‹ Enseignement universel (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · ASSEMBLEES QUI EXERCENT UN POUVOIR MORAL · texte numérisé non relu

ASSEMBLEES QUI EXERCENT UN POUVOIR MORAL

Dès que tout le peuple n'est plus à l'assemblée , îe pouvoir d'une réunion quelconque n'est plus que moral ; la force physique n'est pas en elle : cette force n'est qu'auxiliaire du corps délibérant; elle lui prête ou lui refuse son appui ; il cesse d'être quand elle l'abandonne à lui-même. Le sénat romain n'ordonnait plus ; il paraissait en suppliant sur le mont Aventin. Cette puissance factice tire son origine de l'opinion, de la crainte de l'avenir, et du contentement du présent. Otez tous ces

mobiles; elle n'est plus. Supprimez-en un, il y a combat sans victoire ; c'est une agitation continuelle : plus de repos, plus de bonheur, et même point d'espe'rance. Supprimez deux de ces ressources, il y a menace de révolution , mais il reste l'espe'rance de retour à l'ancien ordre de choses , qui peut subsister encore avec quelques modifications nouvelles pour le rendre supportable à ceux de la nouvelle opinion , sans lui enlever le respect dont il e'tait environné d'après les anciens principes. L'établissement du tribunal ne détruisit point le sénat; mais il fallait une plus grande vertu à un patricien pour obéir aux plébiscites qu'à un plébéien pour se soumettre aux sénatus-consultes s c'était de la part du peuple une vieille habitude. D'ailleurs plus le pouvoir se resserre, plus il est dans la nature. Un homme a une volonté , une masse n'en a que l'apparence. Il faut bien que cela soit dans la nature des choses , puisque, depuis la création f les sociétés se rangent comme par instinct autour d'un seul : qu'il usurpe ou qu'on le choisisse, le fait de l'obéissance est le même ; qu'il y ait révolutions et massacres , c'est toujours à la voix d'un homme qu'on se groupe, qu'on marche, qu'on s'égorge; et ces globules isolés tendent, comme dans l'ordre physique, à s'agglomérer en un seul. Telle est la loi de la matière; elle est la même pour les masses d'hommes. Cette gravitation vers un centre est universelle. C'est le fait le plus général dans l'histoire des hommes comme dans l'histoire naturelle. Aucune particule

de la matière ne sait qu'elle est attirée ; l'homme le sait , il est le seul être créé qui le sache. Il peut résister par la volonté, le poids de la masse l'écrase en passant : ce spectacle épouvante , et les autres cèdent volontairement, croyant qu'ils obéissent à la raison , tandis qu'ils n'ont pris conseil que de la peur qui fait déraisonner.

Il y a pour ces assemblées une marche fixe dont elles ne s'écartent jamais. Celui qui l'a devinée connaît d'avance l'avis qu'on adoptera. Appius Claudius était l'orateur qui comprenait le mieux ces principes d'inflexibilité. Un chef peut changer d'avis et faire adopter successivement toutes ses opinions sans murmure : il est homme, il écoute tantôt les passions, tantôt la voix de la raison. Auguste changea de conduite avec les circonstances. Un corps est une masse qui n'agit que par passion. Un sénat seul pouvait fonder la monarchie universelle. Cet état contre nature devait se dissoudre en retombant dans les mains d'un seul. Un sénat a une allure déterminée qu'il ne peut pas changer lui-même , et l'orateur qui le pousse sur la route qu'il suit , et dans le sens de sa marche, réussit toujours sur tous les autres. Il y a dans les assemblées composées de cette manière une tendance perpétuelle à l'excès. Plus on exagère, plus on est sur de triompher. C'est juste le mouvement accéléré d'une masse qui gravite sans cesse vers le même point malgré tous les obstacles : ne vous fiez point à ce repos 'apparent ; elle reste

en place , mais elle tend à en changer. On l'arrête dans son cours , on suspend sa marche , on la repousse même en sens contraire si vous voulez ; mais elle revient avec de nouvelles forces acquises en reculant; et plus vous avez fait d'efforts pour la faire rétrograder , plus il faut vous préparer à des secousses successives qui nécessiteront sans cesse de nouveaux obstacles. Mais toutes ces digues se rompront à la fîu , et ce fleuve entraînera tout jusqu'à ce qu'il déborde. Aidez donc à ce débordement, subissez d'abord la loi de la nécessite, puisqu'il faut la subir un jour, et ne vous préparez point par de petites résistances les maux de l'agonie que vous pouvez éviter. Quelle souffrance pour un sénateur luttant de rhétorique contre Àppius! Il était vaincu sans utilité. Soyez donc Appius dans ces assemblées, quand il faut l'être ; c'est le seul moyen d'en finir promptement : le mont Aventin fera le reste. Alors c'est de Menénius Agrippa que le corps a besoin dans ces circonstances difficiles; c'est lui qui sauve ce petit peuple qui ne voulait écouter qu' Appius.

On voit que dans ce cas, comme par- tout, il faut connaître l'homme, il faut se connaître soimême. Tout le monde sait cela , et ce n'est pas encore ici l'intelligence qui manque. Ou ne regarde pas, on n'étudie pas, ou bien on oublie : c'est comme si on n'avait pas appris. Étudiez donc un discours de ce genre, un seul, et suivez la méthode dans tout le reste. Mais vous voyez bien que dans

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tout ce tumulte il ne faut être disirait ni par la. peur, ni par une autre passion. Sans doute une passion , la fureur , la vengeance suffit pour vous diriger, et vous n'avez pas besoin de leçon ; mais une passion n'est pas un talent. Appius n'était orateur que par hasard j Ménénius l'était à volonté : il changeait de ton quand il le fallait. Voilà l'empire sur soi-même , voilà la raison. Il ne faut pas que l'homme y renonce jamais, même quand il emploie la rhétorique. Si le but qu'il se propose est d'accord avec la raison ou les sentimens naturels qu'elle approuve, le talent acquis s'ennoblit, la rhétorique devient l'auxiliaire de la vérité, et mérite notre reconnaissance. S'il s'agit de faire triompher l'erreur dans notre intérêt, nous obéissons à nos passions , nous n'avons que de l'instinct., et dans une autre circonstance notre incapacité deviendra manifeste : nous n'avons point de ressources acquises pour un besoin imprévu. Nous ressemblons a l'animal qui fait parfaitement une chose sans en pouvoir faire une autre.

Mais s'il s?agit de vaincre ses passions pour obéir aux lois que la société nous impose , s'il faut triompher de nous pour faire triompher autrui , alors la même raison qui n'explique point comment ce sacrifice peut être exigé de nous, cette raison qui se soumet sans examen, est pourtant encore la seule ressource qui nous reste pour bien remplir tant de devoirs sacrés quoique inexplicables. C'est elle qui dirige le général au milieu

du carnage ; [c'est cette puissance qui sèche les larmes dans son œil enflammé, qui suspend à volonté l'exercice de tous ses sens : au milieu des cadavres il n'en sent pas la puanteur. Ge n'est pas une sensation trop violente qui fait oublier toutes les autres ; c'est une attention concentrée sur un objet qui semble empêcher de voir ce qu'il ne faut point regarder dans cet instant. Mais cette concentration est volontaire et mesurée. Il voit tout , et ne pense qu'à ce qui lui plaît ; il n'est pas entraîné , quoique tous ses mouvemens soient prompts comme l'éclair. S'il s'abandonne , c'est qu'il le faut : il s'arrête quand il le veut; il a l'activité de la passion la plus désordonnée : mais ce transport- du corps n'est qu'une obéissance passive. Qu'y a-t-il d'étonnant que la raison triomphe des passions d'autrui quand elle a pris un empire absolu sur nous-mêmes? Tout se fait par les passions, je le sais; mais tout, même ces sottises, se ferait encore mieux par la raison. Voilà le principe unique de l'enseignement universel. Tous les autres en dérivent. Etudiez un livre , et rapportez-y tous les autres. Voilà la règle unique de la méthode. Qui suivra la règle arrivera plus vite que qui ce soit. Celui qui voudrait , car tout le monde le peut, suivre la règle d'après le principe, ferait tout mieux que nous tous qui que nous soyons.

( Mo )

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