CHAPITRE PREMIER
SUR LE RANG QUE LES INSECTES PARAISSENT DEVOIR OCCUPER PARMI LES AUTRES ANIMAUX,
Dans l'état actuel des connaissances acquises en histoire naturelle, la notion la plus simple que nous puissions donner des Insectes se trouve dans la traduction littérale du mot latin éntersectum, qui exprime la conformation la plus évidente de ces petits animaux. Leur corps, en effet, est composé d’un assez grand nombre de parties qui se touchent et qui forment autant d’anneaux ou de segments agissant les uns
sur les autres, de manière à pouvoir exécuter diverses sortes de mouvements ou à représenter autant de jointures ou d’articulations mobiles et entrecoupées.
Cette définition ne suffirait pas cependant pour autoriser à réunir tous les Insectes, dont les formes sont si variées, en une classe tout à fait distincte et séparée du reste des invertébrés, parce qu’on pourrait y comprendre aussi beaucoup d’autres animaux, tels que les Annelides et les Crustacés.
Nous devons donc proposer des caractères plus précis et peut-être plus exacts. Afin d’en faire mieux apprécier la valeur, nous traiterons d'une manière générale de l’organisation des Insectes, leur structure offrant des modifications importantes qui fixent et assignent le rang qu'ils paraissent devoir occuper dans la série animale.
Nous savons tous que les animaux ainsi que les végétaux, tant qu'ils sont vivants, peuvent combattre ou modifier les lois de la nature, dont la puissance générale s'exerce, sans opposition apparente, sur les autres corps que nous nommons, par cela même, des matières ou des substances inertes. Ce pouvoir de tout ce qui est doué de la vie n’est pas absolu : la tendance continuelle du calorique à se mettre toujours en équilibre, la loi de la gravitation, les principes ou la force du mouvement, la composition chimique des corps, les affinités mutuelles de leurs éléments, sont autant de causes qui exigent ou qui nécessitent, de la part de l’être vivant, d’autres actions opposées.
Les phénomènes qui résultent de chacune de ces luttes ou de ces résistances que leur offrent sans cesse l’animal et le végétal, dépendent évidemment de l’action des divers appareils d'organes ou d'instruments dont ces êtres privilégiés
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ont été spécialement pourvus par une prévoyance qui se fait partout admirer dans le spectacle de la nature.
Cette manière d'exister, cet ensemble de facultés ou de pouvoirs particuliers attribués à tous les corps vivants, les distinguent de la matière inerte. La facilité, le pouvoir de résister aux lois les plus générales de la nature doit se manifester en eux sans dépasser un certain degré; autrement, ces actions tendraient continuellement à les détruire, ou à faire rentrer dans la masse commune des éléments les matériaux qui les composent. Ces phénomènes de réaction sont toujours merveilleusement opposés à chacune des actions extérieures contre lesquelles la résistance est nécessaire.
Considérée d’une manière générale, cette opposition active, devenue indispensable, a été désignée sous le nom de puissance vitale ; en d’autres termes, elle constitue {a ae, mot de convention par lequel on exprime, en physiologie, uné suite d'actions, d'opérations toutes différentes les unes des autres, réunies ou séparées, produites dans le même individu et concourant à un seul et même but, savoir la conservation de cet être vivant et de la race qui doit en provenir.
Chacune de ces actions principales de la vie s'exécute au moyen d'appareils variés ou de certains instruments constituant autant de systèmes d'organes différents dans leur structure et dans leur mécanisme.
Il faut reconnaître que chacune des parties qui entrent dans la structure d’un être vivant lui a été concédée peur remplir un office spécial ou une fonction. Par le résultat de leur exercice, ces fonctions semblent se rattacher à la production de deux séries de phénomènes très-distincts.
À la première se rallient les organes destinés à donner
aux êtres qui en sont doués le pouvoir de s’accroître et de se développer, en s’incorporant d’autres substances appelées à participer, pour un temps limité, à l’action de la vie, et puis de propager, de perpétuer la race, en se reproduisant ou en engendrant des individus semblables à eux-mêmes. Dans la réunion, toujours constante, de ces deux puissances organiques, on reconnaît un mode d'existence qui est universel jusqu’à un certain point, puisqu'il se retrouve dans tous les êtres vivants, végétaux et animaux. Aussi le désigne-t-on sous le nom de vie générale ou commune à tous : car sans cette réunion, ou cette jonction nécessaire de ces deux facultés, aucun être vivant ne pourrait continuer d'exister.
A la seconde série des phénomènes de la vie se rapportent aussi deux autres facultés. L'une se manifeste par l'emploi de certains organes accordés à ceux des êtres qui peuvent changer de lieu, à volonté, en tout ou en partie : c’est ce qu'on nomme la motilité; l’autre, ou la sensibilité, a pour instruments tous les appareils organiques au moyen desquels ces mêmes êtres motiles perçoivent ou éprouvent l’action que les corps extérieurs exercent sur eux, suivant leurs qualités qui sont reconnues , jugées et appréciées avec plus ou moins de perfection.
Telles sont les quatre grandes fonctions de l'économie. On désigne les premières sous les noms de nutrition et de génération, et les secondes sous ceux de motilité et de sensibilité.
Si, dans certains corps organisés, la nutrition et la reproduction peuvent s'opérer indépendamment des autres fonctions, il faut reconnaître que dans ce cas 1l y a, pour ainsi dire, un mode plus simple de l'existence; mais alors, par cela seul que cette vie est moins complexe, elle donne aussi
moins de facultés à ces êtres, puisqu'ils sont obligés de rester ou de se développer dans l'endroit même où leurs germes ont été déposés et qu’ils ne peuvent point aller à la recherche de leurs aliments : tels sont les végétaux.
Ainsi que nous venons de le rappeler, les facultés de se mouvoir et de sentir ne s’exécutent jamais seules chez les êtres vivants qui en sont doués. Ne sont-ils pas, en effet, obligés de se nourrir et de se reproduire comme les autres ? On peut donc admettre comme vraie cette assertion, que les corps ainsi organisés sont doués de deux puissances évidemment plus manifestes, qui dépendent certainement d’une structure plus compliquée, puisqu'ils sont pourvus tout à la fois des instruments appelés à produire deux facultés trèsdistinctes, mais dont les effets sont nécessairement réunis ; et, par suite de cette connexion, ils possèdent deux modes d'existence tellement conjugués, que les physiologistes ne sauraient aujourd'hui concevoir la possibilité de leur indépendance réciproque.
Il est incontestable que la présence des organes qui animent certains êtres, en leur donnant les moyens de changer de lieu en tout ou en partie, de percevoir les qualités des corps et d'être sensibles à toutes ou à quelques-unes de leurs propriétés, en un mot, que les organes du sentiment et ceux du mouvement caractérisent, par leur présence, les animaux, et les font ainsi distinguer des végétaux, qui, incapables de toute perception, sont condamnés à vivre dans les mêmes lieux et dans les mêmes circonstances que les individus dont ils font partie.
De plus, ces organes de la motilité et de la sensibilité ont évidemment modifié les autres facultés. Ainsi, par cela même
qu'un être est animé et peut changer de lieu de son propre mouvement, c’est-à-dire suivant sa volonté, il devra, si d’autres êtres n’ont pas pourvu d'avance à sa nourriture, d’abord aller au-devant ou à la recherche des aliments, les introduire en totalité ou en parties divisées dans une cavité intérieure pour les digérer, c'est-à-dire pour les transporter avec lui partout où il ira se placer. C'est dans cette cavité, dans ce sac portatif ou canal digestif, que se trouvent des organes absorbants pénétrés par les sucs destinés à être distribués à toutes les parties du corps sous la forme de matériaux liquides propres à la nutrition. Il est évident que nous trouvons là un caractère commun à tous les animaux : c’est qu'ils constituent des êtres digérants, c'est-à-dire qui peuvent, même en quittant l'endroit ou l’espace dans lequel ils sont actuellement placés, transporter avec eux et dans leur intérieur une certaine provision d'aliments, ce qui leur permet de ne pas être fixés comme les végétaux dans les lieux où leur race a été déposée.
Un second et important caractère organique de l'animal, c'est que cet être motile est toujours pourvu de certains instruments admirablement construits pour lui dénoter les qualités des corps, afin qu'il puisse apprécier ces matières, les attirer ou les repousser, s’en approcher ou les fuir.
Enfin, il faudra que le corps animé porte directement et sous forme liquide le produit des organes mâles de la génération dans le lieu même où se trouvent déposés les germes d’autres individus semblables non encore vivifiés, mais qui s’y sont formés comme par un excès de nutrition.
Ces principes étant établis comme des vérités résultant de faits et d'observations innombrables, très-positives, et qu'il
Le:
nous a semblé nécessaire de rappeler ici fort brièvement, suivons-en les conséquences. Nous trouverons ainsi les moyens d'exposer les éléments d’une classification naturelle des animaux.
S'il demeure constant que la présence des organes du mouvement et de la sensibilité caractérise matériellement les animaux , il est certain que plus les facultés dont ils jouissent seront développées, plus ils s’éloigneront des végétaux, et réciproquement en sens inverse. Or ce plus ou moins de développement rehausse ou dégrade les facultés : c’est ce dont il est facile de s'assurer par l'observation.
Supposons, par exemple, des êtres animés doués de la faculté de se perpétuer, mais par gemmes, par boutures ou par caïeux; de se dessécher, de rester immobiles pendant un temps plus ou moins prolongé, et de reprendre ensuite tous les caractères de la vie, en reproduisant la plupart de ses phénomènes sous l'influence de la chaleur, de l'humidité, de la lumière et des autres agents de la nature ; ne pouvant vivre que dans des liquides; souvent fixés sur un point de l’espace, au milieu de la nourriture qui semble se présenter d’elle-mème , et que plusieurs peuvent même absorber par des pores extérieurs : tels sont quelques-uns de ces êtres vivants dont les mouvements ne sont produits qu'avec lenteur. Nous verrons en eux des animaux qui auront les plus grands rapports avec les plantes. On ne leur trouve ni véritable tube alimentaire où digestif, ni organes spéciaux pour la respiration, ni nerfs bien distincts ou isolés, ni organes des sens, autres, peut-être, que celui du toucher passif; ni appendices articulés destinés aux mouvements que souvent
même ils n’exécutent que très-partiellement. Voilà certai- T. XXXI. 2
nement des êtres qui, bien qu'ils soient animés, formeront la dernière classe, celle des ZoopnyTes. Avouons d’ailleurs que cette classe renferme beaucoup d'animaux qui, par leur mollesse et leur exiguité, se soustraient à nos recherches anatomiques dans la plupart de leurs organes.
Viendront ensuite [d’autres êtres plus animés, mais condamnés aussi, pour la plupart, à vivre constamment dans l'eau où ils ne manifestent que des mouvements très-lents et à peine perceptibles ; privés, par cette circonstance, de plusieurs des organes des sens, quoique munis de nerfs bien distincts ; ayant, en général, le corps très-mou, mais protégé le plus souvent par des coquilles ou des croûtes calcaires qu'ils sécrètent ou produisent eux-mêmes ; ne possédant jamais de membres articulés; offrant tantôt un mode de génération semblable à celui des plantes , tantôt la triple complication d’un sexe distinct ou individuel, ou des deux sexes réunis dans un mème individu, soit comme hermaphrodites, soit comme androgynes : tels sont les MorLusquEs.
Ceux que nous voyons suivre dans cette classification ascendante ne sont pas beaucoup plus parfaits. Appelés, pour la plupart, à vivre dans l’eau, ou dans un milieu constamment humide et obscur, ils sont privés de presque tous les organes des sens. Leur corps se divise, il est vrai, en anneaux qui se prêtent facilement à la locomotion, mais il n’est pas muni des appendices articulés constituant des membres. Leurs nerfs sont bien distincts et noueux, et de chacun de leurs renflements centraux ou ganglions se séparent, par irradiation, des filets qui se rendent aux organes dans lesquels ils se terminent. Les sexes sont le plus souvent réunis
dans un même individu. Ce sont les Vers, qu’on désigne mieux en les nommant des ANNELIDES.
Les animaux qui appartiennent aux classes suivantes ont le tronc formé de leviers distincts, articulés, et muni de membres ou d’appendices latéraux destinés aux mouvements divers, suivant leur manière de vivre. Comme la plupart habitent constamment dans l’eau , ils ont des organes appropriés à cette sorte d’existence, c’est-à-dire des poumons aquatiques, des feuillets vasculaires, qu'on nomme des branchies. Ce sont les Crusracés.
Chez les autres, qui respirent dans l'air, ce fluide élastique parcourt les diverses parties du corps, en s’y insinuant par des ouvertures nombreuses, qui communiquent avec des canaux subdivisés en tubes aérifères qu'on nomme des trachées. Quoique privés, en apparence, de vaisseaux sanguins, ou des organes de la circulation, ces animaux ont cependant une vie plus active, plus sensible que tous les êtres précédemment indiqués, car ils sont doués de la vue, de l’ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher. Leur Corps est composé d'une tige centrale, dont les parties sont mobiles ; ils jouissent de tous les modes de transport, dans l’eau et à sa surface, sur la terre et dans l'air. Sous le rapport des organes qui, chez eux, sont destinés à la locomotion, à la nutrition et à la génération, ils sont aussi parfaits que les animaux d’un ordre plus élevé. Tels sont les Insectes , dont nous nous occupons dans le grand travail que nous avons entrepris.
D'après ces considérations, il est facile de reconnaître qu'il ne suffit pas, pour caractériser un Insecte, ou pour en donner une définition exacte, d'indiquer la conformation générale du corps divisé en anneaux et muni de membres
articulés, quand l'individu est parfait, c’est-à-dire lorsqu'il a pris sa dernière forme : il faut y joindre, en outre, quelques-unes des particularités qui permettent d'établir la distinction entre un individu de cette classe et un Crustacé ou un Annelide. Voici donc la caractéristique que nous proposons.
L’'Insecte est un animal sans vertèbres ou sans squelette intérieur ; à tronc, ou partie centrale du corps, articulé en dehors; muni de membres articulés et respirant par des stigmates, qui sont les orifices extérieurs des trachées ou des vaisseaux aériens internes.
Toutes ces notes, comme nous venons de le rappeler brièvement, suffisent pour faire distinguer la classe des Insectes, quand ils sont parvenus à l’état parfait, de celles auxquelles on pourrait rapporter les autres espèces d'animaux.
Le défaut des os intérieurs ou des vertèbres, dont l’assemblage forme une colonne centrale creusée dans toute sa longueur pour protéger la moelle épinière provenant du cerveau, contenu lui-même dans la cavité du crâne ou de la tête, constitue un caractère essentiel ou du premier ordre. Cependant il est négatif; et de plus, les Insectes ne sont pas les seuls animaux chez lesquels on ne retrouve pas cette colonne osseuse. Il faut y joindre un caractère, qui est commun, il est vrai, et applicable également aux Crustacés et aux Annelides : c'est que le cordon nerveux principal occupe constamment la région inférieure, et qu'il est situé sous le canal digestif et non au-dessus ou en arrière dans l’épaisseur de l’échine comme dans tous les animaux vertébrés. On peut y ajouter l’absence d’un cœur ou d’un agent central et actif de la circulation et des vaisseaux qui en proviennent ou qui y
aboutissent et le défaut d’organes localisés pour la respiration, comme le sont les poumons et les branchies.
Cependant cette absence des os intérieurs suffit pour faire distinguer d’abord cette division des quatre premières classes auxquelles on rapporte les Mammifères, les Oiseaux, les Reptiles et les Poissons. Les articulations de la région moyenne et centrale du corps, ainsi que la présence des membres, surtout des pattes articulées, éloignent les Insectes des Mollusques et de la plupart des Zoophytes.
La présence de ces membres, le plus ordinairement au nombre de six, situés sur les parties latérales, peut servir à séparer les Insectes de la classe des Vers ou Annelides, comme celle des stigmates les fait reconnaître quand on les compare avec les Crustacés qui respirent par des branchies, dont les Insectes sont constamment privés sous l’état parfait.
Les Insectes, comme tous les êtres vivants, ont besoin d'emprunter aux fluides qui les entourent quelques-uns des éléments propres à modifier chimiquement les substances absorbées dans l'acte de la digestion, en même temps qu'ils doivent expulser plusieurs des produits de cette alimentation. Ces deux opérations vitales ne diffèrent qu’en apparence, ou par leur mode d'exécution seulement, de celles qui ont lieu chez tous les animaux vertébrés, et qui ont été aussi observées dans les Mollusques, les Annelides, les Crustacés, et même chez quelques Zoophytes.
Chez les Insectes, la nutrition semble être le résultat d’une sorte d'imbibition ou de spongiosité des tissus dans lesquels les humeurs nutritives sont épanchées, sans être mises activement en rapport avec les organes respiratoires. C’est l'air qui va les chercher partout où elles se trouvent, de
sorte que par le fait, les deux fonctions s’exécutent réellement de manière à parvenir au même but d'utilité. Dans l’un des cas, et c'est celui qui est le plus ordinaire et le plus général chez les animaux, le sang est poussé activement dans des appareils spéciaux, pour entrer en contact médiat avec l'air ou l’eau qui en contient. Dans l’autre, ainsi qu’on le voit dans les Insectes, c’est l'air qui va chercher le sang, ou le liquide qui en tient lieu, en se ramifiant en trachées excessivement déliées dans toute l'étendue du corps. C’est comme d'eux nombres qui seraient multipliés l’un par l’autre réciproquement et qui donneraient absolument le même produit.
On a donc, selon nous, attribué une prépondérance arbitraire à ces modes de nutrition et de respiration, qui n’ont pas une très-grande influence sur les résultats de la vie animale. Certainement il faut reconnaître que le premier insecte, observé ou pris au hasard, nous paraîtra plus parfait que les Huïtres, les Lombrics, les Monocles, les Protées, chez lesquels il y a des organes de la circulation et de la respiration. Ainsi, le développement remarquable des fonctions de la vie de relation chez les Insectes leur assigne un rang supérieur dans la série des animaux invertébrés.