DE LA CHRONOLOGIE
Voici encore une science qui a besoin du calcul , et qui repose sur les connaissances mathématiques. Il n'est donc pas question ici de dire ce qu'il faut faire pour devenir chronologiste ; il faut se borner à la chronologie que doit savoir un littérateur. Le peu que nous apprendrons doit toujours faire partie de nos répétitions continuelles; notre petite encyclopédie doit être sans cesse sous nos yeux. il suffit de connaître, par exemple, la création, îe
déluge, Moïse, Saùl, Saiomon , Nabuchodonosor , Cyrus, Alexandre, Popilius , Sylla , etc. Rien n'empêche qu'on n'emploie quelque soulagement pour la mémoire.
Vérifier la chronologie et la géographie , c'est se rendre compte par le raisonnement , et d'après les faits qu'on a appris dans les livres, que le Danube , par exemple , doit être où on le voit sur la carte ; et que Trajan doit occuper le rang qui lui est assigné sur les tableaux chronologiques. Pendant cette vérification , la connaissance de la langue maternelle devient plus complète. On apprend les mots et les expressions de deux langues particulières.
Mais tous ces tableaux s'effacent peu à peu de la mémoire; il ne faut compter que sur la répétition ; et comme on ne peut pas tout répéter , on doit se borner à très-peu de chose : la réflexion fera le reste.
Il y a beaucoup de méthodistes qui ont essayé de nous instruire en nous amusant. Je ne crois pas que cette route soit sûre. Le succès est éphémère comme le plaisir qui l'a produit. On nous amuse quelque temps avec des tableaux ou des images ; il semble même que tout cela se grave profondément en caractères ineffaçables : illusion ! La répétition dénature le plaisir dont la nouvea uté nous a séduit ; plus on le goûte , plus il devient fade et insipide : on y renonce ; le souvenir même ne nous en reste plus , et avec lui la science s'évapore et se dissipe.
Je ne pense pas que Racine avait beaucoup de plaisir à réciter sans cesse Euripide- ni Démosthène à rouler des cailloux dans sa Louche; ni un virtuose à répéter à satiété un concerto qu'il sait par cœur. On ne peut pas acquérir une instruction solide en s'amusant ; quelle que soit la science ou l'art que vous cultiviez , malgré l'ardeur qui vous entraîne ou le goût décidé qui vous y porte , il se trouvera toujours un détail qui vous plaira moins, une partie qui vous paraîtra fastidieuse j et malgré tout votre génie, si cette partie ou ces détails négligés sont nécessaires à la perfection de l'ensemble , vous n'atteindrez jamais à la perfection. L: 'allegro vous touche peu , ayez de la patience : étudiez, répétez des allegro , ou l'exécution ne sera pa£ complète. L' adagio vous assomme par sa lenteur, ennuyez-vous à en jouer : on ne s'instruit pas en s'amusant. Le ton plaisant vous de'plaît , l'ironie vous révolte par son amertume : étudiez cette langue , ou votre tragédie , qui aurait été parfaite, manquera d'effet dans le plus bel endroit. On a besoin de tout, et on n'aime jamais tout également ; croyez-en Boileau : on ne fait que difficilement des vers faciles. Vous avez tin plaisir trop constant, défiez-vous de ce bonheur parfait ; et pour finir par un calembourg, le bonheur parfait n'existe pas même en peinture.
Nous disons donc à nos élèves de ne pas s'amuser, et c'est le sujet d'une nouvelle accusation. On exténue les gens , on les écrase dans cette méthode^
dit-oii'y et on oublie qu'il y a neuf ou dix heures par jour, je ne dis pas employées, mais au moins destine'es à l'e'tude dans les autres établisseniens. Nous ne sommes pas plus exigeansj mais nous disons : On ne s* instruit pas en s* amusant, Nous disons , comme le père dit à ses enfans dans Lafontaine :
Travaillez; , prenez de ïa peine :
C'est le fonds qui manque le moins.
Apprenez votre livre, tout y est, les \ices, les vertus, tout est dans tout. Celui-là était de notre avis, et il le portait jusqu'à l'exagération, qui, disait : Donnez-moi une ligne de V écriture d'uri homme > et je le ferai pendre. Racontez-moi une phrase de la conversation de qui vous voudrez, j'y trouverai tout ce qu'il vous plaira à force de l'interpréter de mille manières. Tout fait allusion à tout quand on veut. Le lecteur fait toujours la moitié des frais de l'esprit de l'auteur ; il fait quelquefois tout le mérite de l'ouvrage, dit à peu près Bossuet en parlant de ses auditeurs.
C'est peut-être une des raisons pour lesquelles ïes pièces qui fourmillent d'allusions finissent par devenir insipides. Tl faut sans doute que l'esprit de l'auditeur travaille ; ce n'est pas tant ce que l'auteur dit que ce que le lecteur en pense qni nous instruit et nous attache : mais on aime la liberté , on veut penser à son gré ; et l'écrivain qui ne parle que par allusions et par allégories nous mène trop ; il ne nous laisse pas aller nous-mêmes ; nous
sommes pour ainsi dire passifs : c'est une énigme dont tout le monde sait le mot, et qui n'a rien de piquant pour personne. Au contraire , quand la peinture qu'on met sous nos yeux ne nous offre par allusion l'image d'aucun temps ni d'aucun lieu en particulier, chacun de nous reconnaît un personnage différent; nous imaginons même, suivant la disposition de notre âme, des objets divers dont il nous semble lire successivement la desrcription. Un seul tableau de cette espèce tient lieu d'une galerie complète de portraits dont la ressemblance nous frappe davantage à mesure que nous regardons plus long-tems. Ce n'est donc pas tel homme, c'est l'homme qu'il faut montrer. Je ferai moi-même les allusions; mais si le voile est trop transparent, je n'aurai plus le plaisir de deviner. Quand on lit Racine , et qu'on le comprend , on est tenté de croire que les autres n'y voient pas ce que nous y découvrons nous-mêmes; c'est une satisfaction dont on est jaloux , parée qu'on se croit seul en possession de cette découverte : on le croit si bien qu'on s'empresse d'en faire parade. Nous sommes tous en cela un peu comme Gygès. Mais c'est surtout le caractère distinctif des rhéteurs ; c'est le métier de ces gens qui ne sauraient pas faire le tableau d'un événement tragique, mais qui sur les places publiques arrêtent les passans pour leur en montrer les détails avec une baguette. Nous leur disons , nous, comme Alceste à Oronte : Nous verrons bien.
Dites donc à vos élèves qu'ils regardent.
Si un journaliste e'tranger lisait ceci par le plus grand hasard du monde, je ne doute pas qu'il ne se dit à lui-même : « Mais que signifie tout cet éta- » îage ? on n'a jamais entendu parler de cela. j> Faut-il donc envoyer nos enfans à Louvain , à « Tirlemont, à Anvers ou à Bruxelles pour les « instruire ? N'y a-t-il dans le monde littéraire 5» que la Belgique qui possède ce secret merveil- » leux? Si je parlais de cette folie dans ma feuille , v cela ferait toujours un petit article, et ils sont » si rares ! J'écrirai pour prendre des informa- » tions. » Il écrit, et on lui répond que le fait est faux ; il écrit à un autre qui lui dit que le fait est vrai. Dans cette perplexité que faire? Dans le doute abstiens-toi ; et il s'abstient.
Mais, quant à moi, je prends, comme vous le voyez, mes précautions contre toutes les objections qu'on pourrait vous faire. On vous dira , quand vous vous plaindrez de ceux qui vous calomnieront : que tout le monde a ses défauts ■ qu'il faut savoir se supporter les uns les autres; que votre méthode n'est pas sans aucun inconvénient; que vous voyez la paille dans l'oeil d'autrui sans voir la poutre qui est dans le vôtre. Répondez à celui qui vous parle ainsi, en traduisant sa parabole : Vous êtes bien patient pour les maux que vous ne souffrez pas. On ne sent pas, la poutre dans l'œil d'autrui; mais on sent bien la paille qu'on a dans le sien. Remerciez pourtant du conseil , car il est bon quoique intempestif et mal
adressé. Guérissez-vous à ce sujet, si vous le pouvez, d'un préjugé presque universel. Si un homme ne prêche pas d'exemple , on n'écoute pas ce qu'il dit; on fait dépendre la vérité de tout ce qui n'est pas elle. Si un calomniateur disait devant nous qu'il ne faut pas calomnier , je crois que nous serions assez sots pour ne pas le croire. Je parie que quelqu'un en lisant ceci dka : Quel ennui! tout cela doit être faux. Vous vous trompez, répondrai-je; je voulais prouver qu'on ne s'amuse pas en s'instruisant : n'ai-je pas bien réussi?
Ne croyez point que tout cela soit aussi inutile qu'il paraît aux savans. C'est la route de l'enseignement universel; commençons par être rai^. sonnables, c'est le plus difficile : le reste est un jeu.
Voici par exemple, qui est difficile : on va se moquer de vous comme de moi. Ils n'ont pas de prétentions à V esprit, à ce qu'ils disent; mais à les "entendre, ajoutera-t-on, ils sont les raison-* nobles par excellence ! Supporterez-vous bien ce sarcasme? aurez-vous l'audace d'avouer la raison? ne la renierez-vous pas ? Si vous avez cette fausse honte, vous ne ferez pas moins des progrès rapides ; mais vous n'irez jamais si loin que je l'espérais. Vous toucherez en un instant le but qu'on se propose par la vieille méthode ; mais on n'est pas fort loin quand on est arrivé au point ou elle nous conduit.
La chronologie n'est pas si difficile à apprendre. Répétez sans cesse quelques époques , vous remplirez peu à peu les intervalles en lisant l'histoire.
( *3o) DE L'ARITHMÉTIQUE,
La langue des mathématiques nous est encore absolument étrangère : il est temps d'en apprendre les élémens. Il faut étudier les mathématiques, comme nous étudions la langue maternelle , pendant toute notre vie : la méthode est toujours la même, comme je le ferai voir. Un géomètre qui connaîtrait la marche que nous avons suivie pour l'étude du français imaginera facilement la route qu'il faudrait suivre pour apprendre les mathématiques. Tous ceux qui ont été admis à l'école polytéchtnique se rappelleront que c'est ainsi à peu près qu'ils ont étudié. Plusieurs d'entre eux ont acquis en un an beaucoup plus de connaissances qu'on ne peut en acquérir en suivant la vieille méthode , qui, divisant et subdivisant sans cesse les études sans rien répéter, dirige lentement vers le but auquel on n'arrive jamais. Tel élève qui a eu tous les prix du collège en mathématiques, ne sait » pas , quelques années après , un mot de ce qu'il a vu. Voilà des faits; l'épreuve et la contre-épreuve ont été répétées. N'importe, on s'en tient à l'ancien usage : nous avons déjà dit pourquoi.
Il n'est pas question ici d'enseigner les mathématiques; ce sera un sujet à part : il s'agit seulement de préparer l'élève à les apprendre un jour, en lui donnant quelques connaissances positives
et ineffaçables qui serviront de fondement solide à toutes celles qu'il acquerra seul par la suite.
Comme les hommes ont tous des prétentions à la supériorité , les géomètres méprisent les littérateurs; ils insultent à leur ignorance , que j'ai entendu appeler crasse dans une certaine académie. L'expression n'était pas polie, mais elle est vraie. Un littérateur ignore pour l'ordinaire tout ce que sait un élève de l'école polytechnique , et ce n'est pas peu dire. De leur côté les littérateurs plaisantent des plaisanteries un peu lourdes des géomètres ; et comme ils parlent mieux la langue maternelle que les algébristes , et que c'est dans cette langue que cette grande question s'agite, les littérateurs font rire aux dépens de leurs adversaires. Cette rhétorique qui rit n'a certainement rien de commun avec la raison; mais elle remporte aisément la victoire sur la fâcherie méprisante des géomètres. Quand Jupiter se fâche , on dit qu'il a tort ; cela est vrai : mais Jupiter qui rît a-t-il donc raison parce qu'il rit? Rire et se fâcher sont des mouvemens convulsifs : ce sont deux maladies passagères. Il est plus agréable de rire que de se fâcher ; mais l'un ne prouve pas plus que l'autre qui a tort ou qui a raison. Ce sont pourtant les deux grands argumens de la rhétorique. Un géomètre a dit que la rhétorique est l'ait d'avoir raison quand on a tort. Ce géomètrelà n'a dit que la moitié de la vérité. La rhétorique est l'art d'avoir raison dans tous les cas,
n'oit qu'on ait tort, soit qu'on ait raison. Soçraie était accusé de donner à l'erreur les apparences de la vérité; il était aussi accusé d'être l'ennemi des sophistes. On accuse de tout un homme qui vit. H y a entre un homme et un homme le même état de guerre perpétuelle qui existe , comme dit Buffon, entre un coq et un coq. Mais le coq ne connaît point sa sottise et c'est en cela qu'il nous est inférieur.
La vérité est, selon moi, que Corneille vaut bien Newton , et réciproquement. C'était aussi l'avis d'un grand géomètre. J'ajoute seulement que nous sommes tous nés pour être Corneille ou Newton par l'intelligence. Nous avons tous la faculté, mais nous ne faisons pas tous : voilà la différence. Cette différence est aussi réelle, aussi positive, quoiqu'elle n'existe qu'en fait > que si elle dérivait de la nature ; et comme nous ne jugeons du prix des choses que par notre intérêt, peu importe aux hommes que je puisse leur rendre service si je ne le fais pas; que je puisse découvrir des vérités si je ne découvre rien; que j'aie de l'esprit si je n'en montre point; enfin que j'aie pu apprendre à les attendrir quand je les fais rire à mes dépens.
Les hommes diffèrent et différeront toujours en fait, comme si leur nature était différente. Buffoïi qui a dit que le génie est dans la patience, a dit aussi qu'ï7 y a plus de distance de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête. Que
les citatetirs des grands hommes se tirent de là comme ils le pourront.
Nous n'avons pas tous les mêmes goûts, les mêmes dispositions, c'est-à-dire la même volonté'; mais le plus petit enfant a la même intelligence qu'Archimède homme. Cet enfant est entouré d'objets qui lui parlent tous à la fois des langues différentes; il faut qu'il les étudie séparément et dans leur ensemble ; elles n'ont aucun rapport , et elles se contredisent souvent. Il ne peut rien deviner de tous ces idiomes que la nature parle en même temps à son œil, à son tact, à tous ses sens. Il faut qu'il répète souvent pour se rappeler tant de signes absolument arbitraires; il faut qu'il étudie tous les objets pour savoir ce que son palais, son oreille en doivent attendre. Ces signes sont arbitraires , car ils dépendent de notre organisation qui pourrait être tout autre si Dieu l'eût voulu. Alors la nature restant ce qu'elle est, et notre âme aussi, nous comprendrions encore la nature comme nous la comprenons aujourd'hui : cependant toutes ces langues seraient changées*
Si ce que je dis est vrai , que d'attention ne fautil pas pour apprendre tout cela ? Cependant tout le monde le sait ; on le voit , et on conteste à l'homme son intelligence! Dès que la volonté cesse avec le besoin, l'intelligence se repose : nous paraissons sourds et muets, et l'on nous prend pour des idiots. Ce que nous avons fait n'est-il donc pas une garantie suffisante de ce que nous pouvons faire ?
Est -il besoin de protubérance pour expliquer toutes ces variétés? Quand je regarde, je vois y quand je suis distrait, je ne vois plus : précisément comme si je n'avais pas la protubérance. Mais, dit-on, la protubérance est la cause de la disposition à regarder à droite plutôt qu'à gauche , et Ce n'est ici d'ailleurs qu'une dispute de mots : qu'importe que je manque d'esprit ou de volonté, puisque le résultat sera le même ? ïl importe beaucoup de se décider pour l'une ou pour l'autre opinion quand il s'agit d'instruire ; car le protubérant , tant qu'il reste dans sa protubérance 7 suit son instinct , c'est-à-dire son génie : il n'a pas besoin de vos conseils pour faire des découvertes, pas plus qu'un chien truffier pour déterrer des trufïes. Si vous voulez au contraire le conduire sur une autre route , impossible ; il n'a pas cette protubérance-là : tous vos efforts seront inutiles.
Mais si vous supposez le principe làbor imporbus omnia vincit; si vous supposez avec moi que l'homme peut se vaincre lui-même ; si vous croyez que les goûts et ta volonté changent : vous ne chercherez point à faire de petits Molieres } comme dit le Journal de Paris ; vous ne donnerez point d'esprit à vos élèves ; vous tâcherez de leur donner delà volonté. Mais alors, dira-t-onr, la volonté donnée est donc votre méthode , puisqu'avec la volonté, comme avec la protubérance le reste va tout seul? — Point du tout ; la volonté qu'on a?
suffit certainement; mais la volonté acquise par les efforts de la raison est une vertu. On a besoin d'être encouragé , d'être soutenu par l'espoir d'arriver promptement : or l'ancienne méthode est décourageante en cela qu'elle nous donne l'espérance d'arriver en sept ans ; et , comme dit Oronte :
.... Souvent on désespère , Alors qu'on espère toujours.
. Je cite souvent le Journal de Paris 3 , non pas que son mépris m; affecte plus vivement que celui de tout autre : on sent bien que si je ne mens pas, si je crois que j'ai autant d'esprit qu'un autre , le dédain de qui que ce soit doit me faire rire, et non pas me fâcher. Mais le journal de la capitale d'un peuple où presque tout le monde montre tant d'esprit, me paraît être le représentant naturel de tous les antagonistes de mon système.
Ne perdez donc pas votre temps à lire les journaux; mes amis me loueront, mes ennemis me blâmeront : la masse ne saura seulement pas s'il y a une méthode par laquelle elle pourrait cesser d'être masse , si elle pouvait le vouloir. Mais , quoiqu'elle soit composée d'hommes comme moi, j'ai une volonté, et il n'a pas été donné aux masses , aux assemblées , à la plus petite corporation d'avoir une volonté. Quand on me parle de la volonté d'une masse , cela me fait rire ; mais je n'empêche pas qu'on y croie. Revenons à des individus ; songeons à nos élèves , à chacun d'eux en particulier, et faisons voir que la méthode de
l'enseignement universel est applicable ït l'étude 4e l'arithmétique.
Il y a, comme on voit, dix chiffres, c'est-àdire dix mots simples dans la langue en arithmétique pour écrire tous les nombres. Ces signes sont absolument arbitraires : ils sont les élémens d'une langue étrangère à la langue maternelle; ils forment une espèce de pasygraphie. Chaque peuple a deux langues pour calculer : il dit un , et écrit i ; neuf, et écrit 9; plus -J-; moins- — . Ainsi l'arithmétique est par rapport à la langue française ce que la langue écrite est à la langue parlée en Chine, ou encore ce que la langue du blason est aux signes de ces mots dans les armoiries. Les mots écrits ne conservent aux yeux aucune trace de la ressemblance que l'oreille saisit quand on les entend prononcer.
Les chiffres font partie des radicaux de la nouvelle langue. Tout cela s'apprend dans le premier livre qui tombe sous la main. Il ne faut que des yeux et de la répétition. Je parie que dans la foule il se trouvera quelqu'un qui va dire gravement : mais celui qui n'aurait pas d'yeux ne verrait pas ; et puisqu'il y a des hommes qui manquent de ce sens , pourquoi n'en trouverait-on pas qui n'auraient pas d'intelligence ? Je répondrais bien à l'objection : ce que vous yenez de dire s'est pas un bon raisonnement : cela peut être,
dites-vous maintenant ; mais je croyais que vous prétendiez tout-à-l'heure que cela était. Comparaison n'est pas raison; tout le monde le sait. Sganarelle lui-même le savait bien quand il dit :
Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude , Une comparaison qu'une similitude.
L'argumentateur le sait donc aussi ; et c'est par distraction qu'il a dit : nous n'avons pas tous les mêmes organes ; donc nous n'avons peut-être pas tous la même intelligence; et enfin donc nous n'avons pas tous la même intelligence.
Je crois, par les raisons que j'ai dites, que Dieu a créé l'âme humaine capable de s'instruire seule, et de distinguer sans maître tout ce qui nous entoure. Je vois que la chose se passe ainsi dans le principe; puis on s'arrête quand on n'a plus besoin, quand on n'a plus la volonté d'avancer : je le vois bien aussi. Je comprends que le défaut d'attention suffit pour m'expliquer cette différence , et je m'en tiens là. Mais franchement, dira-t-on, en êtes-vous sûr comme de deux et deux font quatre? Belle question! si j'en étais sûr vous le seriez aussi, et il n'y aurait point de dispute. Permettez que je vous demande à mon tour : êtesvous bien certain que la chose se passe réellement comme vous dites qu'elle pourrait .être?
Cinq et quatre font neuf; ôtez deux, reste sept.
Ce passage de Boileau n'est sujet à aucune contestation. Cicéron qui ne partage pas toujours l'avis
sali poète, comme nous l'avons vu, pensait comms lui sur la propriété de ces cinq nombres. Faut-il croire Cicéron ou Boileau? Voici mon avis : ce que l'on conçoit bien s'énonce aisément, dit Boileau ; je n'ai donc qu'à bien concevoir, et tout est dit : or si je n'ai pas d'esprit je n'en apprendrai jamais, et je ne concevrai jamais ; je ne parlerai pas bien , mais ce ne sera pas ma faute. Écoutons Cicéron maintenant : vous avez beau concevoir, si vous n'apprenez pas la langue, vous ne la devinerez pas. Je prétends qu'il faut donner cette maxime aux élèves, qu'elle est plus utile que l'autre.
Vous voyez bien que si j'entre dans tous ces détails , c'est pour vous prémunir contre les artifices oratoires de la vieille méthode, On vous dira encore qu'il faut donc de la foi. Quel est le maître qui n'a pas besoin de la confiance de son élève? Dans la méthode de sept ans on peut, à la rigueur , argumenter avec son maître tout le long du chemin : on arrivera toujours à force d'années. Chez nous il faut de la docilité et de la persévérance , et la route est bientôt faite. Cependant les amateurs du chemin des écoliers pourraient encore être satisfaits chez nous ; il n'y a pas un élève qui ne puisse traîner sur nos bancs pendant sept ans comme au collège : chacun son goût.
Non seulement on trouve qu'on va assez vite dans les collèges , mais encore on se demande gravement à quel âge il faut faire commencer les ««fans ? Les fa^iguera-t-on si jeunes ? Le bel âge
( ifo )
Ta se faner dans la sécheresse de l'étude : eette tendre fleur sera noye'e dans les larmes ! Tel est le langage de la sollicitude maternelle. Le médecin, d'après ses principes, ou même ne consultant que les alarmes de la mère , et simplement pour lui plaire, prononce que l'étude est fatigante et nuisible à la santé : « De même que le corps a » besoin d'un exercice modéré , mais continuel ; » de même l'intelligence a besoin d'un repos ab- » solu pour se développer. Le corps s'affaiblirait » sans mouvement; mais l'inaction nourrit l'in- « telligence , qui s'userait avant l'âge par la pen- » sée. De même qu'un estomac apprend à digérer » les alimens en les digérant ; de même le cerveau » ne devient capable dé bien digérer la pensée » qu'en ne digérant rien du tout. L'enfant est » trop jeune pour penser : s'il pensait à cet âge, j> il ne pourrait plus penser étant homme. Tout » ces petits prodiges sont des sots dans l'âge » mûr : j'ai vu , dit un philosophe , un virtuose » de sept ans; il jouait fort mai du violon à }> vingt ans. Le talent acquis dans l'enfance fait ■j) avorter le talent à venir ; de même l'esprit qu'on » a trop tôt gâte celui qu'on aurait eu plus tard. » 11 faut que votre cher enfant se repose. » Il n'y a point de mère qui ne dise c'est évident.
Ce n'est donc poinf; aux mères , mais à vous que je m'adresse ; à vous qui avez vu les plus petits en fans faire les réflexions que nous faisons* lâous-mêmes. Je ne crois pas seulement quW
( Mo)
puisse réfléchir à tout âge ; mais je crois qu'on le fait. La pensée est la vie de la raison , comme l'espérance est la vie du cœur. Sans la pensée il n'y a pas d'homme il n'y a qu'un animal : or l'enfant n'est pas bête , car il entend ce qu'on dit et ce qu'il dit lui-même. Si on prétendait que c'est bien assez pour lui de penser à s'instruire des qualités de ce qui l'entoure, sans le forcer à penser à autre chose , je concevrais ce langage ; mais soutenir que l'enfant est incapable de réflexion, c'est nier l'évidence. Il est vrai qu'on m'a dit un jour qu'à cet âge le raisonnement n'était que machinal : j'avoue que je ne comprends pas plus le raisonnement machinal que la pensée digérée d'un médecin célèbre. Un enfant connaît aussi bien qu'Aristote le présent, le passé, et le futur. Il connaît ces trois parties du temps, puisqu'il ne les confond jamais ni quand il parle, ni quand il écoute. Or connaître n'est autre chose que distinguer. Il ne dira pas ce que c'est que le temps; et quel philosophe le dirait d'une manière satisfaisante pour tout le monde? Nous disputerions éternellement là-dessus. Cependant nous ne confondons l'idée du temps avec aucune autre, et vorlà ce que l'enfant fait aussi bien que nous : il ne dit pas plus mal, car il ne dit rien; et nous ferions bien de l'imiter en cela.
Je crois donc que César enfant pensait comme César au bord du Rubicon. Je ne crois pas que la pensée pousse ou se développe peu à peu. Le
petit César pensait aux bonbons , et le grand César aux couronnes ; mais la pensée ne varie point avec son objet. Il faut apprendre bien des faits, que rien ne peut nous faire deviner , avant de savoir ce que c'est qu'une couronne.
La cause de l'erreur commune (si ce n'est pas moi qui me trompe) ne viendrait-elle pas de ce que nous confondons la pensée, qui nous est naturelle , avec l'expression de cette pensée qui est une acquisition , et une habitude que l'exercice seul peut donner ?
Or pour parler il ne suffit pas de remarquer; il faut remarquer qu'on remarque , se le dire à soi-même, se parler tout bas pour apprendre à parler tout haut. Remarquer qu'il y a un présent un passé , un futur , est le propre de tout homme. On reste là, parce qu'il n'en faut pas davantage dans le commerce ordinaire de la vie. Mais s'il me survient un nouveau besoin , comme le désir de de me distinguer , je n'ai qu'à remarquer que tout le monde sait qu'il y a un passé, un présent, un futur ; que cela fait trois temps , que le premier exprime telle idée, et le second telle autre; et me voilà grammairien , c'est-à-dire exprimant en français ce que je savais bien avant de m'aviser de le peindre aux yeux avec des caractères de convention qui n'ont aucun rapport avec la pensée qui existe avant tous les caractères , et indépendamment de toutes les langues.
Je sais bien qu'on a dit qu'o7t ne pense pas sans le secours des langues ; mais j'avoue que je ne comprends pas encore cette locution vicieuse. Des signes sont l'objet, mais non pas l'aide de ma pensée. Des caractères écrits me font penser, et je pense quelquefois que j'ai déjà pensé cela. Voilà qui soulage ma mémoire. Ce qui est écrit est sans cesse à ma disposition ; j'y reviens quand il me plaît : plus je regarde la même chose, plus j'y découvre de détails nouveaux. Mais rien n'aide ma pensée. Je pense parceque j'existe, et je n'oublie pas mes pensées, qui deviennent ainsi la source intarissable de pensées nouvelles, si je répète sans cesse le livre que j'ai adopté.
Mais enfin prenez dans toutes ces querelles le parti qu'il vous plaira. Faites répéter sans cesse o, i, 2, 3, etc. : voilà ma méthode.
§. il
Quand l'élève connaît les dix premiers chiffres , on continue. — Ya-t-ilrien de plus niais que cette leçon ? Quel fruit peut-on espérer d'une aussi sotte culture? Est-ce là cette méthode expéditive? — Oui , sans doute ; on ne peut pas aller plus vite qu'en avançant lentement. A la guerre on fait des conquêtes avec toutes ses forces, mais on ne les conserve qu'avec une partie de ses forces; il en est de même dans les sciences : lorsqu'on commence à apprendre, l'attention est entière ; mais plus on avance , plus elle se partage : ce qui suit
nous distrait de ce qui précède , et la conquête qui nous avait tant coûté nous est ravie.
Allons donc lentement , c'est-à-dire répétons sans cesse. On m'a demandé par où il fallait entrer dans le domaine des sciences. Comme elles sout sœurs, comme tout est dans tout, c'est une courbe fermée qui ne commence et ne finit nulle part dans l'enseignement universel. Cette courbe aura si l'on veut des points singuliers ; mais elle n'est jamais brusquement interrompue. Au surplus , cessons ce langage inconnu et hors de propos. Je pense, comme on l'a vu dans la leçon qui précède, que faire raisonner un enfant, c'est lui faire faire ce qu'il fait par sa nature. Il peut s'ennuyer de porter son attention sur tel objet plutôt que sur un autre; c'est alors, mais alors seulement qu'il se fatiguera : tous le punirez , il s'aigrira, il restera ignorant, et sera devenu maussade. Voilà pourquoi la question que nous agitons est trèsimportante, quoiqu'elle s'éloigne du but de nos établissemens , organisés pour donner à tous une instruction commune et uniforme.
Mais un père riche, qui ne serait pas distrait de l'amour de ses enfans par l'amour de la fortune, pourrait, d'après nos principes, instruire lui-même son fils. C'est dans ce cas que la solution par ou faut-il commencer devient intéressante. Je commencerais , moi , par l'étude des mathématiques si l'enfant le voulait ; je tâcherais de le lui faire vouloir ; j'irais si lentement, et je répéterais tant
qu'il ne pourrait ni s'ennuyer , ni se fatiguer : l'ennui serait pour moi seul, si un père s'ennuie avec son fils. — * Mai* si j'ignore les mathématiques? — Eh bien! donnez un maître à votre enfant, puisque vous ne m'avez pas compris. Je vous ai déjà dit qu'on enseigne ce qu'on ne sait point quand on le veut. Comment se fait-il que vous ayez continué la lecture de ce livre avec vos yeux jusqu'à celte page si votre esprit est resté en arrière ?
J'enseignerais d'abord les mathématiques , parce que c'est ce qu'il y a de plus long à apprendre , et par conséquent de plus difficile à retenir. Quiconque a vécu dix-huit ou vingt ans sait tout ce qu'il y a dans la littérature. Voilà pourquoi je dis à mes élèves : venez que je vous apprenne que je n'ai rien à vous apprendre ; c'est une grande connaissance que celle-là. Connais-toi toi-même) c'est tout.
Dan* les autres sciences, et en mathématiques surtout, c'est autre chose. Il s'agit de faits dont nous n'avons jamais été les témoins. Dans ce sens , les géomètres ont raison de croire qu'ils sont plus sa vans que les littérateurs ; ils ont tort seulement d'en être fiers ; car il n'y a pas pour cela de supériorité d'intelligence. L'enfant peut donc rester toute sa vie étranger aux sciences, tandis qu'il saura toujours la littérature sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de la prose. Les littérateurs ont essayé d'élever un édifice de littérature; mais ils se sont bien gardés d'en éclairer l'entrée î
nous aurions de suite reconnu tous les matériaux, et le prestige eût e'té dissipé. On nous conduit à Corneille par les de'ponens et les supins ; cette route se fait à reculons et dans d'e'paisses ténèbres ; le temps que nous perdons à arriver de l'inconnu au connu, ce temps dont l'ennui compte en bâillant tous les instans, nous persuade que nous marchons quand nous ne faisons que piaffer. Enfin le voile tombe. Nous voyons, ou plutôt nous revoyons la lumière. Heureux encore quand nous la reconnaissons, et que nous ne croyons pas avoir fait une découverte ! Si nous le pensons ainsi , nous recommandons les supins et barbara; si nous ne sommes pas dupes de la science postiche du grammairien , nous recommandons encore les déponens. Pourquoi mon voisin n'en serait-il pas ? . . . ,
Plus on est de fous, plus on rit.
D'ailleurs c'est l'attrape-vilain de nos pères.
En mathématiques la marche est directe ; on ne trouve jamais que de l'inconnu, c'est-à-dire du nouveau sur toute la route et cette route est infinie. Vous commenceriez donc par là , même dans l'éducation commune , si on vous encourageait. Mais , comme je viens de dire pourquoi on ne vous encouragera pas , continuez à faire des miracles , et dites à vos élèves : vous voyez bien que vous savez tout cela. Ils répondront que oui , et ils auront gagné sept ans. On criera, ils riront, et leurs pères aussi. Cela ne prendra pas ; mais , pourvu que vous viviez d'une profession honorable , qu'importe
qu'elle ne soit pas honorée? Quand on vous appellera charlatans , vous voyez bien que vous pourrez dire tout bas des architectes du vieux labyrinthe : Qaid rides 1 fabula de te narratur. Et contentezvous du témoignage de votre conscience.
Mais un père indépendant ferait bien de commencer par les mathématiques. Lisez ce que je vais ajouter en cachette : il y a de quoi vous faire arracher les yeux. A défaut du père, pourquoi la mère ne ferait-elle pas Féducation de son enfant ? Si elle n'en a pas le goût , il ne faut pas sans doute qu'elle l'entreprenne : ce serait vertu de sa part , et on ne doit jamais compter sur va vertu. Mais enfin si elle avait du plaisir à cultiver cette jeune plante qui lui doit déjà la vie ; si sa tendresse jalouse a déjà exclu la salariée qui l'aurait nourrie d'un lait étranger, pourquoi n'acheverait-elie pas son ouvrage ? Qui de nous oserait lutter avec une tendre mère ? Tout le monde peut-être , excepté vous et moi. Je ne m'engage point à obtenir, avec ma science acquise , le succès que je promets à ses soins , pourvu qu'elle suive la route que j'indique.
Une femme ! y pensez-vous ? Que devient la supériorité du sexe masculin ? Vous savez bien que je ne crois pas à la supériorité d'une intelligence sur une autre. Si j'étais tenté d'y croire jamais, je donnerais plutôt dans l'erreur opposée. Je regarde, et je vois autour de moi , par tout pays , l'homme soumis à la femme. L'être le plus faible commande : donc il a plus d'esprit, me dirais-je? Nous
nous révoltons quelquefois : s'il parle il nous appaise; souvent même il n'a pas besoin de parler 5 son e'pouse regarde un homme emporté, ce regard l'attendrit à l'instant ; il rougit , il s'humilie : ce regard appartient à une langue supérieure que nous ne savons pas parler comme elles. Nous avons assez d'esprit pour comprendre ce langage , mais pas assez pour le parler. Enfin quand nous ne sommes plus sensibles à ces expressions touchantes, à ces signes que la nature leur a appris pour nous ramener à la raison -, quand nous ne les corn* prenons plus, il y a abrutissement : nous cessons d'être hommes. Quelle preuve de supériorité, me dirais-je! Mais je n'y crois point. Les femmes ont leurs passions , leurs vices , leurs caprices comme moi • et voilà la question résolue. Du reste, égalité parfaite. Elles n'ont jamais fait de tragédies comme Racine; Racine n'écrirait pas une lettre comme elles. — Mais une tragédie est plus difficile à faire qu'une lettre; il faut savoir bien plus de choses, - — Oui; mais l'intelligence qui combine quoi que ce soit est toujours la même. Il n'y a pas deux manières de voir ce qu'on voit : il y a plusieurs choses à voir. Quand on a étudié et répété long-temps , on les voit à la fois , on les combine, et on y aperçoit des rapports avec Fintelligence de madame de
Se vigne Mais les femmes n'ont pas cette profon- /
deur de réflexion qui est notre apanage distinctif. — Faites cette objection à Catherine de Russie et à Elisabeth d'Angleterre. Citez un exemple contre, je vous riposterai par un exemple pour. Il en est
( vf« )
du livre de la nature comme des nôtres ; il est plein de faits propre à soutenir toutes les opinions. Vaste champ pour la rhétorique : avis aux amateurs. Mais nous ne pouvons tirer de ce livre que des raisons. Je pense que la raison est dans l'ensemble. Je ne répondrai donc rien à celui qui ne l'aura pas lu tout entier. C'est un petit ajournement indéfini que je donne aux critiques, ils ont tant d'aplomb quand je ne suis pas là ! Il y en a nn qui débitait gravement dans un cercle dont il se croyait l'oracle : Vous ne me persuaderez pas qu'on puisse enseigner le hollandais sur Vépitome latin. On ne m'a pas dit ce qui avait été répondu ; je sais seulement qu'on a ri, et moi j'en ris aussi. Voilà comme on écrit l'histoire. J'ai reçu un jour la lettre anonyme que voici :
« Monsieur, » Vous abusez de l'hospitalité qu'on vous a si
» généreusement accordée; vous introduisez des
» nouveautés dangereuses. Le mépris public vous
» poursuit , et il y a long- temps que votre charla-
3) tanisme est jugé. Laissons toutes les phrases, et
3) voyons les faits. Si votre méthode était bonne,
3) n'en auriez-vous pas déjà reçu la récompense?
3> On ne fait rien pour vous ; on se rit, on s'indigne
3> solennellement de votre conduite; et, quoique
3» vous ayez l'air de mépriser les récompenses,
3> nous savons bien que c'est le langage d'une àm-
j> bition qui a honte, et qui se déguise. Nous vous
i) connaissons parfaitement, puisque, d'après vos
3> propres aveux , vous nous ressemblez. Mais
i> voulez -vous que votre méthode soit bonne,
» c'est encore pis. Le mépris dont vous êtes cou-
» vert porte alors sur votre personne. Il fout que
» vous ayez commis quelque crime que nous ne
» connaissons pas, mais dont il nous est impossible
» de douter, puisque c'est probablement un crime
)> dont on vous accuse. Or les hommes sont si mé-
ï> chans, qu'il est toujours plus prudent de tout
î) croire, sans preuve, quand on en dit du mal,
» que de se fier à ses propres yeux quand on en
y> dit du bien. »
Moi j'ai brûlé la lettre et je me suis dit : Basile avait raison : Calomnions , il reste toujours quelque chose de la calomnie. Quelqu'un m*a avoué qu'il n'était venu chez moi qu'en tremblant, qu'on l'avait assuré que je le recevrais mal : il a été détrompé en me voyant. J'espère que beaucoup de lecteurs seront également étonnés de ne pas reconnaître l'enseignement universel d'après le portrait qu'on leur en aura fait. C'est un vilain défaut que la calomnie, et j'ai toujours dédaigné d'y répondre. Mais cette opinion de ma part est étrangère à la méthode : je ne prétends pas la défendre. Je sais qu'on pourrait dire qu'il y a des gens qu'on peut calomnier , envers qui on ne doit point garder la foi jurée, que ces questions sont très-compliquées et très-délieates. Je ne pense pas ainsi : mais je reviens à mes chiffres. Cependant un homme modéré pourrait m'arrêter encore nn instant. « Avouez, me dirait-il entre nous , et
je vous promets d'être discret, avouez au moins que vous revenez un peu trop souvent sur >otre personne : cela coupe le fil de vos idées ; ii n'y a plus d'unité dans tout ce bavardage, et vous êtes vous-même' un mauvais rhétoricien. Cela décèle l'humeur ; vous répétez sans cesse que vous riez, niais on croira que c'est du bout des dents ; et puis , au total, cela n'a pas le moindre intérêt : il n'y a pas la plus petite instruction à puiser dans ce fatras. — Je réponds , et je me dépêche : je rends grâce à votre zèle officieux ; faites l'expérience , venez me voir, et vous jugerez si je ris de bon cœur. Enfin ■vous ne m'avez pas compris; tout est dans tout: si mon livre était plus gros , autant vaudrait-if que tout autre , en le supposant bien écrit, loué est d'ans tout : autant vaut connaître l'enseignenxeut universel qu'un autre événement : c'est tout un. — Mais cela n'est pas amusant. — Pourquoi ne jetez-vous pas le livre ? Faites un petit tour eela vous distraira. »
Je ne suis pas auteur ni savant ; mais je suis chargé d'en faire. Je fais ce que je peux pour que mes élèves sachent ce que j'ignore. C'est an crime dont tous mes collègues en Europe doivent chercher à se rendre coupables comme moi. Nous autres professeurs , nous serions bien peu utiles si nos élèves ne devaient savoir que ce que nous savons.
Revenons a notre bonne mère. N'y en eût-il qu'une seule à qui ces observations soient utiles , je me croirai trop payé. On donne ordinairement
dans deux excès opposés : ou bien comme nos pères , on relègue l'enfant avec les domestiques , parce qu'il n'est pas capable de raisonner ; ou bien, d'après l'avis de quelques philosophes, on ne lui parle que raison du matin au soir : on lui apprend l'art de penser comme w faisait Condillac. Je crois que les enfans sont capables de raisonner comme moi ; mais j'ai souvent remarqué qu'ils n'écou^itaient pas nos raisons : notre babil est ainsi perdu en pure perte. Que faut-il faire? Je l'ai déjà dit : il faut les interroger sur ce qu'ils ont appris. C'est à eux à parler , à nous à leur faire remarquer non pas qu'ils déraisonnent, ils le savent bien, mais que nous nous en apercevons. Ils ont besoin, d'apprendre que l'homme est un animal qui distingue très-bien quand celui qui parle ne sait ce qu'il dit. ■C'est la méthode de l'enseignement universel. C'était celle de Socrate, avec cette différence que Socrate questionnait pour instruire, et que nous questionnons pour être instruits. Dans îa méthode de Socrate il faut être savans ; dans la nôtre il suffit d'être ignorant : et pourtant, chose singulière, il y a peu de professeurs de notre espèce. Tout le monde peut l'être , comme on voit ; mais on n'ose pas s'instruire à l'école d'un enfant : on ne veut pas qu'il avance dans la crainte qu'il ne nous passe. J'avoue que cela est dur pour ceux qui croient que le maître est au-dessus de l'élève par l'intelligence. Mais enfin voilà une méthode qui au moins, si elle est sotte, n'est pas orgueilleuse, comme on le dit.
Une mère peut clone servir d'institutrice à son fils. Je suppose maintenant que ce soit une fille. Commencez par lui apprendre la musique sur le piano ou la harpe. — Mais si je ne la sais pas ? — Eh hien! vous serez dans le même cas que moi, et mes élèves commencent à composer au bout de quelques mois. Au surplus, je donnerai plus tard la méthode que j'ai suivie. Je me contenterai d'ajouter, pour le moment, que la musique ou le dessin peut servir de base à toute instruction. Pour me faire comprendre par un seul exemple : On sait toute l'histoire quand on sait l'histoire de la musique. Ce bel art a pour les demoiselles cet avantage qu'il ne leur est permis de devenir savantes qu'en musique : on est convenu d'appeler pédantes celles qui auraient d'autres connaissances un peu approfondies. La musique est d'ailleurs un délassement des soins du ménage , et comme ce délassement n'est blâmé par personne, vous pouvez profiter de la permission.
Je ne parle que d'instruction, et non pas d'éducation. Une mère n'a pas besoin de conseils pour l'éducation de sa fille. Les traités d'éducation peuvent être remplis d'excellentes observations; Us peuvent servir de modèles de style ; mais le problème de l'éducation est insoluble : car ici tout est dans la volonté. C'est le domaine de la conscience , et nous en avons tous : on ne peut rien nous apprendre en morale. Je connais des enfans gâtés qui sont devenus très -aimables- d'autres qui sont restés insupportables. Il n'y a point de
résultat fixe de tel ou de tel système. On pourrait cependant se faire un système qui au moins n'aurait pas d'inconvéniens s'il ne produisait aucun avantage : c'est de donner toujours de bons exemples aux enfans. Si quelque mère prenait confiance dans ce plan d'éducation , il n'y en a point qui ne soit capable de le suivre. Eût-elle quelque défaut, elle aime sa fille ; elle sacrifiera tout à ce tendre objet de son affection. Nous aimons bien nos enfans ; mais la tendresse maternelle est une espèce de passion dont on peut tout attendre. Donnez de bons exemples à vos enfans , ils verront le bonheur dont vous jouissez par la vertu. Ge spectacle est la meilleure leçon qu'ils puissent recevoir. Si elle ne profite pas , croyez-moi , souffrez en silence , et n'ajoutez pas à vos douleurs l'amertume du regret de n'avoir pas suivi un autre système. Il est bien malheureusement né celui que l'exemple d'une mère vertueuse ne peut ramener à la vertu !
Quant à l'instruction, c'est autre chose. Il y a certainement des chemins plus courts , et d'autres plus longs. L'élève n'apprend pas parce que nous ne savons rien , le paradoxe serait trop révoltant ; mais il apprend quoique nous ne sachions pas. Il s'instruit lui-même ; nous ne faisons que le diriger. C'est probablement à cela que se réduisait la maîtrise du professeur d'Archimède. Dans l'ancienne méthode on distribue des maîtres sans nombre tout le long du chemin. Chacun arrête l'élève pour lui faire un long conte tout nouveau, et lui délivrer un transit avec lequel on est admis chez le con-
teur voisin. Mais quelle garantie, quelle assurance a-t-on qu'une exacte proportion a été observée dans la solidité de tous ces échelons successifs ? Si l'un vient à casser en route , l'élève qui a gravi long-temps fera la culbute ; et l'on a déjà dit avant moi où l'on arrivait ainsi de chute en chute.
Chez nous un seul maître fait tout; il a tout l'honneur ou toute la honte : voilà une garantie suffisante pour le public. Il ne peut être dupe longtemps. On m'écrit d'Anvers qu'un enfant qui ne connaissait pas les lettres , a su lire et écrire couramment en quinze jours par n >tre méthode. Le professeur, M. de Séprez, enseigne tout seul les langues vivantes et les langues mortes, le dessin, les mathématiques , etc. J'avoue que M. de Séprez, quia été élève à l'école polytechnique , sait les mathématiques ; je reconnais même qu'il faudrait une ardeur de père pour diriger son propre fils dans cette science si on ne la connaissait pas. La raison en est que l'épitome de cette science n'existe pas encore ( i ) , et qu'en fin de compte , quand nous montrons ce que nous ne savons pas , nous ne faisons qu'indiquer l'ordre qu'il faut mettre dans les études et dans les lectures successives.
Acte de votre aveu, dira-t-on, vous enseignez avec des livres : cela n'est pas malin. Biais n'est-ce pas vous qui avez dit que la chose était impos-
( i ) li paraît au moment où ceci ^'imprime.
sibïe? Vous n'avez donc pas compris le parti qu'en pouvait tirer des livres ? Ces livres existaient pour vous comme pour nous. Pourquoi criez-vous au miracle? pourquoi crierez- vous encore demain : c'est impossible , après avoir dit la veille : c'est tout simple? Mais j'aurais tort de me fâcher si l'entêtement et l'opiniâtreté sont d'un sot , et si , comme l'inimitable Lafontaine nous l'apprend ,
Le sage dit , seloû les temps , Vive le roi! vive la ligue !
Il y a beaucoup plus de sages que je ne croyais. Toujours est-il vrai qu'en mathématiques on peut suivre notre méthode. On s'assurera donc que. l'élève sait écrire tous «les nombres possibles* On lui dira que cela s'appelle la numération , et onlui donnera pour su jet décomposition : Qu'est-ce que la numération ? 11 peut le dire avec la langue commune.
Les nouveaux signes que l'élève vient d'apprendre sont des signes composés, des mots doubles, triples/ etc. Il connaît tout cela dans la langue maternelle : voilà des synonymes. Celui qui sait imiter Massillon, regardera, et verra.
C'est la nature de l'esprit humain de n'inventer dans une langue quelconque qu'un petit nombre de caractères , puis de les combiner entre eux. Ces combinaisons , comme la forme des caractères, sont des conventions. Les Romains écrivaient 5 par "V; ils regardaient peut-être io comme 5 et 5, et écrivaient cela X, c'est-à-dire 5 et 5. Ils regar-
liaient 4 comme 5 moins i , et 6 comme 5 et i ; ils écrivaient le premier IV, et le second VI. Il n'y a pas de suite, de règle constante dans leurs combinaisons. Les Arabes ont eu bien plus d'esprit, comme on dit, que les Romains maîtres du monde, et les Grecs ore rotundo. La convention des Arabes est fixe, et la numération des Romains serait un sujet plus difficile à traiter. Les Arabes appellent dix une dixaine, onze une dixaine et un, vingtquatre deux dixaines et quatre, etc. Quel galimathias que la numération dans la langue française , en comparaison des signes arabes de l'arithmétique! Sont-ce les Arabes qui sont les premiers inventeurs de cette régularité? Je n'en sais rien; mais je n'en serais pas étonné : il y a en arabe et dans toutes les langues orientales une régularité qui pouvait servir de modèle en pareille occasion.
Quoi qu'il en soit, voici un exemple d'imitation : Comment feriez-vous pour exprimer tous les nombres avec deux chiffres? Tous les géomètres l'ont dit , sans doute ; ils sont géomètres parce qu'ils ont fait des imitations : permettez nous d'en faire comme eux. Au surplus proposez ensuite des imitations qui n'ont pas été faites ; par exemple n'employez pas le zéro. Je l'ai demandé , et l'on m'a répondu. Cela n'est pas difficile, vont-ils dire. Allez toujours : quand vous serez seulement en algèbre les cris auront cesse.
( t57) §. III.
Nous savons qu'un nombre exprime combien de fois nne quantité , une longueur , par exemple, contient de fois l'unité ou la mesure. Mais on peut mesurer une longueur avec une demi-mesure; pour exprimer ce changement d'unité, il faut dire deux pour un, quatre pour deux, etc.
Celui qui verrait la chose sous ce point de vue n'inventerait point de nouveaux signes pour exprimer les moitiés; et si on lui proposait d'ajouter un avec trois moitiés, il dirait : trois et deux font cinq moitiés.
Ce n'est pas ainsi qu'on a raisonné; on a dit : quand on partage un en deux parties, chacune s'appelle la moitié: écrivons donc \, et lisons de haut en bas , un divisé par deux ou un demi, etc. etc.
Vous trouverez dans tous les livres ce qu'on a dit. Voilà ce qu'il faut apprendre quand on veut savoir les mathématiques ; c'est dans ce sens que l'on ne peut pas deviner les mathématiques. On peut faire toutes sortes de raisonnemens , et imaginer des signes pour les peindre ; mais on ne parlerait pas la langue des géomètres.
Chaque nouvelle manière de voir la chose introduirait une langue nouvelle. Mais il en serait de tous ces idiomes comme de ceux qu'on parle sur le globe : ils différeraient tous , et la traduction de l'un dans l'autre deviendrait impossible $ littéralement parlant,
Traduire est imposible. Chaque peuple a ses conventions , ses habitudes , et son esprit différent de l'esprit du voisin. Un mot présente à l'esprit d'uu Hollandais , par exemple , une suite d'images ; il rappelle à son imagination une réunion de faits que le mot en français ne réveille en aucune manière. Ainsi firmament, en français , a été copié du latin , et imaginé par l'inventeur pour donner l'idée de fermeté, de solidité, d'après une vieille opinion des vieux physiciens. La cause de cette origine s'oublie, et firmament, qui est évidemment un mot fait d'abord avec intention, n'est plus qu'un signe absolument arbitraire.
Mais le mot uit- -span-z-el , qui traduit au rebours, veut dire ce qui est étendu en delzorsj rappelle la pensée d'Ovide :
Et quod tegit omnia coelum.
Ce mot uitspanzel exprime en hollandais le firmament , et ne laisse point de doute sur l'intention de son inventeur : et si l'habitude émousse ou efface les traits de ce signe , un orateur habile peut aisément , à l'aide de quelques préliminaires , amener l'auditeur à décomposer et à considérer isolément toutes les syllabes. Dieu a créé la ferre , il en a fait le domaine de l'homme; c'est pour lui qu'elle se pare de fleurs , et qu'elle se couvre de moissons qui le nourrissent; c'est pour lui qu'elle ouvre son sein aux rayons du soleil; c'est pour embellir son séjour que la main de Dieu a étendu sur sa tête ce pavillon parsemé d'é-
toiles qui enveloppe toute la création : ce spee*» tacle imposant lui rappelle pendant la nuit la toutepuissance de son Maître, dont le nom est écrit dans le firmament en caractères étincelans sur le front des étoiles. C'est en vain que l'homme voudrait effacer le souvenir des biens qu'il en a reçus. Le soleil , que rien ne peut arrêter dans son cours , revient chaque matin dans le firmament se placer devant ses jeux comme pour lui dire : il est un Dieu; c'est lui qui m'a fait.
Le mot firmament , ainsi placé, doit rappeler aux Hollandais mille idées religieuses dont le mot français ne conserve aucune trace.
Voilà une des raisons pour lesquelles j'ai dit qu'on ne peut pas traduire. Il y aurait des volumes à écrire à ce sujet : je trace la marche que vous pouvez suivre. En mathématiques, pas plus qu'en littérature, il ne faut pas dire ce que je dis; mais il faut regarder, et dire ce qu'on voit. Il faut surtout répéter sans cesse, afin que l'attention n'attende pas la mémoire. C'est la même chose en mathématiques : quiconque n'a pas l'habitude du calcul ne peut suivre ses réflexions sans cesse entravées , ni s'abandonner à son imagination dont le feu s'éteint à chaque pas.
N'oubliez pas que tout ceci n'est pas la méthode. Notre méthode est un fait, et ceci est composé de réflexions bonnes ou mauvaises, peu importe. Notre méthode est une route j ce qu'on dit quand le chemin est fait n'est que la relation du voyage ;
mais ce n'est pas le voyage. On peut ne pas croire un voyageur : on dit que ce sont tous des menteurs; mais il me semble que c'est une sottise de lui dire : prouvez-nous que nous verrions tout cela si nous faisions le voyage. L'enseignement universel a du malheur. On est si paresseux qu'on dit ordinairement de l'histoire des voyages : j'aime mieux le croire que d'y aller voir. On nous dit à nous : j'aime mieux ne rien voir que d'y aller pour y croire. «Car enfin, dit l'un, je n'ai jamais pensé que je pouvais enseigner la composition musicale ; je ne connais pas un accord; et puisque j'en suis incapable, vous sentez bien que vous ne le pouvez pas non plus. Vous seriez donc un homme bien extraordinaire ! — Mais , monsieur , comment un homme comme vous ne croit-il pas aux hommes extraordinaires , et s'il y en a , pourquoi pas moi ? M'avez-vous mesuré? ne suis-je pas un grand-homme au moins dans le possible avant toute confrontation? — -Je vous juge sur ce que je lis ^ direz- vous. — Je vous demande mille pardons ; vous m'aviez jugé avant de m'entendre : convenez que c'était une étourderie. Au surplus , vous savez bien que je ne crois pas aux grands-hommes de nature ; rassurez- vous comme je me rassure ; adoptez nos principes 3 ils sont encourageans. Je suppose que vous ne soyez pas encore un grandhomme; nous pouvons nous allonger encore un peu . Tout petit poisson peut devenir grand. C'est la devise de l'enseignement universel. »
Laissez vos enfantillages , dit l'autre ; traitez plus gravement votre sujet. Ce ton de mauvais plaisant fait plus d'ennemis à votre méthode que vous ne croyez : car enfin vous ne laissez aucune ressource à ceux qui se sont prononce's contre vous. Ceux même qui n'ont rien dit sont intéressés à vous trouver des torts, tant votre humeur acariâtre irrite vos lecteurs. Que voulez-vous que dise de votre méthode un journaliste de France ou d'Angleterre qui n'a pas encore parlé de l'enseignement universel? Ne donnez-vous pas à entendre, dans tout ce que j'ai lu jusqu'à présent, qu'ils n'ont point rempli les engagemens qu'ils contractent envers leurs abonnés, en n'annonçant pas votre prétendue découverte? Ils démêleront, dans votre caractère intrigant et tracassier, que vous avez voulu parler d'eux lorsque vous vous plaigniez d'obstacles et d'entraves. On ne sera pas la dupe de vos lettres anonymes , de propos inventés pour vous donner le plaisir d'y répondre : car enfin qui vous cherche chicane ici? N'êtesvous pas aimé des honnêtes gens? n'a-t-on pas fait pour votre position tout ce qu'on pouvait faire? Vous avez même eu la sottise de l'avouer : je vous déclare que les journalistes ne seront pas la dupe de tout cela. Le Miroir a dit du bien de vous; le Journal de Paris s'en est moqué, et vous l'avez sur le coeur : on le voit bien. Du reste , silence par-tout. Vous qui aimez les traductions, écoutez bien, en voici une qui m'est venue dans la tête : Le maître universel a paru
dans le domaine des sciences, comme Alexandrele-Grand dans l'empire des Perses. Tonte la terre s'est tue , en leur pre'senee , de frayeur devant le fils de Philippe , et de mépris devant lJ universel. Les deux conque'rans ont partagé leurs conquêtes ; Alexandre à ses généraux , et l'universel à ses initiés. Cela n'a pas duré, et ceci durera encore moins. C'est le plus grand trait de ressemblance. Voici la grande différence : Tout l'univers est plein du nom du roi de Macédoine ; à deux lieues d'ici on ne sait pas que vous existez. Un chien perdu ou retrouvé suffit pour faire un article de gazette, et la méthode des méthodes ne peut trouver place nulle part. Vous savez combien d'articles offerts , et rejetés. Les journaux allemands, qui retentirent de Vobjectif et du cognitif de Kant , ne disent pas un mot de tout est dans tout , et mille autres petits rébus ni plus ni moins faciles à comprendre que le kantisme. Les Anglais et les Français ont leurs rêveries; tout cela est, sans difficulté , consigné dans ïe Morning ou le Moniteur : si l'on annonçait l'art de voler avec des ailes de taffetas , la nouvelle en courrait imprimée d'un pôle à l'autre, vint-elie de la plus petite ville; et vous!.... N'est-ce pas la preuve évidente que , comme vous le dites dans vos intervalles lucides, notre plus grand ennemi c'est nous-mêmes? Croyez-moi, ne soyez pas si roide en affaire; pliez devant les distributeurs de la renommée , recevez leurs éloges avec respect , leurs remontrances avec docilité; renoncez surtout à ce
principe de l'égalité des intelligences : vous ne sauriez croire combien cela révolte ces messieurs. Allons , promettez-moi que vous ferez quelque démarche; autrement, je vous le prédis, votre méthode ne sera jamais possible.
Mes chers élèves , et vous tous qui avez appris de moi que la rhétorique et la raison n'ont rien de commun , faites bien attention que je n'ai jamais dit que les résultats étaient possibles ; j'ai dit qu'ils étaient vrais. Du reste, je n'entends rien à cette intrigue qu'on appelle convenances : je n'ai pas ce génie-là. Je suis si sot à cet égard que je croyais que la vanité devait céder au devoir. Je ne le croirai plus. Si j'avais eu le talent de faire une tragédie, je n'aurais pas eu celui de la faire jouer, ni d'attendrir M. le semainier en supportant ses rebuffades. Je n'aurai peut-être pas le talent de faire imprimer cette lettre j mais, dans ce cas , je vous l'enverrai manuscrite. J'en suis bien fâché pour ceux qui ne me connaissent pas : il n'y a dans tout ce que je viens de dire pas un seul mot dicté par une sotte vanité. Ce n'est pas chez moi orgueil philosophique; je ne dis point que la douleur n'est point un mal, je dis qu'il faut supporter le mal; je ne crois pas que la richesse soit une chimère, personne peut-être au monde ne connaît mieux le prix de l'or que moi : la plus grande partie des peines que j'ai endurées n'eussent été rien si j'avais eu de l'argent. Dans le besoin j'ai fait comme le sauvage qui prend son
( BM )
arc, et va à la chasse; j'ai donné des leçons par la vieille me'thode à un demi-franc îè cachet. Grâces au gouvernement, je n'ai plus d'autre besoin, aujourd'hui que celui de montrer que je sais être reconnaissant d'un bienfait, et j'ai donné gratuitement des leçons mille fois plus profitables que celle que je faisais payer; je fais encore comme le sauvage : il se repose, il s'endort, il ne fait point de visites quand il n'a pas faim ; il aurait faim qu'il ne comprendrait pas comment une visite peut procurer du gibier. Je suis, moi, plus savant que lui; mais je suis aussi paresseux : vous le ■voyez bien, mes chers amis, c'est vous qui faites tout; d'ailleurs je suis infirme, à votre tour, je ne suis plus bon que pour le conseil. Quand j'avais besoin de gagner, je me suis fait examiner comme un écolier, cela était tout simple; à présent que je n'ai pas besoin , et qu'on me crie de tous côtés 'venez que je vous examine , je ris, et je me tiens coi.
Mais qui pourrait donc m'examiner sur l'enseignement universel? Personne sur la terre. Et cependant le premier venu le fait tous les jours, et je réponds à tous ceux qui viennent me questionner chez moi. Je réponds même avec complaisance, sans me lasser, quoi qu'on en dise. Mais un examen de la vieille méthode , je deviens peu à peu incapable de le subir; j'oublie tous les jours ce que je savais , ce que j'ai enseigné trente ans. Si M. Delavigne me demandait quelle est ma
méthode pour la poésie, je lui répondrais : C'est celle qui yous a fait poète; je lui raconterais tout ce qu'il a fait, sans s'en douter peut-être, pour acquérir ce talent qui le distingue si jeune entre tous nos poètes ; je dirais à M. Arnauld quelle est la route qu'il a suivie pour apprendre également bien tant de langues françaises qu'il sait parler à propos sans les confondre; je montrerais à M. Jouy comment il a fait pour conserver à Bélisaire aveugle l'ascendant qu'un grand-homme exerce toujours sur ce qui l'entoure; et pourquoi toute la fureur d'Antonine qui ose lui résister, devait tomber à ce mot : Qu'on me rende m,on guide ! Mot sublime s'il était vieux.
Je dirais à M. Berton : N'avez vous pas étudié une partition? Ma méthode est donc bonne, puisque c'est la vôtre.
Je dirais à Haydn : N'êtes-vous pas devenu un grand-homme avec six sonates de Bach? N'avezyous pas senti qu'on est musicien quand 011 comprend six sonates?
Voilà des hommes qui nous entendraient. Les premières compositions de nos plus jeunes élèves, ce sont celles de Grétry qui était rejeté, déclaré incapable, comme M. Berton, par les maîtres de la vieille méthode.
Ce qu'il y a de singulier, c'est précisément le contraire de ce que je dis qui arrive tous les jours. Un musicien se présente chez moi; il comprend
toute la méthode , tout, dit-il, excepté pour la musique; un peintre, c'est le dessin qui l'embarrasse ; un latiniste , le latin ; un arithméticien . l'arithmétique; et ainsi des autres.
Allons toujours , courage ; celui dé vos élèves qui aura le goût de la musique est Haydn : il n'a pas besoin de vous; mais il ne se plaindra jamais que vous l'aurez arrêté dans sa marche. Celui qui ne touche du piano que par devoir ne sera jamais célèbre; mais il saura plus en un an de composition musieale qu'il n'en aurait appris toute sa vie avec les autres^
je suppose enfin qu'il y ait exagération dans tout ceci : s'ils étaient bons, ceux qui crient né rendraient-ils pas au moins hommage à nos intentions? J'ai le projet de rendre service, et on m'arrête. Craint-on que cette mode né prenne , et que nous n'allions tout d'un coup nous entr'aider tous , à la honte des siècles passés ? Hélas ! ils ne savent pas, les malheureux, ce que c'est que le malheur! Ils ne connaissent pas les angoisses d'un père qui regarde ses enfans dans le besoin , d'un fils qui voit sa mère souffrante, sans pouvoir soulager sa peine ! Qu'ils jouissent de leur position si c'est un bonheur d'être insensible aux peines de ses semblables, qu'ils me calomnient, je m'en console en songeant à vous : cette pensée me dédommage de tout , et ils s'étonnent que je tienne à mes élèves par un lien si indissoluble; que je ne vous sacrifie pas à l'amour de la
fortune! Non, je m'attache à vous pour toujours; je ne veux point de la fortune s'il faut que je de^ vienne insensible à vos peines. Ils ne sont hommes qu'à moitié s- ils ne savent pas ce que c'est que la misère. Je la connais, moi, comme vous ; cette leçon m'est précieuse : elle m'a rendu meilleur que je n'étais. Je ne changerai plus ; je ne voudrais pas de tout leur bonheur à ce prix !
Que d'actions de grâces n'avons-nous pas tous à rendre à MM. les membres du jury d'instruction! Vous vous rappelez ces momens d'alarmes où nous craignions tous d'être séparés, quand vous aviez encore besoin de mes conseils : vos larmes ont été heureusement essuyées par la philantropie sage et éclairée de vos chefs , dignes de tout votre respect et de votre reconnaissance. Ils vous ont rendu à la vie, et désormais votre existence est assurée. Ge n'est pas quelle ait été jamais sérieusement compromise : je me serais fait examiner cent fois plutôt que d'abandonner le bien que j'avais commencé. Ne faisons pas cependant cette insulte à l'humanité , de croire qu'on ait souri en voyant vos larmes. C'est un préjugé de la jeunesse de ne voir par-tout que des hommes honnêtes : trop confiante , elle se prend dans sa noble candeur pour modèle du cœur humain ; mais à peine a-t-elle vécu quelques années , que , trompée sans cesse parce qu'elle ne se défie point , elle finit par se défier de tout, et quelquefois elle ne croit plus à la vertu : erreur mille fois plus funeste encore. Cette
rnisantropie ne peut que nous égarer. L'homme n'est pas né bon ni méchant , comme on l'a soutenu ; il est tantôt l'un, tantôt l'autre; il fait le bien, il fait le mal : s'il était constant il ne serait pas homme. Profitez du moment, ou prenez patience.
Il faut beaucoup de patience pour devenir géomètre. C'était la méthode de Newton, c'était celle de Lagrange, c'est celle de M. Poisson dont Lagrange admirait la sagacité. Ces hommes-là trouvent parce qu'ils cherchent toujours ; ils cherchent toujours parce qu'ils ont le goût de la recherche ; mais ils ne feraient point une tragédie parcequ'il ne leur pîaît pas d'être poètes. Pour voir derrière soi , il faut faire volte-face ; pour voir beaucoup , il faut regarder long-temps : or le temps n'est pas toujours à notre disposition. Voilà, sans en chercher d'autre cause , pourquoi l'homme ne peut pas être universel en fait, quoiqu'il le soit par son aptitude naturelle. Il n'emploie guère son intelligence qu'à satisfaire ses goûts et à contenter ses désirs. Or, outre que le hasard des circonstances change quelquefois nos goûts, nous pouvons les changer nous-mêmes, et nous créer de nouveaux plaisirs dans l'étude comme dans la vertu. L'étude vous fatigue et vous déplaît. Eh bien! soyez maître de vous-même; travaillez à regret , mais travaillez toujours ; vous n'aimez point la profession oh le sort vous a placé , vous cherchez le changement : impossible. Une chaîne de fer vous attache à cet état; n'essayez pas de la
rompre , elle briserait vos membres qui se raidissent dans des convulsions inutiles, plutôt que de céder; n'attendez rien du temps : votre vie doit s'éteindre avant que vos liens soient usés. Que faire? Je vous le dis, il faut vouloir ce qui est possible : or il ne faut regarder comme possible que ce qui dépend de vous. La patience et le courage vous appartiennent, usez-en ; après bien des efforts vous contracterez l'habitude d'être ce que vous devez être. Ne croyez point que l'homme soit né pour telle position sociale en particulier. L'homme est fait pour être heureux par lui-même, indépendamment du sort; sans cela la vertu serait une chimère. N'écoutez pas ces paroles si douces pour la paresse : nous ne pouvons pas tous maîtriser nos goûts et nos penchans ; on naît paresseux ou laborieux. Fermez l'oreille à ce flatteur : il vous perd en vous flattant. Connais -toi toi-même, dirais-je; tu n'as pas besoin de l'avis d'autrui. Demande à ta conscience : puis-je changer mes habitudes? suis-je né pour tant d'efforts? Ecoute bien sa réponse : es-tu donc un être dégradé par la nature? Quoi! tu ne sens pas ton cœur? tune connais pas le prix d'une bonne action? N'es-tu pas capable d'aimer ce qui est bien, ou ne sais-tu pas distinguer le vice de la vertu? Si tu le peux, qu'attends-tu donc pour faire ton bonheur ? Il faut le chercher, sans doute; mais ne sais-tu pas où il est, et ne vois-tu pas que tu es méprisable à tes propres yeux si tu croupis dans cette inertie ? Ne sens-tu pas ce combat intérieur , cette agitation
perpétuelle qui troublent la paix d'une âme qui n'a pas de volonté ? La vertu nous appelle -, mais il faudrait se remuer pour la suivre : le vice nous porte, et nous nous laissons bercer comme des enfans. L'homme courageux arrive au bonheur pour prix de ses efforts ; l'homme lâche et endormi, l'homme automate arrive à la honte , aux regrets , au de'sespoir.
Voilà l'enseignement universel. Socrate l'a dit , et je pense comme lui : L'homme raisonnable peut tout faire ; car une science a beau être difficile , la vertu l'est encore davantage. Il serait bien étonnant que Fénélon n'eût pas pu apprendre la langue française ; Fénélon , ce modèle de patience et de résignation ! Il faudrait que le hasard et un concours malheureux de circonstances l'eussent égaré dans le labyrinthe des sciences. Alors , comme il arrive tous les jours, on sue, et l'on n'arrive point ; un autre entre par hasard dans la bonne voie , et il parvient au bout sans peine et comme en se jouant.
Une autre source de l'erreur commune , c'est l'observation suivante : beaucoup de grands-hommes ne sont pas vertueux ; donc la vertu n'a rien à faire dans les productions du génie. La passion de la gloire, un goût dominant suffit. Thémistocle n'a pas vaincu à Salamine par la vertu ; mais les trophées de Miltiade lui ôtaient le sommeil : voilà son génie.
Le fait est vrai : on peut tout par les passions ; mais la vertu ou la raison, ce qui est la même
chose, la raison qui met un frein aux passions et leur impose silence quand il lui plaît ; la raison ne pourrait-elle ce que peut une passion qu'il lui appartient de maîtrisera son gré? La reine des passions est-elle incapable de faire ce que peuvent ses esclaves? La raison est quelquefois esclave des passions, sans doute, mais elle le veut bien; tandis que les passions lui obéissent malgré elles.
Voilà pourquoi une mère peut faire la destinée de son fils par des exemples qui lui donnent le goût de la vertu, qui lui apprennent à être rai-^ sonnable, Voilà l'enseignement universel, a Maïâ êtes-vous bien sûr qu'on irait aussi loin dans les arts avec la raison qu'avec les passions ? — — Je le crois : c'est l'éducation qu'on donnait aux anciens, et ils étaient de grands-hommes à vingt ans. Enfin je suppose qu'on ne devienne pas ainsi Corneille , ou Racine , ou Newton ; je suppose que la raison n'ait pas l'œil aussi perçant, aussi juste que les passions, c'est-à-dire que la déraison; je suppose que le désir de me prouver à moi-même que je suis homme, que l'envie de savoir jusqu'où ma raison peut aller ne suffise pas pour obtenir des résultats auxquels l'amour de la gloire , c'est-à-dire une espèce de folie , peut nous conduire : eh bien ! nous nous arrêterons en route , nous vous laisserons poursuivre votre carrière , et vous nous permettrez de ne point envier les succès qu'on n'obtient que dans la fièvre ou le délire Mais une
noble passion m'anime.— Langage insensé, rhéto^
rique pure, noble passion , noble folie , noble accès, noble convulsion! C'est la langue des petitesmaisons. Gardons-nous bien de pénétrer dans ce noble sanctuaire ou réside la divinité qui fait l'objet de ce noble fanatisme. »
Quant à nous , restons dans la question si nous pouvons : voilà l'enseignement universel. Nous disons à l'élève : lisez cela , qu'avez-vous lu ? Relisez-le, qu'avez-vous retenu? Combinez, quel rapport avez-vous aperçu ? Écoutez cette phrase musicale, que sentez-vous? S'il est tenté de dire une sottise pour se délasser en route, point de logique, point de syllogisme en forme pour lui prouver qu'il a tort : il le sait bien. Nous lui demandons : qu'en pensez-vous? Et il n'y revient plus.
Je suis la même marche avec les grands enfans; il y en a un qui a dit de moi : il a du bon , mais c'est un original. Si le grand enfant était devant moi, je ne lui donnerais pas une leçon de logique, tout le monde sait la logique , je le ferai voir un jour; je ne lui dirais pas : vous changez la question ; l'enseignement universel peut donner des résultats que vous appelez miracles , quoique très-naturels, et je puis être un original. Je ne dirais pas non plus : je me suppose original, et vous copie, reste toujours la question : lequel vaut mieux de la copie vous, ou de l'original moi ? Je ne dirais rien de tout cela. Je le regarderais jusqu'au fond de l'âme , et je lui demanderais
en riant : qu'en pensez-vous ? Sa conscience lui dirait : tu vois bien que l'original a raison ; c'est toi qui déraisonnes.
L'e'tude des mathématiques a cet avantage de nous montrer , par un résultat évidemment impossible , que nous avons fait un faux raisonnement. Quand on ajoute i à | on a f ; en généralisant on pourrait indiquer le procédé suivant pour tous les cas semblables : ajoutez les deux termes de la fraction , et divisez le résultat par 2. Il faut donner des procédés à rédiger. La marche de l'esprit humain est la même que celle qu'il suit pour parler du courage ou de la patience en lisant un récit de faits et d'actions où brillent ces deux vertus. L'intelligence saisit tous les détails du fait qu'elle considère 3 elle fait le triage de ceux qui peuvent l'éclairer sur l'objet de ses recherches ; elle écarte , elle oublie , elle ne regarde pas ceux qui peuvent varier ; elle en fait abstraction pour ne s'occuper que des faits essentiels à la solution qu'elle cherche. L'objet qu'on étudie , débarrassé pour ainsi dire d'enveloppes étrangères qui le cachaient, paraît à nu sous la forme qui lui est propre. Il ne reste plus qu'à généraliser ce qu'on voit ; et l'expression , quand on sait la langue , transmet dans toute sa pureté , dans toute son énergie, Fimage de ce que l'on a pensé avec les sentimens qu'on a éprouvés pendant la contemplation, la méditation de l'âme sur les faits qu'elle .a considérés attentivement , et soigneusement combinés entre eux.
Vous vous trompez, dit liant, la certitude mathématique ne vient poiut des sens. Les sens ne peuvent nous présenter que des faits particuliers , une conséquence tirée , par analogie , de quelques faits connus , à tous les autres qu'on n'a pas vérifié; cette conséquence n'est pas une certitude mathématique : c'est une croyance hypothétique et sous condition que rien ne viendra jamais saper le petit système qu'on a construit, et qu'on suppose irréfragable jusqu'à nouvel ordre. De cette nature sont tous les systèmes des sciences dites exactes : la première découverte renverse l'hypothèse; on en fait une autre qui dure jusqu'à nouvel ordre , et ainsi de suite. Mais en mathématiques , en logique même, il est des axiomes qui ne craignent aucune révolution dans les sciences, par exemple : le tout est plus grand que la partie* Cet axiome, aussi vieux que l'espèce humaine, ne doit pas l'existence au nombre des faits qui l'attestent. Il ne signifie point : d'après tous les faits connus jusqu'à ce jour , je crois que le tout est plus grand que la partie. Nous voulons dire une vérité éternelle P immuable, indépendante dé tous les corps, antérieure même à la création de la matière. Ce n'est pas une loi imposée à mon intelligence par les corps qui ont frappé mes sens , c'est une loi que mon esprit, ou, comme dit Rant , que le cognitif impose à l'objectif, c'est-à-dire même aux corps qui me sont inconnus. Si Dieu créait un corps nouveau , le tout serait plus grand que la partie*
( rçs )
Cette objection de Kant paraît d'abord trèsspécieuse , et il semble au premier coup d'œil que Locke , à qui elle est surtout adressée , n'aurait rien à répondre. D'après Kant, le cognitif , c'est-à-dire l'intelligence , a des idées à lui , indépendantes de V objectif , c'est-à-dire de la nature. C'était l'opinion de Socrate : quand il interroge un petit esclave , il l'amené par ses questions à construire un carré double d'un autre aussi bien que les géomètres du temps. Socrate conclut de cet exemple que l'âme de cet enfant qui n'a rien appris , se rappelle toutes les propriétés des lignes et des espaces ; et Socrate ne paraît point étonné de tout ce savoir , p uisqu'il est hors de doute ( et c'est ce qui renverse F interlocuteur , et achève de le confondre) que l'âme , par la métempsycose , a été instruite de tout ce qu'on peut savoir , puisqu'elle a vécu depuis des siècles , habitant des corps de toute espèce, des corps d'animaux , d'oiseaux, de reptiles , de femmes , de petits , de grands ? de pauvres et de riches.
Je suis de l'avis de Socrate pour la logique et la morale ; je pense que celui qui a vécu dix-huit ou vingt ans sait tout cela , uniquement parce qu'il a vécu. Pour les sciences , c'est autre chose : Socrate même ne les suppose connues que par la vie de l'âme pendant la transmigration : or je ne crois pas à la métempsycose.
Je vous conseille donc d'étudier les mathématiques comme si vous n'aviez jamais été Socrate , Platon, Pythagore , ou Archimède , eu Kani;
L'opinion de Rant paraît plus soutenable que celle de Socrate. Car si j'ai été autrefois péripaté^ iicien , par exemple, que je reparaisse sous la forme féminine, et que j'épouse un individu qui de son vivant d'autrefois était platonicien , les souvenirs de la femme et du mari se heurtant sans cesse , nous ferions sans doute mauvais ménage. Socrate et Xantippe étaient probablement dans un cas semblable , ainsi que beaucoup d'autres. Tout ce que je dis paraît bien sot , et pourtant cette raison d'incompatibilité d'humeurs eût pu être alléguée dans Platon , dans la discussion du divorce , et nous lirions cela très-gravement parce que ce serait du Platon ; et Cicéron nous dirait : J'aime mieux me tromper avec Platon que d'avoir raison avec un autre. Voilà , je l'espère , la rhétorique prise sur le fait. Ce n'est pas que je veuille faire passer ma petite histoire ; c'est un exemple des métamorphoses et des rencontres plaisantes qui en seraient la suite. On peut en imaginer d'autres que je veux laisser deviner : cela ferait un joli petit roman.
Le roman de Rant est beaucoup plus sérieux : est-il plus vrai? Mon intelligence, dit-il, donne des lois à la nature. Sans doute; mais s'il n'y avait point de nature, nous n'aurions pas jugé , nous n'aurions pas imposé des lois. Si Dieu créait un corps , le tout serait plus grand que la partie. Cela ne fait aucune difficulté, puisque nous appelons corps un tout qui est plus grand que sa partie.
Cependant je crois, comme Kant , qae ma fa~ culte de juger des corps est indépendante de leur existence , dans ce sens qu'ils ne lui donnent pas la faculté', mais qu'ils lui fournissent l'occasion de l'exercer.
Ainsi , dans un sens , Socrate a raison : l'esprit humain est capable de tout deviner ; il contient toutes les sciences ; il les invente comme s'il s'en souvenait. Locke a raison : s'il n'y avait pas de corps nous n'aurions jamais dit le tout est plus grand que la partie. Kant a raison : quand je ne verrais qu'un seul corps j'ai la faculté de comprendre, aussi nettement que si je les. voyais tous, que le tout sera toujours plus grand que sa partie.
Tout le monde a raison , et moi aussi ; mais étudiez toujours les mathématiques , et ne lisez pas cela. Heureusement que notre méthode en est indépendante : vous concevez pourquoi on voudrait que ce fût une théorie.
Comme il ne s'agit pas ici d'apprendre les mathématiques , mais d'avoir des notions élémentaires de cette science , je m'arrête là jusqu'à ce que l'expérience de M. de Séprez ait été faite. Je vous ferai connaître le résultat. Il me suflit pour le moment de vous dire que la méthode est la même pour la langue des mathématiques et pour la langue maternelle.
Apprenez les faits et les expressions de convention qui les rappellent à la pensée. Faites les
exercices dont nous avons parlé. N'oubliez pas la table de Pythagore : il faut la faire répéter tous les jours.
Pythagore était un grand-homme. Son nom veut dire, qui persuade une assemblée, ou bien discours persuasif. Je finis par cet exemple dans l'esprit dç notre méthode. Que l'étymologie dont il s'agit soit vraie ou fausse, peu importe; le rapprochement que nous venons de faire vous apprend deux radicaux grecs. On ne peut pas les oublier, car ils se rapportent à un mot que vous répétez tous les jours : Ceux qui savent le français savent le grec et le latin; mais ils ne s'en doutent pas. Nous tâcherons de leur montrer que nous n'avons rien à leur apprendre à cet égard. Il n'y a pas un de mes lecteurs qui ne soit beaucoup plus savant qu'il ne le croit. Nous sommes risibles avec nos prétentions , parce qu'elles portent toujours à faux; nous ne tenons pas compte de ce que nous savons : nous perdons ainsi le fruit des études que nous avons faites sans étudier. L'enseignement universel nous apprend à jouir par la réflexion des connaissances acquises dans l'enfance, sans nous tourmenter à amasser sans cesse de nouveaux trésors ; Heureux pelui qui sait tout ce qu'il sait !