‹ Entr'actesChapitre 16 sur 17 · LES MADELEINES REPENTIES · texte numérisé non relu

LES MADELEINES REPENTIES

Cher monsieur, qui commencez la lecture de cette notice, vous n'êtes pas sans avoir entendu dire que je ne me suis jamais adonné qu'à une littérature spéciale, représentant une certaine classe de femmes, la plus contaminée, comme dirait Brantôme, et que je me suis, depuis longtemps, constitué l'apôtre du vice et de la prostitution. D'aucuns même prétendent que je n'ai pas pour un peu contribué au développement de l'inmioralité présente, et que c'est ma faute si les courtisanes, qui n'avaient jadis qu'un côté du trottoir, ont fini par prendre, à Paris, le haut du pavé. La province n'est pas encore envahie, i)ar cette bonne raison que les

élèves que font en province messieurs les commis voyageurs ou messieurs les militaires sonl immédiatement expédiées à Paris, qui leur offre plus de ressources et plus de liberté. Je ne compte pas me défendre de cette accusation portée contre moi ; je serais plutôt disposé à m'en vanter, tant il est rare et difficile d'avoir une spécialité dans une époque où tout le monde veut être quelqu'un. Toujours est-il que cette réputation m'a valu une sorte d'autorité en la matière et ((uc je suis devenu, à l'occasion, avocat consultant.

Je n'ai donc pas été très-étonné quand j'ai vu arriver un jour chez moi deux Sœurs de la règle de Saint- Dominique, lesquelles me faisaient l'honneur de me demander mon appui, voire même mes conseils pour le refuge Sainte-Anne, que l'une d'elles, mademoiselle Chupin, a fondé toute seule. Ces pieuses filles avaient sans doute entendu parler de moi par les personnes qu'elles recueillaient, puisque ma littérature avait été une des causes de la perdition de ces dernières, et l'on venait me demander de réparer, si possible, le mal que j'avais causé. Vous avez deviné que ce refuge Sainte-Anne est un refuge pour les Madeleines repenties, refuge dont la création est une histoire des plus touchantes.

« Mademoiselle Chupin était inspectrice de la prison Sainl-Lazare, f»ii l'on enferme les femmes

LES jMADELKINES K li l'E N T I K S À ',9

(le mauvaise vie. Elle y conriiil d'immenses misères, et, ce qui est plus triste, (Fiuutiles repentirs. Elle vit nombre de ces pauvres créatures, qui étaient sorties de la prison décidées à se tirer du vice, retomber dans le vice et retourner à la prison, parce que tout leur avait maïuiué : l'assistance, le refuge, le pain.

» Ayant quitte son emploi par suite d'une réforme dans le régime de Saint-Lazare, où le gouvernemenl appela les sœurs de charité, mademoiselle Ghupin se vit bientôt entourée de ces pauvres femmes, à qui elle avait montré la compassion d'un cœur chrétien. Toutes lui demandaient de les aider à rentrer dans la bonne voie, en leur procurant quelque travail honnête el un abri ; n'importe quel travail, pourvu qu'il leur donnât du pain : n'importe ({uel abri, pourvu (jn elles y trouvassent Dieu. Mais comment faire ? 11 fallait une maison, de l'argent, des patrons; elle n'avait rien de tout cela ; on lui demandait l'impossible. Cependant il y avait tant de pauvres âmes à consoler, à sauver ; cet impossible qui l'effrayait, c'était si bien le Dieu de miséricorde qui semblait l'exiger de son amour! Elle pria, elle pleura, et enfin, un jour, l'impossible toujours subsistant ne l'effraya plus. Le 21 janvier 1854, mademoiselle Ghupin ouvrit son humble appartement, ou plutôt son unique chambre, à

trois de ces malheureuses qui la pressaient davantage. <( Entrez et demeurez ; nous vivrons comme » nous pourrons. » Elle avait pour tout trésor cinq ou six francs. Dieu permit que l'on vécût ou plutôt que l'on ne mourût pas. Voilà le commencement. Le refuge Sainte- Anne était fondé. »

Ainsi parle M. Veuillot, dans un article qu'il consacra jadis au refuge Sainte-Anne, et je ne pouvais mieux faire, en cette circonstance, que de le copier textuellement. Je le copierais même jusqu'au bout si je n'avais aujourd'hui à envisager la question sous un aspect qui n'a certainement pas échappé à l'éminent publiciste, mais qu'il n'a pas cru devoir mettre en lumière.

Voilà donc le refuge fondé, comme, une minute après un accouchement, voilà un enfant né. Il ne s'agit plus que de le faire vivre. Vous voyez d'ici les difficultés, les obstacles, les préventions, les préjugés que devait rencontrer mademoiselle Chupin. A force de persévérance, de sacrifices accomplis, de rebuffades et d'outrages reçus, car il n'est pas facile d'implorer et de quêter au nom de pareilles clientes, mademoiselle Chupin vit enfin le premier sourire et entendit le premier bégaiement de l'enfant. A l'époque où M. Veuillot consacra au refuge la notice à laquelle nous venons d'emprunter quelques lignes, on y (•f)in|)tuit déjà soixante-deux

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pensionnaires. 11 est vrai qne mademoiselle Chupin était entrée dans les ordres, qu'elle avait revêtu la robe des Dominicaines, et que, par ce renoncement définitif, elle avait donné à l'Étal et aux consciences timorées la garantie du Dieu officiel, celle du Dieu de charité n'ayant pas suffi.

Aujourd'hui, l'asile est un couvent, mais un couvent toujours ouvert pour l'entrée et pour la sortie.

Si, alléchée par le litre, tu achètes par hasard celte brochure, malheureuse fille qui, les joues fardées, l'œil provocant, la bouche déjà entr'ouverte et l'estomac vide sans doute, longes les rues sombres où il t'est permis de te promener jusqu'au coin du boulevard lumineux où il t'est jjermis d'apparaître pour faire signe au passant,

Oculis veiiaiilom Viros...

« des yeux faisantla chasse aux hommes», comme a dit Phèdre ; si tu es lassée de ce honteux métier où l'a poussée la brutalité de l'homme, où lignorauce te retient, où l'habitude t'enchaîne, où le mépris te cloue, sache qu'il est une maison tranquille, solitaire et bienfaisante où tu n'auras qu'à frapper pour que l'on t'ouvre, ainsi qu'il est promis dans l'Évangile, et où l'on ne te demandera même pas tout de suite le repen-

lir, OÙ l'on ne le demandera que le regret el le dégoût de ce passé dont il dépend de toi de te séparer en une minute. On ne t'y imposera ni la pénitence, ni la llagellation, ni le ciliée, ni la meurtrissure, ni même l'hypocrisie. Celle qui te recevra a appris Dieu dans les misères et dans les erreurs des autres; elle ne te le présentera donc ni redoutable ni compliqué. C'est le Dieu des petits enfants qui t'attend sur le seuil, car tu es une enfant, malheureuse créature, et il doit t'ètre beaucoup pardonné parce que tu n'as pas encore aimé. Pour que tu te convertisses et pour ({ue tu te repentes, on ne compte là ni sur la règle ni sur les foudres tonnantes de la chaire, ni sur les murmures pénétrants du confessionnal ; on ne compte d'abord que sur le grand air, sur le spectacle d'une nature sereine, d'un liorizon large, d'un ciel dominant tout, et par-dessus et avec tout cela, sur la joie que tu éprouveras, à Ion premier réveil, d'avoir enfin reconquis ton corps, de n'être plus qu'à toi et de pouvoir faire rentrer dans ce corps, par ces mêmes blessures ([ui l'avaient laissée échapper, ton âme qui l'attendait quelque part. Gloire éternelle à Celui ([ui a inventé le Repentir et qui a initié l'homme à l'idée du Pardon !

Quel speclacle plus émouvant, plus grand, plus divin que celui d'une àme qui se transforme e(

r.RS MADKL^INES RKI'KNTIKS '.\r,:\

(\\ù sort do ses souillures eomme la fleur sori, eu le brisant, du bourgeon qui l'étreignait; et je comprends, malgré nui vénération pour l'intacte vertu, l'exaltation qui a fait dire ;\ Jésus : « Il y aura plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repentira que pour cent justes qui n'auront jamais péché. » C'est là qu'il se sentait grand ! ce fut là sa découverte ! ce fut là son génie! C'est par là (|uil a été Dieu parmi les hommes! Cest I)ar là qu'il a été Créateur à son tour. Il a pris non plus la fange terrestre pour en pétrir un corps humain, mais la fange morale pour en tirer un homme nouveau, inconnu jusqu'alors, l'homme qui se repent. L'àme que Socrate avait (Mitrevue et sentie, il l'a prouvée et utilisée par le repentir et par le pardon. La lutte est encore grande entre ces deux termes, deux véritables adversaires qui se combattent longtemps et durement avant de s'unir, mais elle est égale de part et d'autre, car s'il faut à l'àme descendue de grands et incessants efforts pour remonter, il faut à l'àme qui n'a pas déchu des efforts non moins grands et quelquefois plus douloureux pour recueillir et absoudre l'autre. Se repentir n'est pas aisé! Et pardonner donc! Croyez-vous que ce soit tàcilc ? Que Jésus, des hauteurs où il s'est placé, pardonne à l'humanité tout entière, soit ! Il n'est ni père, ni fils, ni époux, ni amant.

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La femme adultère n'est pas sa femme, la Madcr leine n'est pas sa fille ! Que le père de Tenfant prodigue pardonne au fils meurtri et vaincu qui revient volontairement au foyer paternel, soit ; cet enfant c'est la chair de sa chair et c'est une partie de lui-même qui revient à lui, et d'ailleurs, privilège de l'homme, le coupable a laissé derrière lui ses impuretés ; mais que le père de la Madeleine pardonne à sa fille que le premier passant venu peut se rappeler et marquer de ce souvenir, mais que l'époux de la femme adultère pardonne à cette femme dont la tache est intérieure, tache que toutes les eaux de l'océan ne sauraient aller laver h\ où elle est, voil;\ qui est surhumain, voilà qui place l'homme au-dessus de lui-même, voilà par quoi Jésus l'a véritablement rapproché de Dieu, r'est-à-dire l'a fail communier avec ce qui est éternel et infini. Pardonner à son semblable la faute qui vous a frappé dans votre passion, dans votre croyance, dans votre orgueil, c'est divin, et combien, à commencer par moi-même, qui glorifient et conseillent ce sacrifice, seraient probablement incapables, l'occasion venue, de l'accomplir jusqu'au bout. Et cependant c'est vers ce but que l'humanité marche, et tant qu'il y aura des repentirs, il faudra bien qu'il y ait des pardons, jusqu'au jour où la grande réconciliation se sera faite entre lor-

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(Ire naturel et l'ordre moral, parce que l'homme aura cnfm compris que le bonheur qu'il poursuit et au nom duquel iliait tant de mal ne peutôtre trouvé que dans le bien. En attendant, les pères maudissent et chassent les lilles coupables, les «^poux flétrissent et exilent les femmes adultères, les amants abandonnent et oublient les amantes crédules, et la femme convoitée, adulée, attaquée, assaillie, surprise, possédée, violée, souillée, profanée, chassée, méprisée, la femme qui ne peut jamais s'appuyer sur elle-même, dont la force est dans les autres, qui a besoin, pour s'orienter, du père, de l'époux, de l'amant, de l'enfant, du prêtre, la femme aujourd'hui, plus que jamais, erre au hasard à travers ce que nous appelons la civilisation et le progrès. L'homme la pousse, le plaisir l'égaré, le travail la fuit, la famille l'exclut, la prostitution l'appelle et la police la prend. Elle était née femme, elle devient machine. Elle avait un état civil, elle a une carte ; elle avait un nom, elle a un numéro.

Eh bien! homme, roi de la création, fait à l'image de Dieu, tu es content, voilà ton œuvre. Cette créature, elle est venue au monde comme ta sœur, comme ta mère, conmie ta fille, comme ta femme; elle a pleuré, elle a souri, elle a espéré, elle a été enfant, elle a été innocente, elle a été vierge: mais tu étais là, mon gaillard, tu

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étais jeune, tu ne voulais pas te marier encore, lu voulais t'amuser, il faut bien que jeunesse se passe; ton père et ta mère, honnêtes gens d'ailleurs, t'avaient appris la morale, c'est-à-dire qu'il ne faut ni voler, ni assassiner, ni imiter la signature d'un ami, ni tricher au jeu, mais ils ont oublié de te dire que c'est un crime de déshonorer une vierge ou d'abandonner un enfant. C'est pourtant écrit dans les Commandements du Dieu au nom duquel ils t'ont pourvu des sacrements du baptême et de la communion, en attendant celui du mariage et le Muni des sacrements de l'Église, complément obligé du billet noir où l'on annoncera ta mort à tes amis éplorés. Alors, comme ton papa et ta maman avaient omis ce petit détail, ô homme libre, ô électeur, ô défenseur de la propriété, et comme tu savais aussi que tu ne serais pas puni pour avoir fail cela, tu as pris cet être fermé, tu as voulu voir ce qu'il y avait dedans, tu l'as ouvert, tu l'as éventré, tu y as cherché pendant quelque temps encore la sensation qu'il t'avait donnée, et comme il ne la contenait plus, tu l'as passé i\ un autre, qui l'a passé à un troisième, et de main en main, de plaisirs en plaisirs, de misère en misère, la voilà, ta bien-aimée, dans la maison aux pcrsiennes toujours fermées, à la ruelle obscure, à l'enseigne infamante. A tontoui-, maintenant, Toi,

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Tout le monde, qui ne veux pas avoir de remords, el ne cherches que les grandes roules du plaisu'. autorisées et votées par le conseil municipal !

Entre, collégien, qui as vendu tes dictionnaires ce matin, pour savoir eniln ce que c'est qu'une femme ; entre et viens apprendre comment ça s'attaque et par où ça se prend. Pousse-toi, en regardant tes talons, magistrat condamné à la morale de surface et qui as besoin de mettre tes sens en équilibre pour la séance de demain ; et toi, passant désœuvré, qui rentres sans penser à mal, laisse-toi aller à la tentation, c'est si facile et si bon marché ! Ouvrez les deux battants, apportez à boire, voici des fils de famille qui ont bien diné et qui sont assez riches et assez blasés pour venir chercher ici les fantaisies lesbiennes. (Juelies sont ces femmes voilées qu'ils accompagnent? Ne sont-ce pas des femmes du monde tourmentées du désir de tout connaître? Mais c'est ici le temple de l'Égalité, messeigneurs, il faut attendre que le voyageur ({ui traverse Paris ait payé son écot à la capitale de la débauche, et que ces gros commerçants, mariés et pères de famille, qui viennent de conclure une bonne affaire chez le restaurateur voisin, aient fini de se payer ça les uns aux antres avant de rentrer dans leurs ménages. El toi, vieillard, alaxique et chevrotant, qu'est-ce que tu viens chercher

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dans ce bouge ? Tu viens solliciter une seconde de plaisir douloureux que tu payeras peut-être d'une apoplexie après laquelle on t'emballera dans un fiacre qui te ramènera chez ta vieille compagne, à moins que l'on ne te dépose tout bonnement sous un bec de gaz où le sergent de ville prévenu te fera ramasser sans scandale ; allons, la Curiosité, l'Oisiveté, l'Hypocrisie, le Vice, l'Abrutissement, l'Ivrognerie, l'Impuissance, l'Animalité humaine, entrez hardiment chez cette créature et jetez en elle tous les cadavres de votre âme ; c'est la fosse commune de l'amour!

Et quelle sécurité tu trouves là! Pour que l'amour n'y empoisonne pas ton corps comme il y salit ton âme, que de précautions a prises ce matin encore l'administration prévoyante et maternelle sous laquelle tu as le bonheur de vivre. Dans des voitures blindées qui ne reçoivent l'air et la lumière que par en haut, ces filles ont été conduites dès l'aube à la Préfecture de police. Ce troupeau a passé à la visite : tous les animaux reconnus sains ont été rendus à la circulation ; les autres, marqués d'une croix rouge, ont été mis à part et expédiés à l'hôpital. Tu n'as donc rien à craindre. Tu peux te ruer sur cette chair sans craindre les trichines. Plus saine que le jambon cru ! Qu'est-ce que tu as i\ dire ?

Ainsi, voilà ton œuvre, Roi de la création, fait

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à l'image de Dieu, racheté par le Messie! Et, si par hasard, une de ces filles, plus adroite ou plus heureuse que les autres, s'empare de ton fils et s'appli(iue l'héritage qu'il attend de toi, ({uels cris tu pousses! Comme tu t'en prends à la société, à la littérature, à l'incurie de l'administration, à. l'insuffisance des lois! Gomme tu déclames contre ces coquines qui ruinent et déshonorent les familles. Tant que tu t'es nourri de la femme, tu ne t'es pas plaint; dès qu'elle t'entame, tu hurles! Pauvre sexe fort, pauvre faiseur de révolutions, pauvre remueur d'idées, pauvre renverseur de trônes, tu n'avais pas prévu ça. C'est ta faute, imbécile ! Au lieu d'apprendre à ton fils à mépriser une classe de femmes et à en estimer une autre, il fallait lui apprendre à respecter la Femme et à lui venir en aide avant, pour qu'il n'eût pas à l'enrichir, à l'insulter et à la subir après. Au lieu de le conduire à nos comédies qui devaient le pervertir, il fallait le conduire de temps en temps dans les ateliers, dans les hôpitaux, dans les amphitéàtres des vivants et des morts ; il fallait le faire pénétrer à Saint-Lazare, au Dispensaire et à la Maternité ; il fallait lui faire voir la Femme partout volée, llétrie, souillée, exploitée par l'Homme, il fallait lui dire : « Voilà ce que tes pères ont fait, il s'agit de faire autrement. 11 est temps de modilier une

société où la femme ne peut être ([uune bêle de somme ou une bête féroce. »

Or, il y a des êtres illuminés et bienfaisants qui, les uns au nom du seul bon sens, de la raison, de l'économie sociale, les autres au nom de la charité tout bonnement, se sont faits sauveteurs dans ce grand naufrage de la Femme et qui plongent à tout moment pour ramener une âme au rivage. Quel courage il faut, et quels minces résultats on obtient, parce que ceux qui sont sur la terre ferme pensent autrement el vont autre part. Certes, la bienfaisance, ou plutôt l'aumône, n'a jamais été aussi abondante el aussi productive qu'aujourd'hui ; mais elle se pratique encore un peu à main armée, et l'on saisit, pour ainsi dire, le passant au collet en lui demandant la bourse pour la vie des autres. C'est sous la rubrique des concerts, des bals, de nos plaisirs enfin qu'on lui extorque un peu, bien peu, de son superflu, et quand on voit les diamants de mademoiselle B..., ou l'attelage de madame C..., on se demande si les hommes riches ne pourraient pas faire davantage pour les filles pauvres. En attendant, des écoles professionnelles se fondent, destinées à prévenir le mal. et des asiles s'ouvrent destinés à l'enrayer. Le refuge Saint-Anne est do ceux-ci;

Examinons l'œuvre de mademoiselle Chupin.

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C'est admirable et insensé : admirable en ce sens ({ue la fondatrice a compris qu'entre les fautes irréparables de la femme, 3t la malédiction de la famille et de la société, il fallait créer un intermédiaire qui rendît la réparation possible et le pardon eflectif ; insensé, parce que l'espoir de mettre un frein ou un obstacle à la prostitution toujours grossissante du dix-neuvième siècle a quelque chose qui donne envie de rire, comme l'acte d'un fou. Lorsque cette bonne et sainte femme est venue me consulter sur les moyens à employer pour arriver, le plus vite possible, au résultat qu'elle poursuit, je n'ai pu m'empêcher de lui parler comme je le fais à cette heure. Je ne voulais pas la décourager, je l'eusse d'ailleurs essayé vainement, elle a la foi, mais je voulais la renseigner sur les difficultés incalculables d'une pareille entreprise.

— Autant vouloir vider un navire qui fait eau avec l'écuelle où l'on sert la soupe.

— Quand nous n'en sauverions que quelquesunes ! me répondit-elle.

Il n'y avait plus rien à objecter.

Mademoiselle Chupin me montra alors avec une bonne foi touchante les résultats obtenus.

11 y avait eu, depuis le commencement de l'œuvre, 1,109 jeunes filles recueillies ; 6 avaient été baptisées, 41 admises à la première commuai

nioii, 92 conlirmées, 230 réconciliées avec leurs familles, 166 placées dans des conditions honorables, 75 mariées convenablement!

Elle me donna le tableau suivant, présentant le chiffre et la répartition selon les âges des admissions des jeunes filles, pendant les dix dernières années :

Agées de 14 ans 25

— 15 ans. 30

— 16 ans 75

— 17 ans 150

— 18 ans 137

— 19 ans 105

— 20 ans 106

— 21 ans 71

— 22 ans 60

— 23 ans 75

— 24 ans 45

— 25 ans 35

— 26 ans 55

— 27 ans 45

— 28 ans 30

— 29 ans 18

— 30 ans 23

C'est donc à 17, à 18, à 19 et à 20 ans que le dégoût, l'effroi et le remords apparaissent le plus. Avant, il y a inconscience ; après, il y a habitude et découragement: le passé a déjà trop mordu. L'énergie du salut fait défaut ; le porl est trop loin ; la naufragée étend les bras et se laisse engloutir par la vague.

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