‹ Enseignement universel (volume 2)Chapitre 23 sur 31 · DE L'IMPROVISATION · texte numérisé non relu

DE L'IMPROVISATION

On a besoin de savoir écrire ; mais le besoin de communiquer ses pensées et ses sentimens par la

parole est de tous les instans. Le talent de bien parler contient d'ailleurs celui de bien e'crire sous plus d'un rapport. Parler c'est écrire vite; écrire c'est parler lentement , et en cherchant les signes dont on a besoin. Dans ce sens , qui sait parler sait écrire ; mais la réciproque n'a pas lieu. Cependant celui qui parle a beaucoup de ressources qui manquent à l'écrivain. Celui-ci n'emploie que des ca*ractères morts; il ne parle qu'à notre mémoire; tons les signes qu'il met sous nos yeux sont arbitraires. Il n'est jamais bien sûr qu'il sera parfaitement compris. Le langage de la nature, l'ensemble des faits qui se passent sous nos yeux, tout cela est universel et hors de nos conventions ; mais les signes que nous inventons pour désigner ces tableaux différens ne nous en présentent jamais qu'une analyse incomplète et tronquée ; et d'ailleurs , quoique la même action se passe en même temps sous les yeux de tous ; le bruit que fait mon interlocuteur en me montrant chaque objet , ne me donne qu'une idée vague de ce qui le frappe le plus dans le nombre infini de circonstances qui accompagnent néces-* sairement le fait qui attire notre attention. Nous devinons tous en pareil cas, sans doute; mais comme nous ne comprenons cette langue artificielle qu'à ï'aide du regard, des gestes et de l'action, c'est-à-dire au moyen de la langue universelle, c'est la langue de l'homme qui sert d'interprète nécessaire à la langue du citoyen. Et comme la langue naturelle est bornée, et laisse toujours dans l'incertitude sur les détails de la pensée ou du sentiment, les langues

qui sont inventées conservent toutes le caractère de leur mère commune. Il reste toujours quelque chose à expliquer quand on écrirait toute la vie pour se faire entendre. Voilà l'origine des volumes in-folio, et cet avantage, qui parait être l'apanage des langues écrites , finit par engendrer des dis^pute's interminables. Plus vous écrivez f plus il faudrait écrire pour développer ce qui est écrit. De quelque côté qu'on se tourne on voit l'infini de toutes parts. Le lecteur d'ailleurs divague tant qu'il lui plaît. Mais celui qui parle a beaucoup plus d'avantage. On ne comprendrait pas les sons qui sortent de sa bouche , que ses yeux, son attitude, son accent seraient compris de tout le monde. Un homme s'offre tout à coup à mes yeux : je comprends cette démarche lente , ce regard sombre et qui semble regarder sans voir; qu'il s'arrête ou qu'il s'avance, qu'il parle ou qu'il se taise, je reconnais la triste victime de l'immuable destin qui le poursuit; c'est une main invisible qui le pousse : il s'écrie , je tressaille ; je frémis d'horreur quand il se tait , ou que ses accens sourds et lugubres annoncent un malheureux qui ne parle plus qu'à lui-même : il est trahi , sans secours ; sa voix n'appelle plus , elle a perdu son ressort ; elle s'éteint lentement dans sa poitrine oppressée. Puis- je ne pas comprendre ce langage ? Cependant qui Vous a dit que ce malheureux est OEdipe, ou Hamlet , ou Talma plutôt qu'Oreste ou Maulius ? Combien de choses il faut avoir vues d'avance pour distinguer un malheureux d'un autre, unévéne-

nient d'un événement, l'effroi de l'effroi, et î.ï douleur de la douleur ! C'est la vérité .qui me frappe, voilà le talent; ils est là tout entier, et il n'est que là. Que cela est beau, dit-on, quand on le voit ! Cela signifie : que ces gestes, ces accens* cette immobilité sont éloquens et vrais! Mais comment dirais- je cela est vrai, si je ne le savais pas? Je retrouve tout dans mes souvenirs; j'admire l'homme qui sait si bien imiter ses semblables > et me montrer comme par enchantement tant d'hommes dans un seul. Nous payons tous ce tribut d'admiration. Il y a unanimité sur ce point. Mais voulez- vous expliquer les sensations que l'homme supérieur vient d'exciter en nous; les discussions et les disputes seront interminables : nous rentrons dans la langue artificielle , et cette langue-là est différente non-seulement de peuple à peuple , mais encore d'individu à individu* * L'inconvénient est encore plus sensible quand on écrit ; car en parlant je vous montre mon émotion, et je réveille la vôtre malgré vous : ce n'est plus un souvenir, c'est une réalité. Je vous dis que Talma est admirable dans la langue qu'il parle pour nous dire que Sylla n'était pas heureux. Mais l'écriture est inanimée de sa nature; le lecteur qui ne [s'abandonne pas ne peut pas être entraîné, et l'on est trompé sur lès sentimens où. la conviction de l'écrivain par des signes d'usage, comme quand on juge de la bienveillance du coeur par la politesse des paroles ou par dès formules d'étiquette*

ÏL en est de la. langue naturelle conime de la nïusique : elle n'exprime bien que le sentiment, et non pas la pensée Tout le monde est ému quand Talma parle, même ceux à qui l'éloignenient ne permet pas de distinguer toutes les paroles qu'il prononce. Le poète et Talma n'ont rien de commun. Racine est superbe, et Talma aussi. Uacteur a seulement plus à faire pour combattre contre Racine f parce qu'ici la distraction est bien forte : je ne puis pas oublier tout-à-fait Racine, et je partage mon admiration quand je vois Joad et que j'entends tout ce qu'il dit. Mais n'être point vaincu dans cette lutte me paraît encore plus glorieux que de triompher de tout autre écrivain* Cette victoire n'est pas cependant an spectacle moins intéressant. Le succès est encore plus éclatant , car alors l'acteur fait tout lui-même : il compose presque toutes les situations qu'il nous représente. 11 remporte une double couronne. Voyez ce que mademoiselle Mars fait avec les canevas de Marivaux. Quelle belle composition f Avec quelle légèreté elle traite l'auteur ; avec quels égards , au contraire , avec quelle attention elle joue Molière!

Mais ici , comme en toute autre chose , ce n'est pas le génie, mars le talent que j'admire. La supériorité existe; je la reconnais , je la sens : mais cette supériorité est acquise comme celle de Corneille et de Newton. Je ne l'admirerais point si elle était naturelle. Je n'admire pas la nature r

mais le Créateur. J'admire ce que l'homme fait, cela est à lui ; non pas ce qu'il peut faire, il en a reçu la faculté.

On peut surmonter les plus grandes difficultés par un travail opiniâtre. Mais si on a tant de peines à se vaincre soi-même, il est bien plus difficile encore de convaincre les autres, La parole réussit mieux que l'écriture ; je le sais par expérience : mais enfin je n'ai que cette ressource pour me faire comprendre , et je veux essayer.

L'improvisation est évidemment un talent acquis. Que peut, en effet, voir le génie? combiner, décider quels sentimens il faudrait communiquer ., et dans quel ordre. Tout le monde a ce génie-là. Le savant, l'ignorant, l'enfant, la femme, l'hom*me , nous le faisons tous mentalement : mais un mot ne vient point au moment où nous l'attend dions , et cette recherche nous trouble; un autre se présente sans cesse , et cette imporîunité nous distrait. Heureux s'il ne s'échappe pas de notre bouche ! Alors nous sentons qu'il nous a trahis : cette pensée nous déconcerte, et nous restons muets.

Improviser c'est parler tout seul à des gens qui vous écoutent, sans vous arrêter, sans ré* chauffer sans cesse votre verve par des inteiv ruptions ; c'est donner des explications qu'on ne demande point, résoudre des objections qu'on n'a point faites ; en un mot c'est être acteur tout seul en présence de spectateurs qui répondront si cela leur plaît, qui garderont le silence s'il leur con^

vient. Dans la conversation tout le monde improvise ce qu'il dit; et si chacun de nous retenait ce qui a été dit de part et d'autre, il pourrait, en suivant un certain ordre d'usage et de convention, faire de tout cela autant de discours différens que les interlocuteurs ont émis d'opinions différentes. Voila pourquoi un philosophe qui se connaissait en profondeur de pensées , comme on dit, admirait les discussions approfondies d'un cer-? cle de femmes de Paris sur des questions qui ne semblent pas être du ressort de ce sexe. Chacun de ceux qui parlent dans une société, parlerait long-temps s'il n'était pas interrompu quand il est animé, c'est-à-dire quand il est tout entier à ce qu'il dit, et qu'il n'éprouve aucune distraction; et même l'interruption ne peut que l'animer encore davantage. Mais le silence de l'auditoire produit l'effet contraire dès qu'il le remarque ; tous ces regards tournés sur lui l'épouvantent , et il se tait : mais ce n'est pas défaut de génie , encore une fois , c'est une distraction; c'est un homme faible, il n'est pas le maître des mouvemens de son cœur qui palpite ; il ne se possède plus , la raison l'abandonne; dès-lors il ne voit plus rien; il ne peut plus rien comparer, plus rien mesurer : il a perdu ïe génie parce qu'il a perdu la raison. Apprends donc à te vaincre. Voila la première règle he l'improvisation.

Je parle ici de l'improvisation au milieu d'une assemblée. Le regard malin d'un seul auditeur |>eut bien aussi déconcerter le parleur ; mais quand

on fait de la rhétorique un à un , et que les deux interlocuteurs s'entendent bien , il n'y a plus d'improvisation , c'est-à-dire plus de continuité nécessaire dans les paroles : le geste muet, le regard , tout se comprend , tout compte entre deux amis , tout fait partie du discours ; les silences même comptent comme les soupirs dans la musique : ils expliquent la phrase, ils en déterminent les mouvemens, et font valoir, en les isolant, les expressions dont elle est composée.

Il est plus difficile de plaire à deux qu'à un seul. Comment concilier , en effet , deux opinions souvent opposées ? Plus vous pénétrez dans l'ame de l'un, plus vous irritez l'autre. Il faudrait avancer en même temps sur deux routes contraires, dire à la fois le pour et le contre , et ce serait un moyen infaillible de déplaire à tous. Molière ? avec tout son talent, ne l'a jamais essayé que, dans des à parte réels ou supposés.

Au contraire, s'il s'agit d'une assemblée, l'entreprise n'est point hasardeuse. On peut l'entraîner parce qu'elle sent , on peut la tromper parce qu'elle ne raisonne pas. Le peuple d'Athènes allait sans cesse, comme par un mouvement d'oscillation, d'un orateur à un autre sans se reposer, ni se fixer à aucun avis. C'est la liberté, la volonté de chaque membre qui produit cet air d'indécision et de balancement machinal de la masse. Ces chocs volontaires produisent des mouvemens imprévus. Les forces existent; leur intensité , leur concours,,

leur point d'application varient sans cesse avec la volonté variable des individus ; et la résultante , c'est-à-dire la direction que prendra le corps mu , ne peut être connu de personne. Celui-là donc est le plus sûr de réussir qui sait le mieux exciter les passions , pourvu qu'il ne parle pas pour Milon devant le tribunal présidé par Pompée ; car alors il ne parle pas devant une assemblée : il n'a que Pompe'e pour auditeur. Le plaidoyer de Cicéron n'est pas moins un modèle de l'art de parler aux assemblées. C'est probablement dans ce sens que Quintilien a dit u qu'un discours peut être bien » fait quoique l'orateur n'ait pas réussi. Quintilien a raison , parce que le discours doit être jugé par l'espèce humaine qui ne change jamais de manière de sentir, et pour laquelle il n'y a point de Pompée.

Vous voyez que le génie n'a rien à faire à tout cela. Que la chose se passe comme je le dis, ou non , la force des circonstances est un fait auquel il doit se soumettre , et qui ne dépend pas de nous en aucune manière.

Deuxième règle. Ne vous laissez donc jamais intimider par les cris. D'abord une assemblée qui crie est une assemblée de fous ; vous n'avez pas tort parce qu'ils crient : il faut chercher à les apaiser , sans doute ; mais les cris , cette dernière raison du plus grand nombre, ne prouvent rien ; et si vous parvenez à les calmer, réfléchissez à ce que vous avez dit , et vous verrez

que c'est une sottise oratoire. C'était l'opinion de Pliocion , et Phocion n'a jamais passé pour un mauvais plaisant. Il avait écouté Démosthène , il avait étudié le peuple d'Athènes , il avait remarqué les flots tumultueux , le flux et le reflux de cette mer agitée. Un jour donc qu'on l'applaudissait, lorsqu'il était à la tribune, il se retourna pour demander à son voisin : « N'ai-je point » lâché quelque sottise ? » Sa crainte était fondée : rire , applaudir , pleurer , sont le signe d'un sentiment où d'une passion.

Ne craignez pas plus les applaudissemens que les censures ,■ ou vous n'improviserez jamais. Soyez calme dans vos plus grands mouvemens oratoires ; modérez-les parce que vous le jugez convenable , et non parce que vous manquez de courage. C'est la raison seule qui doit être votre gouvernail. Il est d'ailleurs des circonstances où ïe devoir exige de ne tenir aucun compte de tout ce fracas. Socrate disait à Alcibiade f en lui mon-f frant les Athéniens un à un : « Voyez , voilà » pourtant celui qui vous fait peur quand vous » montez à la tribune, » Mais , direz- vous , il est dans la nature d'être intimidé par le nombre. Sans doute , tout est dans la nature : il est dans la nature de se laisser emporter au torrent comme de le remonter ; mais celui qui lutte contre les flots , use des forces que la nature lui a données. Si vous ne pouvez pas vous vaincre , vous n'êtes pas homme : roulez , et taisez-vous,

Ne dites pas : faut-il donc menacer du geste ses auditeurs , leur lancer des regards furieux , leur faire entendre que rien ne peut nous faire reculer; se jeter dans la discussion comme dans une mêlée ; monter a la tribune comme on monte à l'assaut? Je vous répondrais : avez- vous l'inten* tion de faire de la rhe' torique ? elle est bonne ; mais il n'y a pas de raison dans tout cela. Ne vous ai- je pas cite' Cice'ron oit De'mosthène pour modèle ? Un furieux tel que vous le dépeignez n'est pas un orateur : il peut avoir du talent; mais il n'a pas de raison. Faites toutes les suppositions qu'il vous plaira, imaginez tous les défauts que peut avoir un orateur : s'il sait la langue, vous verrez que ce n'est pas le génie , mais la raison qui lui a manqué. Or la langue s'apprend, et la déraison n'est qu'une distraction.

Ceux qui prétendent qu'il y a dans la littérature autant de génies différens que de dieux dans la mythologie, ont, comme les grecs , leurs dieux supérieurs et leurs dieux inférieurs ; ils placent parmi ces derniers les improvisateurs et les rapsodes. Quelle révolution a donc détrôné ces bardes qui improvisaient les chants guerriers; ce Tyrtée que les Spartiates demandèrent aux Athéniens pouf leur inspirer l'amour de la gloire, et leur assurer la victoire ? Ces improvisateurs , dit-on maintenant, n'ont jamais rien enfanté de comparable aux productions écrites de nos grandshommes. On oublie Bfydayne et Mirabeau; on ne songe pas que l'improvisation n'est pas l'écris

ture ; que ces deux ta] eus diffèrent dans leurs moyens comme dans leur but. Quoique Bourdaloue soit un grand orateur, il disait lui-même en parlant de Brydayne ; « On rend à ses sermons les » bourses qu'on a volées aux miens. » C'est que Brydayne parlait, et que Bourdaloue récitait un discours écrit. Si on eût sténographié les discours de Brydayne, on ne les comprendrait pas à la lecture. Ce que Brydayne disait était fait pour être dit, et non pour être lu ou récité. Ce que Bourdaloue ou Massillon écrivait était fait pour être lu , et non pour être dit. Si Talma improvisait , son jeu changerait à l'instant *. il ne serait pas moins admirable; mais il serait autre. Je me fais un idée vague de ce changement quand je le vois dans une de ces pièces à demi-écrites, ou presque tout reste à faire, d'après un canevas donné sur un tissu ou les détails ne sont qu'indiqués sans déve ■ loppement.

Mirabeau n'écrit pas comme Bossuet ; mais Bossuet ne savait pas parler comme Mirabeau. La renommée d'un improvisateur n'est fondée que sur la tradition : c'est un fait historique dont il ne reste aucune trace. Bossuet est toujours là ; nous pouvons l'entendre et l'admirer quand il nous plaît. Mirabeau n'est plus; ses contemporains mêmes ne l'ont pas connu. On lisait ses discours j on était enchanté , ou épouvanté , ou rebuté par le style, suivant l'opinion du lecteur. On ne pensait pas que ces compositions n'étaient

pas faites pour être lues. Tel homme s'était permis de discuter sur son improvisation d'après ses vieux préjugés de lecture, et même avec les préventions d'une faction; il se trouvait à l'assemblée où il était venu en ricanant pour écouter le grand-homme : Mirabeau se montrait, parlait, le charme opérait; il sortait séduit ou confondu.

Mais ce premier des Orateurs avait-il plus de génie que ses adversaires? Non, sans doute; mais c'était le seul qui eût reçu du hasard des circonstances l'éducation convenable. L'histoire de sa vie l'atteste. Mais cette explication est trop simple. D'ailleurs si cette supériorité a été acquise , un autre pourrait s'élever à cette hauteur , et l'éclipser. Les Ephésiens disaient : « Si quelqu'un » veut exceller ici } quyil aille exceller ailleurs. » C'est notre devise à tous. C'est le considérant sous-entendu de tous les arrêts d'exil rendus par les peuples de la Grèce contre tant d'hommes célèbres. La vue d'un grand-homme ne m'irrite pas plus que celle d'un parvenu qui a fait sa fortune par son travail; au contraire, je les honore, je les respecte. Leur exemple est encourageant pour ceux qui ont la patience de les prendre pour modèles ; mais j'avoue qu'il doit désespérer les autres. Pour se venger7*us expliquent de mille manières bizarres comment il peut se faire qu'ils ne sont pas César. Ils le comparent à un pommier qui porte des pommes. On lui accorde la palme ? et on lui conteste le mérite de l'avoir remportée.

C'est une idole qu'on adore dans une langue qu'il n'aurait pas pu apprendre : on en explique le mécanisme par les principes d'un système qu'il n'aurait pas pu inventer; on chante ses louanges xlans des vers qu'il n'aurait pas pu faire.

Dans l'enseignement universel on croit, comme nous l'avons vu , que tous les hommes ont une égale intelligence. On ne laisse point d'excuse à la paresse.

On demande encore (car on aime beaucoup plus à discuter qu'à étudier ) on demande s'il n'est pas des langues plus propres que d'autres au talent de l'improvisation, La langue française , disent les Français , offre un obstacle invincible aux improvisateurs. Notre langue , ajoutent-ils , est la langue de la raison ; les fadaises qu'on ose débiter sérieusement dans un autre idiome peuvent passer ; on les permet à des idiomes qui ne peuvent pas faire mieux : mais notre langue ne se prête point aux licences poétiques qui ne sont que des écarts de la raison. Le français est l'interprète commun de tous les peuples quand il s'agit de graves intérêts. C'est la langue de la diplomatie; ses mouvemens sages et mesurés ne peuvent s'allier aux transports , aux divagations de l'improvisation : sa construction fixe et immuable gênerait trop l'improvisateur. L'exemple des Italiens ne prouve rien. Leur langue est flexible, et se prête à tous les besoins du parleur. Le génie de l'improvisateur impose des lois à la lan-

g ne ; la langue française, au contraire donne des lois à ceux qui la parlent , et n'en veut recevoir de personne.

Je re'ponds à cela qu'improviser c'est écrire vite, et que les plus beaux passages de Corneille sont ceux qu'il a le moins travaillés , à ce qu'on dit. Ce n'est pas que je croie que le génie de l'homme puisse improviser une langue comme il improvise la pensée : il faut avoir étudié long-temps pour parvenir à faire difficilement des vers faciles ; mais on y parvient > et l'exercice convenable doit conduire à faire facilement des vers faciles. Je dis l'exercice convenable, car il ne faut pas croire qu'on apprenne à parler quand on apprend à écrire : ce sont deux taiens différens. Pour bien écrire, il faut remettre vingt fois l'ouvrage sur le métier ; pour devenir improvisateur , il faut ne jamais revenir sur un mot lâché. On ne rature point , on n'efface point ici ; le moindre retard , la plus légère hésitation gâte tout; parlez mal, mais parlez toujours : dès le premier jour il faut être maître de soi; quelque sottise qui nous échappe , elle ne doit point nous distraire de notre objet. Commencez, continuez, et finissez. Voila la troisième règle de l'improvisation, Une minute , une seconde si vous voulez ; mais faites un tout complet sans solution de continuité. Vous avez dit les plus belles choses, mais vous avez déjà contracté une mauvaise habitude , car il y a eu un repos dans votre discours ; votre

esprit a été paresseux , ou vous avez manqué de volonté. Une mauvaise honte vous a retenu ; vous êtes déjà le jouet des distractions. C'est dans le commencement surtout que l'on doit exiger de l'élève qu'il s'exerce à l'audace contre lui-même, contre son orgueil et ses prétentions à l'esprit. Il sent que la sottise est sur ses lèvres , il veut la re* tenir , il craint de passer pour une bête , et il se tait : voilà déjà un jour perdu. Il ne sait pas se vaincre, il n'ose pas faire un solécisme, comment ne craindrait-il pas les sarcasmes d'autrui ? La raison vient à bout de tout cela. Et ne dites pas : je ne saurais me résoudre à prononcer des mots en l'air, sans ordre , sans suite , sans raison : vous êtes bien réservé, \ous répondrais-je , quand il s'agit d'un jeu, d'une gageure^ d'un exercice que votre maître vous propose ! Est-jl donc bien vrai que ce soit la raison qui vous retienne ? Vous rougissez , vous tremblez de peur de mal dire ; mais sommes-nous convenus que vous diriez bien ? Vous m'aviez» promis que vous auriez le courage de dire quand même vous diriez mal; rien n'était si facile, à vous entendre ; le moment arrive , et vous balbutiez : est-ce la raison ou l'orgueil qui vous retient ? N'êtes-vous pas comme ces chanteurs qui perdent la voix quand on les écoute , ou comme cette femme dont la démarche est facile quand elle est seule, et qui boite dès qu'on la regarde? Allez, ne ditespas : je n'ai point reçu de dispositions de la nature : puisque vous n'avez pas le courage de mal parler, \i vous ne parlerez jamais bien; vous serez toute

votre vie à la merci du premier venu ; on vous fera déraisonner dans les occasions les plus importantes; un jeu de mots, un éclat de rire, les huées vous feront perdre la tête : puisque vous êtes l'esclave de votre vanité, vous serez l'esclave de tout le monde. Voyez ce grand - homme qui savait tout faire : poème épique , tragédies , poésies légères ; un ignorant faisait semblant de le regarder comme un sot -} il devenait furieux , et le voilà transformé en bête ; pas le moindre sel dans ses réponses : cet écrivain si élégant et si poli a oublié toutes les convenances; il dit de grossières injures; c'est la colère qui s'exhale : il a des distractions , il a perdu son talent.

Une fois le préjugé reçu qu'il ne faut point parler pour dire des sottises , on ne peut plus improviser dans sa langue : mais, encore une fois, pourrait-on apprendre une langue étrangère si on ne voulait pas se résigner à parler mal dans les commencemens ?

Exercez donc vos élèves à parler sans hésitation dès le premier jour. L'apprenti improvisateur rougit-il de ce qu'il dit : tant mieux; s'il a le courage de continuer tout est fait, le succès est assuré : il a de l'intelligence puisqu'il sent sa sottise , et il a de la force de caractère puisqu'il continue. Un écrivain tâtonne , et trouve ce qu'il veut dire ; un improvisateur s'élance au but, il le manque, il recommence : l'esprit s'accoutume à parler aussi vite qu'on pense, ou, si l'on veut, à penser aussi

lentement qu'on parle. La pensée qui est une, est produite et complétée à l'instant; mais le discours, qui est une succession de signes distincts et séparés , ne peut se traîner que lentement. Celui qui n'est pas le maître de suspendre le torrent de ses pensées, ne saurait le suivre avec la parole. Sous ce point de vue , toutes les langues sont également propres à V improvisation : c'est l'exercice qui manque. La langue grecque était plus accommodante que la langue latine ; cependant Cicéron , Crassus , et tant d'autres improvisaient en latin. Il y avait alors des maîtres d'improvisation, probablement comme le sont les maîtres dans l'enseignement universel , c'est-à-dire des gens qui dirigent et écoutent les élèves en encourageant leurs efforts. Aujourd'hui les maîtres ne rêvent qu'obstacles et difficultés. On croit voir des sentinelles placées de distance en distance pour arrêter les passans : pour arriver , il faut avoir le bonheur d'échapper à ce cordon d'examinateurs qui ne trouvent jamais aucun passe-port en règle. Ce dont ils s'enquièrent le moins, c'est de votre raison. Us ne disputent jamais sur ce point important : c'est toujours la faculté qu'on vous conteste. L'histoire de la littérature est pleine de noms illustres qui seraient restés dans l'oubli si nos grands-hommes eussent tenu compte du jugement qu'on portait d'eux dans leur enfance. Heureusement pour les arts, ils ont méprisé l'horoscope, et ils ont continué leur route. Du temps des anciens c'était autre çhose^

Le sage e'tait celui qui écoutait la raison. Voilà le point de départ, la maxime professée par tout le monde. Or un sage était proposé comme modèle unique. On croyait que la raison suffisait pour tout apprendre quand on avait la volonté. C'est le système que nous suivons. Dites je ne veux pas faire ; mais ne dites pas je ne le puis. Vous avez beaucoup plus d'esprit que vous ne dites, et vous le savez bien. Je vois bien que vous êtes paresseux , et je ne suis pas bien sûr de votre modestie. La modestie, comme on l'entend, est souvent une vertu de parade comme beaucoup d'autres. On a une haute idée de son intelligence, et l'on ne parle que de son peu d'aptitude ; on se croit supérieur , et l'on s'incline modestement pour savourer un éloge. La véritable modestie consiste à n'être ni humilié, ni fier de la position où Dieu nous a placés ; à rester dans les bornes qu'il nous a assignées : c'est vanité de s'épuiser en efforts inutiles pour en sortir; ce n'est pas modestie , c'est démence de ne pas sentir la dignité de l'homme, ou de dire qu'on ne partage point ce bienfait avec ses semblables. C'est une concession de la paresse , et presque jamais on ne pense ce qu'on dit'. Ces êtres qui se prétendent disgraciés par la nature ne veulent que des prétextes pour se dispenser de telle étude qui leur déplaît, de tel exercice dont ils n'ont pas le goût. Voulez-vous en être convaincu : attendez un instant , laissez-les dire ; écoutez jusqu'à la fin. Après la précaution oratoire de ce modeste personnage qui n'a pas, dit-il, l'esprit poétique,

entendez -vous quelle solidité de jugement 11 s'attribue? Quelle perspicacité le distingue! Rien îie lui échappe : si vous le laissez allez, la métamorphose s'opère enfin ; et voilà la modestie tranformée en orgueil. Les exemples là-dessus sont de tous les villages comme de toutes les villes* On reconnaît la supériorité d'autrui dans Un genre pour faire reconnaître la sienne dans un autre genre , et il n'est pas difficile de voir , à la suite du discours, que notre supériorité finit toujours par être à nos yeux la supériorité supérieure. On est convenu d'appeler cela de la modestie : je me soumettrai à la Convention; mais je ne vois là aucun effort, et je me dirai tout bas : cette modestie n'est pas une vertu, c'est de l'orgueil travesti. Celui-là seul est modeste qui, dans les principes de la vieille méthode , est convaincu de sa supériorité naturelle , et qui nous traité en égaux ; qui sent sa force, et n'en use jamais; qui ne se montre point tel qu'il est dans la crainte de nous éblouir des éclairs de son intelligence, ou de nous humilier en s'élevant de là tête au-dessus dés nains qui l'environnent. Cette stature gigantesque nous effraierait , et il se penche ; il descend jusqu'à nous : cette attitude forcée le gêne; mais il la garde sans cesse. Voilà de la vertu; car c'est un effort dont nous devrions tenir compte au géant s'il existait. Je n'ai jamais vu cette vertu-là; j'ai vu des gens jouer cette comédie, et se courber en effet jusqu'à moi ; mais en regardant bien , oii

aperçoit les échasses : or les échasses ne sont pa9 la taille y et ces géans de carnaval sont bientôt reconnus. Si vous vous croyez né grand, ce n'est pas un mérite à vous. De quoi m'étourdissezvous les oreilles ? Ne serais-je pas fou de dire à un chien : tu vois bien que j'ai plus d'esprit que toi. Si vous êtes devenu grand par votre travail, je vous admire je vous comprends: c'est pour moi que vous avez tant travaillé : vous avez voulu me plaire. Eh bien! vous me plaisez; je suis content de vous • je vous ai l'obligation de m' apprendre tout ce qu'on peut faire quand on est homme. Ce génie dont vous me parlez , c'est moi qui l'exalte en battant des mains j je le désespère quand il me plaît , et il ose insulter au seul juge qu'il puisse avoir sur la terre !

Nous supposons donc que tout homme a du génie; nous supposons même que tout homme est improvisateur ne.

Une tendre mère a vu son fils unique partir pour la guerre; elle l'attend, elle pleure, et son fils n'est point rendu pendant long-teras à ses voeux. Dieu exauce enfin ses prières. Elle revoit l'objet de sa tendresse. Il entre, elle éprouve un saisissement qui ne lui permet pas de parler. Ne pense-t-elle pas, ne sent-elle rien quand elle reconnaît les traits de ce qu'elle aime? Le cœur de son fils bat sur son cœur qui palpite : ces longs embrassemens , ces étreintes d'un amour inquiet

au moment du bonheur, d'un amour qui semble craindre une nouvelle séparation; ces yeux où, la joie brille au milieu des larmes ; cette bouche qui sourit pour servir d'interprète au langage équivoque des pleurs; ces baisers, ces regards, cette attitude, ces soupirs, ce silence même, le comprenez-vous? Eh bieni cette bonne mère a tout dit. Essayez de traduire ce que vous venez de voir. Il faut être Homère pour le dire en ^rec , ou Virgile pour le dire en latin, ou Racine pour l'exprimer en français. Mais Homère, et Virgile, et Racine ne sont que des traducteurs s le langage arbitraire qu'ils ont appris prouve qu'ils sont savans; mais ils ne rendront jamais qu'à peu près ce que le langage naturel leur a appris. L'improvisation des pensées et des senti mens est complète : Homère, Virgile et Racine ne peuvent atteindre cette perfection que comme pères. Qu'ils en sont loin comme poètes ! Tout le monde a le génie de l'improvisation dans ce sens que nous improvl* sons tous et toujours. Il serait plaisant qu'un homme ne pût pas apprendre à dire le nom de ce qu'il pense et de ce qu'il sent. Comment ne sentez-vous pas que Racine n'est beau que parce qu'il me fait penser à ce que j'ai pensé, à ce que j'ai senti? C'est la contre-traduction que je fais moi-même qui est la véritable cause de mon émotion : si ne comprenais pas comme Racine la tendresse maternelle , les vers de Josabet ne sauraient m'émouvoir. Si Racine connaissait mieux que moi îe cœur d'une mère , il perdrait son temps à me

dire ce qu'il y a lu ; je ne retrouverais point son observation dans mes souvenirs , et je ne serais pas ému. Ce grand poète suppose tout le contraire : il ne travaille, il ne se donne tant de peines , il n'efface un mot, il ne change une expression que parce qu'il espère que tout sera compris de ses lecr teurs précisément comme il le comprend lui-même. Il croit qu'ils ont tous vu ce qu'il a vu, pensé ce qu'il a pensé, senti ce qu'il a senti, ni plus ni moins. Il s'efforce de tout dire ; mais |une langue artificielle est imparfaite : c'est l'ouvrage de l'intelligence humaine, et je dois rentrer en moi-r même. II faut que je recoure à mon propre génie, au génie de tous les hommes , pour deviner ce que Racine a voulu dire , ce qu'il dirait comme homme, ce qu'il dit quand il ne parle pas , ce qu'il ne peut pas dire tant qu'il n'est que poète.

Voilà ce que chacun de nous pense en lisant Racine; mais ces jouissances pures ne nous paraissent faites que pour nous seuls. C'est un plaisir privilégié que nous réservons pour nous-mêmes à l'exclusion de qui que ce soit. Sentez-vous cela comme moi, dit-on gravement? L'on s'admire; on se croit Racine , et l'on a raison, La folie est dans la prétention d'avoir seul l'intelligence d'une langue que tout le monde peut apprendre quand pn le veut.

C'est ainsi qu'on s'extasie devant un tableau. L'œil d'un peintre voit, dit-on, des choses que Je vulgaire ne voit pas. Erreur ridicule. Quoi! il

a vu ce que je n'ai pas aperçu , il me le raconte avec son pinceau , et je me récrie ! Mais quelle est donc la cause de mon admiration? Il a imite' la nature, répondrai-je. Mais si on insistait : tous connaissez donc la nature comme lui , vous aviez donc remarque' tous ces détails? ne serais-je pas obligé ou d'avouer que j'admire en sot, ou que j'ai le même œil que David ou Raphaël? Raphaël remarquait comme je remarque , parce qu'il était homme comme moi; mais il remarquait qu'il avait remarqué : voilà sa supériorité. Il se rendait compte à lui-même de tout ce qu'il voyait, et il essayait de m'en retracer le souvenir. Que Vernet devait rire quand il entendait le Parisien qui n'avait vu que les ondulations de la Seine , décider de la vérité d'un tableau qui peint la nature en deuil , la mer en courroux , la mer en fureur et les reflets d'une lumière effrayante, et la pompe affreuse , l'appareil terrible qui enveloppe un vaisseau battu par la tempête ! Mais un marin témoin du naufrage auquel il a échappé, se rappellerait ces scènes d'horreur, et voyant tout, dirait en lui-même, comme Vernet, que cela est beau ! Que cette langue de la peinture est pauvre ! qu'il y a peu de choses sur cette toile en comparaison de ce ciel que j'improvise !

Nous improvisons tous en lisant; comme eij regardant , en tâtanj; , ef en écoutant. Chacun de nos sens nous fournit dans un instant une infinité Ridées et <Je sentimens qui existant tous à 1$

fois sans se mêler, sans se nuire. Ce n'est que sur le papier que la pense'e et le sentiment s'étendent et s'affaiblissent en se divisant par des signes qui s'isolent par leur nature, et ne se réunissent que par la pensée qui les rattache à l'unité. Chaque art a ses règles qu'il faut apprendre; mais ces règles sont des conventions : voilà pourquoi elles sont sujettes au changement. La musique n'est pas la nature : ce n'est qu'une imitation d'après des habitudes variables selon les temps èl les lieux. Lully était admiré, donc il était admirable; c'est-à-dire qu'avec les signes, les usages reçus de son temps pour l'harmonie et la mélodie , il excitait les passions de ses auditeurs. Vouloir juger aujourd'hui de la valeur de ses expressions musicales par l'effet qu'elle produirait sur nos Oreilles , c'est vouloir juger du mérite d'une langue par une autre. Faites, selon les temps, des signes tout l'usage qu'en faisait Lully ou Mozart, vous arriverez également au but.

Ces réflexions ont pour but de montrer que tout est dans tout, qu'on trouve par-tout des modèles de l'art, pourvu qu'on sache lire. Bossuet, par exemple, est toujours à imiter ou à traduire, même lorsqu'il traite les sujets qui vous paraissent les plus éloignés de celui qui vous occupe. Bossuet transportait son auditoire , donc il avait un talent supérieur. Voilà notre règle. Les hommes du temps de Louis xiv étaient les hommes d'aujourd'hui. J'ai plus d'une fois remarqué l'étonnement

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de la jeunesse quand je parlais de Bossuet , quand je lisais quelques-unes de ces pages où l'éloquence est pour ainsi dire cachée à nos yeux sous un voile épais, parce que le sujet ne nous paraît pas même susceptible d'être traité éloquemment. Je connaissais mon auditoire, nous dirait Bossuet ; je le faisais fondre en larmes ; j'ai été plus d'une fois interrompu par des sanglots. Croyez-moi, si j'avais l'honneur de porter la parole devant vous, je connais toutes vos pensées les plus secrètes ; je puis sonder les replis de votre cœur ; je le ferai palpiter quand il me plaira : je sais bien ce qu'il faut dire pour exalter encore l'ardeur d'une jeunesse bouillante, ou pour toucher son âme par la peinture des sentimens honnêtes que la nature y a gravés. Prenez-moi pour modèle. Voyez l'effet que produisaient mes paroles. Traduisez-moi, et votre discours ne peut manquer de plaire , orné de tous les artifices oratoires que j'ai moi-même empruntés à Cicéron qui les avait appris de Démosthène. La pensée est toujours prête : apprenez à en improviser l'expression.

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