DE L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE
La tribune est un champ de bataille. La chaire est un trône d'où, l'orateur règne sans opposition
comme sans partage. Il parle à des auditeurs dont il ne fait que développer les pensées; on lui obéit, et on aime à lui obéir. Qu'il réprime les passions, ou qu'il encourage la vertu , e'est avec le même silence respectueux qu'on écoute , qu'on recueille au fond du cœur chaque parole qui sort de sa bouche. Tout le distingue de la foule qui l'environne ; il porte des vêtemens qui le font reconnaître , et sa présence commande un silence universel. Placé au-dessus de l'assemblée, il lui parle avec une autorité d'autant plus imposante que l'assemblée est plus nombreuse. Quel contraste imposant ! Voyez la faiblesse de celui qui commande, et jetez les yeux sur cette multitude : elle écoute, les yeux baissés, un homme qui n'épargne aucun vice et ne flatte aucune faiblesse , qui réprimande , ntenace même , lui seul de la voix et du geste, tout le peuple qui l'écoute.
Cette puissance vient du ciel : les éclats de la voix de l'orateur n'irritent point j au contraire ils nous touchent. Ce n'est pas un droit qu'il exerce, on le lui contesterait ; e'est un devoir sacré qu'il remplit. Ce n'est pas lui qui nous menace ou qui nous rassure , c'est Dieu même qui nous parle par sa bouche. A ce nom, nous ne sentons plus que notre faiblesse, et nous écoutons avec respect. En vain notre conscience avouerait en secret la vérité des paroles de l'orateur , les passions révoltées n'écouteraient point la conscience ; la vanité de chacun de nous insulterait à l'orgueil d'un de nos semblables qui se permettrait de nous
.donner des leçons qu'il aurait besoin de recevoir lui-même; une conduite exemplaire ne lui donne*rait pas cet empire , nous saurions avec art transformer ses qualite's en vices; et au lieu d'obéir nous nous ferions à nous-mêmes , et pour le besoin de nos passions , un devoir d'arracher le masque de ces vertus de parade : la chaire deviendrait un théâtre; nous applaudirions au talent, et nous mépriserions les conseils.
Ce que la nécessité même n'obtient de nous que difficilement, la croyance le fait sans efforts, On obéit à la puissance ; les effets de la force ressemblent à ceux de la conviction : il faut un oeil clairvoyant pour distinguer ces deux causes si différentes. Mais un peuple soumis à la voix d'un seul homme sans armes, sans cortège, sans puissance , c'est un miracle que la conscience ne saurait faire , et ce miracle de tous les jours est opéré par la foi.
L'orateur de la chaire est à la fois notre maître sur la terre , notre interprète auprès du Maître des cieux, notre régulateur et notre guide. Il porte nos vœux et nos prières aux pieds de l'Eternel j ses désirs sont nos désirs , ses espérances sont les nôtres : il ne consulte personne. Son avis est tou^jours celui de tous les auditeurs ; il ne recherche point leurs suffrages ; ils lui sont acquis d'avance sans réserve , sans restriction : le peuple est tout entier dans sa personne quand il lève au ciel ses mains suppliantes. Toutes les distinctions disparaissent, toutes les conventions sociales sont oubliées ;
les hommes conservent dans ces assemblées augustes leur égalité primitive. Si quelque trace d'inégalité sociale paraît encore aux yeux distraits dans les édifices destinés à la piété , il y a des momens, pendant la prière, où la présence de Dieu éclipse tout, et remplit toutes les âmes. Ce n'est pas à la société, c'est aux hommes qu'il apparaît; et quand l'orateur de la chaire entretient ses auditeurs des mystères sacrés , il ne s'agit plus de peuples , de corporations , de droits , de privilèges , ni de prétentions. Tout l'entourage social disparaît, l'homme seul reste muet en extase devant le Créateur , et l'orateur ne parle en son nom qu'à des créatures.
Telle est la position d'un improvisateur sacré; c'est là surtout que l'improvisation est à sa place. Nous avons de beaux discours écrits en ce genre; mais les plus beaux endroits ne produisent jamais l'effet de l'improvisation. Il faut sans doute se conformer aux règles , c'est-à-dire aux usages dans ce genre comme dans les deux autres; on doit pnrtager le discours en points , ou le composer tout d'une haleine selon les temps et les lieux. Aucune de ces conventions ne peut nuire à l'effet. On y est accoutumé , et l'habitude fait qu'on n'y songe pas. Les indifFérens ou les profanateurs jugent avec le compas littéraire, et ne sont point émus; mais le fidèle ne pense qu'aux paroles , et il est pénétré. Cependant celui qui oserait violer les règles troublerait l'assemblée par cette
ici la soumission aux règles est une loi sacrée : l'usage est un devoir ; c'est une audace condamnable de le changer sans autorisation supérieure , sans ordre du chef reconnu en pareil cas. La langue même de la nature, la langue des signes universellement compris sur tout le globe, s'altère par des conventions et des lois : vouloir faire mieux est un crime. Changer un geste, le restreindre, lui donner plus de développement sous prétexte d'exprimer avec plus d'énergie le respect et l'adoration , enfin se permettre une expression quelconque non consacrée , est une profanation.
Les cultes diffèrent donc surtout par ce langage muet. Les signes des sentimens , de naturels qu'ils étaient dans le principe , sont devenus peu à peu arbitraires, et c'est un crime de les changer. Les cultes différent encore par les règles du discours. D'un côté toute la pompe oratoire est permise : c'est une décoration sans doute inutile en soi, mais devenue nécessaire par l'usage. D'un autre côté, toute recherche est proscrite , le langage le plus simple est celui qu'on préfère ; toute étude grammaticale préliminaire est inutile , et celui qui parle le premier devient par cela seul digne de servir à tous les autres d'interprète et d'organe auprès de Dieu, qui semble l'avoir choisi entre tous par l'illumination soudaine dont il a daigné l'inspirer.
Mais , dans tous les cas , c'est moins dans les livres de littérature que dans les habitudes au-
iorisées qu'il faut prendre les règles qu'on doit suivre. Ce genre peut servir de modèle à tous les autres, et ne se règle par aucun exemple étranger. Etudiez donc un discours de cette espèce , et rapportez-y tous les autres. Du reste, suivez pour cette e'tude la marche que nous avons tracée. N'oubliez pas surtout l'exercice de la traduction, Gardez-vous de croire que je vous propose une imitation servile, et que votre esprit n'ait rien à faire. Vous avez sous les yeux un beau développement d'une seule pensée d'un grand orateur. Choisissez une autre pensée. L'orateur a puisé sa réflexion et toutes ses conséquences, toutes ses assertions et toutes ses preuves dans des faits historiques qu'il connaissait, et que sa mémoire lui a rappelés. Le livre que vous avez appris n'est pas moins riche en faits , et vous les voyez tous en même temps; les réflexions que vous suggé* reront ces faits sont intarissables : vous avez , comme cet écrivain, la faculté de combiner. Isolez-vous par la méditation de tout objet étranger qui pourrait vous distraire. Forcez votre esprit à se fixer sur un de ces faits, votre mémoire vous rappellera tous les autres ; comparez- les assez longtemps avec patience; revenez-y sans cesse, et votre intelligence saisira un nombre infini de rapports : de là mille réflexions qu'il faudra transmettre par la parole et vous aurez traduit l'écrivain. Ce n'est point un maître que vous devez suivre par derrière et de loin; c'est un émule qu'il s'agit d'accompagner ; son exemple ne doit
point vous intimider; voyez tout ce qu'un homme peut tirer du fait le plus ordinaire , de la réflexion la plus simple ; voilà votre tâche : elle est digne de vous ; mais elle n'est point au-dessus de vos forces.
Cependant , avant de vous hasarder ainsi dans cette lutte qui vous effraie , et dont vous croyez peut-être ne devoir attendre que de ]a confusion et de la honte, faites un essai préliminaire. Ce long développement de la même pensée, pourquoi ne le feriez-vous pas vous-même ? Empruntant au maître toutes ses pensées , pourquoi ne les présenteriez-vous pas dans un autre ordre ? Ici qui peut vous arrêter si ce n'est la paresse ou le dégoût ? En bien ! contentez-vous d'abord de renverser les paragraphes. N'avez-vous pas assez d'esprit pour changer les liaisons nécessaires , d'après l'ordre de l'écrivain , dans d'autres liaisons nécessitées par la nouvelle combinaison que vous y substituez? Si vous le voulez cet essai vous réussira après quelques tentatives , ce succès vous enhardira ; et d'efforts en efforts , de renversement en renversemens , bouleversant toutes les idées sans les changer ? vous arriverez à recomposer le même édifice sous mille formes différentes avec les mêmes matériaux.
C'est ainsi qu'il faut enseigner l'éloquence de la chaire. Sans doute ceux pour qui le fait est nouveau ne peuvent comprendre cette explication , qui rie se rattache à rien dans leur tête ?
qu'avec une attention qu'ils ne sont peut-être pas disposés à nous accorder. Mais nous continuerons à répéter l'expérience qui nous réussit , sans nous mettre en peine d'expliquer ce qu'il nous est impossible de dire plus clairement.
En général , on ne songe pas qu'on fait a renseignement universel des objections qui > pour être quelquefois opposées de bonne foi , n'en sont pas moins irréfléchies. Qu'y a-t-il de plus sûr et de plus infaillible que la méthode suivie par les géomètres pour nous conduire aux applications de cette science si utile dans la société? Cependant , si on se rappelle le temps où l'on a commencé à se livrer à cette étude, on verra que d'abord on n'apercevait aucun but d'utilité à tant de propositions et de recherches minutieuses. Quand le calcul différentiel a été inventé , on en a attaqué la possibilité, encore, aujourd'hui on n'est pas d'accord sur la rigueur des démonstrations qui en établissent les premiers principes. Il n'y a pas jusqu'à la ligne droite dont on n'a pas encore donné une définition au goût des métaphysiciens. C'est le grand cheval de bataille de ceux qui ne savent pas les mathématiques ) si nous voulions les croire, nous n'en saurions jamais plus qu'eux, et l'espèce humaine en serait encore à se demander s'il est bien vrai que la ligne droite soit le chemin le plus court. Si Rolle vivait, il ne cesserait de répéter : démontrez-moi que le calcul différentiel doit conduire au résultat qu'on cherche. Je vois bien qu'on y arrive j mais je ne me mettrai point
en route que je ne voie avant de partir qu'il est certain que j'arriverai.
r C'est toujours le même préjugé de la vieille éducation. On nous habitue à aller des réflexions aux faits. On demande la définition , les principes d'une chose qu'on n'a pas vue. On juge de cette chose par l'idée qu'on s'en forme d'après une description toujours inexacte et souvent infidèle ; et l'on ne pense pas qu'en botanique , par exemple > il ne faut pas apprendre les plantes dans Linné , mais vérifier Linné en regardant les plantes.
Encore est-il plus facile de s'expliquer en parlant qu'en écrivant; et si j'écrivais pour le public, il y a long-temps que j'aurais renoncé à cette entreprise. Je n'ai donc pas d'autre projet que de rappeler à mes élèves la route qu'ils ont suivie , afin qu'ils puissent diriger les autres.
Que ceux qui désirent profiter de l'enseignement universel ne croient donc point que ce livre puisse lever tous leurs doutes , résoudre toutes les objections , éclaircir toutes les difficultés ; mais qu'ils viennent à moi avec confiance : je me ferai un plaisir de les aider. Ce n'est que peu à peu , et dans nos établissemens où l'expérience se vérifiera en se répétant tous les jours , qu'on s'éclairera par les faits beaucoup mieux encore que par mes paroles. Alors je serai tout-à-fait inutile pour tout, comme je le suis déjà pour beaucoup de branches des connaissances humaines auxquelles j'ai eu
occasion d'appliquer la méthode avec tous ses développemens.
Eu attendant cet heureux résultat que tout le monde peut obtenir comme moi , faites exactement ce que je dis, ce que vous m'avez vu faire.