‹ Enseignement universel (volume 2)Chapitre 30 sur 31 · DE L'ÉLOQUENCE DU BARREAU · texte numérisé non relu

DE L'ÉLOQUENCE DU BARREAU

Un petit nombre d'hommes sont destinés à la tribune ; mais le barreau est une profession exercée par toute la terre en faveur de l'opprimé qu'il faut sans cesse défendre contre des attaques qui se renouvellent à chaque instant. La société s'est réunie pour convenir des droits et des devoirs de chaque membre. Toutes les institutions sociales sont établies pour nous forcer à remplir nos devoirs , et pour nous assurer l'exercice de nos droits. Ces devoirs et ces droits sont des conventions sociales ; comme les langues , elles varient d'un peuple à un autre : ce qui fait, selon l'expression de Pascal, que la justice est plaisante aux yeux de la raison, puisqu'elle change d'avis suivant les temps et les lieux. L'obéissance que nous devons à cette justice civile est encore un mystère de la société. La loi le reconnaît elle-même : la chose jugée , dit elle , n'est pas la vérité -, mais vous devez vous y conformer comme si c'était la vérité.

Le juge, comme le législateur , peut se tromper;, la loi, l'arrêt ne sont pas des leçons de raisonnement : ce sont des obligations qu'on vous impose. Il ne s'agit pas d'y soumettre votre raison, mais vos actions. La pensée d'un homme est indépendante de celle d'un autre homme; mais les mouvemens du corps sont règles dans l'ordre social par une volonté étrangère. Le corps social se compose de corps d'hommes qui se meuvent non point par la raison de chacun d'eux , mais par des raisons de convention qui n'ont rien de commun avec la raison, puisque la raison ne change point, et que ces raisons diffèrent d'un pôle à l'autre. Même quand ces raisons arbitraires sont d'accord avec la raison universelle , elles sont encore autre chose que la raison; car elles ne tirent pas leur puissance de cette conformité passagère qui n'est due qu'au hasard.

Il ne suffit pas de régler ses actions d'après les lois; il faut encore dire, dans certains cas, pour l'exemple, qu'elles sont l'ouvrage de la raison. Le droit romain n'est certainement pas la raison écrite ( pour les Chinois par exemple) , mais c'est une raison écrite qui est supposée la raison sur quelques parties du globe. Tant qu'on ne fait que penser on est homme ; dès qu'on parle on devient citoyen , et toutes les paroles doivent être en harmonie avec la parole de la société qui règle tout ce qui tient au physique. La moindre discordance, la plus légère cacophonie est punie sévèrement ;

je dis plus, elle est punissable. On reste dans le même ton, et l'on croit qu'on est dans le ton; mais on s'aperçoit bientôt de l'erreur où l'on était quand on en change soi-même , ou quand on va dans un autre pays. S'il n'y avait pas d'étoiles nous nous croirions sur une terre fixe et immobile.

Ce que nous faisons , ce que nous disons au barreau comme à la tribune, comme à la guerre, est donc réglé par des suppositions. Tout est fiction : il n'y a que la conscience et la raison de chacun de nous qui soit invariable. L'état de société est fondé d'ailleurs sur ces principes. Si l'homme obéissait à la raison, les lois, les magistrats, tout serait inutile ; mais les passions l'entraînent : il se révolte, il en est puni d'une manière bien humiliante. Chacun de nous se trouve forcé de chercher un appui auprès de l'un contre l'autre. Dans cette dure nécessité, que l'homme a créée par sa faute, il ne doit pas se plaindre d'obéir aux raisons d'autrui , puisqu'il ne veut point suivre sur une route invariable le guide infaillible qui lui avait été donné pour se conduire. Il ne lui reste plus qu'à marcher aveuglément et d'après des ordres dont il ne comprend pas toujours le but , et qui se contredisent quelquefois. S'il trouve dans cette infinité de lois une anomalie qui l'arrête , ce n'est jamais sa propre raison qui doit lever la difficulté : le cas a été prévu , un autre que lui décide, et la décision est censée raisonnable.

Il est évident que, du moment où les hommes se mettent en société pour y chercher protection les uns contre les autres , ce besoin réciproque annonce une aliénation de raison qui ne promet aucun résultat raisonnable. Que peut faire de mieux la société , sinon de nous enchaîner à l'état malheureux auquel nous nous vouons nous-mêmes? A Rome , l'homme né libre qui se vendait par l'entremise d'un tiers perdait ses droits à la liberté. Le sacrifice une fois fait devenait irrévocable. En vain sentait-il les regrets , en vain sa raison se soulevait-elle contre les lois qu'il devait subir, la société reposait tout entière sur le maintien des droits de l'homme qui venait d'acheter un autre homme; les formes sociales avaient été observées dans l'acquisition : cette raison supérieure dans l'état social à la raison même, imposait silence au vendu.

Platon a dit que les hommes seraient heureux si les rois étaient philoeophes , ou si les philosophes étaient rois. Cela est faux. Un roi philosophe , ou un philosophe roi , fait partie de la société qui impose ses lois même à celui qui règne. Il n'y a pas tant de différence qu'on le croit entre les organisations sociales quant aux effets de ces organisations différentes pour le bonheur des peuples. Le peuple, c'est-à-dire le plus grand nombre , ne prend aucune part à ces discussions obscures qu'il ne comprend pas , et qu'il ne voudra jamais comprendre. C'est moi, individu, qui ai besoin , pour mon^ intérêt particulier , que tel roi

soit philosophe, ou que tel philosophe soit roi; je crois voir mon bonheur dans ce changement, et je me persuade aisément que j'y vois le bonheur public. Mais ces bonheurs différens , au dire de chacun , sont comme les raisons différentes ; ils ne sont pas le bonheur, comme elles ne sont pas la raison. Il n'y a qu'une raison; or elle n'a pas organisé l'ordre social : donc le bonheur n'y saurait être. Faites toutes les constitutions qu'il vous plaira , on ne fait pas avec cela du bonheur pour la société. Je suis d'un avis, j'ai des préférences sans doute ; mais c'est comme citoyen que je montais à la tribune; j'ai aussi été à la guerre, et j'aurais voulu pouvoir détruire toute l'armée ennemie : tout citoyen le ferait s'il le pouvait; mais la raison se tait dans de pareils momens. L'intérêt seul se fait entendre ; il n'y a point d'hommes de part ni d'autre , il n'y a que des soldats et des citoyens : on fait son devoir sans doute , c'est une vertu ; mais ces vertus ne seraient pas nécessaires si nous étions raisonnables; nous ne le sommes pas, nous ne le serons jamais : de là l'ordre social dont personne ne peut changer la nature. Lisez l'histoire d'un peuple , c'est l'his* toire d'un autre peuple. La philosophie ne peut rien sur cet ordre immuable qui ne vient pas de la raison , mais des besoins que le défaut de raison a fait naître ; et cela pour toujours.

L'avocat est, dans la société, un citoyen chargé d'une mission honorable. Le poste éminent qu'il occupe par ses talens et sa probité appellent sur

lui les regards de la multitude. Il est le défenseur de tous ceux qui ont besoin de protection dans le malheur; il n'est jamais chargé d'accuser ni de poursuivre : ses fonctions sont un patronage. La société lui permet de nous défendre contre ellemême et contre ses plus augustes agens; noyés dans un déluge de lois , nous ignorons souvent nos devoirs ; et quand la société veut punir notre ignorance, c'est pour nous sauver de ses rigueurs que l'avocat s'applique à débrouiller un chaos où nous ne pourrions que nous égarer. C'est pour apprendre à excuser nos fautes, à justifier nos intentions , qu'il veille et qu'il se livre sans relâche à une étude laborieuse. Cest le seul intercesseur qui nous reste dans les momens où la société irritée s'arme toute entière contre un seul homme; il est le consolateur et le conseil de l'accusé. Le malheureux , séparé du reste des hommes , ne trouve plus d'appui que dans l'avocat qui représente lui seul toute sa famille éplorée , qui recueille ses craintes et ses espérances. À qui se confier dans une position où tout nous abandonne ? Le pauvre, dont la pauvreté aggrave encore le malheur , n'a pas même quelquefois la ressource de choisir luimême son défenseur; la société lui en désigne un; et, quoiqu'elle le choisisse au hasard dans une corporation nombreuse, cet ordre est toujours composé d'hommes honnêtes , et le hasard même n'y peut trouver que zèle , honneur , dévoûment et discrétion. C'est peut-être le seul corps dans la société où la trahison soit sans exemple. Aucune

Considération ne détourne l'avocat du sentier dé l'honneur; dans les momens les plus difficiles j quand la société paraît décidée d'avance à condamner j et qu'elle fait un crime à l'avocat de l'accomplissement d'un devoir sacré, on en a rarement vu refuser le poste d'honneur : jamais , et ce spectacle fait honneur à l'humanité, jamais un seul ne s'est lâchement rendu le ministre ni le complice des fureurs de la société prête à se renverser de ses propres mains , en violant les promesses les plus sacrées; L'honneur des avocats est peut-être le seul honneur pur et sans tache sur toute la terre. Par-tout on trouve de la sincérité et du mensonge, de la fidélité et de la perfidie ; mais voilà tout un ordre , dispersé en tous lieux en corporations , où la trahison est inconnue. C'est sa nature. Tel homme aurait une faiblesse , et se laisserait aller à une mauvaise action , qui en devient incapable dans l'exercice de ses fonctions comme avocat.

Lorsque la vie d'un citoyen n'est point attaquée , et qu'il faut le protéger dans la possession de ses biens, la tâche de l'avocat n'est plus dangereuse; mais ses fonctions ne sont pas moins respectables. Une réunion d'hommes choisis représente la société, et juge alors sans passion et sans crainte entre deux contendans incapables de toute influence. Ce tribunal auguste outre le respect qu'il inspire, tire encore son principal lustre du combat que se livrent en sa présence, et sous les

yeux du public, les défenseurs des citoyens qui viennent demander justice. Le talent de l'avocat est comme la de'coration de cette scène imposante* Les discours prononcés devant les juges, l'attention des magistrats , le silence du public qui attend l'arrêt, tout donne à cette cérémonie un appareil qui annonce à la fois la force de la société' qui va prononcer par ses organes, la faiblesse des citoyens qui attendent dans un respectueux silence, et la suprématie d'une classe d'hommes à qui seuls appartient le droit de porter la parole dans d'aussi graves circonstances*

Il est nécessaire que l'avocat sache improviser : l'improvisation est encore plus indispensable au barreau qu'à la tribune. Dans les assemblées politiques , on se prépare d'avance à soutenir un procès par écrit; chaque orateur présente la chose sous le point de vue qui l'a frappé dans son cabinet; .ces discours successifs n'ont aucun rapport entre eux : tout se passe en lectures insupportables s'il fallait les écouter toutes; mais l'assemblée laisse lire, parce qu'elle ne prend aucun intérêt à ces combats de plume où chaque lutteur se présente en l'absence de son rival qui viendra ensuite espadronner seul. Ils portent en l'air des coups qui seraient mortels si quelqu'un se trouvait là pour les recevoir; ils parent des coups qui ne leur ont point été portés , ou qui ont été parés cent fois. On imagine de part et d'autre une attaque qui ne devait pas avoir lieu. Le contradic-

teur a beau faire un mouvement imprévu , s'avancer sur une route où il n'était pas attendu , on le laisse passer, et on se précipite sur un autre chemin qu'on dispute à ceux qui oseraient s'y présenter; et, comme on ne rencontre point d'obstacles , on reste , de part et d'autre , maître du champ de bataille qu'on s'est forgé. C'est la scène des spadassins de théâtre , dont tous les coups passent sous le bras, et ne touchent jamais le corps des adversaires que rien n'empêche de crier victoire ou de recommencer sans cesse ce jeu , sans autre difficulté que celle de crier toujours : heureusement la voix finit par s'enrouer et s'éteindre. Ces combats ne finiraient jamais faute de combattans ; ils finissent au contraire parce qu'il y en aurait trop si on les admettait tous à l'honneur de cette guerre par supposition.

L'avocat ne peut pas jouir de ce privilège d'un homme qui parle à ses égaux. Il parle, lui, à ses supérieurs qui le rappellent à la question quand il s'en écarte. Il peut, sans doute, préparer sa plaidoirie; mais au criminel, mais à la réplique, la question change de face à chaque instant : l'avocat qui n'a pas l'habitude de l'improvisation peut diriger ses cliens par des conseils de cabinet, écrire des mémoires éloquens ; mais il ne triomphera point à la barre.

Comment la méthode de l'enseignement universel s'applique-t-elle à cette espèce d'improvisation ? C'est ce qui me reste à vous développer.

Je suppose donc qu'un jeune homme qui a fini ses études se présente à vous pour apprendre à plaider ; car vous savez que nous n'allons chercher personne , et nous n'ignorons pas que nous ne sommes pas nécessaires à qui veut acquérir ce talent ou tout autre.

i°. Faites apprendre par cœur le plaidoyer de Cochin pour Rapalli contre sa femme , sur cette question : Si la crainte de manquer une fortune ôle la liberté à la personne aui se marie contre son inclination ?

Le choix du plaidoyer est arbitraire ; mais j'indique celui qui a fait l'objet de nos études. Il est nécessaire d'avoir un terme de comparaison auquel on rapporte tout dans la suite des exercices. C'est la méthode générale dans l'enseignement universel. Dès qu'on sait un peu le plaidoyer, on le répète chaque jour tout entier ; puis on commence à le lire avec attention pour le comprendre : c'est en vain que vous écouterez les observations d'un maître , vous ne les retiendrez que si les faits qui lui ont suggéré ces réflexions sont sans cesse présens à votre pensée. Vos propres réflexions s'effaceront elles-mêmes peu à peu si vous oubliez le fait qui leur a donné naissance.

La lecture de ce qui va suivre ne peut donc avoir ni intérêt, ni utilité pour ceux qui n'ont pas la patience ou le temps de faire l'étude que je recommande comme un préliminaire indispen-

sable. Vouloir juger d'une expérience sans^en suivre le procédé dans tous ses détails , n'est pas d'un homme raisonnable; douter d'un résultat qu'on n'a pas obtenu soi-même est d'un sage; décider hardiment qu'on sait d'avance quel effet doit produire dans la tête d'un homme tel assemblage de connaissances qu'on n'a pas, c'est une présomption qui est malheureusement aussi commune que le charlatanisme. Nous ne nous corrigerons ni les uns ni les autres de promettre plus que nous ne pouvons, et de juger témérairement du possible ou de l'impossible par des axiomes de métaphysique. Il faut se défier également de la vanité qui croit pouvoir tout, et dç la vanité qui assure que les résultats que nous n'avons point obtenus sont impossibles. Si cela était faisable , un homme comme moi le ferait ? pu du moins le devinerait, ou enfin le comprendrait. Je ne l'ai ni fait , ni deviné , ni compris ; vous voyez bien que cela est impossible ; ce raisonnement est décisif : d'ailleurs j'ai prononcé; je n'en reviendrai pas. Cette sottise , sans être plus raisonnable , est pourtant moins grave que la mauvaise foi de celui qui me disait poliment, à moi, en lisant les compositions d'un de mes élèves de dix ans : C'est admirable ! c'est sublime\ c'est incroyable ! Mais H faudrait voir écrire. On reproche aux académiciens de dire entre eux s Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. pTous sommes tous académiciens sur ce point. Moi , qui ne suis plus académicien, je crois que celui qui

dit tout cela a autant d'esprit que moi , et moi autant que lui quel qu'il soit. Je le prie de ne pas se fâcher, et de croire, sur ma parole, que si cette de'couverte prouvait ma supériorité sur un autre, elle démontrerait ma supériorité sur moi-même, puisque je ne l'avais pas faite hier. Or je ne pense pas que j'aie acquis de l'esprit.

i°. Exorde. Je remarque l'expression former une union- je me représente Cochin à la barre; je juge, d'après la connaissance des faits, quel était le sentiment de l'orateur; je devine son intention en employant cette expression plutôt qu'une autre synonyme ; ce signe arbitraire union me paraît bien choisi pour inspirer de l'intérêt , et pour déterminer les juges à maintenir le mariage ; former une union me semble une comparaison choisie entre mille autres pour peindre un choix libre et spontané , et réfléchi ; former est un mot que je n'entends point dans la conversation familière, ef je forme le projet de le faire entrer dans ma langue d'improvisation.

Si je fais toutes ces réflexions me voilà devenu riche de deux mots ; je les savais par cœur, mais ils n'étaient point à moi: c'était Cochin que je récitais. Maintenant je viens de les approprier à mon usage; ils sont devenus , séparés ou réunis , les signes de mes pensées et de mes senlimens : désormais, dans mes répétitions journalières , je ne saurais prononcer cet exorde sans réveiller en moi toutes les idées que j'y attache; et si dans une circon-

stance particulière et analogue, j'éprouvais le même sentiment, l'expression se présenterait d'elle-même.

C'est ainsi que ce seul discours devient immense par l'étude que j'en ferai; car je me propose de continuer cet examen des mots et des expressions jusqu'à la fin. Voilà la première indication du maître : l'élève marche seul; il n'a plus besoin de guide à cet égard. Mais cette indication est inutile à celui qui ne sait pas le discours , ou qui l'oublie faute de le répéter.

3°. Ne formerait plus-— si pour— —il suffisait.

Je remarque attentivement cette locution destinée à exprimer ce raisonnement logique , abstrait, et applicable dans tourtes les circonstances imaginables.

Cela ne serait plus ; si ceci était; or cela doit être; donc ceci ne peut pas être.

Je dis que ce rapport, cette vue de l'esprit, ce raisonnement est de toutes les causes. Il faut donc que j'y applique ma réflexion, et que j'en compare la rédaction à toutes celles que je trouverai dans la suite : voilà une source intarissable de synonymes de locutions. Les différences et les ressemblances se tirent de l'identité ou de la variété des sentimens que l'orateur veut communiquer.

Cette comparaison des locutions synonymes une fois indiquée , on passe à d'autres observations.

4°. Je fais encore remarquer sur cette locution, qu'elle est divisée en deux parties : ce qui donne

deux combinaisons différentes ; car on peut dire : Si pour — *- il suffisait — ne formerait plus. Voilà donc encore un aperçu nouveau, et par conse'quent une étude nouvelle à proposer à vos élèves. Bien entendu que je ne vous propose que des modèles d'exercices : ce sont des exemples, et non des lois. Tout ce qu'on voit est utile; il faut fouiller dans tous les sens : la matière est inépuisable, et c'est la raison pour laquelle nous nous renfermons dans les bornes d'un seul plaidoyer. L'étude des renvcrsemens a cet avantage qu'elle nous conduit à découvrir que l'ordre des idées est lui-même un signe qu'il faut bien connaître pour l'employer à propos.

Comparez donc les ordres; ne négligez point cette nouvelle espèce de synonymes.

5°. Une âme sensible, etc. jusqu'à de contrainte et de violence.

L'orateur donne ici l'explication du mot alléguer qu'il a prononcé dans la première phrase. Tout le procès est dans ce mot , comme vous le verrez. Généralisant cette observation, je me dis, toutes les fois que je lis un mémoire ou un plaidoyer : quel est le mot principal? Et je compare les marches suivies par l'orateur dans tous les cas. Voilà des synonymes de développemens.

Cochin renferme ici toutes les objections de la partie adverse , dont il a soin d'atténuer l'effet par la supposition qu'il fait d'un cas qui n'existe pas,

en parlant d'une femme follement éprise de quelque passion i faites remarquer que cette ruse est celle des commérages ; que tout le monde a assez d'esprit pour enfoncer ainsi tout doucement le poignard; que ce n'est pas l'intelligence qui manque, mais qu'il faut remarquer ce qu'on fait naturellement tous les jours , afin d'apprendre à le faire avec art.

6°. La dignité , etc., jusqu'à de leur famille.

Voilà le développement de l'idée primitive : // ne suffit pas.

Je remarque aussi que je dis tous les jours mais, et je grave dans ma mémoire cette forme du mais oratoire; j'aurai donc soin de comparer encore ces formes nouvelles.

Ces formes ont pour but de changer la question , et de présenter la cause sous la forme la plus favorable à notre client.

7°. Il y en à -peu, etc., jusqu'à de tous les engagemens.

Ce paragraphe est une répétition de la première phrase; il contient les faits principaux du procès.

Voici l'ordre dans lequel les idées de la première phrase se succèdent dans cet alinéa :

Union — liberté et consentement — former — nœuds sacrés — indissoluble — liberté et consentement— indissoluble — alléguer •> — prétendu — termes vagues — sacrés.

Ainsi l'orateur se répète sans cesse sans se répéter jamais. Un petit nombre d'idées combinées > et répétées sous diverses formes, suffisent donc pour faire un discours. La véritable différence tient donc aux faits qui ne sont jamais les mêmes. Je puis donc faire des synonymes de discours; ils sont tous l'un dans l'autre, et dès que j'en saurai un, j'y rapporterai facilement tous les autres. 8°. Le sieur Rapalli, etc. jusqu'à de rompre* Dans la suite des discours l'orateur a laissé échapper à dessein le mot folle passion ; on pourrait le lui reprocher : il termine en répondant indirectement à l'objection qu'on pourrait lui faire; mais il reste dans l'unité , car il répète sacrés et indissoluble.

Ici finit l'exorde. Il est visible que l'ordre des paragraphes pourrait être différent, et que le discours pourrait commencer par la fin; mais cet ordre serait le signe d'un sentiment différent, ce serait en quelque sorte commencer par demander excuse : l'adversaire aurait compris le sens de cet ordre de pensées , et il n'aurait pas manqué d'en tirer avantage.

On voit que chaque mot, chaque expression, chaque explication, chaque développement, ainsi que l'ordre de toutes ces parties enlre elles , sont autant de signes différens de pensées et de sentimens divers ; que l'orateur doit prendre garde de ne point se trahir en employant tout cela au hasard et sans réflexion; comme il doit épier son adver-

saire afin de deviner tout ce qu-il a dans l'âme pour lui répondre, et tirer parti de la plus légère inadvertence. Le barreau est un champ clos.

Dès le premier jour on s'exerce à parler en renversant les paragraphes de l'exorde; puis on donne Un phrase , une idée seule par ou l'élève doit commencer en improvisant les liaisons nécessaires dans le nouvel ordre qu'il est obligé d'inventer sans préparation.

Remarquez en outre qu'on peut plaider toutes les causes de Cochin en suivant la marche de notre plaidoyer, et réciproquement qu'on peut plaider contre Rapaïïi en se dirigeant d'après un plaidoyer quelconque pris pour modèle.

Vous reconnaisez bien notre méthode. On apprend un livre, et l'on y rapporte tous les autres. On vous demandera pourquoi vous décorez cet enseignement du titre à* universel! Vous pouvez répondre, si vous avez un moment de loisir, que ce nom lui a été donné parce qu'il est applicable à tout, et vous pouvez m'adresser ceux qui veulent apprendre quoi que ce soit. On vous dira peut-être : puisque je conviens que toute méthode est universelle de sa nature , pourquoi je donne ce nom de préférence à la nôtre? Vous répondrez que jusqu'à présent elle est la seule qui mérite ce titre , puisqu'il n'est pas encore venu dans ï'idée d'un maître d'écriture, par exemple , de croire qu'il pût diriger quelqu'un dans l'étude des mathématiques ou de la logique. Voilà ce que

^ous répondrez , ou bien vous garderez le silence ; et vous obtiendrez le même résultat , quelque parti que vous preniez. Vous ne serez pas com^ pris de ceux qui ont le dessein prémédité de ne pas comprendre, Continuons,

9e. Le sieur Rapalli est originaire , etc. jus^ qu'à de Paris,

L'orateur commence par les faits antérieurs au fait .du mariage dont il s'agit. Jus esc facto oritur est là règle de l'avocat lorsqu'il raconte les faits, Cette règle le décide dans le choix des circonstances qu'il doit présenter aux juges, et dans l'ordre qu'il suivra pour la composition de ce tableau destiné â disposer les auditeurs en faveur de son client,.

Remarquez donc que vous remarquez la raison du choix et de l'ordre des faits.

Observez que, dans un plaidoyer, l'ordre dans lequel l'avocat a acquis ses idées se trouve jën* ^ersé. En effet, il a commencé dans l'exorde par nous dijaqu'il ne suffit pas d'alléguer vaguement un prétendu défaut de consentement; il nous ra-> conte maintenant que le sieur Rapalli , noble et riche, avait obtenu une charge honorable. Il est évident que ce récit a pour but de démontrer la réflexion faite dans l'exordej mais justifier une réflexion n'est autre chose que suivre , dans le développement parlé ou écrit, un ordre inverse à celui des idées , puisque la réflexion tire son ©rigine du fait qui lui est antérieur.

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& exorde est donc un récit généralisé. Il faut étudier les exordes sous ce nouveau point de vue. Voilà un exercice ajouté à tous les autres. Tout homme qui trouve un exorde superbe à la première lecture, ne sait pas ce qu'il dit; il admire évidemment sans réflexion, et il parle sans penser. Comment peut-on savoir si l'exorde, c'est-à-dire la conséquence des faits, est raisonnable quand on ne connaît pas les faits ? C'est la forme matérielle qu'on admire; les abstractions nous charment; nous laissons divaguer nos pensées tandis que l'orateur parle; nous inventons une cause à laquelle puisse convenir tout ce qu'il dit ; cet ouvrage de notre imagination nous séduit et nous persuade encore mieux que le récit exact des faits : nous serions passifs en l'écoutant; nous sommes aitifs en composant nous-mêmes.

L'orateur , dans son exorde , compte donc sur l'activité de notre intelligence, et dès qu'il a réussi à la mettre en mouvement, il est sûr du succès : il triomphe de nous par nous-mêmes. Dans l'improvisation il a des ressources qu'il n'a pas en écrivant : il peut, par la manière de prononcer et de détacher les mots, appeler notre attention où. il lui plaît, et la laiser reposer quand il le faut.

On doit donc exercer l'élève à lire. Voici la règle de notre déclamation dans l'enseignement universel : II n'y a point de déclamation. Ce ip'on appelle déclamation est un art d'invention ,

et non pas d'imitation : or nous ne 'vouions qu'imiter la nature. Nous, disons nous, qu'il faut lire comme il faut e'crire. Celui qui a étudié la décla*mation lit tout à livre ouvert; nous ne sommes pas si sa vans : nous n'oserions pas lire ce que nous ne comprenons pas, et nous ne comprenons (d'après l'étymologie du mot) que ce que notre esprit prend ensemble et voit tout entier. Si quel*qu'un sait lire, c'est Talma sans doute. Demandezlui s'il oserait lire un morceau qu'il n'a pas lu d'avance. Nos lecteurs de salon ne font pas tant de cérémonie : ils lisent sans façon le premier livre qui leur tombe sous la main ; ils ne voient pas que cette lecture est un mensonge; ils imaginent, ils improvisent, et la suite donne souvent un démenti perpétuel à leur début : c'est une traduction qu'ils inventent; d'une histoire ils font un roman. Je prétends que pour dire le premier mot

d'Athalie, Oui , il faut connaître toute la

pièce. On ne peut pas plus lire que jouer un concerto à vue.

Mais je m'arrête. Comment faut-il lire ? comme on parle. Prenez votre voix , votre ton , vos gestes à vous ; soyez vous-même. Tout ce que nous avons dit sur les trois genres est encore applicable ici.

Ainsi on dira l'exorde , les faits , tout le discours d'après les principes dans lesquels il doit être composé.

io°. Le nommé j etc., jusqu'à V objet aimé.

Dans ce paragraphe et dans les suivans je continue à faire mes remarques.

Ici je vois que l'orateur répond indirectement à une objection qu'il passe sous silence. La voici : Le sieur Rapalli s'était introduit , sous differens déguisemens , dans la famille de la demoiselle Delorme. Cochin détruit cette objection sans en parler. Je n?ai pas de peine à deviner quelles sont les objections qui ne méritent qu'une réfutation indirecte , et je ferai des comparaisons de toutes ces espèces de solutions.

Ceux qui connaissent le barreau ont remarqué plus d'une fois l'importance de la distinction que nous venons d'établir. Il ne faut rien laisser sans réponse, sans doute; mais un commençant donne souvent à une objection plus d'importance qu'elle n'en aurait sans l'appareil qu'il donne indiscrète^ ment à sa réponse. Les anciens ne manquent point de tendre ce piège à l'inexpérience de la jeunesse : un mot a-t-il été prononcé par l'adverrr saire , un moyen faible avancé par la partie adverse, l'apprenti qui aperçoit un défaut de raisonnement croit avoir fait une découverte; il attaque avec ardeur le point laissé à dessein sans défense; il triomphe dans une question étrangère à la question; il gagne un procès inventé tout exprès pour épuiser ses forces , et il perd le procès qu'il s'était chargé de défendre.

Voyez Cochin : il discute tout; mais il donne à chaque discussion l'importance qu'elle mérite : il ne perd point de vue son objet principal. La demoiselle Delorme a dit oui librement et san$.

contrainte. Voilà la question : on ne peut l'arracher de ce poste inexpugnable.

1 1 °i Mais ces observations sont-elles plus importantes ou plus instructives que d'autres réflexions ? Je vous ai déjà dit que des réflexions ne constituent pas une méthode. Ce ne sont point les grammairiens ni les rhéteurs qui nuisent à notre instruction : ils ne nous pervertissent point; mais nous nous retardons en commençant par les rhéteurs, et je tomberais moi-même dans cet inconvénient si je croyais que mes remarques vous reii-' dront improvisateur, je réfléchis pour vous montrer que vous pouvez réfléchir. Je veux vous encourager en vous donnant l'exemple. Quand on donne une leçon de dessin ou de musique, il faut chanter bien ou mal , peu importe ; il faut prendre le crayon, et te manier en présence de vos élèves; il faut improviser pour leur donner de la confiance; il ne s'agit pas de les écraser de votre supériorité naturelle : au contraire , tant mieux si vous êtes vaincu ; reconnaissez de bonne foi leur supériorité acquise; mais exigez sans cesse davantage. Bientôt il n'est plus question pour l'élève d'égaler son maître; il y a long- temps qu'il l'a devancé; il s'agit de se surpasser soi-même y cela se peut toujours : c'est une route qui ne finit point. Celui q[ui marche le plus se trouve à la tête des voyagetfrs ; mais il n'arrivera jamais à la perfection , pas plus que ceux qui le suivent.

Voilà ce que nous faisons pour diriger nos élèves dans l'étude de la langue maternelle. Je vous expli-

querai dans les lettres suivantes notre marche pour apprendre une langue étrangère , la musique , la peinture , dont les résultats sont établis , etc. , etc. La méthode de l'enseignement universel , depuis la lecture jusqu'à l'improvisation , est donc toute entière dans ce peu de mots : sachez quelque chose } rapportez-y tout le reste par votre réflexion , et vérifiez les réflexions oV autrui sur ce que vous savez.

L'ancienne méthode la voici : Commencez par les réflexions de aV Aguesseau } de La Harpe , etc. , etc. j au bout de dix ans vous serez avocat plaidant.

Dites à ceux qui voudront disputer sur ces méthodes : choisissez; mais ne vous fâchez pas si vous pouvez : il n'y a pas de quoi. Si vous rencontrez par exemple Céphise quand vous espériez Gélimène à la page 78 de ce livre, contentez vous de rire du quaeproquâ. Les bévues , les erreurs , les paradoxes des chapitres de cette lettre, les petits axiomes de l'auteur, peuvent servir d'aliment éternel à vos plaisanteries. Tout a un côtérisible en ce monde: l'enseignement universel comme les académies, les instituts et les universités, le savant comme l'ignorant, le moqueur aussi bien que le moqué. Mais, prenez garde , si l'expérience est décisive , vous aurez beau ne la point répéter : l'injure la plus grossière, la plaisanterie la plus délicate ne seront que de la rhétorique perdue. Si le fait est vrai vous n'y pouvez

rien. Allons, enfaïis, riez tout de suite , mais ne tous mettez plus en colère. Cela est malsain.

Voilà, mes chers élèves, ce que vous pouvez répondre aux furieux, aux pamphlétaires et aux calomniateurs, si vous no jugez pas qu'il est encore plus sage de vous taire. Quant aux personnes qui n'ont pas de prétentions , vous n'aurez rien à' démêler avec elles. Un homme raisonnable ne conteste pas la possibilité d'une expérience ; il la vérifie, ou il n'en dit rien : mais alors il ne se targue point de son amour pour le progrès des sciences s ce serait une inconséquence.

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