SCÈNE TROISIÈME
Le courtier, Boivin, Biron.
Le Courrier, se levant, effrayé: Comment! comment! une attaque! On est pris d’assaut? On croit peut-être que j’ai ici tout l’or du
Yukon...
Borvix: On se tromperait un peu.
[LeMay] ENTENDONS-NOUS LÀ
BrRon: Excusez-moi; je n’ai trouvé que ce moyen-là d'ouvrir, et j'étais pressé.
Le Courrier: Ah! ah! c’est Monsieur Biron! ... Notre ami Monsieur Biron! . Entendons-nous! entendons-nous!
Bron, rudement: Je ne veux pas que le partage se fasse derrière mon dos. Il paraît que vous avez reçu des bonnes nouvelles. .de l'or, même de l'or.
Borvis, se levant: Pas si vite, pas si vite. On regarde encore venir.
Le Courrier: Ça viendra, ça viendra. .Ne nous décourageons point. Entendons-nous.
BrRoN, au Courtier: Entendons-nous pour perdre nos déboursés. Est-ce cela que vous voulez dire?
Le Courrier: Il ne faut pas aller trop vite en besogne, si on veut aller sûrement.
Biron: Mais voilà deux ans que je débourse pour ces terrains miniers, et l’or reste toujours au fond du trou.
Borvin: C’est vrai, Biron, au fond du trou.
Le Courrier: Allons! monsieur Boivin, allons! monsieur Biron, pas de reproches, pas de soupçons surtout. . Entendons-nous,
BrRoN: J'entends trop bien, moi, (plus bas) je voudrais être sourd comme vous.
Le Courtier, à Biron: Plait-il?
Borvin, au courtier: Il dit comme vous: Entendons-nous, (bas) mais il pense comme moi, n’entendons-nous pas.
Le Courrier: Mon garçon m’a écrit, et il dit que les affaires sont bonnes: il y a de l’argent pour ceux qui veulent travailler et ménager.
BrroN: C’est comme ça partout.
Boivin: Oh! non, pas partout. On s'échine, on s’éreinte À semer toutes sortes de grains dans toutes sortes de terres, et on récolte toutes sortes de...
BiRoN: De farines.
Borvin: Plus de mauvaises que de superfines.
Le Courrier, qui écoute, une main derrière loreille: On vit quand même.
Biron: Oui, les courtiers vivent bien. . Ils récoltent dans nos poches.
Le Courrier: Plait-il? J'entends dur.
Borvix: Il dit qu’il ne vous fait pas de reproches, mais qu’il a vidé ses poches.
18 CourTIER: Entendons-nous. Vous allez voir et juger. .et juger. Assoyons-nous,
Borv.:: C’est ça, jouons cartes sur table.
Brxox, à Boivin: Il a tous les atouts pour lui. Borvin, à Biron: Je pense bien que nous sommes plumés,
8 LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
Le Courrier, tirant une lettre de la poche de son habit: Voici la dernière lettre de mon fils. Je vais vous la lire, (Ilit.) Dawson, le 18 mai, 1908... (Vous allez voir, elle est encourageante. ..
BIRON: Mais la date est diablement décourageante.…. .
Boivin: Il a coulé de l’eau dans la rivière, depuis cette date-là.
Le Courrier: La lettre n’est pas d’hier, mais le garçon a eu le temps d’amasser depuis qu’elle est écrite, et j'attends, de jour en jour, des nouvelles fraîches.
BRON: D’après ce qu’on sait, elles pourraient bien se faner en route, les nouvelles fraîches. Je crois, Monsieur le courtier, sauf le res pect que je vous dois, que nous avons affaire à plus fin que nous. (Ils se lèvent tour à tour.)
Le Courrier: Je suis un honnête homme, et si vous perdez quelque chose, moi je perdrai tout d’abord.
Boivin: Nous vous croyons honnête, mais nous ne connaissons pas votre garçon.
BiRoN: On connait un arbre à ses fruits, mais pas un père à ses enfants.
Borvin: C’est aussi bon.
Le Courrier: C’est vrai, c'est vrai: la liberté humaine, voyez-vous, la liberté humaine. .tel père, tel fils, c’est un dicton souvent démenti. Entendons-nous, entendons-nous. (Ils ont marché, puis se sont ariêtés devant l'auditoire. Ils chantent. Trio.)
Vous vous dites un honnête homme, Mais en êtes-vous bien certain ?
Un rêve passe dans un somme,
On est égrillard le matin.
Vous faites mal et voyez trouble; Vous vous dites: Je le savais.
L’homme sent bien qu’il se dédouble, Et peut être bon ou mauvais.
L'homme est pareil à la machine, Il faut qu’il soit souvent graissé, Et, quand on lui frotte l’échme, Il se montre plus empressé.
Puis, s’il a de la conscience, Il veut en voir chez le voisin.
Il ne chante sans défiance
Qu’après avoir pris le raisin.
(Le bossu entre.)
[LeMay] ENTENDONS-NOUS 9