‹ Enseignement universelChapitre 5 sur 36 · INTÉRÊT · texte numérisé non relu

INTÉRÊT

ff L'intérêt , cet infaillible scrutateur du cœur humain y règle tous nos désirs , toutes nos démarches, même quelquefois nos sentimens ; en un mot, c'est le mobile de toutes nos actions. Ce que nous nommons beaux sentimens, belles qualités, amour-propre, n'est souvent que de l'intérêt. A notre insu , il pénètre partout. C'est un mal presqu'incurable, un ennemi vil, bas et insupportable , qui fait naître la désunion , la discorde , qui attire après lui une infinité de

vices, et qui croit dans la passion d'acquërir , ou plutôt qui la produit; il répand partout sa oon«* tàgfon y depuis les premiers jusqu'aux derniers; car c'est une en^eur de croire que les grands et les ridbes en soient exempts; au contraire, c'esl souvent dans cette dasse qu'il règne.

B Ce qui souvent est loué comme vertu y est l'intérêt, qui, comme une sorte de brutalité, va fondaient ravager les teires sous de beaux noms d'ambition et dé gloire ; mais nous Tigno^ rons. Le parti qui flatte notre intérêt est tou^ jours le seul digne de notre choix. '

» Mais il est un autre intérêt qui est une sorte de pitié) de compassion, que nous éprouvcoas à la vue de nos semblables, et qui souvent même naît encore de cet intérêt dont j'ai parlé d'abord ; il est donc vrai que l'intérêt £ait naître l'intérêt, d

On voit qu'un discours (c'est-à-dire, une suite de réflexions) est toujours contenu dans des faits sur lesquels on réflédàit. L'élève qui se contenterait d'écrire quelques phrases sur un sujet quelconque, passe dans le monde pour un imbécillé ; chez nous c'est un paresseux ou un ignorant : c'est un ignorant, s'il ne coaaait pas ks fiiits , ou s*il ies a ^oubliés, ce qui est la

même chose; c^est un paresseux , s*il connaît les &it6, et s'il ne lui plaît pas d'y réfléchir et dé les combiner. Il ne montrera jamais d'esprit s'il reste dans cette nonchalance , mais il n'aura pas moins la faculté d'en montrer. Il ne pourra pas dire ce qu'il voit , puisqu'il ne voit rien ; mais il conviendra au moins, avec sa conscience, qu'il n'a pas voulu regarder.

C'est pour faire acquérir cet empire sur soimême que nous recommandons de donner à l'élève des sujets déterminés, et même de lui indiquer la page où il doit puiser ses réflexions. Il dira peu de choses d'abord; mais voici ce qui stimulera sa paresse, et lui ôtera toute excuse. Celui qui a fait le moins entend lire ce que les autres ont vu , et il sent qu'il pouvait le voir aussi. Autre avantage : celui qui a fa^t le plus n'a pas dit ce que les autres ont pensé : d'où la conséquence que le sujet est infini; car cent mille enfans feraient entre eux tous un volume infolio sur quelques lignes. Belle leçon pour Forgueilleux qui serait tenté d'admirer sa propre^ intelligence !

Ainsi ^ quelque difficulté que l'élève éprouve à réfléchir sur un petit nombre de faits , il est bon qu'il apprenne à leô combiner pour en tirer

le plus grand nombre possible de rjéflezioiis. Voilà la route : il ne Êiut pas s'en écarter , ou bien Ton s'égare. L'Enseignement universel est un chemin court; mais il faut le faire par soimême : ce n'est pas un vélocifère qui vous transporte en dormant où vous avez le dessein d'ar* river.

La plus exacte des réflexions doit être rejetée ^ non pas comme mauvaise 9 mais comme hors de la question proposée y si l'élève ne peut pas en montrer la source dans le cercle où il a été renfermé à dessein.

Le but de cet exercice n'a pas été saisi facilement par quelques-uns de ceux qui m'ont honoré de leurs visites ; et c'est pour cela que j'insiste : je vais m'expliquer par un exemple. L'élève dit, dans la leçon qu'on vient de lire : L^homme courageux ne se trouble point a la vue du péril ^ quelque grand quHl soit. Il Êiut exiger qu'il montre le fait qui lui a fait dire ne se trou" ble point j et vue du péril ^ et encore quelque grand quil soit. G est ainsi qu'il deviendra le maître de diriger son attention où il lui plaît.

Je me suis aperçu, plus d'une fois, que les personnes étrangères à l'Enseignement universel ne me comprenaient ., pas toujours. On me

i^t plusieurs fois les mêmes questions y parce qu'on écoute avec distraction ^ surtout quand on a quelque petit intérêt à la chose; puis, on m'accuse de charlatanisme : cela n'est pas bien. Qu'on dise que je suis si obscur qu'il est impps- . sible de me comprendre, on n'accusera que mon talent « et non mes intentions. Je les crdis tout aussi pures que celles des personnes qui viennent les vérifier avec de petites précautions oratoires dont je ne suis pas dupe. Je crois avoir deviné tous ceux qui ont pris la peine devenir de loin pour causer avec moi. J'ai vu, tour à tour , la loyauté , l'artifice , la science et l'ignorance, et je n'ai aucun mérite à m'en apercevoir. Outre notre langue maternelle , nous parlons tous, malgré nous, une langue universelle qui montre les sentimens que nous voulons cacher, comme ceux que voulons exprimer.

Je saisis cette occasion pour remercier ceux que l'amour des sciences m'a amenés , et pour dire à ceux qui sont venus dans une autre intention , que je ne leur en veux pas, mais que leur rôle ne m'en a point imposé. J'ai beaucoup ri de la croyance où je les voyais , que , sous le voile transparent dont ils étaient couverts , leur

d«Hcin était impëa^trable : comme en rit d^n homme masqué qui se errât iDConnu , quand on lit ^on nom sur sob masque 1

Gomme Cette leçon est importante, continuons notre eharlatanÎEme. Faites voir à votre élève que Fénélon compose précisément comme ySus demandez qu'il compose lui-même ; que, par conséquent, le livre que vous lui faîtes apprendre est tout à la fois un recueil de faits instructif et de modèles à imiter.

■ Quand Fénélon , dans le troisième livre , a composé les adieux de Narbal à Télémaque , il a écrit :

« Les dieux se déclarent , s'écria Narbal ; ils » veulent , mon cher Télémaque , vous mettre. n en sûreté. Fuyez cette terre cruelle et mau- » dite ! Heureux qui pourrait vous suivre jus- » que dans les rivages les plus inconnus ! heU- » reux qui pourrait vivre et mourir avec vous I i Mais un destin sévère m'attache à cette mal- 9 heureuse patrie; il faut souâîrir avec elle; » peut-être £iudra-t-il être ejiseveli dans ses n ruines ! N'importe, pourvu que je dise tou^ » jours la vérité , et que mon cœur n'aime -que » la justice. Pour vous, ô mon cher Téléma- » que , je prie les dieux qui vous conduisent

» comme par la main ^ de vous accorder le plus )) précieux de tous les dons, qui est la vertu » pure et sans tache, jusqu'à la mort. Vivez, ï retournez en Ithaque, consolez Pénélope, D délivrez-la de ses téméraires amans. Que vos }) yeux puissent voir, que vos mains puissent » embrasser le sage Ulysse, et qu'il trouve en )} vous un fils qui égale sa sagesse ! Mais , dans to votre bonheur, souvenez-vous du malheu* }) reux Narbal, et ne cessez jamais de m'ai- > mer. »

Faites voir , en expliquant un passage quelconque de Fénélon , que cet orateur suit la mar« che que vous tracez k vos élèves ; qu'ils remarquent, avec vous, que cette marche est dans la nature de notre intelligence. Donnez à qui vous voudrez à faire les adieux de Narbal à Télémaque; tout le monde dira : Retournez en Ithaque^ etc., etc., jusqu'à la fin. Expliquez à l'enfant qu'il n'y aurait pourtant dans ces phrases qu'une composition imparfaite et tronquée , qu'une solution incomplète de la question proposée.

Si l'on demandait, en effet, les adieux de Narbal à Télémaque , le discours m'apprendrait, il e§t vrai , que quelqu'un lui adresse la parole ;

mais il serait impossible que je devinasse qui , même quand je saurais le livre par cœur. Mais ef&çez le nom de Narbal, si vous voulez^ et lisez : Les dieux se déclarent^ s'écria...; ils veulent^ mon cher Télémaquej vous mettre en sûreté! Voilà y me dis-je y un homme animé par quelque événement qui l'agite et le tourmente. Fuyez cette terre cruelle et maudite I Heureux qui pour^ rait vous suwre! Je songe aussitôt à un péril qu'il s'agit d'éviter. Mais un destin sévère m'attache a cette malheureuse patrie ; il faut souffrir avec elle ^ peut-être faudra-t'il être enseveli dans ses ruines ! Si Télémaque avait eu besoin de fuir Salente , cela pourrait s'appliquer au nouveau royaume d'Idoménée trompé par Protésilas. C'est là le langage que tiendrait Philoclès; mais les faits répugnent à cette supposition. Si on ajoute : les dieux vous conduisent comme par la mainj il faut qu'il y ait quelque aventure merve^leuse à laquelle il était difficile de s'attendre dans les faits que l'orateur a en vue. La vertu pure et sans tache ne serait qu'une amplification de rhétorique 9 qu'un bavardage sans raison ^ si ce n'est point Narbal qui parle ; car il est le seul témoin d'un beau dévoûment de Télémaque, qui ne veut point sauver sa vie par un mensonge

qui semblait innocent à Narbâi lui-même. Enfin ^ pourvu que je dise toujours la vérité serait inintelligible pour Télémaque s'il n'est pas question de circonstances ( connues de lui et de Tinterlocuteur) où il fallait dire la vérité. Voilà donc une bonne composition ; voilà ce qu'il faut imiter : c'est ainsi qu'il faut s'exercer à se renfermer dans les faits ^ sans divagation autant que possible. La difficulté de la langue, le manque d'expressions y les souvenirs trompeurs de la mémoire : voilà les obstacles qu'il faut vaincre. Voilà ce qui fait dire, même à Fénélon : Jusque dans les rivages les plus inconnus ', vivre et mou" riry et mon cœur n^ aime que la justice. En effet, ces réflexions ne sont pas aussi spécialement applicables au sujet.

Je ne prétends pas qu'il Êiille dire ce que je dis ; on peut soutenir que je loue et blâme Fénélon sans raison. On peut se moquer de ces analyses, de ces dissections froides d'un critique subalterne qui ose couper les ailes du génie avec les ciseaux de la médiocrité (comme disait , je crois, Baculard). Tâchez de persuader à vos élèves qu'on lescritiquera précisément comme je viens de critiquer Fénélon, et qu'on ne les louera jamais, parce qu'on est convenu de ne louer que les morts.

Au surplus 9 Toici^ je crois ^ la seule règle sans exception en littérature : Ne {h>us ècartet pcis de votrs sujet. Quand vos élèves n'apprendraient que cela, vous leur auriez rendu un grand ser*» vice. Or , vous voyez bien ce qu'il faut faire pour obtenir ce résultat ; nous sommes capables de voir si nous nous écartons en parlant ou en écrivant sur des faits qui sont le sujet de nos discours. La difficulté n'est donc pas dans notre intelligence y mais dans notre mémoire qui ne nous rappelle pas le signe dont nous avons besoin. Faites donc apprendre la valeur de tous les signes qui sont dans Fénélon.

On vous dira que Boileau a dit :

Ce qae Ton conçoit bien sVnonce clairement » Et les mots , pour le dire , arrivent aisément.

Vous répondrez : ce Croyez- vous, monsieur, que Boileau a dit soit un raisonnement en bonne logique? — Mais l'autorité des grands hommes ? — Admettez-vous l'autorité des grands hommes ? — Quel est le présomptueux qui oserait la rejeter 7 — De quels grands hommes admettez-vous l'autorité ? — De tous. — Ci • céron vous parait-il un grand homme ? — Pourquoi cette question ? — C'est que Cicéron a dit

que les mois n'arrivaient pas aiséine«4; pour énoncer clâ^irement ce que Ton çonçmt bien. Gicéron pense que les mots présomption , m^mi^ vemens sages, mowemens mesurés , etc., etc., n'arrivent pas plus aisément que tabatière et mouchoir quand on ne les a pas appris , et qu'on ne les a pas répétés bien souvent, d

Laissez donc Tai^mentateur y et vérifiei^ si votre élève connaît tous les mots^ toutes les ^"pressious, toutes les tournures , enfin, tout ce qu'on peut a{^rendre dans Télémaque.

Hukf^e lEzetcice.

Le maitare donne à £iire des synonymes de mois»

a Augmenter signifie rendre plus considérable : ajouter n'est autre chose que mettre

après.

j> On dit : Augmenter ses possessions.

» J'ai lu dans Fénélon: Un roi qui ne fait la guerre que pour augmenter ses possessions , mérite de perdre ce qu'il possède.

D An iiimilie «a ooids de ouelcfue diode.

> Pour un bon père , la seule espérance d'augmenter la fortune de ses en&ns ajoute à son bonlieur. d

AUSTÉEITÉ ET SEVERITE,

ce L'austërilé consiste dans la manière de vivre 9 et la sévérité dans celle de penser.

9 L'homme austère est sobre y fiiigal et laborieux ; ennemi du &ste et du luxe^ il ne se pare que d'habits simples ^ ne se sert que de meubles grossiers^ et^ en un mot, ne soufire que ce qui est nécessaire aux véritables besoins.

» Celui qui est sévère est rigoureux; il désapprouve, blâme et condamne la moindre erreur et la plus petite faute. C'est, si je puis m'exprimer ainsi, un excès de vertu qui le guide et qui le rend la terreur et l'épouvante du coupable.

D L'austérité n'influe que sur soi-même; mais la sévérité rejaillit sur soi et sur les autres.

» La sévérité efïraie plutôt le méchant qu'elle ne le ramène vers le bien. ))

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