LEÇON
On fait repéter la première phrasé, et on ajoute la seconde en suivant le même procédé.
L'élève répète et écrit.
On fait la vérification comme pour la première leçon.
Bien n'empêche de donner ces deux leçons en une ; cela dépend de la volonté de l'élève : Labor improbus omnia vincit, dit -on dans nos e'coles. Mais attendez un moment ; car le professeur , inépuisable en citations , ajoute bientôt aussi gravement : Non datur omnibus adiré Cormihum. Il ne se met point en peine de la contradiction manifeste dans les termes omnia et omnibus ; et l'écolier se décide , comme de raison , pour la seconde proposition qui rassure sa paresse. Sans doute qu'en bonne rhétorique on explique tout cela à merveille ; mais vous déraisonnerez si vous admettez les deux principes à la fois. Dites au*?, enfans , avec tout le monde : Labor improbus omnia vincit ; mais ne leur dites pas le contraire^ quoique tout le monde le dise.
On fait répéter , et on ajoute la troisième phrase; L'élève répète et écrit depuis le commencement. On vérifie en remarquant ce que l'élère a oublié pour te lui faire répéter.
Des que l'élève a oublié quelque chose , notezle pour le lui redemander. L'esprit ne s'apprend pas , dit-on : si donc l'enfant a de l'esprit, il n'a pas besoin du vôtre ; s'il n'en a pas , vous ne sauriez lui en donner. Mais la science s'apprend. Le maître doit donc s'occuper surtout d'enrichir la mémoire de ses élèves. Ayez confiance dans leur esprit ; mais vous ne vous défierez jamais trop de leur mémoire.
On fait répéter , et on va , s'il est possible , jusqu'aux mots, avait disparu à ses yeux.
L'élève répète et écrit depuis le commencement jusqu'où il a le temps d'aller.
On vérifie : montrez eu , pou , pouv , lyp , ait, im c, un i} etc.; faites-les montrer à l'élève.
Il faut, le plutôt possible , exiger que l'élève, qui connaît les mots , fasse attention aux lettres et aux syllabes : cela sera utile pour la grammaire. Dans pouvait , a, £ indiquent l'imparfait, et t est le signe de la troisième personne du singulier : l'élève le verra bien ; mais il faut qu'il connaisse parfaitement l'orthographe de ce mot. Il faut lui demander où est pou , où est pouv ? cette décomposition du même mot de plusieurs manières différentes lui sera d'un grand secours dans l'étude des langues étrangères. La connaissance de la syllabe pouv lui fera deviner le mot
pouvoir, et on lé conduira ainsi à faire luimême l'anatomie exacte des mots composés. Par exemple, en latin, celui qui connaît tib et can.* devine tibicen, etc.
C'est une grande question de rhétorique de savoir si les langues qui ont des mots composés l'empor * tent sur celles dans lesquelles il n'y en a point.
Tel est l'empire de l'habitude. Notre langue est d'abord l'interprète de notre pensée , bientôt elle en devient le tyran ; déjà nous sommes esclaves » et nous nous croyons libres encore. On ne pense plus qu'en se parlant tout bas à soi-même, et l'amé finit par confondre la faculté qui lui est propre avec l'instrument qui lui sert à la montrer. Un homme simple croit que le mot pdin estbienplusj^tureL que le mot partis. Nous rions de cette logique quand il s'agit des mots , et cependant nous lui rendons hommage quand nous parlons de leur composition. Celui qui ne connaît pas la langue de l'abbé de l'Épée ne croira point qu'une langue de mots vus puisse être aussi claire qu'une langue de mots entendus. Concevra-t-il , avec ce préjugé de l'oreille , que l'ame pourrait exprimer ses pensée* avec des mots touchés , ou flairés , ou goûtés , etc ?
C'est ce préjugé de l'habitude qui nous fait trouver dans notre langue une clarté , une êlé-* gance /une majesté , une abondance, une énergie toute particulière. Chaque peuple vante surtout les hommes de génie qui ont écrit dans son langage : Ce préjugé est si puissant qu'il fait taire même le préjugé de la naissance. Tantôt c'est ua
mendiant dont. on s'honore; la c'est le fils d'im affranchi ou d'un esclave dont on se glorifie ; et pour soutenir nos prétentions dépeuple à peuple, nous nommons souvent pour nos représentais perpétuels des hommes que nos ancêtres méprisaient ou persécutaient pendant leur vie.
Non-seulement un peuple se croit supérieur par l'esprit à un autre peuple parce que jadis un tel a très-bien écrit dans sa langue , mais encore parce que cette langue est la plus riche , comme on dit*
Je crois qiiwie langue sert à exprimer les pensées et les sentimens des peuples ; je ne crois pas qu 'un peuple ait des pensées et des sentimens qui le distinguent d'un autre. Le plus stérile des jargons peut devenir capable de tout exprimer quand la peuplade dont il est l'idiome en sentira le besoin. La langue latine ne se prête pas à la composition des mots comme la langue grecque, et cependant Gicéron assure qu'on peut dire en latin tout ce qu'on dit en grec.
Lorsque j'entends prononcer le mot bienfaisance, par exemple, si je ne décompose pas par la pensée ^ la composition est une peine perdue; je ne suis riche que d'un mot simple*
Si on suppose que l'auteur fait lui-même la décomposition du mot qu'il entend , il faut distinguer les cas où l'analyse est exacte , ou vague , ou inexacte. Plus l'analyse est exacte , plus l'emploi du mot est restreint ; ainsi astronomie et ura~ nographie ne peuvent pas s'employer au figuré aussi facilement c^anatomie qui ne présente réel*
lement qu'une idée , ana étant si vague qu'il ne nous gène pas du tout. Nous pourrons donc dire, par exemple, Yanatomie de la langue latine, et employer ce mot au figuré par-tout où nous avons l'idée de tomie ; mais astronomie et urano graphie ne se prêteront pas à un aussi grand nombre d'usages. Je ne dirai pas que l'encyclopédie est l'uranographie des sciences; mais je dirai qu'elle en est le panorama , parce que le mot panorama est composé , comme le mot analomie , de signes élémentaires dont le sens est plus vague et plus indéterminé.
Un mot simple , comme ils le sont en latin , a l'avantage, dans bien des cas, sur le mot composé. Exemple : Vous avez beau faire ; beau faire est un mot composé : analysez-le , vous serez bien loin de la pensée de celui qui le prononce ; de plus , on peut se tromper sur l'analyse : c'est ce qui arrive tous les jours aux: étymologistes. Si , quand j'entends Ratisbonne , j'y voyais ratisser et bonté, où en serais-je ? On prétend qu'il faut y voir ratis bona, je le veux bien : mais ceux qui l'ignorent , quelle règle auront-ils ? et ceux qui le savent y pensent-ils ? Les Allemands ont- ils l'idée de la pluie quand ils nomment cette ville dans leur langue ? Quelle source de calembourgs!
Cependant l'orateur nous fait penser à son gré. Nous faisons donc ou nous ne faisons pas la décomposition quand il lui plaît. Ainsi Homère ne veut pas que nous décomposions l'œil de bœuf
dg Junon ; mais nous aimerons à analyser ¥é-> pithète à? Andromaque dont la bouche sourit quand ses yeux sont mouillés de larmes. Il y aurait un ouvrage à faire là-dessus. Travaillez, dites autre chose , dites le contraire , peu imimporte ; écoutez les autres , réfléchissez et écrivez : tous suivez la méthode de l'enseignement universel. Si vous croyez que c'est ce que vous dites qu'il faut dire, vous pourrez avoir beaucoup de talent ; mais vous ne serez jamais qu'Aristote , ou Socrate , ou Platon , ou Locke , etc., qui se 6ont tous trompés , à ce que dit Kant dont on signalera probablement quelque jour les erreurs. Voilà où mène l'idée de la supériorité : n'ayez pas cet orgueil , et vous ne vous tromperez jamais. Je reviens à la lecture après cette longue divagation. La vieille méthode est vicieuse sous Un autre point de vue : on nous fait lire pouvait : or pou ne signifie rien , pas plus que vait, $fous lisons aussi pa-ra-vent : or ces syllabes , gravées dans ma mémoire , ne sont d'aucun usage pour mon esprit. Ne vaudrait-il pas mieux faire lire par-à-vent? Je le pense, puisque chaque syllabe, lue de cette manière, exprime une idée en français, et me sera utile par conséquent pour comprendre un jour parer et venter. Mais cette règle , comme toute autre , a ses avantages et ses inconvéniens qu'il serait trop long de détailler. Il n'y a qu'une règle infaillible : c'est de faire toutes les combinaisons , et de ne jamais croire qu'on a tout vu. L'enseignement universel
diffère en cela de toutes les autres méthodes où l'on croit que l'instruction vient du maître.
On fait répéter par cœur Forthographe des mots.
L'élève prépare seul la lecture de quelque* mots ou de quelques phrases.
Il doit écrire toujours depuis le commencement.
On vérifie ce qu'on a ajouté.
Mettez Le plus grand soin à vérifier si l'élève sait l'orthographe. L'orthographe est la base d'une infinité de réflexions que l'esprit ne fera jamais si la mémoire ne lui présente pas nettement toutes les lettres , toutes les syllabes. La langue chinoise n'est composée que de monosyllabes; la nôtre aussi est chinoise en ce point : ce qui nous trompe , c'est que les Chinois séparent leurs syllabes, et que nous les mêlons dans notre langue pour faire des mots qu'en conséquence nous ne comprenons qu'en gros, puisque nous négligeons les détails. Les Chinois riraient bien s'ils lisaient la règle de Quintilien : // faut éviter de placer de suit» plusieurs monosyllabes. Racine a dit :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. Comme ces monosyllabes coulent doucement à notre oreille ! qu'ils expriment bien l'embarras d'Hippolyte innocent, mais effrayé d'une horrible accusation , osant à peine lever les yeux sur son père irrité , et parlant d'une voix tremblante et
entrecoupée ! J'avoue qu'il est facile de louer Racine à tort et à travers depuis qu'il est mort. Mais si Racine vivait, un homme ferré sur les principes ne manquerait pas de saisir ce vers au passage , et de lui appliquer la loi de proscription. Quoi qu'il en soit, les vers sont rarement monosyllabiques , et il faut exercer l'élève à faire attention à tout.
Quand l'élève sait par cœur jusqu'à Calypso étonnée , on ne s'occupe plus de la lecture.
Il continue à apprendre par cœur, et il écrit alternativement sur l'exemple et de mémoire.
L'élève sait déjà lire suffisamment pour déchiffrer et comprendre les livres , en rapportant ce qu'il ignore à ce qu'il a appris. Je suppose qu'un enfant sache les mots hiatus , noctescit , undarum aquis et qu'il vous demande ce que signifie dehiscentibus undis : vous verrez à l'instant que c'est la question vague et indéterminée d'un esprit paresseux. Montrez-lui les syllabes de, hi, se , ent, ij bus, und, is , et demandez-lui à votre tour quelle est celle qu'il ne connaît pas ? Il sera fort embarrassé de la question. Aidez-le s'il le faut ; mais moquez- vous de lui : ayez soin surtout de revenir à votre explication, afin de vous assurer qu'il ne l'oubliera pas. Il faut que chaque conquête soit une acquisition durable ; autrement nous suivons la vieille méthode qui dure sept ans.