‹ Enseignement universel (volume 2)Chapitre 6 sur 31 · M ) DE L'ÉTUDE DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

M ) DE L'ÉTUDE DE LA LANGUE

L'élève qui entend sans cesse répéter le premier livre par ceux qui le savent, le sait bientôt lui-même.

On vérifie s'il sait l'orthographe de tous les mots.

De'jà l'élève commence à apprendre un livre par cœur. Tous les jours, à des heures déterminées , on doit faire la répétition entière ; il ne faut pas partager sans une absolue nécessité. Par exemple, il est impossible de réciter tous les jours les six premiers livres de Télémaque ; mais il est nécessaire de faire cette répétition deux fois par semaine, comme c'est l'usage dans les étabiissemens d'enseignement universel.

Je l'ai déjà dit, et je le répète, voilà notre méthode : sachez un livre , et rapportez-y tous les autres. La suite même des exercices que je propose peut être variée à l'infini ; mais je vous conseille de vous y conformer jusqu'à ce que vos expériences rectifient peu à peu celles que j'ai faites. Ne cédez pas trop légèrement au désir de composer une théorie. Quand on connaît les faits, ne peut-on pas se contenter d'un résultat tellement extraordinaire, qu'il est encore incompréhensible pour beaucoup de savans distingués par leur zèle pour l'instruction, de la jeunesse? Ce-

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pendant voilà le secret ; sachez un livre, Tous les développemens que j'ajoute à cela fussent-ils faux, absurdes même , comme l'ont écrit poliment quelques antagonistes de ma me'thode , resterait le fait. S'il existe, il s'ensuivra que ces messieurs si franchans ne savent pas tout; s'il n'existe pas, tonte discussion est du temps perdu. Il y a deux choses à distinguer dans ce que je dis : la marche que je trace , dont je réponds , et mes opinions dont je ne réponds pas. Quand j'avance, par exemple, que la rhétorique et la raison n'ont rien de commun, on m'oppose ce que Socrate disait à Gorgias. Je connaissais Gorgias et Socrate ; je connais aussi Aristote , et je me suis déterminé pour l'opinion d'Aristote qui est la mienne. Si je n'étais pas décidé à éviter les combats singuliers , je soutiendrais mon avis comme un autre ; mais je ne croirais pas raisonner en faisant des citations d'auteurs : ils se sont tous disputés de leur temps; leurs livres sont des arsenaux où l'on peut s'armer de pied en cap de part et d'autre. D'ailleurs , je me suppose vaincu dans cette lutte, quel rapport ma défaite aura-t-elie avec la vérité ? S'ensuivrait-t-il qu'il faut étudier plusieurs livres? Voilà la question qu'il faut décider ndn par des raisonnemens , mais par des faits. Tel qui cite Socrate le regarde- t-ii comme infaillible? admet-il avec lui la métempsycose ? Socrate n'aurait-il donc raison que lorsqu'il est de l'avis du citateur ? Je le crois , et c'est ainsi que nous sommes tous faits. Quand ou n'a rien lu , la démangeaison de citer en appelle

à l'opinion des savans en général. Or les savans veulent que leurs élèves lisent beaucoup de livres pendant sept ans : je recommande aux miens de n'en lire qu'un pendant un an ; et d'y rapporter tous les autres. J'ai entendu encore proposer gravement de renvoyer le jugement de ma méthode pardevant une commission de savans de la vieille. On peut s'épargner la solennité de l'arrêt ;sje me tiens pour condamné d'avance , Enfin on cite quelquefois l'opinion publique. Ici la partie devient plus égale : chaque prétendant se forme en pareil cas un public à sa mode , composé toujours de gens raisonnables , c'est-à-dire qui pensent comme lui, et il en exclut tous ceux qui partagent l'opinion contraire. Nous disons tous , dans des occasions semblables : Vétat c'est moi. ; ou bien , comme Sertorius : Rome n'est pas dans Rome; elle est toute où je suis..

Laissez tous ces bavardages ; continuez à faire apprendre un livre sur lequel il faudra réfléchir toute la vie. Ne vous enfoncez pas dans les bibliothèques : Celui qui lit toujours ne sera jamais lu.

8m«. LEÇON.

On apprend ainsi par cœur ; en continuant l'écriture , les six premiers livres de Télémaque ; on en récite deux ou trois chaque jour à des heures déterminées ; on fait remarquer le sens des mots.

On vérifie si l'élève sait l'orthographe de tous les mots.

Quand l'élève sait [ ar cœur, il doit répéter sânâ cesse avec les autres. La répétition se fait en commun; chacun récite à son tour sans interruption , et le plus vite qu'il est possible , pour ménager le temps; ensuite on commence à diriger l'attention sur le sens des mots. Il y a dans les langues des signes de choses : Grotte ; des signes de personnes : Calypso; des signes d'action ou de faits : Elle se promenait. On ne se trompe pas sur les signes de cette espèce. Il y en a qui expriment une succession de faits , un ensemble de circonstances , un tableau : ce sont ceux-là surtout qu'il faut étudier et apprendre pour les employer à propos. Si vous vous rappelez toutes les circonstances où vous les avez vus , vous vous en servirez dans les mêmes circonstances et pour des faits analogues ; mais si vous avez oublié plusieurs des fait» dont ils sont destinés à nous retracer l'image, vous ne pouvez les prononcer qu'au hasard. On n'est pas toujours heureux en jouant à cette loterie; on peut acquérir par eette voie de la faconde et une grande facilité d'élocution : mais celui-là seul parle bien qui a appris en regardant par la pensée la chose dont il parle. Or le plus petit enfant est capable de voir , par conséquent de comprendre le terme le plus abstrait. Je prends l'expression : exactitude de la police* Donnez toutes les définition qu'il vous plaira, on leur opposera d'autres définitions; et nous voilà dans la vieille doctrine, c'est à-dire dans un labyrinthe inextricable. C'est ainsi qu'il faut définir, dit l'un; point du tout>

réplique l'autre : vous n'avez pas bien désigné le genre et l'espèce. L'enfant bâille pendant que les docteurs se chamaillent. Ce qu'il peut faire de mieux, c'est d'oublier ce qu'il a entendu : mais les mois s'écoulent ; il n'apprend rien. Que ferez-vous donc ! Il faut faire remarquer à l'élève l'ensemble des faits qui dans son livre se nomme : exactitude de la police. Par exemple : Onze heures sonnent , j'entends la cloche de retraite , je vois le commissaire entrer dans un estaminet ; il parle aux buveurs qui demandent encore une minute : il refuse; on sort, et l'estaminet est fermé quand la chose a cessé , etc. , etc.

On a demandé si Télémaque est un livre indispensable dans l'enseignement universel ? Il n'y a rien d'indispensable. Mais je crois qu'il est plus facile d'apprendre une langue dans une histoire bien écrite que dans un livre plein de réflexions. Ainsi , quand je lis Massillon etBossuet, je reconnais tous les faits que j'ai vus dans Télémaque , et je comprends ; mais , sans cette ressource , il me faut perpétuellement un interprète qui me raconte ce que l'auteur dit. Il y a une histoire dans un discours , comme il y a un discours dans une histoire. Massillon dit : L'élévation qui blesse déjà V orgueil de ceux qui nous sont soumis j les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices. Quel est l'enfant , dira-t-on , qui peut comprendre ce langage ? qui descendra dans la pensée profonde de l'orateur? Mais ce sera le premier venu qui se rappellera

les faits analogues à ceux que l'orateur a vus. Ainsi un écolier indocile est gourmande sans cesse par son professeur. L'orgueil de l'enfant s'irrite de ces réprimandes. Si le professeur a quelque défaut, quelque ridicule, quelque tic imj erceptible pour tout autre , l'enfant le découvre d'abord , et l'exagère. Voilà ce qui se voit , ce que tout le monde sait; voilà ce qui nous apprend que Massillon n'est pas si loin de nous qu'on le croit. Sa supériorité apparente n'est que dans le charme de son style ; il a appris le nom propre de tous ces tableaux , et chaque mot qu'il prononce offre à notre imagination enchantée un spectacle varié qui nous plaît d'autant plus que nous le recréons pour ainsi dire nous-mêmes à mesure que l'orateur parle. Massillon ne dit rien de nouveau; je ne le comprendrais pas. Il n'invente rien ; il récite , il raconte , il copie la nature , il la copie , exactement ; et c'est cette ressemblance parfaite avec ce que je connaissais d'avance moi-même , qui est la source du plaisir que j'éprouve à me souvenir de ce qu'il dit. Que cela est beau, dit-on, quand on écoute ces grands-hommes ! Cela signifie : quelle vérité dans les moindres détails , c'est-à-dire quelle mémoire!

Exercez donc la mémoire de vos élèves par deç répétitions perpétuelles.

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