DIFFERENCE DES TROIS GENRES
L'improvisation italienne est un amusement sans aucun intérêt, sans aucune utilité réelle. Qu'importe, en effet, que l'on sache improviser en vers sur un sujet quelconque? A quoi cela peinVilservir dans la vie? Ceux qui ont un goût décidé
pour cet exercice n'ont pas besoin de réglés; et quand on se fait un e'tat de ce talent , ce que l'inclination a commencé par hasard, se trouve bien-*tôt perfectionné par la nécessité de vivre»
Ceux qui n'ont qu'une envié passagère, une simple curiosité de savoir comment la méthode s'appliquerait à cette espèce d'improvisation ; ceuxlà ont besoin de guides et de soutiens dans leur entreprise. En général , notre méthode n'est pas nécessaire à ceux qui veulent fortement et toujours, comme à ceux qui né veulent pas du tout; notre méthode, comme toutes les méthodes du monde , n'est bonne que pour la masse qui va comme on là fait aller. Nous encourageons nos élèves : que pouvait faire de plus lé maître de Cicérone
J'ai dit qu'il fallait savoir se vaincre soi-même. Mais personne né doute de cette vérité, et tout le monde sait comme moi que quand on a peur on ne peut pas improviser. J'ajoute que nous avons tous la faculté d'être maîtres de nous. On en convient; mais on s'étonne que j'appelle enseignement l'exposé de ces vérités incontestables et non contestées. On s'est indigné dans là Belgique qu'un étranger sans mission vînt faire la leçon à tout un peuple y et lui imposer une nouvelle croyance. Je pense que cette erreur a été une des causes dé tous les sarcasmes et de toutes les calomnies dont on a voulu m'accabler. On voit par ce qui précède que je ne veux régenter personne : je veux aider les ignorons, et les savans se jettent entre eux et
moi avec une espèce de fureur. Je ne parle h aucun peuple , je parle à tout homme qui veut m'elitendre : qu'il soit Belge, Anglais on Français, il est homme; et s'il a besoin de moi cela me suffit. Je lui dirai ce qu'il faut faire pour improviser dans une langue, quoique je ne la connaisse point.
Après avoir fait l'épreuve de son courage a vaincre une fausse honte, après m'être assure' de sa docilité, je lui dirai : apprenez un chant d'un poème de votre pays ; essayez de raconter les autres ; faites tous ces exercices avec les réflexions que vous avez lues plus haut. Vous verrez que si l'on est musicien quand on sait six sonates et qu'on les comprend , on est poète quand on sait un chant d'Homère et qu'on le comprend, c'est-à-dire quand on a vérifié que tout y est. L'expérience se fait au moment où j'écris. Si elle ne réussit pas, j'en instruirai les maîtres de l'enseignement universel , afin qu'ils ne perdent pas leur tems dans des essais inutiles.
Je dois m'attenclre à la moquerie des autres peuples : ils se ressemblent tous. Les Français n'apprendront pas sans rire que par l'enseignement universel un Flamand parvient à parler et à écrire aussi bien qu'eux. Les peuples sont, comme les individus , jaloux et moqueurs les uns à l'égard des autres. Ils répètent sérieusement que la langue française est bonne pour parler à des hommes, l'espagnol à Dieu , l'anglais aux oiseaux que
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sais-je encore? j'ai oublié le reste. Quand deux hommes se rencontrent, ils se font politesse comme s'ils se croyaient égaux en intelligence ; mais si l'un des deux se trouve enfoncé dans le centre du pays de l'autre, on ne fait plus tant de cérémonie : on abuse de sa force comme de raison; tout dénote dans l'intrus une origine barbare, on le traite sans façon comme un idiot. Sa prononciation fait pâmer de rire , la gaucherie de ses gestes , tout annonce en lui l'espèce bâtarde à laquelle il appartient : là c'est un peuple lourd, celui-ci est léger et frivole, celui-là grossier, celui ci fier et hautain. En général, un peuple se croit de bonne foi supérieur à un autre peuple j et pour peu que les passions s'en mêlent, voiià la guerre allumée : on tue tant qu'on peut de part et d'autre , sans remords Comme quand on écrase des insectes. Plus on tue, plus cela est glorieux. On se fait payer tant par tête ; on demande une croix pour un village brûlé, un grand cordon si c'est une grande ville, suivant le tarif ; et ce trafic de sang s'appelle amour de la patrie ! Cette démence n'est-eile pas universelle? Où donc est-il ce peuple qui se préfend supérieur aux autres par la raison , par l'intelligence ? Vous parlez d'amour de la patrie, et c'est au nom de la patrie que vous vous élancez comme des bêtes féroces sur le peuplé voisin; et si l'on vous demandait ce que c'est que -votre patrie, vous vous égorgeriez vous-mêmes les uns les autres avant de tomber d'accord sur ce point. Oui , sans doute , il y ;•- une patrie : c'est celle qu'on défend. Il n'y a point de
patrie qui attaque. « Tout le monde sait cela, direz- vous.-— Avouez qu'on ne s'en douterait pas ; convenez que les disputes de supériorité de peuple à peuple sont aussi ridicules que les prétentions des individus entre eux. — -- Cela se peut; mais revenez donc à l'enseignement universel.- — Je n'en suis pas sorti : je vous dis que tous les peuples, comme les individus , ont une égale intelligence ; que les peuples différent par les mœurs comme les hommes par leurs actions. Le calumet, la pipe, le turban , l'habit long , le gilet de velours pardessus ou par-dessous , la taverne ou le salon ; l'homme choisit dans tout cela ce qui lui convient; tout cela n'ôte ni donne de l'intelligence : ce choix appartient à la volonté, et je n'ai pas dit que les peuples , pas plus que les hommes , avaient la même volonté. Annibal menaçait Rome; les Romains voulurent périr plutôt que de céder, et ils ne périrent pas. Les Romains n'avaient pas plus d'intelligence que nous ; mais c'était leur goût , leurs moeurs et leurs habitudes ; un autre peuple serait allé à la comédie : chacun son goût; mais l'intelligence est la même »
Au surplus , vous savez que je n'écris point pour les peuples : ils sont ce qu'ils ont été et ce qu'ils seront. Je parle à chaque individu : un individu peut tout ce qu'il veut. Voilà l'enseignement universel.
Il faut en appliquer la méthode surtout aux choses utiles : faire une tragédie impromptu de-
mande une longue étude ; improviser un petit compliment en vers est un tilent de salon qu1 suppose également des connaissances acquises , indépendantes de l'intelligence que nous avons tous ; mais ces talens ne .trouvent pas si souvent leur application , et ils ne sont pas si utiles que l'improvisation en prose.
Or il y a trois genres : on se propose quelquefois de louer ou de blâmer. C'est le même genre qu'on appelle démonstratif. Je ne sais pas pourquoi les rhétoriciens n'ont fait qu'un genre de deux choses si différentes. On ne loue guère que par force ou en passant , el par manière d'acquit ; je dis par force , c'est-à-dire pour obéir aux usages , aux conventions reçues. Les académiciens sont convenus de se louer entre eux ; mais on sent la contrainte du louangeur dans ces compositions littéraires ; il est même reçu que ces discours académiques ne tireront point à conséquence. C'est une parade qu'on joue par ordre, et de mauvaise grâce. L'orateur est embarrassé de son rôle , et quand il a la maladresse d'y rester, et d'exécuter l'ordre à la lettre , quand il ne sait pas adroitement substituer un sujet de sa façon à celui qui lui a été imposé , les bâillemens de l'auditoire l'avertissent qu'il a trop de scrupule. Un peu de supercherie est utile en pareille occasion. Du reste, on est équitable envers le panégyriste obligé; on lui tient compte de son dévoûment : chacun se rend justice , et sent qu'à sa place il ne pourrait pas faire mieux. Il n'est pas dans la nature qu'un
homme loue sincèrement un autre homme. En effet, quand on croit à la différence des intelligences , quand on croit que le génie a tout fait , il ne reste plus rien à louer ; et quand la conscience dément l'éloge , on ne peut louer que gauchement.
On sent, d'après ces réflexions, combien un éloge doit être difficile à faire. Il est bien aisé, disait Socrate, de louer les Athéniens en présence des Athéniens, IL aurait pu ajouter : mais V entreprise serait bien hasardeuse en présence des Lacédémoniens, Il n'y a point d'éloge cité comme chef-d'œuvre ; mais surtout il n'y a point de collection d'éloges qui aient jamais fait la réputation d'un grand écrivain. Quelques poètes sont venus jusqu'à nous avec des satires ; aucun avec des éloges. Il y aurait de quoi périr d'ennui.
Mais enfin, si nous voulons enseignera improviser un éloge , nous faisons étudier l'oraison funèbre de Henriette de France. Nous remarquons que Bossuet a choisi cette proposition oratoire : Dieu a voulu la révolution d'Angleterre. C'est cela qu'il s'agit de prouver. Le cadre est vaste, le spectacle est grand, l'exemple est terrible, les suites sont affreuses 3 les obstacles renaissent sans cesse. La vertu de Henriette semble d'abord tout aplanir. Dieu triomphe de tout. L'événement avait été prédit d'avance : cette sinistre prédiction nous .épouvante?
Nous faisons voir que tous les détails de cette belle composition se trouvent par-tout ; que tous
les éloges sont calqués sur celui-là , et qu'il ressemble lui-même à tous les autres. L'histoire à" Angleterre est écrite dans chaque mot; il serait facile de l'inventer d'après le discours ; et si l'on se trompait sur les faits précis , on ne pourrait imaginer que des faits analogues quand on sait lire. Or voici comment nous faisons lire :
Exorde : te Celui qui règne clans les deux , de » qui relèvent tous les empires , à qui seul appar-* )) tient la gloire, la majesté, V indépendance , » est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi » aux rois, et de leur donner , quand il lui » plaît, de grandes et de terribles leçons.
Cela m'apprend que Charles ne régnait que sur un coin de terre, que son empire ne contenait que quelques petits royaumes ; seul me fait comprendre que sa gloire a été perdue, son indépendance détruite , sa majesté violée : se glorifie de faire la loi m'apprend que Dieu avait menacé dans l'écriture ceux qui abandonneraient son culte; quand il lui plaît m'indique un événement inattendu. La désobéissance était ancienne; la punition arriva quand on en avait presque oublié la cause.
Continuez ainsi la lecture, vous apprendrez ce que c'est qu'écrire. Si je ne retrouve pas les faits, ou des faits analogues en lisant votre discours , en écoutant Votre improvisation, c'est comme si vous ne parliez pas. Cette règle est la même pour im-
proviser comme pour écrire ; c'est la marche de Racine comme celle de Rossuet. Racine a dit :
Tel , en un secret vallon 9
Sur le bord d'une onde pure ,
Croît à l'abri de T aquilon ?
Un jeune lis ? l'amour de la nature»
Vous voyez bien que Joas a été secrètement élevé dans le temple î il était nourri de pures maximes , il était à l'abri des fureurs d'Athalie, tout le monde l'aimait. Ne dirait-on pas que beaucoup de versificateurs ignorent cette règle? Ils vont me dire : nous le savons bien ; mais nous avons du génie , et les règles ne sont pas faites pour nous.
Laissez ces messieurs enfiler des mots qui ne disent rien , dont il est impossible de composer un tableau de faits concordans et vraisemblables, et recommandez cette règle unique à vos élèves. Toute la rhétorique est là. Qu'ils soient élégans, harmonieux, magnifiques , précis, sublimes même; ne les suivez pas dans les nues, n'ayez point d'invention , point dé génie : regardez , et dites ce que vous voyez 3
Quand on a appris le discours de Bossuet , on le répète sans cesse ; on vérifie tous les autres , et l'on improvise. Mais expliquez-nous , dira-t-on , comment on fait pour improviser ? On fait ce que je viens de dire : on apprend le français j on sait un discours du genre, on le comprend, on y compare tous les autres , on étudie l'histoire d'un
homme , et l'on ouvre la bouche. Voilà le secret. Mirabeau n'en avait pas d'autre.
Blâmer est trop aisé : il ne faut pas ici de règles particulières. Qui sait louer d'ailleurs sait tout dans le genre démonstratif; car Bossuet n'a pas manqué de blâmer Henri vin et toutes les sectes de l'Angleterre. Vous n'oublierez point d'avoir toujours une satire prête : cela donne au discours delà variété, sans nuire à l'unité, quand le sujet dfu blâme est choisi dans les faits. La variété vient des sentimens divers qui naissent de là contemplation du même objet. Bossuet , sans sortir de son sujet, excite mon admiration par le spectacle imposant de la toute-puissance de Dieu, et mon effroi par le portrait de Cromwel. Il change sans cesse de sentimens, et parle toujours de la même chose qu'il me présente toujours sous un aspect nouveau j et cependant il ne peut rien dire de nouveau. Voilà un singulier problème dont la solution est bien facile* L'orateur doit dire du neuf y et il n'y a rien de neuf. Voici l'explication de cette contradiction apparente : ce que Bosssuet dit n'est pas neuf, l'histoire était connue de tous ses auditeurs ; ses réflexions n'étaient pas neuves , tout le monde les avait faites ; mais elles étaient inattendues. Ce n'est pas un orateur , celui qu'on devine avant qu'il ait parlé ; ce n'est pas un musicien , ce! ui dont on achève mentalement toutes les phrases à mesure qu'il les commence. Celui-là est orateur, qui, plein de son sujet, choisit dans l'infinie variété de ses pensées celles qu'il doit
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présenter , celles qu'il faut mettre dans un autre ordre , et réserver pour le moment où l'auditeur disirait par ce qu'il entend , ne songe plus â un rapprochement qu'il aurait fait dans toute autre circonstance. Exercez-vous à ne pas vous contenter de ces rapports qui sautent aux yeux ; creusez dans votre sujet; vos auditeurs pensent comme vous ; ce qui vous frappe d'abord les a saisis comme vous : ils ne vous sauront aucun gre' de ce qu'ils disent, de ce qui se présente tout de suite sans qu'on l'attende. Variez vos combinaisons , choisissez celles qui vous ont le plus coûté : l'auditeur sera étonné sans rien apprendre. Il pouvait le dire comme vous ; mais il n'y pensait pas au moment même où vous l'avez dit , et cette apparence de nouveauté lui plait. Voilà ce que j'appelle dire du neuf, quoiqu'il n'y ait rien de neuf. Joas était comme une tendre fleur : qui ne le disait point dans le temple ? Dites-le dans une circonstance où tout le monde y pense , cela s'appelle plat ; exprimez cette idée connue d'avance au moment où personne n'y songe } cela paraîtra neuf. Il ne peut pas y avoir de faculté particulière pour parler à propps , et mettre en place ce qu'il faut dire. La faculté commune à tous les hommes consiste à apercevoir des rapports : ce talent se trouve dans toutes les têtes d'hommes. La faculté d'apprendre à communiquer par des signes ces combinaisons de l'intelligence , a été donnée à tout le monde. Juger de l'effet que produira ce développement successif ,
selon la place assignée à chaque pensée , à chaque sentiment, est encore la même faculté. On peut tout cela , mais il faut vouloir , il faut attendre, changer, revenir souvent à ce qu'on a d'abord mis à l'écart. Dans toutes ces opérations, dans toutes ces manœuvres de la mémoire, le génie n'est que spectateur; il juge des figures variées que donne un kaléidoscope agité par une main étrangère , mais il n'apprend rien , pas plus que le lecteur de Massïllon. Mon esprit n'apprend rien en voyant une combinaison nouvelle qai résulte de mes souvenirs ou dé circonstances indépendantes de ma volonté. Je me rends compte que je savais ce que je viens d'écrire , comme je savais ce que je vieus de lire dans Bossuet. C'est de là que naît, selon moi, la cause du dégoût que nous éprouvons dans l'étude où la volonté tient noire esprit à la chaîne : il est sans cesse disposé à rompre ses liens. Forcez-le donc à la patience, exercez votre mémoire par des répétitions continuelles : vous ne gagnerez point d'esprit; mais votre esprit choisira sans aucune peine parmi tous les objets qui se présenteront comme naturellement et par habitude. L'aptitude à la patience , dont parle Buffon, se conçoit très-bien dans ce sens. Si vous avez le goût, la disposition, l'inclination ou le désir , ce qui est la même chose, vous réussirez par la volonté que vous avez ; vous ferez tout ce que je viens de dire sans qu'on vous le commande. Si vous ave? plusieurs goûts , plusieurs dispositions à la fois , le succès devient plus incer-
tain ; il faut vaincre tantôt une inclination ; tantôt une autre; ce combat tous distrait , vous ne réussissez à rien , et l'on vous déclare incapable par l'intelligence. Je dis , moi , que vous ne péchez point par sottise , mais par lâcheté ; que vous pouvez vaincre vos mauvaises dispositions; que la raison vous a été donnée pour cela à vous comme à tout autre. Essayez , et vous verrez. Ne pouvez-vous pas vous décider à louer ? Eh bien i jetez- vous dans la satire.
La satire, littérairement parlant, n'est pas plus facile à composer que l'éloge. Si vous vous moquiez de moi en face , il vous faudrait un grand talent pour me faire goûter vos calembourgs ou vos jeux de mots. Mais attaquer un homme absent , le tourner en ridicule , est chose aisée entre * rieurs. Parlez toujours; ceux qui vous écoutent sont disposés à l'indulgence : en fait de satire on jie conteste l'esprit à personne. Le lion seul s'indigne du coup de pied de Fane; les autres animaux ne le trouvent jamais mal appliqué; item; c'est toujours un coup de pied. Courage , dans ce cas il n'y a point d'obstacles à yaincrej on vous accueille, pn vous sourit j prenez garde seulement que cette bienveillance n'encourage trop votre vanité : vous pourriez aller trop loin. Voilà l'écueil de la satire. Vous voyez bien que cette difficulté peut encore se vaincre par la volonté, et que si vous donnez dans le panneau , c'est de vice que vient votre ânerie* Pour l'éloge , le§
difficultés se présentent dans un ordre renverse'. Au premier mot de votre exorde , l'auditeur fronce le sourcil s'il est puissant; il joue la distraction s'il est votre égal ; ou bâille si vous parlez dans une assemblée ; peu à peu votre voix s'é teint, les concessions se suivent, vous reculez au lieu d'avancer ,, et vous venez de donner la preuve de ce que je ne cesse de répéter : ce n'est pas V intelligence qui manque , mais la volonté* Eh bien ! suivez l'usage , ne louez plus , blâmez toujours; et si vous désirez acquérir une grande facilité en ce genre, l'enseignement universel peut encore vous aider. Etudiez une satire , vérifiez toutes les autres, yous n'y trouverez que ce que vous avez dit vous-même ; mais les combinaisons s'opèrent facilement , et vous deviendrez satirique improvisateur si cela vous convient.
Dans tout ce que je dis sur l'improvisation, je suppose, comme on le voit, que l'élève désire commencer par acquérir ce talent. Si, en effet, il était question d'un élève qui eût commencé ses études sous votre direction, celui-là sait un livre; il n'a plus rien à apprendre; il lui reste seulement à vérifier : et s'il a la volonté, le talent ne peut lui manquer. Je suppose qu'on sache Télémaque, on a tous les matériaux d'une oraison funèbre pomme d'une satire. 11 ne s'agit plus que de confronter les styles, les expressions, et voir en quoi tout cela se ressemble ou diffère. C'est une langue commune avec des variétés qu'il faut connaître]; mais cette connaissance ne se devine point ,
elle s'acquiert : ce sont des dialectes qu'il n'est pas permis d'inventer. Point de génie, s'il vous plaît. Je prétends du reste que tous les matériaux de l'éloge sont dans Télémaque ; mais ils n'y sont <jiie pour nous, pour notre mémoire; pour les autres , ils sont épars , isolés , sans suite : c'est comme s'ils n'y étaient pas. L' Enéide est dans Homère pour Virgile qui savait Homère; les tragédies de Racine sont dans Euripide pour Racine , non pas pour Racine homme de génie , mais pour Racine homme qui savait Euripide, et qui rapportait toutes ses lectures à ce seul poète qu'il étudiait et comparait sans cesse à tout.
Quand on sait un livre, la matière ne manque jamais, les pensées abondent; il faut choisir, et y mettre de l'ordre, en parlant : voilà tout. Tâchez de vous rappeler celte expérience que nous avons tous faite : un homme nous déplait, et nous remarquons un de ses défauts ; je vous demande quelle est l'action, les paroles de cet homme que nous n'ayons pas l'esprit d'interpréter malignement; quel est le fait dont nous ne puissions pas induire la preuve du défaut que nous avons remarqué? Parle-t-il hien, c'est un havard. N'allez pas plus loin , direz-vous ; Térence et Molière , tout le monde a dit cela } et le contraire aussi :
La naine un abrégé des merveilles des cieux.
Continuez. Eh bien !' je continue : chaque bonne qualité d'un personnage de mon livre peut donc se développer à l'infini, en passant en revue tout
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jcc qui se fait et tout ce qui se dit dans les livres ; car je puis prêter par la pensée à mon personnage ce qui appartient à un autre. Donc un éloge , mille éloges sont dans Télémaque par pièces et morceaux : les rassembler est impossible aux gens de la vieille méthode qui lisent tout; les réunir le livre à la main est l'ouvrage de nos commençans; les présenter quand on veut en écrivant, voilà Racine; enfin le dire à la première interpellation, voilà l'improvisation. ]L'écoiier Racine et l'improvisateur marchent chez nous sur la même route ; le chemin est direct , il est unique : le suive qui voudra. On le peut sans maître. Un maître n'est jamais nécessaire à l'homme ■ mais il est infiniment utile non pas à ceux qui veulent qu'on leur prouve que cette route conduirait au but, mais à ceux qui , n'ayant jamais réfléchi, et n'étant pas tourmentés du besoin de réfléchir, se laissent conduire avec docilité sans avoir le courage et la 'patience d'avancer tout seuls. Ils ont besoin d'un compagnon pour les distraire de la fatigue et de l'ennui du voyage : accompagnez-les donc. Si l'homme a la faculté de raisonner sur des faits , en le supposant seul sur la terre , quel fait plus digne de son attention que son semblable qui réfléchit, et lui communique ses, réflexions sur les faits dont ils sont témoins en même temps ! Les pensées de l'un deviennent un nouveau sujet de pensées pour l'autre. Il s?exerce à imiter l'exemple qu'on lui donne ; et quand la leçon du maître n'aurait que cet avantage , rien ne peut la rem-
placer, même pour les hommes de génie s'il y en a. On est d'accord là-dessus : l'étude de l'homme est la plus utile de toutes. Il n'y a pas de doute que Platon, écoutant Socrate, pouvait profiter davantage d'une seule conversation que nous en lisant tout Platon. Mais écouter n'est profitable que lorsqu'on s'entend. La leçon orale est bien fugitive : le livre reste- là, je puis l'ouvrir quand il me plaît ; tandis que les paroles s 'envolent, on ne peut plus les retrouver. J'ai souvent dit à mes auditeurs : tant que vous ne ferez que m'écouter , vous n'apprendrez rien , vous ne retiendrez rien, vous ne me comprendrez même pas. Prenez des notes, recomposez ce discours que j'improvise, vous serez perdus dans ce labyrinthe : c'est un chaos que la lumière n'éclaire pour vous qu'à demi . et souvent point du tout. Cependant on s'obstinait à venir m'entendre des villes voisines ; l'affluence était si grande que le cours a cessé faute de place pour contenir les auditeurs. Tel est l'ascendant de l'improvisation : l'auditeur est flatté de suivre le cours de ce fleuve de paroles qui ne tarit jamais. On croyait d'ailleurs remarquer dans mes discours du vrai mêlé de on ne savait pas quoi de bizarre, de singulier, de neuf même, comme s'il y avait du neuf. Cette dernière remarque, quoique fausse, m'a fait beaucoup d'ennemis parmi les gens à prétentions qui craignaient qu'elle ne fût vraie. Enfin je ne pouvais pas être compris parfaitement, et on a interprété malignement, calomnieusement ce qu'on
n'entendait pas. De là cette colère qui m'a tant fait rire.
Quand vous improviserez', ne faites pas comme moi ; faites la leçon comme on la fait : on ne viendra pas vous entendre; mais on ne vous critiquera point. Cependant ne renoncez pas pour cela à notre marche ; ayez un livre commun entre vos élèves et vous; sachez-le tous; parlez alors tant qu'il vous plaira : ils comprendront tout ce que vous direz; ils le retiendront sans peine, et ils iront sept , huit fois plus vite que les autres. Si nous avions retenu tout ce que nous ont dit les dix ou douze discoureurs successifs que nous avons entendu parler quand nous étions petits, nous serions plus savans que qui que ce soit sur la terre. Mais autant en emporte le vent, parce qu'il n'y a rien de commun entre nous : le professeur voltige débranche en branche; ses réflexions ne se rattachent à rien de fixe dans ma tête. J'oublie ce verbiage, et lui aussi. Le plus savant des savans serait un professeur qui aurait retenu tout ce qu'il a dit, ou un auteur qui saurait tout ce qu'il a écrit.
Le moyen de rendre les collèges utiles serait donc d'y introduire l'enseignement universel ; il n'y aurait rien à changer pour cela dans le personnel. Vous riez, vous n'êtes pas dupes de ma petite précaution oratoire , ni moi non plus. Vous savez bien qu'on ne me demandera pas ce qu'il faudrait faire, et moi aussi : voilà pourquoi je
déclare que je pourrais rendre le; collèges (^Europe mille fois plus utiles qu'ils ne le sont. Infirme comme je le suis , j'aurais Une grande tâche à remplir; mais je n'ai tant de hardiesse que parce que je sais hien que je ne m'engage pas beaucoup. Vous voyez que je finis , comme tëoileau, par un trait de satire. Sur la tête de qui ce trait tombera-t-il ? Décidez comme il vous plaira. Je dis , moi , d'après mes principes : cela ne tombe sur personne. L'Europe est un être abstrait qui n'a ni pensée ^ ni volonté. L'enseignement universel dans ce sens est une absurdité , comme la monarchie universelle. Je ne parle donc aux hommes qu'un à un , et à mesure que j'en trouve qui veulent m'entendre. J'avoue encore, à ma honte , qu'ils ne sont pas nombreux* Il n'est encore venu qu'un Anglais tout exprès de Londres pour profiter de la méthode , suivie dans la Belgique. Si les Français , les Allemands ., les Espagnols accouraient à nos écoles , il y aurait peut-être de quoi se fâcher; mais jusques-là que ne nous laisse-t-on en paix: enseigner dans notre désert ? c'est qu'on sait bien qu'on attendrait en vain pour pouvoir se mettre en colère ; et il y a des gens qui regardent ces petits transports comme utiles à leur santé. Grand bien leur fasse !