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LES MADELEINES REPENTIES

Entendez-vous les récits émouvants, les touchantes anecddU's (jne niaduniuiseile Cliupin m'apportait? Pas une de ces admissions ({ui ne fût accompagnée d'un détail naïf, pittoresque, où l'âme rappelée commençait à sourire. Quant à la première faute, elle était toujours la même, et c'était toujours, au début. de ces existences, le même homme sous des noms différents. Le désespoir ou plutôt la douleur de mademoiselle Ghupin, car des femmes comme elle ne désespèrent jamais, la douleur de mademoiselle Chupin était à la fois que sa maison ne fût pas plus connue de ces malheureuses filles, et la crainte qu'elle ne le fût trop; car elle est pauvre, sa maison, elle manque de ressources, elle est endettée, on y vit au jour le jour, on n'y paye pa^ régulièrement le boulanger, on demande crédit au boucher, et le marchand de bois est forcé de prendre patience ; le Crédit foncier montre quelquefois les dents, et n'était le caractère sacré de celte demeure et la garantie de Dieu, l'huissier y \iendrait dès l'aurore. Et, cependant, ces femmes travaillent toute la journée, souvent une partie de la nuit, quand il y a de grandes commandes de linge, et elles ne coûtent pas plus en moyenne de huit ou dix sous, par jour, chacune. Avouez que ce n'est pas cher, du repentir à ce prix-là; et l'on serait tenté de croire, comme la

fondatrice de l'Œuvre, en voyant de pareils exemples, que tous les coupables sont prêts à en faire autant.

Je ne veux pas vous dire cependant que toutes ces conversions s'accomplissent sans secousses, sans combat, sans drame. 11 en est parmi ces lilles qui se repentent de leur repentir avant de se repentir de leurs fautes ; songez qu'il y a là des créatures qui, avant d'aborder, ont fait escale à Lourcine, à Saint-Lazare, dans tous les lupanars et dans toutes les prisons. La veille encore, la bouche écumante de mots obscènes, furieuses et lascives, elles se battaient et se soûlaient avec des portefaix, des charretiers, des souteneurs et des assassins. Sans plus savoir ce qu'elles faisaient à ce moment-là qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient une heure auparavant, elles sont venues frapper à cette petite porte de la rue du Landy, qu'on leur a vaguement indi- ([uée. Pourquoi? pour coucher quelque part, pour manger. Le lendemain, après avoir dormi, après s'être repues, elles veulent s'en retourner à leur fange. Elles ont déjà, selon l'heureuse expression d'Augier, la nostalgie de la boue. La porte est ouverte ; rien ne les retient. Allez, partez. Pourquoi restent-elles? Une parole douce, un regard attendri ont fait ce miracle. Il est trèsrare, presque inouï, qu'une de ces réfugiées ait

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quitté le Refuge pour rentrer dans le passé. Et alors, c'est là qu'on peut, quand on se donne la peine d'étudier ce qui est, étudier l'admirable faculté de transformation de la femme. Ces créatures dégradées, avilies, numérotées, marquées, avant môme d'avoir usé la robe avec la- (luelle elles se sont présentées à l'asile, qui n'est pas assez riche pour leur donner un costume réglementaire, ces créatures redeviennent des enfants. Les gros mots bouillonnent encore pendant quelque temps sur leurs lèvres, puis ils s'arrêtent brusquement. La voix cesse d'être rauque, les yeux commencent à regarder quelque chose, le teint s'unifie, les nerfs se détendent, les spasmes se produisent, les larmes montent, le démon intérieur s'enfuit, l'àme est rentrée chez elle. La métamorphose accomplie, prononcez devant cette femme un de ces mots don t elle faisait son vocabulaire habituel, elle rougira ; elle se croira insultée. Elle ne se souvient plus de ce qu'elle était. Elle a rêvé, ce n'était pas elle. Regardez-la courir dans le préau, habiller une poupée, jouer avec le chien de la maison, écouter un oiseau, faire un jardin, chanter, prier. Elle a de nouveau quinze ans. La plus grande punition que l'on pourra lui inOiger (piand elle ne sera pas sage, sera la menace de la rejeter dehors. Une d'elles fut congédiée ainsi un soir.

malgré ses supplications et ses promesses. On la retrouva le lendemain matin, couchée et roulée, en travers de la porte — qu'on lui rouvrit. Et cependant, il n'y a plus là d'autres plaisirs que ceux dont elle se moquait jadis : les cantiques à haute voix, les sermons du dimanche, les olfrandes à la Vierge. En carnaval, une fois par an, on permet de jouer une comédie. Ocelle fête ! quels rires ! quelle joie !

Ne croyez pas que la misère seule et la faim amènent là ces égarées. Il en est qui viennent en voiture, qui posent sur le marteau do la porte une main gantée, et qui offrent, en entrant, leur argent et leurs bijoux, qu'on refuse toujours comme don, qu'on reçoit comme dépôt, et qu'elles retrouvent quand elles quittent la maison, soit pour rentrer dans leur famille devenue clémente, soit pour se marier, car il y en a qui se marient cl qui se révèlent honnêtes femmes et bonnes mères. Dénoùment aussi vrai qu'invraisemblable.

L'asile est donc pauvre, comme je le disais tout à l'heure, et quelquefois on est forcé de refuser rentrée à quelque postulante, faute de place. Le plus souvent on se serre un peu, on rogne les portions et on accueille onroie celle-là; ce sera la dernière et il en vient une autre qu'on prend tout de même. A l'heure on j'écris ces

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lignes, l'asile est tellement encombré, que mademoiselle Chiipin et toutes les sœurs couchent par terre, sur la paille, littéralement et sans aucune métaphore. C'est une belle passion que le bien. Il n'y a pas de vice qui soil aussi tenace et l'on y devient incorrigible.

Mais ce qui contribue encore h la pauvreté de ce Refuge, c'est le but môme qu'il se propose. Je crois, entre nous, que les autres couvents le méprisent. La première fois que je m'y suis rendu, je me suis trompé d'adresse cl j'ai frappé à la porte d'un vaste monument surmonté d'une croix qui se trouve dans son voisinage. Une sœur vint m'ouvrir.

— C'est ici le refuge Sainte-Anne, ma sœur, lui dis-je.

— Non, Monsieur, me répondit-elle presque blessée de mon erreur.

— Pourriez-vous me dire où c'est?

— Je n'en sais rien.

Et la porte se referma.

On ne demande pas plutôt à une honnête femme de s'intéresser à cette œuvre qu'elle devient toute rouge, et que son mari vous dit qu'il y a des choses auxquelles une honnête femme ne saurait s'intéresser. Allez donc émouvoir les jeunes filles sur cette question-là! 11 faudrait •d'abord pouvoir la leur expliquer, et c'est tout

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bonnement impossible. Quant aux hommes du monde, qui sont, en général, plus disposés à donner cent francs pour perdre une femme que cent sous pour la sauver, ils vous rient au nez. Restent les bons bourgeois qui vous répondent simplement : « Monsieur, ces créatures sont la plaie de la société ; nous gardons notre argent pour de plus nobles infortunes, » et ils le gardent pour eux.

Pendant un certain temps, moi qui ne suis ni une honnête femme ni une jeune fille, ni un homme du monde ni un bon bourgeois, j'ai donné de ma poche le plus que j'ai pu, c'était bien le moins que je dusse à mes héroïnes; puis je me suis adressé h ceux de mes amis qui comprennent un peu tout ; puis je me suis permis d'écrire h. Sa Majesté l'Impératrice une lettre qui n'était pas facile à écrire, et à laquelle Sa Majesté a répondu par une large offrande ; enfin j'en étais arrivé à dire aux gens, selon leur position :« Donnez-moi vingt francs, — donnez-moi cent sous. — Les voici, pour quoi faire ? »

Quand je tenais la pièce, je la mettais dans ma poche, et je leur disais : « C'est pour une bonne œuvre. Je vous conterai le reste plus tard. »

Cette façon de quêter n'a pas pu durer longtemps, comme bien vous pensez. A bout d'ex-

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pédients, j'ai conseillé à mademoiselle Chupin de donner un concert, et j'ai écrit ;\ mademoiselle Nilsson, qui, associant en elle les deux mérites de l'honnête femme et de la grande artiste, n'a pas craint de déroger en accordant à ces pauvres filles le concours de son beau talent. Mademoiselle Marensi, mademoiselle Ponsin ; MM. Prud'hon, Villaret, Verger et les frères Billema se sont associés à elle, et c'est le lieu ou jamais de remercier les artistes en général du bien énorme, des royales aumônes qu'ils font dans ces sortes de spectacles, aux dépens de leur repos, de leurs plaisirs et de leur santé. Ajoutons que c'est en tout bien, tout honneur, car ils n'en sont souvent ni plus connus ni plus estimés de ceux qui les utilisent, comme le prouvera l'anecdote suivante.

Je visitais un jour un grand orphelinat où j'aurais voulu faire entrer, en payant le nécessaire, une pauvre petite fille dont la mère venait de mourir, et à qui sa grande sœur, forcée de travailler hors de chez elle, ne pouvait donner les soins et la surveillance dont cette enfant avait besoin. La mère supérieure me fit traverser un grand dortoir contenant soixantedix lits de fer, avec leurs matelas, leurs draps et leurs couvertures, le tout bien net et bien blanc.

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— Tous ces lits-là, me dit-elle, nous viennent d'un concert que M. le maire a fait donner par une mademoiselle Lapatti. La connaissez-vous, Monsieur ?

— Oui, ma sœur, et vous?

— Non.

— Eh bien, vous pouvez accepter ces lits sans le moindre scrupule. La personne à qui vous les devez, mademoiselle Patti, est non-seulement une des plus grandes cantatrices qui aient existé, mais une des plus honnêtes femmes qui soient.

— Elle chante dans les théâtres ?

— Oui, ma sœur.

— N'est-il pas bien extraordinaire, continua la supérieure, qui ne savait pas, d'ailleurs, à qui elle parlait, qu'il y ait (mcore des personnes qui osent monter sur les planches après queDieu a frappe Molière en plein théâtre pour le punir du tort qu'il avait voulu faire ;\ notre sainte religion !

— Ne pensez pas trop de mal des théâtres, ma sœur, me suis-je permis de- répondre. On a oublié de vous dire qu'ils donnent à peu près deux millions par an pour vos pauvres.

En me retirant, je déposai mon olfr.ande dans ce m6me tronc où la veuve avait, il y a deux mille ans, déposé son obole ; mais je ne pus m'empêclier de dire en souriant à la mère supérieure:

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— Si vous voyez, cette nuit, ma sreur, des llammcs sortir de ce tronc, ne vous en étonnez pas. J'y ai mis de l'argent qui vient du diable...

Oh ! mon doux Jésus, comme disent les pauvres gens, reviens encore une fois dîner chez Simon le Pharisien, afin qu'il y ait un peu plus d'accord entre ceux qui prêchent la charité et ceux qui la font.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. J'ai promis à mademoiselle Ghupin de dire quelque part quelques mots de son œuvre, et, comme toujours, je me suis laissé entraîner, trop loin peut-être, par un sujet qui m'intéresse plus que tous les autres. Si je n'ai donné l'adresse du Refuge qu'à celles qui en ont besoin, j'ai ruiné la maison au lieu de lui venir en aide ; il faut que je l'aie donnée en môme temps à ceux et à celles qui peuvent et doivent d'autant plus l'assister qu'ils ont le droit d'ignorer son existence, sa clientèle et son but.

Allons, ma chère X..., toi que Ténus a exaucée, toi que j'ai connue porteuse à la lïalle, que j'ai rencontrée pieds nus sur les bords de la Seine, te demandant de quoi tu dînerais le soir et soupant d'un quarteron do noix ou de deux sous de marrons; toi que j'ai retrouvée hier, à la messe solennelle de Rossini, couverte de dentelles et de diamants, allons, un peu de mé-

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moire, un peu d'indulgence et de pitié pour des confrères malheureuses, qui n'ont pas eu ta bonne chance. Elles prieront pour toi et l'on ne sait pas ce qui peut arriver.

Et vous, comtesse, vous qui m'avez pris jadis pour confident, acceptez-moi pour conseiller. Vous avez cent mille livres de rentes qui vous ont permis d'aimer plusieurs fois, sans que cela coûtât rien ni à vous ni aux autres. Votre honneur est sauf et votre conscience est tranquille. Votre mari n'a rien su ou n'a rien voulu savoir; le monde vous sourit et vos enfants vous respectent. Ne soyez pas trop sévère ! Voyons, un bon mouvement pour mes protégées, dont le plus grand tort a peut-être été de ne pas être riches comme vous, et si vous craignez de vous compromettre en si mauvaise compagnie, si vous redoutez quelque allusion de mauvais goût, le jour où l'on vous saurait protectrice d'un Refuge, — pii vous pourriez être pénitente, — secourez secrètement, envoyez votre offrande dans un de ces petits billets (fue vous écrivez si bien et que vous signez si mal.

Et vous, épouse irréprochable, mère vénérée, qui ne savez pas ce que c'est qu'une faute, vous à qui l'amour n'a appris que le devoir, le dévouement et la dignité, vous qui ne permettrez pas à voire fille, et vous aurez raison, la lecture

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de cette notice qui lui en révélerait sur le monde qu'elle traverse plus long qu'elle ne doit en savoir, à son àpe, mais qui n'avez pu lui cacher (ju'ily a des malheureux et des coupables qu'il faut secourir quand môme, prélevez, sur les aumônes qu'elle prépare, la dîme des repentantes, au nom de cette parole de saint Matthieu : « Ce ne sont pas les bien portants, mais les malades, qui ont besoin du médecin. »

Quanta toi, ô homme, ô mon semblable, toi que je connais en moi et par moi, animal grotesque, détestable et sublime, créature capable de tout, même du bien, comme c'est toi qui es cause de ce mal, fais comme je fais, tâche de le réparer.

FI.N UI-: r,A l'REMIKKK SKRIK.

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