‹ Enseignement universelChapitre 28 sur 36 · ASSEMBLEES QUI SONT CENSEES EXERCER UNE PARTIE · texte numérisé non relu

ASSEMBLEES QUI SONT CENSEES EXERCER UNE PARTIE

I)tJ POUVOIR.

Ces sortes d'assemblëes nWt quWe autorité empruntée. Le sénat de Trajan , par exemple , exerçait quelques droits anciens des sénats de la république romaine , puis octroyés de nouveau par un grand prince qui avait eu honte des excès de ses prédécesseurs. Trajan connaissait la violence de ses passions , et il s'en défiait; c'était contre lui-même qu'il voulait un sénat; il avait défendu qu'on lui obéit quand il serait pris de vin .: mais il ne voyait pas que ces précautions ne le garantissaient qu'à demi. Il eût mieux fait de se soutenir par ses propres efforts^ que de recourir à d'aussi fragiles soutiens. Il aimait à être loué du bien qu^il faisalit y comme du mal qu'il ne faisait pas : ces éloges, qu'il se donnait à lui-même par la bouche des grands , le défendaient contre son propre cœur s'il eût été tenté de faillir. Il avait l'âme trop grande pour ne pas

justifier rapprobatioti qu'on donne toujôni^à dWaAce en pareil cas. Il entrait au sénat avec toute la pompe qui l'entourait. Le peuple applaudissait par ses acclamations aU vainqueur des Daces, quand il parcourait les places publiques sur le char de triomphç ; dans le sénat on . célébrait sa victoire sur des ennemis encore plus difficiles à vaincre. Là , il triomphait de ses passions*; et, quoique cette victoire obtenue sur luimême, dans son palais, £iit moins complète que celle qu'il avait remportée en Pannonie, ce triomphe était plus glorieux parce qu'il est plus rare, et qu'il assure encore plus le bonheur des peuples que les succès les plus éclatans des batailles les plus décisives-

Cependant, au milieu d'une telle assemblée, il n'y a que des littérateurs; c'est un corps académique ; tout se passe en complimens vrais ou faux , mesurés ou exagérés : le seul talent requis consiste à donner au panégyrique un air de vraisemblance; les règles précédentes suffisent pour cela. Il n'y a point de combats à livrer, tout le monde est d'accord; il suffit de louer Trajari- Recourez donc à ce que nous avons dit s.iir l'éloge : traduisez Bossuet. Ne vous arrêtez point au titre d'oraison funèbre; il y a des vivans qu'on

ïoùè €n face : bn leur dit tout ce quW en dirait après leur mort , s'il venait dans la pensée d'en faire l'éloge. C'est ainsi que Cicéron parlait à César , et César était la dupe des . paroles éloquentes de Cicéron. Trajan ne pouvait pas être' trompé paç la rhétorique de Pline j on sent que Pline obéit à Trajan; Cicéron ne parait obéir qu'aux mouvemens de son coeur j cependant, Pline ne pouvait pas haïr Trajan, et Cicéron nourrissait contre le dictateur une haine implacable. Il y a eu, depuis, un autre Trajan et un nouveau panégyriste. Cet orateur avait aussi un talent rare en ce genre; ses petits discours sont des modèles de style , et supérieurs de beaucoup à toutes les compositions de sa jeunesse. Il n'aimait pas, il ne haïssait pas non plus : il flattait isans rien sentir ; mais il flattait toujours* avec grâce, quelquefois avec des ménagemens calculés pour dômier, à l'éloge étudié, l'air de la vé-* rite pure. Mais qu'il y a loin de là à Cicéron ! Celui-ci disputait devant César sur les qualités de César; il les comparait, établissait des préférences : il semblait tout enlever à son idole qui sortait de ses mains plus brillante encore qu'auparavant des qualités dont il l'avait dépouillée en apparence; l'autre admirait sans

^restriction. Gicëron £iisait croire à son amour ; Tautre. n'avait point; étudié la langue de ce sen-^ timenk ; il n'a pas su k parler qaand il a eu besoin d^ changer de langage avec les circonstances. Infiniment au-dessous de Gicéron^ il est

pourtant au-dessus dé Pline^ Il est vrai qu'il avait une ressource qui a manqué au panégyriste latin. Trajan régnait également sur tous. Si les vœux universels n'étaient pas absolument sincères , ils l'étaient tous 9u même degré. Ge n'était peut-être pas un sentiment du cœur^ mais la concession était entière et unanime sur toutes les lèvres. Pline ne disait que ce qui se répétait tous les jours. L'autre orateur devait observer quelques bienséances ; il était obligé à des réticences; cette difficulté^ nouvelle daps un sujet gui n'admet pas les réticences , et qui ne s'embellit d'ordinaire que d'exagération , lui a imposé un frein salutaire; il s'est tçnu dans les bornes qui lui étaient prescrites, et les efforts qu'il devait faire ont servi à polir et à perfectionner son style. Plus l'intelligence rencontre d'obstacles, plus elle en surmonte, quand on a la volonté de plaire.

Or , il ne s'agit que de plaire dans les assemblées comme celles dont nous parlons. La

difficulté n'existe que dans la volonté du maître qu'il &ut flattef d'après son goût. *

Le goût d'Auguste n'était pas celui de Trajan. Le sénat d'Auguste était d'une nullité parfaite^. Cette constitution ressemblait aux petits jeus; qu'on joue dans la société; on dirait des enfans dont le plus grand dit aux autres : Je serais empereur et tribun du peuple^ j'aurais tout le pouvoir, et vous seriez sénat j toi, tu serais questeur, et toi , consul , et tu me remercierais ; je m'appelle Octave,^ mais vous m'appelleriez Auguste : et nous nous amuserions bien. La seule différence c'est que le petit jeu d'Augu*e n'était pas innocent. .

II n'est donc pas question ici de rien étudier :

'tout le monde sait jouer à ce jeu. On dira peub-être qu'Auguste était un grand homme \ je le sais-bien. D n'avait même que dix-huit ans quand cela lui arriva : ce qui rentre dans nos principes. Auguste n'était pas raisonnable, puisqu'il ne savait pas vaincre toutes ses passions : mais il avait l'air d'être le maître de lui-même,

. Une seule. passion Élisait taire toutes les autres. Il égorgeait quand cette passion l'ordonnait ; il pardonna quand elle lui en donna le conseil. Livie avait peur quand elle parlait de clémence ;

c^est ce qu'Auguste appelait un '^cohseii di^ femme. Il le suivit, parce, quela soif de ré*, gner, qui ëtouffa dans Agàmeihnon Tamcnir paternel, fit taire dans Auguste le plaisir de la vengeance. Tek sont presque tous les grands liommes. En eux, c'est une passion dominante, qui agit seule : ce mobile unique les pousse sans distraction , et ils avancent sans cesse vers le but de leurs désirs , sans que les circonstances les favorisent. La plupart des bomines ont trop, de désirs et de goûts différens. La volonté change, ils reviennent sur leurs pas, et, tou-. joursr a§î|tés, ils n'avancent jamafô;; mais Tin-: telligence est la même : c'est une passion uniquç* qu'il faudrait i mais on n'a presque jamais ce^ moyen de succès. La raison serait encore plus infaillible v mais la raison manque toujours.^ C'est parce qu'on adopte tacitement eefe principes , . qu'on ne reconnaît point d'hoinmes supérieurs parmi les contemporains.^ Quielque» éclatans que soient les talens d'un homnie^on, lès rabaisse çn leur assignant linê t^ause bon-, teuse. Quand on vantail Déitiostbëne aux Atbc^ niens , les Athéniens, répondaient à ce pré*-, tendu miracle de l'intelligence humaine que. ^ous ses beaux discours sentaient l'huile :; ife

di^ient vrai en «ieraîsonnimt. C'iSiftit l'envie, passion basse , mais clairvoyante domnife toutes le^ passions y qui i>ésôlvait ali^rs le proUème qui nous occupe. Aujourd'hui , c'est une petite passion qui nous fait rire, au fôndt <lu coeur^ des Athéniens^ jaloux de DémoBthèhe. La raison concilie tout cela , à ce qu'il me semble ; le talent de Dëmosthène^ ainsi que tous les talens, sont dans l'iiuile. Les Athénfeùs avaient tous l'intelligence d'acheter de l'huile; mais ils tiW avaient pas la volonté» Démosthène était àtnbi* tieux , les Athéniens étaient jaloux ; l'un ne vaut pas jnieux que Tautre, cela se détruit : reste le talent qui distinguait Pémosthènè entre tous ses concitoyens.

Û'après la connaissance que nous avons de notre propre cœur, nous ne pouvons pas croire qu'un ^homme s'élève au-dessus de nous par la force de sa raison ; nous aimons mieux imaginer une cause cachée. Nous dirions volontiers : Toute vertu vient de vice. Le succès seul n'est pas une preuve de raison , puisqu'une passion suffit pour obtenir des succès. Cela, est vrai ; Ipais' ce que j'admire dans les grands iKommes , c'est la puissance de rintèlligence humaine , V^ème c[uand elle e$t le ministre de nos passions..

.Ce que j*admirerai& davantage serait un b<m r&ultat, sans mélange, obtenu par la raison* Lé soleil m'eblouit de ses rayons; mais ce n^est pas à lui que j'aime à penser quand je le vois.

La société fait de ces soleils quand il lui glaît, elleles éteint à son gré. L'homme qui n'écouterait que la raison serait grand par cela seul ;.il n'aurait point la passion de briller qui fait £iire de si grandes cluses : il aurait le sentiment de sa dignité. Sans orgueil , comme sans envie > il ne mépriserait point lés favoris des rois, ni ceux dé la fortune ; il verrait tout d'un œil calme , même la déraison. Ce ne serait point un spec^ tacle nouveau pour lui ; il se rappellerait qu'il a été mille fois pris aux pièges des passions. Il nous connaîtrait tous ; mais il $erait lui-même une énigme pour le plus grand nombre d'entre nous* L'homme connaît l'enfant parce qu'il l'a été 'y mai& l'enfant ne connaît pas l'homme. Celui dont je parle nous serait supérieur par la vo-* lonté 9 mais il resterait notre égal par l'intelli-^ gence.

T avait7il des hommes de cette ^pèce dans le sénat d'Auguste? Pourquoi pas? Dans ce cas 1^ métamorphose d'Octave ne les étonnait point ; ils n'en étaient point irrités ; ils jouissaient des^

fruits de là nouvelle tige lentée sur cet arbre , sans souvenirs amers, sans admiration insensée. Le grand Gondé pledrait d'admiration lorsqu'il voyait la clémence d'Auguste. Ce trait prouve plus pour l'admirateur que pour le dément. Condé^ comme tous les militaires, avait de la firanchise et de la loyauté; il se laissait emporter à la désobéissance par humeur ; il s'irritait d'une punition injuste , comme un enfant des arrêts qu'il n'a pas mérités. C'est ainsi que Gondé de; vint conspirateur par bouderie. C'en ét$iit &it , toute l'histoire de France était changée. Mais heureusement pour la France ce petit caprice n'était pas une passion. Gondé était un grand homme ; Gondé n'avait point la passion d'Au-* gust?, il ne pouvait donc pas en comprendre le langage, tl croyait entendre la voix de la raison qui est tranquille ^u milieu d'une tempête politique , et dit ; Je suis maStre de moi. A; cette y oit qui lui rappelait ce qu'il avait Êdt, ce qu'il aurait pu &ire , il versait des larmes.

Les larmes du grand Gondé ont fait, comma on le sait, la fortune du rôle d'Auguste dans Ginna. Les premiers auditeurs , distraits par les

eris d'Emilie, n'entendirent point Auguste,^ quoiqu'ils eussent tou$ assez d'intelligence pour

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le comprendre* Quoi qu'il en sôit , je suîè m(âù*e^ de moi mène à tout» Dans les arts , dans les sciences, à la giiehre cpmme à* la tribune, au sénat d'Auguste comine à celui de Trajan, qui n'est pas maître de soi n*est rien que par le hasard des circonstances.

Quand Auguste ëlaîl maître de lui, il faisait le bonheur du monde, quoiqu'il n'obéît pas à sa raisout Un siniple sénateur, le plus raisonnable ^e tous, ne pouvait travailler qu'à son propre^ bonheur. Voilà pourquoi la raisoii, dans certains cas, n'est pas si utile aux peuples que les passions ; voilà pourquoi il est de l'intérêt de la. société de les récompenser. On les encourageparce qu'on en a besoin,. faute de mieux. Tout le sénat ne pouvait faire aux Roniiains afttant de bien qu'uii seul mot d'Auguste.

Mais, toutes les assemblas, de l'espèce de , celles dont nous parlons , ne sont pas aus^i en-. tjravées dans leur marche que celles d'Auguste . ou de Trajan; il y en a qui sont revêtues d'un pouvoir moral , indépendant de celuiqui gouverne. Le sénat de César était dans ce cas. Cet état est nécessairement précaire de sa nature» Il s'agit de savoir si le sénat reçverseraCésar, ou s'il sera lui-même détruit. ou enchaîné; maiis, eh a,tlen-

dant Févénement, quel qu'il soit, il n*y â point de tribune. Dans les assemblées du premier ordre y comme à Athènes , un orateur n'a point de supérieur au-dehors, et il n'a que des égaux dans le forum. Ici, au contraire, les orateurs sont liés par les devoirs que chacun d'eux est tenu de remplir. Tout est un sujet de contestartion au forum ; là J au contraii^e ^ il y a des maximes sacrées et incontestables. Discuter sur les droits de César, ce n'était pas émettr#une opinion d'orateur , c'était parler en conspirateur.. Dans les assemblées de cette espèce , la guerre se change en joute : c'est un carrousel où tout a ^fiî^réglé dfavance.

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