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PUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Droils de reproduclion et de Iraduelion réservée

Nous réunissons aujourd'hui en volumes sous ce titre : Entr'actes, tout ce que M. Alexandre Dumas fils a écrit ou publié en dehors du roman et du théâtre.

Nous avons plutôt tenu compte des analogies que des dates, et nous avons groupé ensemble, le plus possible, tous les articles qui nous ont paru être dans le môme ordre et dans le même dévelop emcnt d'idées.

Note de rÉditeur.

ENTR'AGTES

11 y a trois mots de la langue française auxquels je voudrais bien voir donner une signification définitive, car, comme toutes sortes d'autres choses, ils n'ont, depuis le 24 février, qu'une signification provisoire ; ces trois mots sont : République, frère et libei'té.

Quelqu'un me disait dernièrement :

— Il fallait que le gouvernement tombé fût bien fort pour résister à tous les républicains qu'il y a !

Ce quelqu'un avait raison. Malheureusement, les républicains qu'il y avait ne sont pas tous ceux

qu'il y a. Un a endossé la République comme on endosserait demain la culotte et les bottes à cœur, si vieux et si ridicule que paraisse ce costume ; et cependant, si cela arrivait, personne ne s'en serait douté aujourd'hui.

Il en était de même de la République. Personne ne songeait à ce mode de gouvernement, quand il nous est tombé, on ne sait d'où, du . ciel peut-être.

On a d'abord rêvé guillotine, pillage, tribunal révolutionnaire ; puis on s'est aperçu que toutes ces fantasmagories sanguinaires étaient éteintes. On a hasardé un œil, puis deux ; les esprils tranquillisés ont repris confiance, et l'on a fini par se dire :

— Tiens ! je ne me serais jamais cru si républicain !

Et l'on a respiré sans défiance, et l'on a remis ses armes sur ses voitures, malgré les décrets qui croyaient les abolir, et, avec une joyeuse sérénité, on a ajouté, en regardant notre grand poëte, devenu le pilote de notre révolution :

— Il est là !

Mais chacun s'était fait sa petite république, à soi ; si bien qu'il y a eu des mécomptes cl des mécontents.

J'ai un dictionnaire de Bcscherelle en deux énormes volumes, caicihU-s de faire, à eux seuls.

une barricade un jour de révolution ; jouvre ce dictionnaire, et voici vl'explication qu'il me donne du mot république :

« Etat dont la constitution est démocratique, où le peuple se gouverne lui-môme, soit immédiatement, soit par ses délégués. On distingue trois espèces de républiques : les aristocraties, dans lesquelles le gouvernement est entre les mains de la haute classe ; les oligarchies, dans lesquelles il se trouve entre les mains du petit nombre ; et les démocraties, dans lesquelles la majorité de la nation prend part au gouvernement. »

Excepté les aristocraties, nous avons eu tous les modes de constitution depuis le 24 février. Jusqu'à rétablissement du gouvernement provisoire, le peuple s'est gouverné lui-même. Le gouvernement provisoire a représenté l'oligarchie, puis sont venus les délégués et le suffrage universel pour lequel on venait de se battre, c'est-à-dire la démocr;itie.

Mais il paraît que le mot république a une signification autre et connue seulement d'une fraction de la population.

Il y a surtout à Paris, — quand je dis à Paris, je devrais dire à Vincennes, — un homme que je voudrais bien entendre donner rexplicatiou de ce mot.

Cet homme est M. Barbes.

M. Barbes avait un gouvernement monarchique sous lequel il pouvait être heureux, s'il avait voulu, comme ïityre, se contenter des loisirs qu'un dieu lui faisait, manger les rentes que son père lui avait laissées, aller à la campagne l'été, au bal l'hiver, et rester dans le commun des martyrs qui ne rendent peut-être pas de grands services à la société, mais qui, au moins, ne lui nuisent pas.

M. Barbes se crut destiné à de plus grandes choses. 11 voulait la répubhque ; seulement, il la voulait trop tôt, et elle avorta. La France n'était enceinte que de huit ans, et un pays met phis de temps à enfanter qu'une femme. M. Barbes essaya de faire accoucher la France par la force, quand il fallait, comme nous l'avons vu, attendre qu'elle accouchât toute seule, et quand le moment serait arrivé.

M. Barbes s'était trompé ; on l'arrêta, et il fut condamné à mort pour avoir trop aimé la république.

Victor Hugo fit quatre vers qu'il ne ferait plus aujourd'hui, j'en suis certain, et le roi fit grâce au prisonnier.

Le 24 février arrive : je n'ai pas besoin de vous raconter se qui se passe ; on proclame la llépublique, et tout naturellement, puisqu'on son-

gcait bien à rendre hommage ;\ ceux qui éluienl morts pour elle, on songea à délivrer les prisonniers républicains, ces morts vivants de la royauté déchue.

On ouvrit les portes du Mont-Saint-Michel ; on porta en triomphe M. Barbes, dont les idées triomphaient et qui avait été un des premiers semeurs de cette récolte nouvelle ; on donna son nom à une rue, on le fit nommer gouverneur du Luxembourg, colonel d'une légion ; on l'élut membre de l'Assemblée nationale. Cela fit crier quebiues individus qu'on appela des aristocrates, et tout fut dit.

Voilà donc M. Barbes au but qu'il avait rcvé. Il avait voulu une république : il l'avait. 11 arrivait sous l'égide de son passé dont nul ne lui contestait Ici bonne foi ; il avait une double influence, comme colonel et comme représentant du peuple ; il avait à sa disposition sa parole et son épée, et voilà que M. Barbes, qui s'est fait arrêter comme républicain sous la monarchie, trouve encore moyen de se faire arrêter comme républicain sous la république.

C'est jouer de malheur.

Voilà pourquoi je' voudrais avoir l'explication du mot république de la bouche même de M. Barbes, et voilà pourquoi, le 15 mai, je m'étais rendu à l'Assemblée nationale, désireux de voir

ce qui s'y passerait, car j'étais convaincu qu'il s'y passerait quelque chose.

Comment la police ne savait-elle pas ce que moi et tous les habitants de Paris nous savions, c'est-à-dire qu'une manifestation devait avoir lieu au nom de la Pologne, et n'être, comme l'a dit Grassot, que le faux nez d'une conspiration ? Est-ce donc que la police est comme les maris trompés, qui ne savent jamais que leurs femmes les trompent, quand tout le monde le voit, le sait et le dit autour d'eux ?

Quoi qu'il en soit, je m'étais rendu à la place du Palais-Bourbon, me demandant comment j'entrerais à la Chambre, quand je vis arriver les étendards des clubs et ces amis de la Pologne que vous savez. En un instant, la place fut inondée, les cinquante gardes mobiles qu'on avait rangés à la porte de l'Assemblée étaient refoulés, avaient remis leurs baïonnettes dans le fourreau, et l'on commençait à ébranler vigoureusement la porte, qui allait évidemment céder sou? les vrais efforts de tous ces faux Polonais.

Pendant ce temps, les plus pressés escaladaient les grilles.

Un ordre arriva d'ouvrir la porte ; on se poussa, on se bouscula, on entra.

J'avais suivi le ilôt, je dois même dire que, si j'avais voulu ne pas le suivre, cela m'eût été im-

possible. En passant sous la porte, roulé que j'étais par ces vagues humaines, au milieu desquelles toute espèce de natation était inutile, j'entendis un capitaine de la garde nationale qui voulait l'ordre me crier :

— Monsieur, monsieur, arrêtez-vous !

— Arrêtez-moi si vous le voulez ou si vous le pouvez, lui dis-je; mais je sais que, moi, je ne m'arrêterai jamais tout seul.

Deux secondes après, j'étais transporté dans la cour, et je respirais. Un imprudent laissa partir son fusil ; on crut à un massacre ; l'envahissement devint plus grand encore ; les femmes se sauvaient, les corridors étaient encombrés. Des gens de toute sorte haranguaient le peuple, on criait : a Vive la Pologne! » et l'on demandait Louis Blanc et Barbes. Ce n'était pas le moment de s'en aller. J'allais donc voir M. Barbes !

En attendant, je me mêlais aux groupes, ni plus ni moins qu'un limier de M. Caussidière, et j'écoutais ce qui se disait.

11 y avait un monsieur en chapeau gris et avec des moustaches rousses qui parlait de l'ex- détenu. C'était mon affaire. Je m'approchai de lui.

— Monsieur , disait-il ;\ son interlocuteur, ((uand on voit Barbes, on est foudroyé, foudroyé, foudroyé!

8 l-NTR ACTES

— Diable ! disais-je.

Et je désirai de plus en plus voir cet homme merveilleux; seulement, j'aurais voulu avoir des lunettes noires et un paratonnerre.

Je m'approchai d'un autre groupe.

— On ne connaît pas Barbes, disait à quelques individus un homme porteur de grandes moustaches noires, c'est le garc^'on le plus charmant qu'on puisse rencontrer, bon, poli, affable, généreux, doux.

« Voilà évidemment deux honjmes qui aiment M. Barbes, me dis-je. Seulement, le premier n'est que son partisan et l'autre est son ami. »

Attendons.

Je dois dire en passant qu'il faut toujours se méfier des idéologues réputés doux. Robespierre était, dil-on, l'homme le plus doux qu'on pût imaginer. Une heure s'écoula, M. Barbes et M. Louis Blanc se montrèrent à la multitude enthousiaste. Ils firent leur apparition à l'une des fenêtres donnant sur la cour qui se trouve à gauche de la Chambre des députés, en entrant par la place du Palais-Bourbon.

M. Barbes parla le premier. Il approuvait la manifestation du peuple et il était enroué. Voilà tout. M. Louis Blanc parla ensuite.

Le discours de M. Louis Blanc ressemblait pour moi à ces bijoux avec lesquels certains

hommes séduisent certaines l'emmus. niiand celles-ci veulent s'en servir et les vendre, elles s'aperçoivent que la monture est en cuivre au lieu d'ôtre en or, et les pierres en verre au lieu d'être en diamant. M. Louis Blanc avait enfilé des phrases les unes dans les autres, et il avait fini par en faire un collier de perles fausses.

Un troisième personnage assistait à cette scène, à cette comédie, à ce drame, à cette farce, comme vous voudrez l'entendre; celui-là, c'était M. Albert. Oh! lithographes trompeurs, n'étaitce pas assez de donner à M. Ledru-RoUin une tête, un toupet, une insolence qu'il est impossible qu'il ait? pourquoi avoir donné à M. Albert un regard, une physionomie, une distinction qu'il n'a jamais eus?

M. Albert n'a pas dit une parole ; il s'est contenté de sourire , d'un sourire disgracieux et niais. Que faisait-il là? Il donnait sa main droiie à M. Barbes qui donnait sa main droite à M. Louis Blanc, si bien qu'ils ressemblaient à peu près tous les trois à la triple effigie que ceux qui ont encore de l'argent peuvent voir sur les pièces de cinq francs de la République.

J'avais vu M. Barbes; je n'affirmerai pas que j'étais content, mais je croyais n'avoir plus rien à voir, et je me retirai, difficilement, mais enfin je me retirai, et, lorsque j'appris le soir ce qui

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s'était passô après mon départ, je me demandai de nouveau ce que signifiaient les mots : République, frère et liberté.

En effet, le 24 février, ceux qui faisaient la révolution criaient en voyant la ligne et la garde nationale : « Vive la ligue ! vive la garde nationale ! viventnos frères! » Aujourd'hui, la plupart de ceux qui se battaient pour la liberté du dedans, se sont engagés dans la garde mobile, prêts à défendre nos libertés au dehors, et leurs frères ne les reconnaissent plus ; puis, quand la garde mobile veille au repos de l'Assemblée constituée par le peuple lui-même, on veut la désarmer; et qui veut cela? les gens qui appelaient frères, il y a trois mois, ceux derrière lesquels ils combattaient; et, quand la garde nationale fait des patrouilles la nuit, et veille ;\ la sécurité de la ville, on l'assassine lâchement; et qui fait cela? des clubistes qui ont spéculé sur les nobles enthousiasmes et qui voudraient maintenant imposer leurs sinistres théories h ceux qu'ils appelaient leurs frères, et qui se sont laissé prendre un instant à leurs fausses protestations, comme des commerçants honnêtes à une fausse signature.

Tous ces gens qui étaient frères les uns des autres ne le sont donc plus? Que veut donc dire le mot frère? Serait-ce un synonyme du mot dupe?

Oh! monsieur Boscherellc, quel post-scriptum vous allez être forcé d'ajouter à votre énorme dictionnaire ! car, pour pou que cela dure, notre belle République va tant soit peu dénaturer le sens des mots de notre belle langue.

Quant au mot liberté, celui-là demanderait un dictionnaire pour lui tout seul. Comme Protée, il prend tous les visages; comme le caméléon, il prend toutes les couleurs ; comme la cire, il prend toutes les formes.

Pour les uns, la liberté, c'est le droit illimité du bien ; pour les autres, c'est le pouvoir illimité du mal.

Les uns croient que la liberté, c'est la pensée au soleil, la conscience en plein air; les autres veulent que ce soit la discussion à main armée, la destruction de quiconque n'est pas de leur avis.

Les uns nous disent qu'une des premières libertés, c'est de vivre , de quelque opinion que l'on soit et quelque habit que l'on porte ; les autres prétendent qu'une des principales conditions de la liberté, c'est de tuer ceux qui gênent; en effet, plus on en tuera, plus on circulera librement.

— J'ai la liberté d'avoir une opinion, dira l'un.

— Oui, mais j'ai la liberté de vous tuer, dira l'autre.

Aussi M'. Barbes, le foudroyant M. Barbes, le

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doux M, Barbes, qui avait admirablement compris cette dernière raison, commençait-il par demander tout bonnement la guillotine ; oh ! mon Dieu, oui, un peu de guillotine, comme on demande un petit verre ou une carafe d'orgeat pour exciter ou rafraîchir la bile de monsieur, (voir le Malade imaginaire de M. Molière, socialiste aussi avancé que iM. Barbes, mais moins guillotinant).

Et n'allez pas croire que M. Barbes eût perdu du temps, dans le cas où ses opinions eussent triomphé. La chose était toute prêle; M. Barbes avait déjà commandé, nous assure-ton, quarante guillotines pour Paris et soixante pour les départements, afin de faire aller la menuiserie, qui va si mal depuis quelque temps. 11 y en avait pour tout le monde, pour les vieillards, pour les femmes et pour les enfants ; il y en avait de toute largeur, de toute couleur, de toute grandeur. 11 y en avait qui coupaient lentement la tête; il y en avait qui la coupaient vite; c'était charmant.

Pour faire venir un peu de monde dans les théâtres, on aurait guillotiné pendant les entr'actes, entre un vaudevilledeDuverlet iinechansonnette de Levassor. Les créancieis auraient fait couper le cou à leurs débiteurs, les débiteurs à leurs créanciers, et guillotine versa. 11 y

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on avail qui coupaient trois ou quatre lûtes à la lois. 11 aurait lini par y avoir des guillotines de cent couverts. C'eût été réjouissant au possible. Quel malheur que cela n'ait pas réussi !

De plus, c'était une affaire superbe, qui allait remplacer les chemins de fer; ça aurait rapporté autant d'argent et ça aurait été plus vite. Ou allait mettre les guillotines en actions, on aurait eu des coupons de guillotine, comme on avait des coupons du Nord ; les mères de famille auraient eu de petites guillotines pour les enfants méchants. On aurait guillotiné pai'tout, aux Champs-Elysées, sur les quais, sur les ponts, sur les places, sur les toits, dans les chambres. Quel gaillard que M. Barbes, et quelle reconnaissance il a pour le bel instrument qu'il a vu de bien près, mais peut-être pas d'assez près cct pendant : sans quoi, il eût pu en apprécier tous les désagréments, et il ne le proposerait certainement pas aujourd'hui!

Avouez qu'il eût été agréable de revoir la guillotine, revue, corrigée, perfectionnée par M. Barbes. Mais qui aurait-on guillotiné? Des aristocrates ? Il n'y en a plus. Des riches? Il n'y en a plus. Ah bah ! on aurait guillotiné à droite et à gauche et l'on aurait envoyé des échantillons à l'étranger.

Mais ce beau rêve a fini' ;\ Vinconnes, et ce-

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pendant M. Barbes ne peut pas croire qu'on ne se bat pas à Paris; il a demandé à venir s'en assurer par lui-même. On n'a pas voulu. Quelle tyrannie ! un homme si doux !

Patience, monsieur Barbes 1 vous sortirez peutêtre de YincennescommeM. deBeaufort, ce qui vaut mieux que d'en sortir comme le duc d'Engbien .

Mais le plus grand malheur n'est pas que M. Barbes soit à Vincennes, car voici maintenant ce qui arrive. Le charpentier, — vous savez, l'homme aux guillotines, celui à qui M. Barbes avait commandé les instruments en question, — le voilà ruiné. 11 avait mis ses derniers fonds dans cette belle affaire, et le voilà avec cent guillotines sur les bras. Aussi, les créanciersles ont-ils fait saisir, ce qui doit rassurer un peu nos concitoyens, puisqu'on ne peut pas se servir des objets saisis.

D'ici-à quelque temps, nous allons avoir à la salle des commissaires priseurs une vente de guillotines au rabais. Profitez de la vente ; on ne sait pas ce qui peut arriver. Dans un moment de réaction, cela pourrait se vendre très-cher.

Pourtant, il y a une chose dont il faut savoir gré aux guillotinistes : c'est des articles humanitaires d'une de leurs mille proclamations; ainsi, sur des billets répandus dans l'Assemblée nationale, on lisait ceci :

« L'argent n'a pins cours en France. Tonle propriété privée est déclarée propriété nationale.

» Un impôt de cinq cents millions est mis ;\ la charge de l'infâme ville de Paris,

» La famille est abolie. »

Voyez quelle touchante progression dans ces trois articles! Réinstituer la guillotine, ce n'était rien. Nos mœurs actuelles se refusent, il est vrai, à ces boucheries quotidiennes du bon vieux temps; aussi ces messieurs, qui sont tous d'un naturel très-doux, comme M. Barbés, avaientils voulu que les condamnés eussent le moins de regrets possible à l'heure de la mort.

Ainsi on leur prenait d'abord leurs propriétés, ce qui les jetait dnnsune misère complète.

Ensuite on les imposait de cinq cents millions, ce qui,, joint h la dépossession précédente, les dégoûtait tant soit peu de la vie.

Enfin on abolissait la famille, si bien qu'en mourant ils n'avaient plus personne h pleurer, et que, une fois morts, personne ne les pleurait plus.

Avec quelle touchante humanité tout avait été prévu, non-seulement pour rendre la mort moins terrible, mais encore pour la rendre agréable, utile, indispensable môme !

Quel beau peuple que le peuple parisien !

quelle magnitique insouciance ! quel admirable caractère !

On veut le décimer, répandre le plus pur de son sang, le .saigner aux artères, il envoie deux cent mille de ses enfants voir ce qui se passe, et, pendant ce temps, il va au spectacle, se promène sur les boulevards, et trouve encore le temps et le moyen d'avoir de l'esprit et de s'occuper de ses aflaires.

Ainsij'aivu, près de l'Hôtel de ville, au moment où un gouvernement provisoire — provisoire est bien le mot — venait d'être constitué par M. Barbes, quand tout le monde croyait à une révolution ou tout au moins à un bouleversement; quand deux cent mille hommes enfin, inquiets de l'avenir, se pressaient sur les quais, j'ai vu, dis-je, un garde national se précipiter sur un individu vêtu d'une veste de soie écrue et l'appréhender au collet sans que celui-ci comprît pourquoi !

A peine le garde national eut-il saisi ce passant, qui s'apprêtait déjà à résister, que, approchant de ses yeux le collet qu'il tenait, il le regarda avec une grande attention et s'écria :

— C'est bien de la soie écrue. Combien payezvous cette soie-là, monsieur?

Et le garde national, en faisant cette question, regardait celui à qui il la faisait.

— Six francs le mètre, monsieur, ' répondit

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l'autre; mais c'est du vrai foulard des Indes qui m'est venu par l'Angleterre.

— Ah ! c'est cela ! le mien est de Lyon, mais il est moins beau que celui-ci. Je croyais pourtant bien avoir ce qu'on fait de mieux.

Et du doigt il tâtait le grain de l'étoffe.

— Vous êtes marchand de nouveautés?

— Oui, monsieur, en gros, et, si je me suis permis de vous questionner ainsi, c'est que je vous voyais une veste de soie d'une qualité supérieure à tout ce que nous avons en magasin. Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir arrêté.

Le monsieur à la veste s'inclina, et le garde national alla rejoindre sa compagnie, non sans s'être retourné bien des fois en jetant des regards d'envie sur la veste en soie écrue.

Mais, hélas ! les commerçants ont beau ne pas oublier le commerce, le commerce va à peu près aussi mal que la littérature, la littérature aussi mal que la peinture, la peinture aussi mal que les théâtres, les théâtres aussi mal que le reste. Aussi les citoyens émeutiers avaient-ils eu l'idée, poui* faire circuler un peu d'argent, de promettre un pillage de deux heures, pendant la fête nationale, mais de deux heures seulement. Ceux qui auraient pillé ini quart d'heure de plus auraient été à l'amende. Il faut bien un peu d'ordre, que diable !

Et tout cela sous le pseudonyme de lu Pologne.

Allons, décidément, Grassot avait raison; et. grâce à ses faux amis, notre pauvre sœur polonaise restera ce qu'elle était. On parlera de la Pologne, mais on nira jamais. Ce sera TOdéon de l'Europe.

Le journal La Liherté, Î4 mai 1848.

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