‹ Enseignement universel (volume 2)Chapitre 19 sur 31 · DERNIER EXERCICE · texte numérisé non relu

DERNIER EXERCICE

Faites faire des synonymes de composition.

Avant de proposer ces synonymes, on s'assure que l'élève sait six livres par cœur, et qu'il con^ naît les autres par les exercices dont ils ont été l'objet , et les sujets de composition qu'ils ont fournis. On peut demander qu'il donne au moins l'analyse des vingt-quatre livres ; et c'est alors qu'on trouve sans cesse des rapprochemens et des comparaisons à faire.

On peut faire les synonymes de composition, comme on veut, soit en parlant, soit en écrivant. Parler est encore plus utile; car celui qui parle ( d'après nos exercices ) sait écrire , et la réciproque n'est pas toujours vraie. Il est à remarquer encore que votre élève parlera bien de tout, quand il connaîtra les faits , s'il parle bien de Télémaque, d'Idoménée, etc.; car tout est dans tout; et nous disons toujours tous la même chose.

On a fait une objection : Télémaque, toujours Télémaque , et rien que Télémaque ; c'est un cercle bien étroit pour le génie. Tous ces élèves-là seront jetés dans le même moule ; il n'y aura rien de plus monotone que la conservation d» ces messieurs , rien de si lâche et de si contourné que leur style.

D'abord je souhaite à tous ceux qui font l'objection de bien savoir leur Télémaque ; je le sou^

haite à tout le monde : on aurait pu, de son temps, le souhaiter à Fénélon lui-même. Mais il faudrait qu'ils l'eussent comme nous tellement répété , que les expressions leur fussent aussi familières que celles de la conversation qu'ils ont apprises par cœur par la méthode de l'enseignement universel; enfin qu'ils pussent dire à propos , comme bonjour ou bonne nuit, saisi de douleur ou abbattu par la douleur , etc., etc. C'est alors seulement qu'ils en sentiraient tout le prix.

Je les prie d'observer ensuite que ce reproche est inhérent à toute méthode d'instruction commune. Il est certains livres classiques qu'on met entre les mains de tous les élèves , et on n'a pas encore songé à craindre cet inconvénient. Il est vrai que , quoique sans y avoir songé , on s'est arrangé de manière à le prévenir en nous faisant changer souvent de livres dont on ne répète par conséquent jamais aucun. Mais, nous, voudrait -on que, nous bornant à un seul auteur, nous prissions la précaution de ne pas l'apprendre de crainte de le trop bien retenir ? Quand nous sortons des collèges, ne parlons-nous pas avec ce que nous avons appris et retenu ? *

Mais tout cela rentre dans des discussions interminables : ne vous jetez point dans ce dédale. Contentez-vous de savoir par expérience que cette route conduit beaucoup plus vite que la vieille. Faites, et laissez dire. Vaccinez cet enfant, et il n'aura pas la petite vérole, a dit un Anglais,

Prouvez-nous comment il est possible que la vaccine garantisse de la petite vérole , ont d'abord crié les médecins? Puis le peuple a répété : prouveznous, prouvez-nous! Et Jenner vaccinait. Enfin les médecins l'ont imité , les gonvernemens ont encouragé, ordonné la vaccine, et des milliers d'hommes non vaccinés périssent encore de la petite vérole. L'espèce humaine est comme cela; l'homme est libre, le genre humain ne l'est pas: il appartient à la petite vérole pour toujours. Il paraît changer quelquefois; mais c'est une apparence : il pourra bien troquer un jour la petite vérole pour la peste; mais jamais il n'adoptera la vaccine , ou bien ce sera pour quelque mauvaise raison que j'ignore. Tous les individus peuvent être raisonnables , le genre humain ne peut pas l'être. Il ne discute rien ; il roule , comme les planètes, par des lois éternelles qui règlent jusqu'aux anomalies que nous croyons apercevoir dans son cours.

Un homme raisonnable choisit le médecin et le précepteur de son fils; le genre humain n'y fait pas tant de façon. « Votre fils est dans l'âge d'apprendre, il faut lui donner un maître. Vous êtes malade , il faut appeler quelqu'un. Que prenez-vous ? il faut prendre quelque chose. — Mais appeler qui, et prendre quoi? — Cela serait trop long à discuter : appelez quelqu'un , et prenez quelque chose. — Mais quel maître? — Belle question ! donnez-lui un maître que vous paierez.

— Mais quelle méthode suivra-t-il? — Qu'importe ? tout chemin mène à Rome. » Voilà le proverbe : c'est la sagesse des nations qui a parlé.

Le genre humain se compose , dit-on , d'individus; il doit donc participer à leur nature. Je ne sais pas si cela doit être; mais je vois bien que cela n'est pas. On dirait que cet être de notre imagination, que nous appelons genre humain, se compose de la folie de chacun de nous sans participer à notre sagesse individuelle. Une assemblée de sages serait un être sans raison , mue par des passion, agitée de transports de folie, dont vous ne verriez aucune trace dans chacun des membres qui composent la corporation à laquelle il appartient.

Vous croyez sans doute que je dis tout ceci pour me plaindre amèrement du mépris auquel vous êtes réservé en suivant une méthode dont je voudrais indirectement démontrer l'excellence; que je cherche à jeter des doutes sur la raison du seul juge reconnu de tous les prospectus, en calomniant le public notre contemporain ; vous seriez dans l'erreur : je ne méprise point le public, puisqu'il n'existe pas , et je ne récuse point ce tribunal abtrait pour en appeler à un autre non moins abstrait; je veux dire la postérité , inutile et dernière ressource d'un auteur mécontent. Voici mon but : je veux vous donner de l'espérance et de la confiance. Travaillez avec ardeur à l'instruction des élèves qui vous seront confiés , et vous aurez des élèves quand même votre méthode serait détestable : tout le monde en a, vous le voyez bien.

Je reviens aux synonymes de composition. Voici une manière d'analyser les sujets de composition du premier livre : Regrets , artifice , prière , invitation , lieu , invitation , conseils , repas , invitation, offre , prière , conseils, tempête , adresse, rencontre , péril ( d'être immolé ) y prédiction , irruption 3 combat , victoire.

Chacun de ces sujets en contient beaucoup d'autres. Exemple : Regrets, départ, douleur, se trouver malheureux , immortalité , grotte , résonner, chant, nymphes, n3 oser , parler , se promener, souvent, solitude, gazons, fleurs , printemps , éternité , border , île , le beau , lieu , modérer , douleur , ne faire que rappeler , tiistesse , souvenir , voir, auprès , immobile , rivage , mer, arroser de laimes , sans cesse , être tourné , le côté , vaisseau , fendre les ondes , disparaître.

Il y a unité entre toutes ces idées : donc chacune étant donnée peut reproduire toutes les autres dans la tête non par un tour de force de l'esprit, mais naturellement et sans effort. Alors on a du génie, c'est-à-dire des liaisons d'idées, ou de la mémoire 5 on fait des bouts-rimés sans le savoir. Par exemple: Echo étant donné , résonne , nymphe , souvenir ttiste , etc., me rappellent des faits; et je compose une petite histoire, et j'ai du génie , c'est-à-dire de la mémoire.

Je viens de prononcer un blasphème; j'ai parlé de génie et de bouts*rimés : un peu de patience-

(Cm )

il y a bouts-rimés et bouts-rimes : ceux qu'on ttotw donne à remplir, et ceux que nous choisissons nous-mêmes. Quand Racine a écrit :

Je le pris tout sanglant , en baignant son visage^

il avait à choisir dans toutRichelet, article âge; mais enfin il ne pouvait pas prendre ailleurs t n'est-ce pas là faire des bouts-rimés ? L'esprit du poète regarde, Voit et choisit, quelquefois avee la rapidité de l'éclair , le mot qui convient au sujet, et qui rime; quelquefois il l'attend longtemps , à ce que dit Boileau, qui dit aussi que les mots arrivent aisément. Enfin je suppose que le mot usage rappelle à Racine , d'après ses lectures, l'expression V usage du sentiment , ren* dre V usage; qu'il pense à Josabeth > il dira > comme je dis bonjour ,

Mes pleurs du sentiment lui rendirent P usage , et j'admire sa supériorité sur moi: je l'admire d'autant plus que je comprends combien d'études , Combien de repétitions il a fallu faire pour arriver à cette perfection. Expliquer cela par le génie, c'est tomher dans les qualités occulte^

Qu'on ne dise^pas que c'est imposer des entraves au génie , que le génie veut être libre. Je répondrai que le plus mince écolier à qui l'on dirait voilà deux vers à retourner, je le piis tout sanglant ; mes pleurs lui rendirent V usage du sentiment en baignant son visage , et qui mettrait les deux vers sur pied, ne passerait pas pour un génie. Or la pensée est dans le

sujet t et les expressions dans la langue : que reste-t-il pour le génie ?

Quoi qu'il en soit, attachez la plus grande importance aux synonymes de composition. Il faut remarquer quels sont les passages de Fénéqui font le plus d'impression à la lecture : on s'apercevra dans la suite que dans tous les poètes , dans tous les orateurs, ce sont les mêmes sujets qui touchent et qui attachent. Cela tient à la nature de l'homme, et ne dépend point de nos conventions. Dans toutes les J an gués, dans tous les ouvrages , Fénélon se retrouve à chaque page : voilà pourquoi je répète sans cesse tout est clans tout. Il s'en faut hien que j'aie tout vérifié , quoique j'aie professé pendant quarante ans; maïs j'ai été étonné de revoir dans Fénélon tout ce que j'avais lu. Adoptez donc de confiance cette maxime, tout est dans tout, jusqu'à ce que vous ayez reconnu les exceptions par vous-mêmes , et vous tirerez par vos propres remarques cette utilité de notre aphorisme , que chaque exception aperçue par la réflexion se gravera facilement dans votre mémoire. Tout est dans tout est la mnémonique de l'enseignement universel.

Ce que je dis de la maxime, tout est dans toutj est applicable à la dénomination d'enseignement universel que je donne à ma méthode. La vérité est que je ne l'ai point appliquée à l'universalité des connaissances humaines , et cela n'est pas possible en fait : le temps me manque-

rait quand même le pouvoir ne me manquerait pas, comme je le crois. Je Tais m'expliquer clairement sur une dénomination qui a jeté l'alarme sur les bancs des vieilles écoles.

Quand je suis arrivé en Belgique, j'ai été touché de l'accueil que j'y ai reçu ; j'ai même obtenu, quoique étranger , une place de la générosité du gouvernement. J'avais appris beaucoup de choses en ma vie ; je ne les savais pas trop bien , comme il arrive à tous ceux qui divaguent en étudiant : Qui trop embrasse mal ètreint. J'ai offert à Louvain mes services gratuits à tous ceux qui voudraient en profiter; j'ai eu le bonheur de réussir ; j'ai instruit rapidement des enfans et des hommes par la méthode dont il est question dans cet ouvrage. On s'est adressé à moi pour me demander des leçons de choses que j'ignorais • comme je donnais mes leçons gratuitement, j'ai osé entreprendre , et le succès a complètement Tépondu à mon attente. J'ai fait apprendre le hollandais , le dessin , la composition musicale que j'ignore. Aujourd'hui , quand je me trouve entouré de mes élèves , le plus ignorant de l'assemblée c'est moi. Ce spectacle me fait plaisir y je suis bien aise d'être utile à ceux à qui je dois tant. Je ne prétends point m'acquitter; mais j'ai désiré faire voir que je savais sentir un, bienfait ; et , peut-être emporté par mon zèle , j'ai promis à tout le monde l'enseignement universel gratuit. Je me trouve si heureux quand je songe à un père de famille à qui j'ai donné

un état , à un fils dont je puis aider la pieté filiale en lui fournissant les moyens de nourrir une mère pauvre qu'il chérit ! J'ai tenu parole jusqu'à ce jour. Je continuerai tant que je le pourrai dans le cercle des lois; car, avant tout, je veux vivre tranquille à l'ombre de leur protection tutélaire. Tant qu'il me sera permis de le faire, je îedoublerai d'efforts pour tenir une promesse que je regarde comme sacrée ; et si les autres nations , entendant parler de ceci , n'étaient pas assez sages pour respecter un si beau motif , et pour excuser un zèle qui leur paraîtra sans doute insensé , du moins les Belges ne se plaindront pas de moi : ils encourageront mes efforts , ils justifieront mon audace. Je prie seulement ceux qui s'adresseront à moi de le faire de bonne foi ; point de ruses , point de subterfuges : je n'appelle personne; mais je reçois tout le monde. Celui qui est venu pour me ta ter , il y a plus d'un an, et qui, de retour chez lui , m'a écrit , par je ne sais quelles instigations , une lettre d'injures au lieu de travailler ; celui-là a fait une faute ; je ne lui en veux pas ; mais il m'a fait perdre un temps pré-? cieux pour ceux de ses concitoyens qui désirent profiter de- mes conseils. Si je suis un charlatan, il faudra convenir au moins que cette espèce de charlatanisme est rare ; c'est le cas de dire , avec le Journal de Paris : En voici bien d'une, autre !

Depuis quatre ans on m'a envoyé tantôt nu article de V Observateur > tantôt un Sommaire des leçons de M. Jacotot ; une autre fois j'ai reçu un gros livre en latin, où l'on se moque de moi à ce qu'il m'a paru. J'ai fait ce que je conseille à mes lecteurs si je les ennuie : je n'ai pas tout lu. Si ces messieurs voulaient s'instruire de ma méthode , ils viendraient me parler , ou bien ils continueraient à prendre de mes leçons gratuites. Quelques personnes ont été indignées de leur conduite à mon égard ; il y en a qu'on a chassés de plusieurs maisons. Si l'on vous calomnie, cela peut vous arriver comme à moi (car il y a dans le monde presque autant de calomniateurs que de charlatans ) , si l'on vous insulte sans raison , plaignez les méchans , ne vous mettez point en colère : attendez , et s'ils se corr rigent , et s'ils demandent pardon , souvenez-vous que c'est la preuve d'un grand courage , et que nous sommes tous exposés à faillir quand nous sommes distraits par quelque passion. Si les méchans s'obstinent, et qu'ils ajoutent l'outrage à l'outrage, vous n'avez rien à leur apprendre : ils savent bien qu'ils ont tort. Gardez donc le silence , et occupez- vous de vos élèves : vous n'êtes pas chargés de l'éducation du genre humain.

Faites attention que ceci n'est pas rien que de la rhétorique : votre conscience vous dira que le précepte est bon, quoique la période ne soi| pas bien écrite.

Lisez pourtant , si vous en avez le loisir , toutes les diatribes contre l'enseignement universel. Notez tout ce qui , dans ces pamphlets , sera d'accord avec ce que je dis ; cela fait partie de mes principes : mais n'oubliez jamais que mes principes ne sont pas ma méthode.

nm\ LEÇON.

Quand l'élève a l'habitude de regarder , de comparer , et d'apercevoir les ressemblances et les différences ; par exemple quand il peut dire ce qu'il pense du repas donné par Calypso , dans le premier livre i et de celui d'Adoam ; quand il a tiré de ce rapprochement la conséquence que , dans les repas , on parle ordinairement de ceux qui servent , de chants , de mets , etc. ; quand il a trouvé la raison de la différence des sentimens d'après les faits et la position relative des personnages , il voit en quoi diffèrent l'intention de Calypso et d'Adoam , ainsi que les sentimens de Télémaque dans l'île et sur le vaisseau : il est saisi de douleur chez Calypso, d'étonnement et de respect quand il entend Mentor, etc., etc.

Quand l'élève parle d'abondance sur ces sujets différens, le moment est venu de lui faire entreprendre un ouvrage de littérature, c'est-à-dire, par exemple, un discours ; car jusqu'à présent il n'a fait que des morceaux.

On lui demande l'analyse du discours de Massillon sur les tentations des grands, ou de tout autre ouvrage de littérature. Il verra qu'wrc discours n'est autre chose qu'une proposition.

Les tentations sont plus dangereuses pour les grands que pour les autres hommes.

Cette proposition se décompose en trois autres :

Le plaisir est plus dangereux ;

L'adulation est plus dangereuses

L'ambition est plus dangereuse.

Enfin chacune de ces vérités se développe sucir eessivement.

i°. Le blaisir est plus dangereux. :

Las grands ne trouvent point d' obstacles ;

Ils ne craignent point la censure ;

Ils ne sont pas distraits par V amour de la fortune, ac. L'adulation est plus dangereuse :

Elle fortifie leurs vices ;

Elle corrompt leurs vertus* 3°. L'ambition est plus dangereuse :

Elle les rend malheureux ;

Elle les avilit;

Elle les rend injustes.

Voilà un plan composé, comme on le voit, de propositions variées , absolument différentes les unes des autres. Cette condition est nécessaire.

Le développement continuel d'une seule et même proposition deviendrait monotone et fatigant. Ici l'orateur s'est proposé dix développemens successifs et distincts.

t°. L'exorde (c'est-à-dire le discours en abrégé.

2°. Les grands ne trouvent point d' obstacles

quand ils veulent s' abandonner au plaisir.

3°. La crainte de la censure ne les retient pas. 4°. Dans les grands V amour de la fortune ne dérobe aucun instant à la volupté*

5°* L3 adulation fortifie leurs vices, 6°. Elle corrompt leurs vertus.

7°. L'ambition les rend malheureux.

8°. Elle les avilit, 9°. Elle les rend injustes.

io°. La péroraison (c'est-à-dire le discours en abrégé } ou la conséquence de ce discours).

Ainsi la difficulté d'un plan de composition consiste à choisir dans le nombre infini de développemens contenus dans une proposition quelconque , ceux des développemens qui diffèrent le plus l'un de l'autre. De cette différence sensible résulte la Variété, et l'unité sera dans l'ensemble , puisque tous les développemens découlent de la proposition principale.

Si dans vos établissemens il vous arrivait un élève qui eût fini les études ordinaires, même celles des universités, vous pourriez, en suivant

cette marche, perfectionner les connaissances élémentaires qu'il a acquises , et le diriger dans tous les genres de littérature.

Ce n'est pas ainsi , dira le Journal de Paris , qu'on fait unBossuet, un Mas sillon , un Homère, un Virgile. Toutes ces dissections sèches et arides ne feront jamais un homme de génie. N'écoutez point cette rhétorique : essayez de faire apprendre à votre élève un livre du genre auquel il se destine ; et qu'il y rapporte tous les autres du même genre ; qu'il connaisse l'ensemble , les détails de l'ouvrage qu'il étudie ; qu'il puisse le refaire s'il était perdu, et vous verrez.

Je vous préviens seulement que vous ne trouverez pas beaucoup d'élèves pour les conduire à cette hauteur. On se litre rarement à un travail opiniâtre, comme Racine, ou bien on le fait de cœur, et on n'a pas besoin de maître pour cela. Je le sais; mais j'ajoute qu'on n'a dans ce sens jamais besoin de maître. L'enseignement universel n'est point nécessaire, puisque c'est la marche qu« l'homme suit naturellement quand il a besoin , et qu'il n'est pas distrait par quelque passion ou quelque préjugé; mais si l'enseignement universel n'est pas nécessaire, il est très-utile : car tel poète qui se croit Racine , et qui n'ose pas le dire, deviendrait selon moi l'égal de ce grand-homme s'il suivait la route que notre premier tragique a suivie sans le savoir : il a appris, il a copié, il a imité, il a traduit tout ce qu'il avait appris

et répété sans cesse.

r ïi.

Mais je dispense les critiques de toute objection à ce sujet. Je suis aussi entêté dans mon opinion qu'ils peuvent l'être eux-mêmes. Je ne répondrai donc rien à ceux qui veulent que l'intelligence de B.acine soit différente de la mienne. Chacun m'approuve au fond de l'âme quand il pense à soi. C'est l'application de mon système au voisin qui les importune et les tourmente. Depuis qu'on vient des villes voisines m' argumenter sur mes opinions, je n'ai pas encore vu un seul homme s'opposer en personne , ni se citer luimême comme exemple d'idiot; c'est toujours tel ami, telle personne de leur connaissance qu'ils me présentent comme preuve de la fausseté de mes principes. De divagations en divagations, il y en a un qui m'a demandé si les animaux avaient de l'intelligence. Comme je ne suis pas précepteur de chiens , je l'ai renvoyé au P. Bougeant et a Descartes, qui ont traité la question à fond.

Mais ce n'est pas là de renseignement universel : ces questions oiseuses sont de la vieille école. Il s'agit de savoir ce qu'il faut faire quand On rencontre un homme à qui messieurs du génie refusent une intelligence égale à la leur. Je prétends qu'il faut suivre la marche que j'indique; c'est celle que j'ai suivie : mes élèves sont-ils devenus orateurs comme Bossuet? Je réponds qu'il faut travailler long-temps pour devenir Bossuet; mais écartant cette question détournée, proposée

tout haut pour cacher ce qu'on pense tout bas , et traduisant moi-même ce que vous dites dans ce que vous voulez dire : mes élèves deviennent-ils des hommes comme vous qui parlez? Oui, sans doute : nous ferons la confrontation quand il vous plaira. Voilà le grand mot lâché; voilà le plus grand trait de folie qui puisse me déceler à leurs yeux; je les entends rire, je vois leurs yeux étinçelans de colère, selon leur caractère : j'insulte le public! Pas le moindre respect! pas la moindre retenue dans mes expressions ! Les voilà partis ; et pourquoi ce déluge de phrases qui vont pleuvoir sur ma tête ? Quel est mon crime ? quel mal ai- je fait à ce poète irrité, à ce littérateur en courroux? Ai-je attaqué son honneur? ai-je dit qu'il était un sot? Point du tout : je dis qu'il est moi , et que je suis lui par l'intelligence -y qu'ils est au-dessus de moi par le fait, mais que je pourrais l'égaler. Le trésor qu'il a acquis lui appartient; mais j'aurais pu l'acquérir à ce que je prétends : Rien que la mort ri1 est capable d'ex-> pier ce forfait !

Voyons cependant ce qui manque à notre élève pour faire ce que ces messieurs font. Une fois arrivé au point d'étudier les plans et l'ensemble d'un ouvrage, quelle plus grande difficulté a-t-il à vaincre que celles qu'il a déjà surmontées. Jusqu'ici les mots , les expressions , etc. , tout était arbitraire et de convention; maintenant presque tout est dans la nature ; tout le monde le fait par

hasard : il s'agit de s'exercer à le faire quand on -veut. Il y a quelques usages relatifs au genre qu'on traite, à la langue dans laquelle on écrit : on voit tout cela quand on regarde ; on le sait quand on l'apprend ; on le retient quand on le répète , et on l'imite enfin sans s'en douter. Le reste consiste dans des figures de rhétorique que tout le monde emploie naturellement, et dont il ne faut qu'acquérir l'habitude : la gradation, la disposition, etc., etc. , jfest de toutes les langues , de tous les pays , de l'homme enfin,

La seule chose importante est toujours celle par laquelle nous avons commencé : méditer sur des faits. Or le sermon que nous étudions, par exemple, non-seulement ne contient rien que l'homme le moins instruit ne connaisse et ne dise tous les jours, mais encore ce sont des réflexions familières pour notre élève , sans cesse présentes à sa pensée, puisqu'elles sont toutes dérivées des faits contenus dans Fénélon. L'histoire de Télémaque nous fournit les réflexions de l'orateur sur le plaisir. Celle d'Idoménée nous ferait dire ce qu'il dit de l'adulation. Il semble que Massillon composait sur Protésilas. Enfin l'histoire d'Adraste est pleine de faits dont le sermon n'est que la conséquence.

Voilà ce que nos élèves peuvent imiter aussi bien que les orateurs de nos jours et par conséquent aussi bien que Massillon lui-même.

Quand on dit, orateurs de nos jours , c'est ordinairement une insulte ; dans ma bouche cela ne

peut pas être : je compare mes élèves à ceux d'entre eux qui ont le plus de talent non pas dans l'intention de ravaler leur intelligence , mais pour faire sentir que, comme je leur accorde, malgré leur modestie qui se refuse gauchement à mes éloges, autant d'intelligence qu'àMassillon, j'égale à Massillon tous mes élèves, puisqu'ils ne sont tous pour moi que le premier venu. Ce n'est pas de l'intelligence de nos orateurs, mais de leur orgueil que je ris. Rien n'est plus admirable à mes yeux que l'intelligence humaine ; rien ne me paraît moins fondé que les prétentions à la supériorité de nature. On prenait un ignorant pour un nègre, et un nègre c'était tout dire. Buffon était persuadé qu'un nègre n'était pas lui. La question est devenue au moins douteuse pour les nègres. Pourquoi ne suspendriez- vous pas votre jugement quand il s'agit d'un ignorant blanc ?

Encouragez donc nos efforts au lieu de nous susciter des entraves : que craignez- vous ? Si vous continuez à marcher , nous ne vous rattraperons jamais , puisque nous n'avons pas plus d'esprit que vous. Restez à notre tête, nous vous suivrons; soyez les chefs de nos égaux : tout homme est fait par sa nature pour diriger ses semblables, qui pourraient le diriger également ; mais cette égalité naturelle même maintient l'inégalité acquise par les circonstances, l'inégalité de possessions. C'est précisément parce que nous sommes tous égaux par la nature que nous devons tous être inégaux par les circonstances.

( 74 ) iifc*. LEÇON.

Apprendre et comparer , comparer et vérifier : voilà l'enseignement universel. Massillon avait à dire : Les grands ne trouvent point d' obstacles quand ils veulent se livrer au plaisir ; et voici l'exécution de cette partie du plan de composition : Le plaisir est le premier écueil de notre innocence , mais c'est V écueil privilégia de la vie des grands: le commun des hommes trouve des obstacles , les grands n'en rencontrent point : quels obstacles trouveraient-ils ? Non, ils n'en trouvent point; David n'en a pas trouvé : ainsi ils n'en trouvent point.

Voilà un développement, un raisonnement oratoire. Reste le style, et votre élève doit le savoir par cœur , ou bien il n'a pas appris son livre ; il n'en connaît pas les mots et les expressions.

Le mot principal en latin est le verbe; c'est pour cela qu'il s'appelle verbum par excellence, en français c'est le substantif abstrait qui contribue le plus à former ce qu'on appelle le style. Exemple : Le premier Écueil de notre innocence, c'est le plaisir ; les autres passions plus tardives ne se développent et ne mûrissent pour ainsi dire qu'avec la raison. Celle-ci la prévient , et nous nous trouvons corrompus avant presque de savoir ce que nous sommée. Ce penchant infortuné , qui prend toujours sa source dans les premières moeurs , souille tout le cours de la vie des hommes. Oest le premier trait empoisonné

qui blesse l'ame; c'est lui qui efface sa première beauté , et c'est de lui que coulent ensuite tous nos autres vices.

Le style et dans les mots soulignés. Remplacezles , il n'y aura plus de style. Le sentiment ne sera-t-il plus communiqué ? Je ne dis pas cela ; je dis qu'il n'y aura plus de style. Rappelez-vous les livres dont on vante le style , vous y trouverez ces substantifs abstraits. La conversation familière ne paraît relevée que par l'usage qu'on fait de cette espèce de mots. Ce style n'est pas le beau ; le beau est de tous les temps et de tous les pays : c'est un usage français. Tout cela ne fait pas la pensée ; mais c'est sa parure à la mode. L'habit ne fait pas l'homme ; mais l'habit habillé lui donne de l'importance aux yeux des gens qui se laissent séduire par l'apparence.

Cet emploi des substantifs abstraits se fait re^ marquer dans toute espèce de composition : tragédie , poèmes , poésies légères , etc. Vérifiez , et si vous trouvez l'observation exacte, ayez soin d'en faire application quand vous écrirez. Le verbe est le mot de mode en latin ; cela n'est pas étonnant : il est beaucoup plus complet dans cette langue qu'en français, où il manque de la voie passive. Nous ne pouvons parler passivement en français qu'avec plusieurs mots.

Que les substantifs abstraits forment ou non la partie principale et distinctive de ce qu'on appelle style , peu importe ; et cette opinion , pas plus que toute autre, n'est de l'enseignement uni ver-

sel. Sachez un livre; puis voyez, examinez , regardez sous toutes les faces : voilà notre méthode. Encore une fois , je n'énonce mes opinions que par forme d'exemple : si quelqu'un prenait la plume pour les réfuter , je préviens que je ne répondrai point ; mais je vous invite à lire la critique non pas pour y croire, mais pour achever de vous convaincre par ces nouveaux exemples que ce conseil est le seul vraiment utile. Regardez toujours , et vous verrez toujours quelque chose de plus, d'égal, de semblable, de différent , de contraire même. La moisson se fait ainsi peu à peu , et on acquiert insensiblement la conviction que le sol est inépuisable : cela rend modeste et attentif à ce que disent les autres. Nous parcourons tous un pays inconnu et immense ; la relation de chaque voyageur doit être comptée ; l'homme qui s'élève comme l'aigle audessus des nues , peut embrasser d'un coup d'œil toute l'étendue du vaste domaine des sciences : mais Féloignement où il se trouve de chaque partie ne lui permet pas d'en observer tous les détails. Ce n'est pas parce qu'on critique mes opinions qu'on a tort ; c'est parce qu'on veut leur substituer d'autres Opinions qu'il faudrait se contenter d'y ajouter. Aucune science n'est complète ; aucune ne le sera jamais. Aristote n'a pas eu tort de dire autre chose que Platon ; c'est sa prétention de dire absolument le contraire qui l'a perdu. Je prédis à ceux qui suivront cet exemple qu'ils tomberont tous comme il est tombé.

Lorsqu'on étudie dans La Harpe ou dans Quin* tilien les règles de l'art oratoire , on s'attache & retenir par cœur ce qu'ils ont dit; on le récite sous mille formes différentes dans la conversation ; on l'écrit, on s^en sert comme de raisons sans réplique. On suit ainsi jusqu'à la fin de ses jours la vieille méthode , la méthode un tel a dit. Faites précisément le contraire : commencez par apprendre un auteur , répétez-le sans cesse , raoportez-y toutes vos autres lectures , 'vérifiez les remarques des grammairiens et des rhéteurs ; mais finissez pat cette vérification , et votre instruction se fera rapidement et plus sûrement. Voilà ce que j'avance : ceci n'est pas une opinion, c'est un fait. Qu'on répète ou non l'expérience , peu m'importe : je croîs d'avance qu'on n'en fera rieri. L'espèce humaine n'entend pas : les petites espèces c'est-àdire les corporations sont de la même nature. Je m'occupe d'un individu, je lui offre mes services, et voilà tout. C'est un beau précepte que celui d'aimer son prochain comme soi-même, quoiqu'il soit tien difficile de l'observer ! On le peut : mais il n'est pas dit : aimez le genre humain comme vous-même ° cela n'aurait aucun sens. Lé genre humain n'a besoin d'aucun individu; et, quelles que soient nos prétentions, elles ne vont pas jusqu'à l'orgueil d'instruire le plus petit des corps savans. Ces êtres abstraits ont des habitudes, des préjugés invariables. Ils ont un idiome à part qu'on appelle la langue de la république des lettres , qui ne ressemble en rien à la langue de la république ro-

maine. Je pense que c'est la dernière qu'il faut étudier, sauf à lire les commentateurs dans l'idiome si nous en avons le temps.

i3™. LEÇON.

Ce que nous appelons synonymes , c'est-à-dire les comparaisons , voilà l'unique exercice de l'enseignement universel : regardez et comparez toute votre vie, vous ne verrez jamais tout. Deux choses vous paraissent-elles semblables au premier coup d'œil, cherchez-en les différences ; sont-elles différentes à vos yeux, tout est dans tout, voyez les ressemblances. Par exemple : vous semble-t-il qu'une tragédie et une comédie ne se ressemblent point; regardez : c'est la même chose. Ici ce sont des gens passionnés que vous ne craignez point , et dont la sottise vous parait ridicule par cette raison ; là ce sont des gens passionnés dont les excès vous font trembler , et qui par conséquent vous imposent. L'animal éprouve des sentimens différens ; mais la raison , qui n'est jamais émue, ne voit qu'un fou dans Orosmane aussi bien que dans le Misantrope. Orosmane en fureur me fait trembler quand il s'écrie :

Que la terreur habite aux portés du palais ! Jamais il ne reverra Zaïre, dit-il, et une minute après il est à ses pieds ; Àlceste dit aussi que jamais il ne reverra Céphise. Celui-ci me fait rire; mais je suis risible moi-même si je ne vois

pas qu'Orosmane n'est pas moins ridicule. Une tragédie est une come'die aux yeux de la raison. Que de choses à imiter dans les tragédies quand on veut faire une comédie, et réciproquement! Nous savons tout cela , dira-t-on ? Mais , messieurs , qui vous a dit que vous ne le saviez pas ? Ai-je jamais soutenu que je venais révéler au genre humain quelque grande vérité inconnue jusqu'à ce jour? Si cela était neuf, le comprendrait-on? L'enseignement universel est basé sur ce que tout ïe monde fait, sur ce que nous faisons tous les jours. « Âge quod agis 3 dis- je à mon élève , faites aujourd'hui, demain, toujours, ce que vous faisiez hier : vous étiez dans la route, ne vous en écartez pas ; continuez votre éducation comme vous l'avez commencée ; achevez l'étude de votre langue par le procédé que vous avez suivi jusqu'à ce jour; n'en changez pas , vous n'avez pas appris dans les rudimens ce que vous savez ; ne perdez point de temps ; n'écoutez point ces gens qui veulent vous apprendre ce que vous apprendrez seul : ils vous retardent. — - Mais j'ai confiance en leurs principes. — Suivez-les donc. Et vous, dis-je à un autre ? — Moi je suis pressé d'arriver, et je n'ai pas sept ans à ma disposition. Montrez-moi le chemin, s'il vous plaît. » Je le lui indique , et il arrive. Voilà le fait ; je n'ai jamais dit autre chose; j'avoue même qu'à la rigueur il n'avait pas besoin de moi. U enseignement universel n'est rien ; ce n'est pas un nouveauté ; ' c'est V ancienne méthode qui est une nouveauté , une véritable dé-

couverte dont les perfectionnemens successifs sont autant de lieux de repos qui allongent la route de plus en plus. On s'évertue à la perfectionner, et chaque jour on re'ussit à rendre l'é-r tude plus fastidieuse. Pour savoir la règle des participes toute seule, il faut dévorer des volumes. L'infini est là, sans doute, comme par- tout ; je le sais bien : mais tous ces principes sont-ils le commencement ou la fin du chemin le plus court ? Voilà la question, et j'affirme qu'elle est résolue non pas par moi , mais par la nature. J'imite sa. marche, et les autres la changent : il faut bien que cela soit ainsi, puisque nous arrivons six fois, sept fois, huit fois plutôt qu'eux.

Je dis que l'élève ira bien sans vous. Si c'est un homme qui veuille apprendre , mettez-le sur la route; placez les garde-fous pour qu'il ne tombe pas à [moitié chemin dans les participes où leurs sectaires l'appelleront sans cesse : ils l'intimidèrent par leurs pronostics , et le flatteront par leurs pro?» messes. Si c'est un enfant qui ait besoin , il marchera tout aussi bien seul que l'homme même; mais , dès que le besoin ne se fait plus sentir, prenez-le par la main ; défiez-vous de la paresse de son esprit ; encouragez ses efforts , et récompensez ses succès par des éloges ; il ne faut pas chez nous d'autres récompenses : le prompt succès

(Si )

suffit pour animer à l'étude, et nous en avons chaque jour des exemples. Ces exercices publics, ces prix de la vieille méthode sont des insultes à l'infériorité de nature si elle existe , et des récompenses non méritées par le fort si son rival est né faible. Ne louez jamais la nature ; louez le travail , la patience , la docilité ; ne louez que les vertus : c'est cela qui nous manque à tous , et que nous pouvons acquérir. Tout le reste nous a été donné précisément pour atteindre ce but, seul digne de tous nos efforts. Mais le témoignage de la conscience est une assez haute récompense ; ee n'est pas même un homme véritable celui qui recherche autre chose, et je n'ai pas grande confiance en lui dès que je vois que ce témoignage ne lui suffit pas. Au reste, ceci est encore une opinion indépendante de la méthode. Qu'on se dispense de la combattre ; je sens que 'je ne me fierai jamais pleinement à l'argumentateur qui désire autre chose que le témoignage de sa conscience. Personne, sans doute, ne jouit de ce doux témoignage sans aucun mélange ; mais le bonheur pur serait là : ceux qui le cherchent ailleurs me paraissent fous \ moi , comme un autre , quand je les imite. Au surplus , chacun son avis ; mais ce n'est pas là notre méthode. A force de le répéter, ou le comprendra peut-être. Si quelqu'un qui aura lu mes éternelles répétitions , dispute avec vous sur l'enseignement universel , et que, divaguant sans cesse , il vous parle tantôt de mes opinions, des médisances ou des calomnies (comme

oii voudra) qui circulent sur mon compte, ne lui re'pondez rien ; il ne veut pas être éclairé , puisqu'il change la question : il est de mauvaise foi , car il connaît l'état de la question comme vous puisqu'il n'est pas plus bête que vous.

Retournez donc à vos élèves; excitez-les sans cesse à faire des remarques, en admirant celles qu'ils auront faites : ils peuvent tout, exigez tout. Qu'ils sentent la dignité de leur espèce , et ils ne regarderont point comme impossible ce qu'un autre a fait. Mais surtout ils ne se croiront supérieurs à personne , pas même à ceux qui se trament lentement sur l'autre roule :

Vous souvenant , mon fils ? que , caché sous ce lin . Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.

Pressez, pressez donc leur marche. Il n'y a point de bons ni de mauvais professeurs dans l'enseignement universel. Je vous vaux bien , et vous me valez bien : si l'un de nous est préférable , ce n'est pas celui qui a le plus d'esprit; nous avons tous la même intelligence : c'est celui qui pense sans cesse à ses élèves , qui les aime , qui s'intéresse à leurs progrès , qui les fait parler, qui réveille la paresse endormie, qui soutient le zèle ; en un mot , c'est celui qui s'occupe de leur éducation avec toute la sollicitude qu'inspirerait l'amour de ses propres enfans. Il ne faut point de génie pour cela ; mais il faut un certain caractère , un goût particulier, et un dévoûment sans réserve. Cela ne s'apprend pas plus que l'esprit. Voilà la res-

semhlance; voici la différence : tout le monde a de l'esprit ; mais tout le mondé n'a pas le caractère convenable à telle ou telle situation de la vie humaine. Heureux ceux que la nalure en doués/ Ils font bien par goût. Celui qui le fait par vertu est beaucoup plus louable ; mais il ne fait jamais constamment bien comme le premier : car la vertu est un effort , et il est à craindre qu'on ne se relâche. Terminons en riant ce sermon dont vous n'avez pas besoin , puisqu'il ne vous apprend rien , par un mauvais jeu de mots qui fera peut-être hausser les épaules à nos amis. "Voilà l'enseignement de l'enseignement universel.

J'ai dit quelque part que les exercices dont je fais mention ne sont rapportés que comme exemple. Ces leçons ne sont pas des préceptes , mais des modèles. On n'est pas tenu de les suivre exactement ; on peut en intervertir l'ordre, et les varier à l'infini. L'ensemble des leçons sert à faire voir en général la marche que nous avons réeîlemeut suivie : car j'ai omis beaucoup de détails. Nous avons proposé plusieurs autres sujets à traiter pendant le cours des leçons ; vous verrez bien l'ordre qu'il faut suivre en les proposant.

i°. Mentor dit à Téîémaque : « Ne parlez }a~ » mais par vanité. » Il ne développe pas cette pensée ; développez -la.

2°. Trouver des sujets de traduction, par exemple : Téîémaque combat le lion; traduisez : la vertu combat les passions. — Les charmes de

la vie champêtre ; traduisez : les charmes de l'état militaire. — '■ La douleur de Télémaque dans Id tour ; traduisez : l'ambitieux persécuté par la fortune. — ■ Télémaque consolé après qu'il a entendu, la voix mugissante ; traduisez : état d'un homme à qui on rend la liberté — JLa voix mugissante ( dans le second livre ) ; traduisez : la voix de la conscience. ( Ce passage de Télémaque est luimême la traduction du discours du génie des tempêtes aux Portugais doublant le cap pour la première fois* ) On peut non-seulement traduire ainsi, mais d'une infinité d'autres manières. Ce que l'élève Voit dans un passage quelconque y est pour son intelligence , et le morceau qu'il regarde dans cette vue devient son modèle et son guide. Tout est dans touU Personne ne parle , n'écrit ne compose autrement, soit d'inspiration, c'est-à-dire de mémoire , soit l'objet réellement présent et immédiatement sous les yeux ; mais dans tous les cas c'est notre méthode.

3°. L'ode , la poésie descriptive , la comédie y la tragédie, etc., etc., tous les sujets de littérature : dire ce que c'est. Il suffit pour cela de regarder , et de savoir le français ; j'en ai la preuve : failes l'expérience, et vous verrez.

4°. Un objet quelconque : une fleur, un miroir, le serin, le chat, etc., etc.; bien entendu que s'il s'agit d'une fleur, par exemple, l'élève ne parlera ni de pétales , ni de corolle ; il sait bien ce que c'est; mais il n'en connaît pas le nom. Qu'importe , iï tirera ses termes et ses expressions

de la langue commune jusqu'à ce qu'il sache les langues particulières qu'elle contient. Il y a dans une langue une infinité' de langues particulières , même en littérature. Il y a la langue du barreau, celle de la chaire , etc. ; ainsi de suite pour tous les genres. Il y a la langue de l'ode, celle de la tragédie, de la comédie, de la prose dans tel cas, de la prose dans tel autre , etc. Le génie ne peut rien deviner de tout cela ; et voilà pourquoi tel homme qui n'en sait qu'une, parle mal toutes les autres, quelque soit son génie. Tel autre en sait deux ou trois , et passe pour un génie universel. Ou oublie qu'il ignorait la langue de l'ode et celle des comédies , etc. ; car il avait assez de génie : ce sont les signes qu'il ne connaissait pas. L'erreur vient de ce qu'on étudie les langues comme si elles n'étaient qu'un recueil de mots : on croit qu'on possède la langue, et l'on n'est encore nulle part. Peut-on savoir tout une langue? Non, par la raison que je viens de dire. Cette raison est- elle bonne? Je le crois , et je vous conseille d'étudier d'après cette supposition.

5°. Synonymes de pensées.

Les moindres retardemens irritent son naturel ardent*

Réfléchissez : La moindre résistance enflamme sa colère,

6°. Faire une pensée sur une pensée.

Dieu donne aux rois 9 quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons, a dit Bossuct.

: ïléilécîiissez : Les révolutions donnant aux ■peuplas de terribles , mais d'inutiles leçons.

L'esprit est souvent la dupe du cœur , a dit la Roeriefoucault.

B.cuechisse& : Le cœur est souvent la dupe de V esprit.

Bien en tendu que l'élève doit toujours montrer le fait qui lui a inspiré cette réflexion ; autrement il est sorti de l'enseignement universel. Il travaille de génie , c'est-à-dire à tâtons et en aveugle : il n'est sûr de rien.

Madame de Sévigné savait : Apres la pluie vient le beau temps ; et elle a dit : Après la pluie vient la pluie. Voilà un exemple : il y en a une infinité d'autres.

7°. Faire des lettres : Pénélope àTélémaque, Mentor à Ulysse, et réciproquement. Tous les personnages du livre fournissent de ces sujets-là. On parle beaucoup du style épistolaire : entendons-nous. On écrit pour exprimer ses pensées et ses sentimens : toutes les fois que ce but est rempli , on a bien écrit. Le fond des connaissances nécessaires pour cela se trouve dans tous les livres. On peut tout dire avec la langue commune. C'est pour faire un livre dans le genre épistolaire, ©omme on dit, qu'il est nécessaire d'étudier madame de Se vigne , par exemple. On a l'habitude de regarder cette dame comme un modèle : c'est une convention à laquelle on doit se soumettre comme à toutes les autres. Mais si vous ne vouk$

pas être auteur dans ce genre , s'ils ne s'agit que de communiquer vos pense'es et vos sentimens , vous le pouvez sans autre guide que le livre que vous savez. On a cru que nos élèves ayant appris par cœur que demain matin s'appelle dans Fénéîon : Quand l'aurore avec ses doigts de rose entrouvrira les portes de V Orient ; on a cru , dis- je , qu'ils donneraient dans l'enflure. C'est qu'on suppose qu'ils apprenent des signes, combine des perroquets, sans y attacher aucun sens; c'est qu'on suppose qu'ils ne suivent pas la règle unique de l'enseignement universel : n'apprenez point un signe isolé des faits qu'il représente, et sans égard aux circonstances dans lesquelles vous l'avez vu dans votre auteur. Tout le monde a la faculté de voir dans quels cas il faut dire le matin ou bien V aurore. Il suffit pour cela de l'intelligence que chacun a, et de l'attention qu'il peut avoir.

Mais tout ceci est un vaste sujet de discussions interminables. Par exemple, moi profane , je trouve beaucoup d'expressions recherchées c'est-à-dire hors de place dans l'inimitable. Je n'aime point le j'ai mal à votre tête : pourquoi ? ce serait trop long et très-inutile à dire. Je n'admire pas moins madame de Sévigné. Au surplus , voici la vérité : elle a été dite ; mais cela n'empêche pas que ce ne soit la vérité. Donnez à plusieurs personnes l'ouvrage d'un contemporain à juger en soulignant ce qui déplaît à chacun : toutes les lignes seront soulignées. Chacun son goût

quand il s'agit d'un contemporain. Mais il n'y a rien à dire d'un mort. L'arrêt est passé , et il a force.de chose juge'e. Quant à moi, j'ai bien lu des lettres pleines d'expressions encore plus généralement vraies que celles du modèle unique en ce genre.

8°. Faire des portraits : Mentor , Protdsilas , etc, g0. Faire des parallèles :Narbal et Philoelès, etc. j le guerrier et le négociant, etc.

iio°. Faire des récits : l'histoire de Métophis, etc.

Vous verrez si l'élève imitera Fénélon pour la vraisemblance , la succession, etc., des faits qu'il imaginera ; s'il l'imitera en mêlant avec art dans son récit des descriptions de lieux, de songes , de combats ; des discours , des conversations , des spectacles extraordinaires, etc., etc.

ï i°. Faire des observations grammaticales. Cela se peut avec la langue commune. J'ai enseigné l'hébreu à plusieurs élèves qui ont deviné la grammaire de cette langue. Un essai de cette espèce est déposé depuis bien long-temps à l'académie de Bruxelles, etc. , etc.

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