilleur historien. Ayez soin de faire la distinction, et, d'après notre méthode , n'apprenez pas Tacite d'abord; commencez par vous apprendre. S'il est vrai que ce qui se passe aujourd'hui fera un jour de l'histoire , démêlez dans Tacite la raison des explications, dés réflexions, du blâme , des éloges qu'il donne à ses personnages ; pensez anx commérages d'aujourd'hui ; vérifiez : vous trouverez tout cela dans Tacite. Séparez donc l'histoire de l'éloquence. 11 y a dans îc monde une histoire sans réflexions de la part de l'écrivain -, il n'y en a qu'une : c'est l'Evangile.
Ier. Fait. Le premier homme et la première femme ont succombé à la tentation. Tant qu'Adam et Eve obéirent à Dieu , ils jouirent d'un "bonheur que nous ne sentons point; mais tous les peuples se font une image de cette félicite quand ils parlent de l'âge d'or.
Vérifiez.
11 n'y a qu'un personnage qui ne succombe jamais à la tentation : c'est Mentor; mais Mentor
n*est pas un homme. J*ai vu la peinture de l'âçe d'or dans mon livre , et j'ai bien pensé que le bon* heur dont Fénélon retraçait l'image n'était malheureusement qu'une peinture. Je sais par moimême qu'il n'y a pas de bonheur sans la vertu.
IIe. Fait. Caïn tue son frère Abel. La jalousie mère des meurtres.
Vérifiez.
Celui qui aurait lu l'histoire grecque penserait à Atrée et Thyeste, à Etéocle et Polynice. C'est le même crime. Abel était vertueux : voilà la différence. Mais, nous qui ne connaissons que Télémaque, nous dirons : Pygmalion fit périr son beau- frère; Astarbé et Malachon , Protésilas et Philoçlès nous fournissent aussi précisément la réflexion de ÏSossuet : La jalousie mère des meurtres.
HL.JFait, Après le déluge qui arriva i656 ans après la création du monde, les hommes construisent la tour de Babel. Premier monu-~ ment , dit Bossuet, de V orgueil et de la faiblesse des hommes.
Vérifiez,
Idoménée fit élever des tours d'où ses troupes pouvaient accabler de traits ses ennemis qu'il ne croyait pouvoir rechercher sans bassesse. Les barbares implorent le secours de tous les peuples voisins, et Mentor dit à Idoménée : C'est par ces tours que vous êtes dans un si grand péril. Ces
tours étaient donc un monument de l'orgueil et de la faiblesse d'Idoménée.
A quoi sert de connaître un fait plutôt qu'un autre ? Y a-t-il des faits plus ou moins instructifs? ïl y a bien des monumens de l'orgueil et de la faiblesse des hommes dans Télémaque sans parler de ces tours. Etudions l'histoire comme on étudie une langue , pour nous mettre en rapport avec les gommes instruits; mais ne pensons pas y apprendre quelque chose de nouveau. Tout est dans notre livre , et notre livre lui-même ne contient que ce que nous savons tous. C'est une honte de convention d'ignorer les principaux faits de l'histoire , et il faut se soumettre à toutes les conventions : elles sont le lien de la socie'te'. Çelle-c; peut très-bien se passer de nous; mais son existence et son maintien nous sont absolument nécessaires. Suivons doncl'usage; mais n'oublions pas que c'est un usage que la raison n'approuve ni ne désapprouve, pas plus que l'usage contraire. Il y a toujours eu, il y aura toujours des usages; ils varieront de temps en temps ; mais la raison n'interviendra jamais dans ces changemens que pour nous dire : vous faites partie de l'espèce, suivez : d'ailleurs volentem ducunt, invilum irahunt fa,ta. Si vous voulez pourtant demeurer homme dans ce tourbillon, conservez assez de sens pour voir qu'il s'agit d'un usage.
Ce qui est, dit-on, est bien ou mal. Si la chose est bien, pourquoi voulez-vous la changer? Si
elle est mal , pourquoi ne ferions-nous pas mieux ? Je ne veux rien changer , parce que je ne yeux jamais que ce que je peux. Et puis le bien , le mal , le mieux , questions de rhétorique que la plupart des hommes résolvent presque toujours par la simple considération du temps : à les entendre, le bien, le mal ,1e mieux, c'est le passé, le présent, et le futur. D'ailleurs je ne m'a-* dresse, encore une fois, qu'à ceux qui suivent l'enseignement universel. Continuons à vérifier Bossuet
IVe. Fait. Nembrod , homme farouche , devient par son humeur violente le premier des conquérans. Il était roi de Babylone ou les Chaldéens observèrent les astres, comme les Egyptiens les observaient à Thekes et à Memphis.
Vérifiez.
On parle de Thèbes et de Memphis dans notre livre. Les Ty riens , dit Narbal , observèrent les astres > loin de la terre , suivant la science des Egyptiens et des Babyloniens. Enfin Adraste était conquérant, et il avait une humeur violente.
Que l'humeur violente soit le caractère distinctif d'un conquérant , cela n'est pas difficile à voir. Cependant qu'un de vos élèves ne fasse point une objection que sa paresse pourrait lui suggérer : Si tout est dans mon liv?°e , et si mon livre est en moi } à quoi bon tout cet appareil ? Je vais m'en-* fermer dans moi-même, je m' envelopperai dans ma science , et je réfléchirai bien tout seul , puisque j'ai de l'intelligence comme un autre. J'avoue
que cet exercice est le principal de tous; il est la base de toutes les études; il faut y revenir sans cesse. Un quart d'heure de méditations sur vos lectures , vaut mieux que plusieurs mois employés à lire. Mais une méditation éternelle ne vous apprendra pas un seul mot dont vous avez besoin dans la société des hommes Vous ne pourrez parler d'histoire, de géographie, de mathématiques, etc. , à personne. Tous ces faits, toutes ces langues différentes vous seront inconnus, jet vous serez classé d'après le degré de votre igno^ rance- Sans doute cette objection n'est qu'un pré^texte ; celui qui la fait le sent bien : aussi je doute qu'il soit satisfait de la réponse. On n'avoue jamais sa conviction quand on a intérêt de n'être pas convaincu. Laissez ce paresseux quelque tems à lui-même; il sentira bientôt les inconvéniens de cette contemplation taciturne de son être. Les Anglais, dit-on, sont pensans , et les Français sont légers. Je n'ai jamais compris cela. Si la chose est vraie , les principes de l'enseignement universel sont faux : car je crois qu'un livre anglais où se trouve la peinture des mœurs anglaises , n'est ni plus ni moins instructif qu'un livre français. Le peuple anglais ou le peuple français , c'est la même chose : ce sont deux êtres abstraits. Je ne sais pas ce que c'est qu'un peuple qui a tort, ou un peuple qui a raison. Un Anglais, un Français ont la même intelligence : chacun d'eux eu fait l'usage qu'il lui plaît. Vertus , vices , défauts, bonnes qualités : tout est égal de part et d'autre.
La différence est dans la volonté, non pas dans îâ nature, ni dans le climat, ni dans le gouverment : Hon%o sum, humani nihil à me alienum puto. Voilà la règle commune. Mais n'y a-t-il pas des de'fauts pires que d'autres? Question de rhétorique. Un Français parle quand il devrait se taire, et un Anglais se tait qand il devrait parler. Ce serait un discours plaisant que celui oîi l'on discuterait de quel côté est la raison. Il y a de grands-hommes en Angleterre, en France 9 par-tout; il y en a de petits dans tous les coins du globe : sans doute ils ne sont pas difficiles à trouver; mais ils ne sont ainsi que parce que cela leur convient. Quant à moi, je lis l'histoire de France dans l'histoire d'Angleterre. Ceux qui croient au climat peuvent , encore une fois , se dispenser de continuer : la vérification de toutes les histoires sur une seule n'est pas à leur usage. Qu'ils apprennent tout , c'est, le bon moyen de ne rien savoir»
Ve. Fait. 2o83 ans après la création du inonde , du temps oV Abraham , Inachus fonda le royaume d'Argos.
Joseph fils de Jacob descendant d'Abraham : ses frères furent jaloux de sa vertu > et la jalousie est pour la seconde fois cause d'un parricide.
Vérifiez.
C'est toujours la même chose. Cela a déjà été àk. Bossuet; dans la rapidité de son récit; suppose
que le prince connaît tous les détails historiques i L'e'colier qui a lu YÉpitome historiée sacrœ sera donc instruit d'un plus grand nombre de faits que l'élève de Bossuet lui-même. Il est vrai que l'histoire de la religion doit être connue de tout le monde, et Bossuet n'a pas manqué , tlira-t-on , d'en instruire le dauphin. Sans doute, mais je Yeux dire que celui qui n'aurait appris que Bossuet ignorerait beaucoup de faits de l'histoire profane; car par-tout la marche de l'écrivain est la même : il avance toujours sans regarder à ses côtés. Cependant l'homme qui posséderait le discours sur l'histoire universelle embarrasserait l'homme le plus savant du monde qui aurait lu le même livre; plus il en aurait lu d'autres, c'est-à-dire plus il serait savant, moins il répondrait à l'homme de ce petit volume. Ne lisez donc pas toujours, mais relisez sans cesse. Vous ne saurez pas tout, mais vous saurez; bien; écoutez les savans, leur conversation vous instruira, parce que vous la retiendrez à l'aide de votre mnémonique. Mais ils n'apprendront rien avec vous. Les uns vous écouteront d'un air distrait et dédaigneux. Les vrais savans., ceux qui ont remarqué qu'on s'instruit avec tout le monde , vous écouteront ; mais ils oublieront ce que vous aurez dit, tout savans qu'ils sont, s'ils ne suivent pas notre méthode sans le savoir ; s'il ne se forme pas une liaison d'idées qui rattache dans leur tête ce que vous dites à ce qu'ils ont appris laborieusement dans leurs veilles. On ne retient que ce qu'on répète : si la répétition est
continue, on va -vite; si elle ne se fait qu'à de longs intervalles, et à force de changer de livres 0 il faut bien du temps pour qu'elle opère son effet. Cependant je vois que les autres semblent avoir pris des précautions pour cela : tous les livres sont Copiés les uns sur les autres, et les rayons d'une vaste bibliothèque ne sont guère que des répétitions éternelles ; mais les sâvans qui lisent ce que les savans écrivent sont loin de s'en douter, puisqu'ils amassent chaque jour de nouveaux livres. Aussi ce n'est qu'après avoir long-temps fatigué leurs yeux et leur esprit que celui-ci se fait enfin, malgré eux, de tout leur farrago, a peine un petit volume de produit bien net.
VIe. Fait. Cécrops fonda douze villes dont il composa le royaume à" Athènes. Les peuples de V Egypte s3 établissent en divers endroits de la Grèce i
Vérifiez.
« J'aime la Grèce > dit Sésostris , plusieurs i) Egyptiens y ont donné des lois. » Remarquez, que Fénélôn suit notre méthode , et qu'il ne compose que sur des faits.
VIIe. Fait. Moïse affranchit le peuple hé-> hreux de la tyrannie des Egyptiens. Josué conquiert la terre sainte.
Pélops règne dans le Péloponèse. Sel , roi des Chaldéens , reçoit de ces peuples les honneurs divins*
Vériiiez.
Voyez si la réflexion que vous fournit le faiÉ inconnu ne se trouve pas dans quelqu'un des faits de votre livre qui vous sont connus d'avance. Ainsi, par exemple r Bel reçoit les honneurs divins. Isis , Osiris , etc. les bienfaiteurs du genre humain > ont e'té souvent de'ifie's par la reconnaissance , dit Massillon. Dans ce cas c'est une folie' des peuples, et par conséquent cela n'apprend rien ; mais si on suppose que Bel se faisait rendre les honneurs divins , ce trait d'orgueil n'est pas neuf non plus pour moi. Voyez Nabopharzan dans Télémaques
VIIIe. Fait. 2820. Prise de Troie,
Samuel dernier juge 3 et Saiil premier roi dex Hébreux.
Mêdon et Nilêey fils de Codrus qui s'était dévoué à la mort pour le salut de son peuple y se disputent la royauté; les Athéniens créent des archontes x et Médon fut le premier.
Vérifiez.
La mauvaise conduite de Bocchorïs (fils de Sésostris qui avait fait le bonheur de l'Egypte) révolta les Egyptiens qui nommèrent roi Termu-tis.
Nous avons déjà vu des haines et des disputes de frères. Les vices, les passions sont toujours les mêmes ; les vertus aussi , témoins Sésostris et Codrus. Mais c'est surtout les malheurs que causenl
les passions que nous remarquons , parée qu?on n'est pas toujours puni sur-le-champ de ses fautes.. La conscience parle quelquefois si bas, que la distraction des succès, l'emportement des passions étouffent sa voix pour quelques instans. C'est un soutien de plus pour notre faiblesse que de terribles exemples. Mais le plaisir de bien faire est une assez douce récompense pour la vertu ; rien ne peut nous distraire de cette jouissance intérieure i les exemples, les promesses sont moins nécessaires. L'homme vertueux est payé à l'instant même ; le méchant tarde quelquefois à l'être ; la récom-^ pense de la vertu l'accompagne toujours.
Nous préférons de parler des vices dans ces exemples de vérification (et ici ce ne sont que des exemples) , parce qu'il est plus facile d'être d'accord sur ce point ; car on contestera que Sésostris fut un homme vertueux , et l'on ne trouve au contraire guère de contradicteurs quand on blâme. L'exercice sera dxjnc beaucoup mieux compris de tout le monde.
IXe. Fait.. 261 de Rome. Rome, qui s'était si bien défendue contre les étrangers, pensa périr par elle-même : la jalousie tétait réveillée entre les patriciens et le peuple ; la puissance consulaire, quoique déjà modérée parla loi de P. Falérius , parut encore excessive à ce peuple jaloux de sa liberté.
Vérifiez.
Notre plus grand ennemi c'est nous-mêmes.
( io4 )
On sacrifie, dît Mentor, les plus grands intérêt*
à ses faiblesses Est-ce donc là ce vainqueur
des Dauniens ?
Voici encore la jalousie mère des meurtres. U est vrai qu'il s'agit ici de peuple et de patriciens ; niais la passion est la même : c'est une tragédie terrible, mais en même temps une comédie ridicule aux yeux de la raison. Nous ayons déjà entendu Massillpn : U élévation qui blesse déjà l'orgueil de ceux qui nous sont soumis , les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices. C'est la traduction de Bossuet. Dans de telles circonstances les patriciens faisaient de la rhétorique comme les tribuns. Dites cela aux tribuns , dites-le aux patriciens ils s'emporteront, et joueront une nouvelle scène de la pièce qui se joue depuis le commencement du monde : pièce tragique pour les individus , et comique aux jeux de la raison, quand on songe à l'aplomb, à l'emphase avec lesquels on débite tant de sornettes ! Au milieu de toutes ces agitations, le monde ira comme il va et comme il allait. Les individus mêmes ne changent pas plus que l'espèce ; mais ils le pourraient : voilà la différence. Un peuple coupable, un peuple innocent, je l'ai déjà dit, ces mots n'ont point de sens. Cela ne s'entend qu'en parlant d'un individu; car un individu seul peut changer de conduite , quoiqu'à le voir on le croirait entraîné par la nécessité comme l'espèce. Je n'ai point connu d'homme qui ait changé d'avis.
( ïo5 )
On le tait quelquefois , on le cache , on en montre un autre que l'on fait même sonner bien haut. Mais attendez le moment propice , et vous verrez : croyez au changement d'avis, vous serez presque toujours dupe. Enfin, pour comparer les petites choses aux grandes, celui qui a dit que nos élèves d'un an ne sont point dans les universite's , le dira toute sa vie : il se taira peut-être quelque jour; mais à la première circonstance il redira : Je disais bien que les faits ne sont pas constans. Ceux qui se fâchent de tant d'opiniâtreté ont tort. Telle est l'espèce , tel est l'homme. Nous ne pouvons pas faire des hommes en faveur de l'enseignement universel. Ceux qui sont pourraient se corriger, mais ils ne le voudront pas ; et c'est dans ce sens que je dis : & homme est pour l'homme le plus utile des instrumens comme le plus invincible des obstacles.
Celui qui serait élevé dans les principes de l'enseignement universel ne serait point orgueilleux. Tout homme a autant d'intelligence que lui; il le sait bien. S'il a un malheureux caractère, il fait ses efforts pour corriger cette humeur qui le ronge. S'il a du courage , il s'en sert pour supporter la vie. Il sait que la rhétorique et la raison n'ont rien de commun ; il se défie des prestiges de son éloquence quand l'action peut nuire au prochain. Nous n'avons pas besoin d'apprendre la rhétorique pour être soumis à son empire. Le cœur est le plus éloquent , et par conséquent
( ïo6 )
le plus dangereux des orateurs. Mais il est des circonstances où l'homme raisonnable * ( autant qu'on peut l'être) s'abandonne avec plaisir aux douces illusions , à ce charme de l'imagination qni donne à son gré toutes les couleurs qu'il lui plaît à l'objet qu'on envisage. L'objet le plus terne, adroitement retourne', présente à l'œil ébloui une facette moins sombre , et quelquefois d'autant plus brillante que les ténèbres sont plus épaisses* Arrêtez vos regards sur ce reflet du sentiment qui biïlle dans les yeux d'un ami fidèle , d'une épouse chérie, d'une tendre mère, ou d'un fils bien-aimé. Le plus petit rayon de lumière suffit pour éclairer les ténèbres quand on y vit long-temps : ne détournez point ce précieux rayon; ne songez point à l'éclat qui lui manque. Regardez, regardez encore quels sont les objets qu'il vous montre. Ne suffisent-ils pas pour rassasier une âme sensible ? Un père heureux s'aveugle sur les défauts de ses enfans : mais dans le malheur on a presque toujours de bons enfans; et alors que nous manque-t-il ? La tendresse paternelle , ingénieuse à trouver des perfections en ce qu'elle aime , peut-elle cesser d'admirer ces images, et de s'y complaire? Epuisera-t-elîe cette source inépuisable de jouissances ? Ainsi le sage vit content même sans être heureux. Exercezvous à cette rhétorique, vous en aurez souvent besoin ; mais ne changez pas sans cesse d'allure. Tous les chemins de la vie sont rudes; vous aurez beau changer de route, vous ne sortirez
psis de cette vie : restez dans votre sentier , allez tout droit; vous ne pouvez pas aller mieux si vous cheminez avec votre conscience.
Voilà les principes de l'enseignement universel» Mais tout cela fût-il faux, la méthode pour apprendre en un an ce qu'on enseigne en sept n'en serait pas moins vraie ; c'est un fait tout aussi vrai que celui-ci : La Jalousie est mère des meurtres*
C'est à vous que je m'adresse , à vous qui , comme moi , travaillez pour vivre. Le chemin de l'instruction n'est pas le chemin de la fortune. Vous le connaissez bien le chemin de la fortune; je le connais aussi, et ce n'est pas par bêtise que je ne l'ai pas pris. On le prend quand on veut; mais on n'y voyage pas toujours en bonne compagnie. La jalousie est mère des meurtres,
Xe. Fait. Durant tous ces temps il y a eu beaucoup de grands-hommes parmi lesquels il se mêle beaucoup d'extravagans à qui on ne laisse pas de donner le nom de philosophes } dit l'historien.
Tel de ces philosophes que Bossuet appelle grands-hommes , fut chassé d'Athènes comme athée.
Faites attention à toutes ces sectes différentes. On change sans cesse , et sempre bene , à entendre ceux qui adoptent le changement.
Hippocrate était observateur ; il faisait de l'enseignement universel ; il partait des faits. On ni©
aujourd'hui plusieurs faits avancés par Hippo-* crate. Ainsi on a cru long- temps non-seulement à des faits faux, ou bien on conteste à présent des vérités palpables. Voilà le cercle vicieux dont l'espèce ne sort pas. Mais , pourvu que quelquesuns des faits avancés par Hippocrate soient vrais , il a rendu un grand service ; il a montré la vraie route : il est le père de la médecine. Suivez l'exemple d'Hippocrate • attachez-vous aux faits, vous ferez de la rhétorique après : qu'elle soit bonne ou mauvaise , cela n'a pas d'inconvéniens ; mais n'imitez pas les orateurs médecins. Ne vous laissez pas éblouir par les artifices oratoires de ces grands écrivains.
De nos jours M. Broussais a appris au monde un fait nouveau : on a nié le fait ; puis on a suivi le vieux exemple des détracteurs de la vaccine j on a discuté ; les uns gravement , les autres avec fureur; on a écrit pour savoir si le fait pouvait être vrai. Cependant , si le fait est vrai , nous iie remercîrons jamais assez M. Broussais ; et si le fait est faux, il ne vaut pas le temps qu'on perd à disputer et à faire des phrases sur rien. Voilà qui est évident ; mais on ne peut pas changer l'usage. Il n'y a pas de corporation qui se soit jamais prononcée sur un fait nouveau dans les sciences. Cela n'est pas de leur compétence. Nec probatis, nec improbatis : voilà la langue des corporations. Cela ne dit pas grand'chose; mais c'est la langue des corporations. Pour apprendre cette langue il ne faut pas de maître : Maelzel suffit.
Continuez à vérifier l'histoire.