LE COURONNEMENT DU ROI DE HOLLANDE
Amsterdam, 11 mai 1849.
Il y a bien longtemps, cher ami, que tu n'as entendu parler de moi. En revanche, tu as entendu parler de tant d'autres gens et de tant de choses, que tu as dû te consoler un peu de mon silence, silence qui s'explique par les événements auxquels nous assistons. A peine si on a le temps de les voir, tant ils se succèdent avec rapidité ; encore moins a-t-on le temps de les écrire. Puis, comme ils ne sont pas toujours très-gais, mieux vaut ne pas s'attrister deux fois, par la vue et par le souvenir.
Mais voici l'été. De grand rayons de soleil lèchent les pavés secs, la feuille revient aux arbres, riche de ce joyeux ton vert sur lequel le bleu
du ciel fait si bien. Lesonibrelles roses, ces fleurs mouvantes du mois de mai, abritent de nouveau les têtes des promeneuses vêtues de blanc et souriantes : un immense besoin de s'abstenir de politique s'est emparé de tout le monde en général, et de moi en particulier.
Malheureusement, il en est de la politique, une fois qu'elle est entrée dans un pays, comme du musc, une fois qu'on en a mis dans une chambre. On a beau ouvrir les fenêtres, changer les meubles, laver les murs, la mauvaise odeur est dans l'air, et il en reste toujours quelque chose.
J'ai donc cherché l'occasion d'échapper à ce quelque chose, et je l'ai trouvée. Voilà pourquoi je t'écris d'Amsterdam, au lieu de t'écrire de Paris, et voici maintenant comment il se fait que je suis en Hollande.
J'ai lu, il y a trois jours, dans mon journal, que le prince d'Orange, fils de Guillaume II, serait couronné le 12 mai à Amsterdam, sous le nom de Guillaume 111.
Quitter Paris, visiter la Hollande et voir un roi, par le temps qui court, c'était une triple bonne fortune. Il est vrai que pour voir tout cela, il me fallait quitter mon pays au moment où il allait exercer le plus beau de ses droits et remplir le plus sacré de ses devoirs, au moment où il allait voter. Je me fis bien cette réflexion, et que quit-
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ter sa république pour aller voir une monarchie étrangère, c'était le fait d'un républicain litule et d'un citoyen malsonnant. Mais je me dis d'un autre côté que, par ce moyen, j'échapperais à la lecture des professions de foi, ce qui est bien quelque chose, sans compter que je rendais peutêtre un grand service à mon pays en ne votant pas, et en retirant ainsi à ceux que j'eusse nommés une chance d'arriver à la chambre. Enhardi par cette contre-partie de ma réflexion, j'allai chercher un passe-port pour la Hollande, et je partis avant-hier, 9 mai.
Mon itinéraire était bien simple, et je te le recommande si jamais tu as le caprice d'aller où je suis. Le chemin de fer de Paris à Bruxelles, le chemin de fer de Bruxelles à Anvers, le bateau à vapeur d'Anvers à Rotterdam, le chemin de fer de Rotterdam à La Haye et encore le chemin de fer de La Haye à Amsterdam, total cent soixante lieues, cinquante-quatre francs soixante-quinze centimes.
Je partis donc par le convoi de huit heures du soir, et j'arrivai le lendemain à Bruxelles, en ayant fait toute la nuit cette remarque que tantôt j'allais de face et tantôt de dos, c'est-à-dire que tantôt nous avancions et que tantôt nous reculions, et cela pendant des heures entières.
Comment il se fit qu'après une pareille ma-
nœuvre nous nous trouvâmes à Bruxelles le lendemain matin, c'est ce que je n'essaierai pas d'expliquer, ayant renoncé aie comprendre.
Forcé de passer par la Belgique pour arriver en Hollande, je m'arrêtai à Bruxelles, afin d'y attendre le convoi d'Anvers ; je passai mon temps à faire visiter mes malles, car je ne connais pas de douane plus insupportable que la douane belge. Les douaniers vous retournent vos effets depuis vos gants jusqu'à vos cravates, depuis le fond jusqu'au dessus, avec la ténacité de gens qui se vengent du métier qu'ils sont forcés de faire. Cette visite de ma malle donna lieu à la conversation suivante entre l'bomme de la douane et moi.
— Vous n'avez rien à déclarer, me dit-il ?
— Rien.
Il paraît qu'il avait peu de confiance dans la sincérité de ma réponse, car il commença à fouiller ma malle. Tout à coup il s'arrôta, et me regardant d'un air particulier, contrefaçon d'air railleur, il me montra des bottes neuves.
— Eh bien ! lui dis-jc.
— Eh bien! voilà des bottes neuves, fit-il.
— Ah ! mon dieu, oui.
— 11 faut payer.
— Pourquoi?
— Parce qu'elles n'ont pas encore été mises.
— Attendez, je vais les mettre.
Un sourire d'une dédaigneuse ironie courut sur les lèvres de l'homme vêtu de vert, et, posant sa main sur les bottes comme un avare sur de l'or, il me dit :
— Donnez trois septante-six.
— Hein? lui dis-je, en me posant comme un point d'interrogation.
— Donnez trois septante-six, reprit-il de manière à me faire comprendre que tout cela était sérieux. Je craignis par mon trop de légèreté de compromettre la France et d'engager mon pays dans une guerre inutile. J'allai donc à un bureau , et, supposant avec raison qu'il s'agissait de payer quelque chose, je donnai à tout hasard cent sous sur lesquels on me rendit un franc vingt-quatre centimes, ce qui me convainquit qu'à Bruxelles, en Bradant^ trois septante-six, cela veut dire trois francs soixante-seize centimes.
Te voilà prévenu.
Une demi-h.eure après nous partions pour Anvers, où j'arrivai mourant de faim, mais où je ne mangeai point, attendu que le garçon du restaurant où j'étais entré ne comprenant pas ce que je lui demandais, et me servant selon son goût, me servit des harengs crus et du beurre salé.
Il ne me demanda que trois francs pour cela. C'était pour rien.
Je pris à midi le bateau à vapeur de Rotterdam.
Alors commença pour moi un voyage intéressant. L'Escaut est un fleuve large, terne et qui semble plutôt rouler de la cendre que de l'eau ; mais à mesure qu'on approche de Rotterdam il prend un caractère tout particulier ; il s'élargit de plus en plus, et ses horizons se terminent ou plutôt se fondent dans un ciel gris dont l'incroyable finesse fait comprendre le charme que devaient éprouver à le reproduire les peintres qui forment l'école hollandaise. Quand nous ne connaissons pas la Hollande , ces tableaux nous paraissent d'une couleur de parti pris, séduisante par le résultat obtenu, mais que nous croyons fausse. Nous hésitons toujours, nous, peuple du centre habitué aux rives vertes de la Seine, flanquées de maisons aux toits d'ardoises, à croire à une autre nature que celle qui nous est famille re. Mais une fois qu'on a parcouru cet étrange pays, on sent dans toute son étendue le merveilleux talent des Van de Velde et des Backuisen.
Cette eau de couleur écrue, ces arbres sépia frisés comme des cheveux, ces teintes blondes, vagues, espèce de brouillard lumineux qui enveloppe leur perspective; ce grand moulin ;\ la tôte plate, au ventre large, teinté de noir et de vert, trois fois grand comme nos moulins français, qui
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domine le paysage et qui l'anime ; ces maisons basses aux toits rouges, aux volets sombres, aux murs lie de vin, maisons qui avancent sur le fleuve et qui n'en sont séparées que par l'espace qu'il faut à une table et ;\ un arbre ; tout cela est bien la vérité et a été bien vu par les premiers peintres hollandais. A chaque instant on retrouve dans cette nature un tableau tout fait, et qu'on se rappelle avoir déjà vu. Le sentiment de la couleur existe tellement chez ce peuple, qu'il est coloriste sans s'en douter. Ainsi les bateaux hollandais qui montent et descendent perpétuellement le fleuve, avec leurs voiles triangulaires qui ont l'air d'être en bois, tant elles sont fermes, leur carcasse goudronnée cerclée de blanc, le bas de leurs mâts peint en vert, leurs marins vêtus de rouge, leur pavillon tricolore, forment un ensemble charmant qui semble copié sur une ébauche de Gudin ou sur une pochade d'Isabcy. Les bouées elles-mômes sont peintes de façon à prendre leur place et à colorer la monotonie apparente du paysage. Je dis apparente, parce qu'à mon avis la monotonie existe dans les tons criards et non dans les tons doux. Les plaines de la Belgique sont monotones, parce qu'elles sont toutes du même vert tendre ; mais les campagnes qui bordent l'Escaut n'ont pas ce reproche à craindre ; leur teinte n'est pas uniforme, mais harmo-
nieuse ; leurs tranquilles horizons sont pleins de nuances pour l'œil, et plus on les sonde, plus on les trouve délicats.
Quant aux rives, il est rare qu'elles changent d'aspect ; mais cet aspect est intéressant. Des plaines bordées de bouleaux taillés et raccornis, ce qui leur donne la tournure d'une file- de nains bossus ; d'énormes bœufs noirs et blancs, entre les jambes desquels, comme cela se voit dans les tableaux de Paul Potter, se dessine tout un paysage lointain, arbres, églises, nuages; j'avoue que je trouvai à tout cet ensemble un caractère assez original pour rester à le considérer pendant deux heures, en dépit du vent qui balayait le pont de notre bateau à vapeur.
Nous arrivâmes à huit heures à Rotterdam, et notre bateau s'arrêta au milieu de bateaux stationnaires, sans les accrocher; ce qui m'étonna fort, tant ils étaient rapprochés les uns des autres; et je partis pour La Haye, |où j'arrivai à dix heures du soir, et que je trouvai criant, dansant, faisant tapage, comme doit le faire une résidence royale la veille du couronnement de son roi.
Tu comprends bien que je n'ai pas voulu me coucher sans avoir vu cette fête hollandaise. Je déposai donc ma malle à l'hôtel, et je me mêlai à la foule.
Nous n'avons rien à envier i\ la Hollande pour ces sortes de divertissements : «
La femme géante, le serpent apprivoisé, le Cirque et les chiens savants, voilà le programme ordinaire et connu de ces réjouissances publiques. Seulement, deux choses m'ont frappé :
La première, c'est que les femmes et les filles du peuple, qui ne veulent ou ne peuvent pas dépenser leur argent à visiter toutes les baraques, au lieu de se promener silencieusement en respirant une atmosphère de friture et de lampions et en écoutant un charivari de tambours et de trombones, comme cela se fait chez nous, compensent leur misère et l'utilisent en dansant devant les baraques, ce qui doit attrister fort les directeurs qui, de cette façon, se trouvent changés en orchestre et sont forcés de faire danser pour rien.
La seconde chose qui m'a frappé est le genre de régal auquel se livrent les hommes ; ils s'arrêtent à de petites boutiques tenues par des Frisonnes, qui, devant leur porte, le poing sur la hanche, la tête ornée de cuivreries, que recouvrent des dentelles, vous invitent, avec force sourires, à entrer chez elles et à y prendre toutes les choses variées qui composent leur commerce. Les indigènes y avalent, avec une gloutonnerie sans pareille, des œufs durs et des cornichons, et
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cela semble plutôt une affaire qu'un plaisir pour ces braves gens. Ils plantent leur fourchette dans le cornichon, ils le mangent, ils l'avalent, et ils recommencent ainsi pendant dix minutes sans dire un mot, et comme s'ils subissaient une condamnation.
Je rentrai à mon hôtel après avoir pris en note
tte inscription française : « Ici on a l'amusement de la foire », et je m'endormis du sommeil dont dort le juste, surtout quand il est fatigué.
e lendemain matin, sans autres guides que ma fantaisie et le hasard, j'allai visiter la ville, ville charmante tant qu'elle conserve son caractère original, c'est-à-dire ses maisons, les unes blanches, les autres noires, la plupart bâties en briques, mais qui tourne un peu ;\ la décoration du théâtre des Funambules, quand elle a la prétention de faire du moyen âge.
Ainsi, il y a là des grandes maisons qui croient être des palais, qui ont des créneaux, des fencV tres en ogive, et des tourelles, le tout couleur biscuit de Reims : c'est hideux.
Cependant, il faut savoir gré à ce gouvernement d'avoir essayé d'être original : c'est un goût que les gouvernements perdent ; seulement, celui-ci n'a pas compris que l'originalité réussit dans un pays qui n'est pas original, mais qu'elle échoue dans un pays comme la Hollande, qui a
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son caractère particulier, et qui n'a pas besoin qu'on y ajoute rien.
En revanche, La Haye a une merveilleuse chose, c'est une promenade d'une lieue environ, bordée d'arbres, de maisons de campagne et de jardins pleins de Heurs et de rayons à cette époque de l'année.
Par le plus grand des hasards, l'horizon que Ton trouve à droite de cette promenade, quand on quitte la ville, est formé par des montagnes qui, de l'autre côté, servent de limite à la mer. Cette promenade, dans toute sa longueur, est rayée de trois chemins bien distincts, séparés les uns des autres par des arbres. L'un est livré aux voitures, qui roulent sur un pavé si uni qu'on ne les entend pas, l'autre est abandonné aux cavaliers : il est doux- aux pieds des chevaux comme le terrain d'un manège ; le troisième est réservé aux piétons, qui échappent ainsi au double danger des voitures et des chevaux et à l'ennui de se déranger à chaque instant pour faire place aux promeneurs aristocrates ; enfin, un sentier se perd dans la campagne, et c'est celui-là que peuvent suivre ceux qui veulent se perdre.
Cette promenade conduit î\ un petit village de pêcheurs couché sur le bord de la mer et nommé Scheventngen. Si ce village voulait cacher ce qu'il fait, il aurait tort, car l'odeur du poisson y est si
forte que dix minutes avant d'arriver au village on la sent. Je n'affirmerai pas que cela soit positivement agréable, mais enfin cela est.
Si l'on veut varier ses plaisirs, on revient delà par la plaine, et le retour est accompagné de soleil comme l'aller est accompagné d'ombre.
Quand je revins de Scheveningen, il était neuf heures; je n'eus que le temps de déjeuner et de faire demander, à titre d'étranger, la permission de partir pour Amsterdam dans le convoi de onze heures, convoi réservé spécialement ce jour-là aux personnes de la cour qui devaient accompagner le roi.
J'obtins cette place et je m'acheminai vers le débarcadère.
Je te dois, à propos de cela, la confidence d'une de mes impressions. Tu me connais, tu sais que je crois la République à la fois un droit et une impossibilité : un droit par la raison, une impossibilité par les hommes. Je suis convaincu, et cela je le dis sans intention de faire une plaisanterie, que la République ne sera juste et ferme que lorsqu'il n'y aura plus de républicains. Un Hollandais de beaucoup d'esprit me disait hier une chose qui viendra à l'appui de ce que j'avance ; il me disait : Ce qui consolide la monarchie, en Hollande, c'est que nous sommes tous républicains. Cette unanimité d'opinion fait que nous
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nous inquiétons peu do la forme du gouvernement. Le respect des droits de la part du gouvernant, le respect de la loi de la part des gouvernés, voih\ le seul gouvernement possible. Le reste est une question de lettres et de consonnances.
Il avait raison.
Supposons un homme bien fait, un Antinous s'appelant M. Bossu. Le nom qu'il porterait et qui serait le contraire de ce qu'il serait le changerait-il en quelque chose ? Non. Il en est de même des gouvernements. Qu'importe qu'on les appelle monarchiques, s'ils sont libéraux; qu'importe qu'on les appelle républicains, s'ils sont despotiques.
Nous autres, Français, nous nous laissons encore prendre aux mots ; c'est un malheur. Tu auras beau écrire le mot vivcmt sur un cadavre, Je cadavre n'en vivra pas davantage.
Au lieu de mettre sur les murs : Liberté, Égalité, Fraternité, et de faire des guerres civiles, écrivons : Servitude, Aristocratie, Haine, et donnons-nous tous la main, cela vaudra mieux. Que sont les beaux mots quand ils ne représentent pas une belle chose, c'est chez un commerçant un beau meuble sur lequel on a écrit : Caisse, et dans lequel il n'y a rien ; c'est un mensonge en relations sociales, c'est un vol en affaires, c'est un crime en politique.
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Voilà pourquoi je quittais notre république pour venir voir un couronnement. J'étais curieux de comparer la France avec la Hollande, l'une sortant d'un gouvernement monarchique et ayant pris la forme républicaine, l'autre ayant dépouillé à peine la forme républicaine et revenue à la royauté.
J'étais désireux de voir lequel des deux pays me semblerait le plus heureux, et l'instant était bien choisi puisque je quittais Paris au moment où il fôtait la proclamation de la République, et que j'allais voir la Hollande au moment où elle fêterait la monarchie.
Ces deux fêtes si différentes l'une de l'autre étaient-elles sincères ? Voilà ce que je tenais à savoir, et je partais sans parti pris de préférer l'une à l'autre. En effet, je ne désire rien obtenir de la république française, et je n'ai rien à demander au roi de Hollande.
Pour en revenir à l'impression dont je te parlais tout à l'heure, et loin de laquelle je me suis laissé entraîner par des réflexions politiques, j'avais quitté mes affaires et mon travail pour venir voir couronner im roi, ce qui prouvait un certain respect de la royauté, respect que je n'essaierai pas de nier ; j'étais curieux de voir cette cérémonie, dont l'habitude tend tous les jours à s'effacer des mœurs humaines, j'avais
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entendu parler du prince d'Oran{,'e comme d'un esprit sérieux et distingué, bien choisi pour veiller aux destinées d'un grand peuple, et cependant, quand je me trouvai à l'embarcadère de La Haye, avec tous ces gens, maîtres des cérémonies, gardes d'honneur, tout brodés, tout couverts d'or et de décorations, mais s'inclinant par étiquette, respectueux par devoir, esclaves d'un homme enfin, je me dis avec un orgueil tout républicain : Nous ne faisons plus cela, nous, et je fus presque fier d'être citoyen d'une république au lieu d'être sujet d'un roi.
Le sentiment de la nationalité est si profondément inné dans le cœur, qu'à l'étranger nous nous faisons un devoir de défendre ce que nous attaquons chez nous et ce que souvent même nous avons raison d'attaquer.
Nous sommes, en cela, semblables à l'homme qui aime une femme et qui se sait trompé par elle. Il veut bien en souffrir seul ou en faire la confidence à ses amis, mais si un étranger a l'air de la savoir, il se fâche et le dément.
Quoi qu'il en soit, j'acceptai une place dans le convoi royal, et je dois dire que si mon orgueil républicain n'en fut pas flatté outre mesure, comme voyageur et comme curieux, je fus enchanté de, cette faveur.
Deux heures après nous arrivions à Amsterdam.
Me voici à Amsterdam, où tout le monde est en fête ; mais que ce mot ne te fasse pas croire à une 'gaieté générale. Les Hollandais s'amusent comme les autres peuples s'ennuient. C'est un privilège. Il y a, aujourd'hui 11 mai, cent cinquante mille individus dans les rues et sur les canaux de la ville, et l'on n'entend que le bruit des rares voitures qui, de temps entemps, trouent la foule. Chacun est silencieux, soit seul, soit entre sa femme et sa fille, soit à sa fenêtre, soit en bateau. Les Hollandais, la populace hollandaise, veux-je dire, ne cause pas. Pense-t-elle ? Je n'en sais rien. Sous ce silence, sous cette gravité extérieure y a-t-il une méditation philosophique ? Je l'ignore ; mais, à te parler franchement, j'en doute. Il semble que ce peuple se repose et se repose éternellement .des immenses travaux qu'il a accomplis pour se faire des villes, là où Dieu lui-même devait croire qu'il n'y en aurait jamais. Songe donc que toutes ces maisons d'Amsterdam sont bâties sur pilotis qui ont quarante ou soixante pieds de longueur.
La ville est au-dessous du niveau de la mer, paradoxe physique réalisé avec un art infini. Aussi ne bâtit-on pas une maison nouvelle. Je te défie de trouver une maison en construction dans Amsterdam. Chacun a la sienne, y vit, y meurt et la transmet à son héritier. Cependant on pour-
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rait croire que les populations des villes augmentant tous les jours, les villes doivent s'agrandir pour loger cet accroissement. Il paraît qu'il n'en est rien, çt que la famille s'accroît dans une proportion si étroite que les nouveaux venus trouvent toujours de la place. Quant aux étrangers qui pourraient venir s'y fixer, il n'en est pas question. La ville d'Amsterdam est si triste, qu'après une semaine de séjour on s'en sauve en jurant de n'y plus revenir.
Si tu veux la description de cette ville, retranche deux étages à nos maisons, suppose-les en bri({ues, donne au rez-de-chaussée des fenêtres deux fois plus larges et trois fois plus hautes que les nôtres, au premier étage des fenêtres une demi-fois plus larges et une demi-fois plus basses que les fenêtres de Paris ; à nos carreaux tristes substitue des vitres grandes et pohes comme des glaces ; à nos toits, despignons ou des toits plats ; bâtis une ville qui recommence à chaque détour avec l'aspect du canal Saint-Martin ; mets deux cent cinquante ou deux cent quatre-vingts ponts sur ces canaux perpétuels ; donne à presque toutes les maisons un perron de granit haut de quatre à cinq marches et orné d'une rampe de fer ; efface les numéros, supprime les promeneurs, et tu auras Amsterdam dans son état normal.
Aujourd'hui la ville diffère un peu, beaucoup
même de cet aspect monotone. En effet, les rues et les canaux, comme je viens de te le dire, sont inondés de curieux et de bateaux pavoises, les uns stationnaires, les autres errants, les maisons sont pavoisées de grands drapeaux qui seraient exactement pareils au drapeau français, si les couleurs, au lieu d'être perpendiculairement posées comme chez nous, n'étaient placées horizontalement, sibien que, si je ne considérais que l'ensemble, je me croirais sur le quai de Bercy, à la fête de la proclamation de la République.
Cependant l'unanimité de la fête est plus grande que chez nous. Nous autres Parisiens, nous laissons le gouvernement faire tous les frais des réjouissances; chez les Hollandais, il n'en est pas de même : chaque maison a un ou plusieurs drapeaux pendant le jour, et son illumination le soir. La fête est partout, et le soir la ville en cet état est vraiment originale. Derrière toutes ces fenêtres en guillotine, encadrées dans des écharpes de toutes couleurs, apparaissent des têtes de femmes, car la femme domine en Hollande, et ces têtes sont charmantes pour la plupart, toujours prêtes à sourire, cela soit dit sans malice, à ceux qui les regardent. Les ponts principaux ont un arc de triomphe en bois peint, entouré de guirlandes et de feuillages ; et le gouvernement est si sûr qu'il n'arrivera pas d'accident, quoique les
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canaux n'aient pas de parapets, quoique les rues n'aient pas de trottoirs, quoique les voitures traversent la foule au grand trot, que l'on ne rencontre pas un homme de police. L'ordre est dans les mœurs, comme le tabac.
Le roi devait faire son entrée à trois heures ; on me donna l'hospitalité dans une maison qui se trouvait dans une des rues qu'il devait traverser, et, en attendant le cortège, j'eus le loisir d'admirer l'intérieur de la maison où je me trouvais. Les appartements sont immenses et meublés avec un grand luxe. Les antichambres sont dallées en marbre, les plafonds sont ornés de sculptures, les portes surmontées de panneaux peints. Les gros meubles y sont en petite quantité, mais d'un goût parfait. Ces grandes fenêtres que je te signalais plus haut, et qui se répètent sur le derrière comme sur le devant des maisons, jettent dans les intérieurs un jour éclatant. On sent qu'il y a de grosses fortunes dans ces maisons-là ; les domestiques y sont nombreux, et le confortable y a atteint un point auquel la France n'arrivera jamais.
A quatre heures, c'est-à-dire une heure plus tard que ne le portait le programme, la foule se mit à crier, les pavés résonnèrent sous les pieds des chevaiix, la musique se fit entendre, et le cortège apparut, précédé d'une troupe de ga-
mins agitant leurs casquettes en l'air et chantant les airs nationaux. Un escadron de dragons passa, et je m'attendais à en voir défiler bien d'autres encore avant d'apercevoir Sa Majesté, quand un de mes voisins me frappa sur l'épaule, et me dit :
— Le roi.
En même temps il s'inclinait et me montrait un homme de trente-trois à trente-quatre ans, h cheval au milieu de quatre ou cinq grands officiers, et portant le costume d'amiral. Des cris d'enthousiasme accompagnaient le passage de Guillaume III, qui répondait à ces cris par des saints de tête pleins d'une affabilité royale et reconnaissante à la fois. Je suivis des yeux cet homme qui, pendant que l'Italie, l'Allemagne, la France secouaient le joug de leurs rois, venait recevoir la couronne des mains de son peuple, et je me demandais : Qui a raison des autres ou de ceuxci? Puis, toutes sortes de souvenirs me venaient au cœur et à l'esprit à propos de ce roi nouveau.
Je redescendais dans le passé et je me disais : combien de rois ont été reçus comme l'est celuici ; combien, en faisant un serment de dévouement, ont reçu un serment de fidélité, et sont tombés cependant sous les menaces et les huées de leur peuple, les uns dans l'exil, comme GharlesXjlesautressurl'échafaud, comme Gharles h\ Où va celui que j'ai sous les yeux et qui verra
demain son premier jour de royauté. Que lui garde l'avenir, à ce roi, qui sera peut-être le dernier, non-seulement de son pays, mais de l'Europe ? Sera-t-il la preuve que la royauté est dans son droit; sera-t-il la preuve que la République a raison? Dieu en fera-t-il le premier anneau d'une chaîne nouvelle, ou le dernier anneau d'une chaîne rompue ? Son exemple servira-t-il à reconstruire les monarchies ou à les détruire définitivement. Et je regardais de loin encore cette tête royale qui dominait la foule et qui se confondit bientôt avec les autres.
Le peuple criait toujours.
Je jetai les yeux sur la suite du cortège.
Une grande voiture dorée ayant à chaque côté de ses portières deux laquais en livrée rouge et or posés sur un marchepied, traînée par huit chevaux blancs tenus chacun par un valet, suivait le roi. Dans cette voiture, il y avait une femme et deux enfants. La femme était vêtue de blanc; elle était pâle, mais elle souriait à la populace accourue pour la voir, et elle saluait avec une grâce infinie. Des cheveux blonds encadraient son visage doux et sympathique, qu'éclairaient deux grands yeux bleus, pleins de profondeur et de mélancolie. Elle tenait les mains de ses enfants, dontl'unétaità côté d'elle, etdontl'autre, le plus jeune, était assis sur le siège de devant.
Cette femme, c'était la reine ; ces deux enfants, c'étaient les fils du roi, le prince d'Orange et le prince Maurice, l'un âgé de neuf ans environ, l'autre de sept.
Pauvre femme ! pauvres enfants !
Je ne puis voir une reine jeune et belle, des princes de cet âge, sans les plaindre et sans être pris à leur sujet d'un réel sentiment de tristesse. Quelle compensation la vie donne-t-elle à ces existences chargées d'un poids si lourd, que leur fatigue se lit sur leurs visages ! Excepté dans le bien qu'elle peut faire, où est le bonheur d'une reine ? Excepté dans l'espérance qu'ils ont, et qui de nos jours se réalise bien peu, où est le bonheur des enfants d'un roi ? Reine et princes sont attachés, rivés même à la destinée de leur souverain, des fautes duquel ils sont responsables, comme s'ils les avaient commises eux-mêmes. Dans une reine, cherchez la femme : vous ne la trouverez pas ; elle est tellement cachée sous la royauté, qu'elle disparaît. Elle est forcée de refouler ses impressions au plus profond de son cœur, au risque qu'elles l'étouffent. Il faut qu'elle sourie toujours comme une comédienne qui joue un rôle gai. Qui reçoit la confidence de ses pensées? à qui peut-elle ouvrir son àme? ii personne.
Elle a un royaume , mais elle n'a pas de famille ;
elle a des courtisans, mais elle n'a pas d'amis. Sa vie appartient à tout le monde, et elle ne peut rien en cacher à son profit. Si ses afTections ne «ont pas politiques, il faut qu'elle les détruise. Tout le monde a les yeux sur elle. Sa joie et ses larmes sont commentées. Sa moindre faiblesse est une faute, sa moindre faute est un crime. Ouvrez l'histoire, et montrez-moi une reine heureuse. Sera-ce Anne d'Autriche, prise entre Richelieu et Mazarin? Sera-ce Marie-Thérèse, la femme de Louis XIV, étouffée entre mademoiselle de Lavallière et madame de Montespan? Sera-ce Marie Leczinska, la femme de Louis XV, sainte femme, jusqu'à la chambre de laquelle arrivait le bruit des orgies royales? Sera-ce Marie- Antoinette, la reine martyre ? Sera-ce Joséphine,, l'épouse répudiée ?
Pour ces rois, les reines ne sont des femmes que physiquement. Leur principale dot, c'est leur fécondité. Ce sont des moules à héritiers, des mécaniques à dynasties. Leur œuvre de production faite, leur royal époux s'inquiète peu d'elles, et, s'il a besoin de distractions amoureuses, c'est ailleurs qn'il va les chercher.
Il leur reste la religion et les pauvres, la prière et la charité.
Oh! plaignons les reines.
Cependant je ne veux pas dire que la reine de
Hollande soit à plaindre. Loin de moi cette pensée. Je te fais part des réflexions que sa vue a éveillées en moi, comme je t'ai fait part de celles que le roi avait fait naître, voilà tout.
Le cortège passa et disparut dans les cris et dans l'enthousiasme général.
— Le roi paraît fort aimé, dis-je à l'une des personnes qui se trouvaient là.
— S'il l'est maintenant, il ne l'était pas, me répondit cette personne ; mais une circonstance bien indépendante de sa volonté l'a popularisé ici, et c'est justice.
— Quelle circonstance ? demandai-je.
— Lorsque Guillaume II, son père, mourut, le prince d'Orange, roi actuel, était en Angleterre. Avant qu'il fût prévenu et qu'il arrivât, il s'écoula trois jours. Pendant ces trois jours, le peuple ne sut où il en était, entre son roi mort et son roi absent. Ajoutez à cela que le bruit courait que le prince d'Orange refusait la couronne, de sorte que lorsqu'il l'eut acceptée et qu'il arriva à La Haye, le peuple, débarrassé d'une grande inquiétude, ne se sentit pas de joie et l'accueillit avec transport. Ces trois jours d'interrègne et de doute avaient plus fait pour le nouveau roi que tous les agents et que toutes les politiques du monde. Le roi, en Hollande, c'est le cordon qui lie les faisceaux; sans lui, tout tombe.
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— Et la reine, est-elle aimée ?
— Oui, me répondit-on ; mais il s'est passé pour elle à peu près ce qui s'est passé pour le roi, c'est-à dire que, comme le peuple la savait d'un esprit distingué, d'une science extraordinaire, d'une intelligence très-supérieure, il la redoutait. Notre peuple n'aime pas dans les reines des esprits trop élevés. Heureusement, la princesse joignait à cette supériorité une grande douceur, une grande charité, et un grand amour du peuple, amour qui, entre nous soit dit, est presque du républicanisme. Ses vertus ont donc fait passer sur ses qualités, et, respectée comme une reine, elle est adorée comme une sainte. »
Je n'ai pas beaucoup de temps à passer en Hollande ; j'ai donc voulu voir le plus vite possible toutes les curiosités de cette Chine de l'Europe, comme on l'appelle, et je t'assure que cette dénomination serait très-juste si les monuments de forme chinoise qui bordent l'Escaut se découpaient sur un émail plus bleu. Je laissai donc le cortège royal continuer sa route, et voyant que j'avais quatrebonnes heures dejour encore devant moi, je résolus de partir tout de suite pour Buiksloot et de me rendre de là au village de Brock.
Tu ne sais pas ce que c'est que Brock, et tu te demandes sans doute d'où me venait cette curiosité de voir un pays dont le nom ne rappelle
rien. Eh bien ! mon cher ami, qui n'a pas vu Brock n'a rien vu. Du reste, le premier mot que m'avait dit un Français, que j'avais rencontré •en route, avait été celui-ci :
— N'oubliez pas d'aller voir Brock.
— Pourquoi ? lui demandai-je.
— Allez, et vous verrez.
J'allai. .
Arrivé à Buksloot, je pris une voiture de louage et je dis au cocher qui parlait un peu le français :
— A Brock.
Le cocher partit.
Rien ne présageait que je dusse être émerveillé : le paysage était assez insignifiant, et j'en étais presque à regretter de m'ètrc dérangé sans trop savoir pourquoi, quand la voiture s'arrêta.
— Nous sommes arrivés ? dis-jc au cocher.
— Oui, monsieur.
— Bien. Est-ce que vous ne pouvez pas entrer ^ans la ville avec votre voiture ?
— Non, monsieur.
— Pourquoi cela?
— Parce que cela salirait les rues.
Je regardai le cocher.
— Etes-vous fou ? lui dis-je.
— Non, monsieur.
— Est-ce que les rues sont parquetées ?
11 est probable que ce brave homme ne corn-
LETTRKS D UN l'ROVINClAL 137
prit pas le mot parquclces, car il me répondit :
— Oui, monsieur.
Du reste, c'est une habitude des Hollandais de répondre toujours : oui, monsieur, môme quand ils ne comprennent pas ce qu'on leur demande.
— Tous m'attendrez ici, dis-je au cocher.
— Oui, monsieur,
•Je descendis delà voiture, et je m'éloignai.
Mon cocher courut après moi avec une brosse et m'arrêta pour me brosser. Je le remerciai de cette prévenance que je ne m'expliquais pas trop, et je continuai mon chemin.
Cependant je regardais autour de moi, toutes les maisons étaient fermées au volet; je ne rencontrais pas une âme et je n'entendais pas un bruit. Le pavé sur lequel je marchais était fait de briques de différentes couleurs et luisant comme si on l'eût ciré. Les façades des maisons, presque toutes en bois, étaient peintes avec une régularité désespérante, ^t la couleur brillait comme si elle venait d'être vernie. Je m'approchai d'une maison pour m'assurer qu'elle était sèche et je posai mon doigt sur la muraille. Un homme qui m'avait vu, je ne sais par où, puisque la ville était déserte, sortit brusquement d'une porte à côté de moi, et, me regardant avec colère, il passa- un linge sur l'endroit du mur que j'avais touché, afin d'effacer la trace de mon
doigt si elle y était, et, cette opération faite, il rentra chez lui en grommelant.
Jefus abasourdi, maisje continuai mon chemin.
Je trouvai par hasard un arbre dont je cueillis une branche pour m'en faire une .canne ; mais, pour arriver à ce résultat, j'arrachai les feuilles qui ornaient cette branche, et je les jetai une à une sur ma route. J'entendis un grand bruit, je me retournai, et je vis des hommes et des femmes qui ramassaient ces feuilles en criant contre moi et enfaisantdesgestesqui ressemblaient fortàdes malédictions. D'autres femmes, sur leurs portes, avant de venir voir ce qui se passait, essuyaient leurs sabots afin de ne pas salir la rue. Je ne savais que devenir au milieu de toutes ces créatures, lorsque j'aperçus mon cocher qui avait remisé sa voiture je ne sais où, et qui me rejoignait pour me servir de cicérone.
Il expliqua à ces braves femmes que j'étais étranger, et que je n'avais pas fait exprès de jeter des feuilles dans la rue. Elles se calmèrent un peu et rentrèrent chez elles.
— Vous êtes bien heureux que ce soient des femmes qui vous aient vu, me dit le cocher ; si c'eût été des hommes, ils vous eussent fait un mauvais parti.
— Ah! çà, dis-je, voilà qui est curieux! Qu'estce que cela signifie ?
— Gela signifie, monsieur, que tous les jours on frotte les rues comme une chambre, et les habitants trouvent cela si joli, qu'ils ne sortent pas, dans la crainte de les salir.
— Ah ! vraiment?
— Oui, monsieur, et comme ils ont remarqué que les enfants, quand on les laisse jouer dans les rues, les salissent toujours un peu, ils ont exilé tous les gens qui avaient des enfants. Il n'y a ici que des célibataires, et l'on ne fume pas, parce qu'il y a des personnes qui crachent en fumant. Il y a des chiens, mais ils restent dans les maisons, et d'ailleurs ils sont tous empaillés. S'il y en avait d'autres, on les tuerait. Un jour, on a surpris un Français stationnant trop longtemps près d'un mur, on l'a jeté à l'eau ; la peine du talion. Quand l'empereur Napoléon a visité Brock, on lui a fait mettre des pantoufles à la porte de la ville, pour qu'il n'abîmât pas les pavés avec les talons de ses bottes. »
Tu comprends bien que j'avais hâte de quitter ce joli pays, je regagnai ma voiture sur la pointe des pieds, et je revins à Amsterdam, où je fus bien content de trouver de la poussière et de la boue.
Demain aura lieu le couronnement. A demain donc les détails. Pendant que je t'écris, on tire le canon, et les clochers des églises tintent le carillon du diable.
140 ENTK ACTES
Amsterdam, 13 mai.
Décidément Dieu n'a pas d'opinion politique: il donne le môme temps à toutes les fêtes, qu'elles soient monarchiques ou républicaines. C'est peutêtre parce qu'il sait qu'au fond c'est la même chose qu'on fête sous des noms différents. On dirait qu'il n'attend que le signal pour éclairer son ciel. Ainsi, quand je suis arrivé à La Haye, il pleuvait; le. lendemain, jour de l'entrée du roi, et hier, jour du couronnement, il faisait un temps superbe, le môme temps qu'à la fête de la proclamation de la République. Si Dieu a toujours été ainsi, je ne m'étonne plus que la première révolution ne l'ait pas trouvé assez patriote, et que M. de Robespierre l'ait destitué. Qu'il prenne garde! s'il continue, il se trouverait bien de nos jours quelqu'un qui lui en ferait autant. A tout ha sard, je le dénonce.
Il faisait donc beau hier à Amsterdam. Tu vas crier à l'invraisemblance ; mais tu auras beau crier, c'était ainsi. Dès le matin, je vis courir dans les rues, ou plutôt sur les quais de la ville, car les rues, coupées de canaux, sont plutôt des quais que des rues; je vis courir, dis-je, des voitures que jusque-là je n'avais pas soupçonnées, desvoi-
turcs sans roues, posées tout bonnement sur deux poutres de bois parallèles, réunies par des bâtons transversaux, si bien que, quand la route incline le moins du monde, la boîte, car on ne peut pas appeler cela une voiture, verse infailliblement. Les promeneurs arrivent, on relève le véhicule, les gens qui sont dedans reprennent leur conversation interrompue par cet accident, devenu une habitude, et tout est dit.
Tu vois comme cela est commode ; aussi cet usage promet-il de se continuer. On est traîné à Amsterdam comme les tonneaux de bière sont traînés à Paris. Je t'assure, quoi qu'il en soit, qu'on est très-longtemps, quand on est Parisien, à s'habituer à ces voitures amputées de leurs roues. Bref, hier, dès le matin, Amsterdam en était sillonné, sans compter les vraies voitures qui s'en allaient chercher les gens pour les mener à l'église.
Je tirai de ma malle mon habit de cour ; quand je dis mon habit de cour, je me flatte, attendu que ledit habit n'est pas h moi, mais à un de mes amis, qui ne l'a mis qu'une fois, sous le tyran, et qui, n'ayant pas quitté Paris depuis la révolution de février, n'a pas encore eu l'occasion de le remettre; et je m'apprêtai à me faire beau et i\ représenter dignement la France. Tu vas me demander pourquoi je mettais un habit de cour
pour assister à cette cérémonie où la plupart des gens devaient être en habit noir. A cela je te répondrai que j'avais une place dans la tribune diplomatique, qu'on n'a l'air diplomate que lors qu'on est doré sur le collet et sur les manches de son habit, et que tous ceux qui composaient cette tribune étant en habit de cour, mon habit noir eût fait tache. Cette explication te suffit-elle?
La cérémonie devait avoir lieu à midi. Il était onze heures, je m'habillai.
Quand je fus prêt, je m'aperçus que j'avais oublié d'apporter un chapeau de cour. J'en demandai un au garçon démon hôtel, qui, quelques instants après, m'apporta une espèce de chapeau de débardeurqueje mis sous mon bras, et je partis.
En vérité, je ne sais pourquoi M. de Voltaire a dit, en quittant la Hollande : Adieu, canaux, canards, canaille, à moins que ce ne soit pour faire un jeu de mots, assez pauvre du reste." Canaux, c'est incontestable; canards, c'est possible ; mais canaille, c'est faux. Il est impossible de trouver un peuple plus doux, plus complaisant, plus hospitalier que le peuple hollandais. A moins que M. de Voltaire n'ait été reçu comme méritait de l'être l'auteur de la Pucelle, je ne vois pas d'où a pu lui venir sa haine contre les Hollandais, qui, du reste, lui ont répondu par cet autre motqui valait bien le sien : «Adieu coquet, coquin, coc... »
LETTRES D UN PROVINCIAI, 143
Une circonstance insignifiante en apparence, me prouva la bonhomie du peuple hollandais. Le cheval de la voiture que j'avais prise pour me rendre à l'église, s'abattit dans une montée : quelques personnes qui passaient poussèrent A la roue, car cette voiture avait des roues, et relevèrent le cheval; tout cela sans affectation et sans curiosité, et comme des gens qui ont pour théorie et qui mettent en pratique qu'il faut s'entr'aider mutuellement. A Paris, on eût regardé, on eût ri, les femmes eussent dit : pauvre bête; mais on n'eût pas aidé.
J'arrivai à l'église, église protestante, sans autre ornement que des vitraux, formant la croix, comme les églises catholiques, mais dont le fond, c'est-à-dire la tète de la croix, était caché par un dais immense recouvrant le trône sur lequel le roi allait venir s'asseoir, pour recevoir la couronne et prêter serment à la constitution.
Devant le trône était une table recouverte de velours rouge; sur un coussin on avait posé la couronne, d'un côté le sceptre, de l'autre la main de justice.
Du cintre tombaient des étendards aux armes ■de Hollande, avec cette devise : Je maintiendrai^ devise que je voudrais bien que nous eussions, et des ornements de fleurs et d'écharpes courant dans tous les sens, s'accrochant aux murailles, se
144 ENTR'aCTKS
suspendant aux colonnes et retombant en bouquets.
Des gradins avaient été dressés et ruisselaient de monde. Les femmes, vêtues de blanc pour la plupart, étaient en grande majorité. De grands rayons de soleil filtrant à travers les vitraux éclairaient cette assemblée et lui donnaient l'air de fête qu'elle devait avoir.
A gaucbe du trône était le corps diplomatique, où je me rendis, grâce à une carte que l'on m'avait donnée, et à laquelle je ne comprenais rien, vu qu'elle était écrite en hollandais. A droite se trouvait la tribune destinée à la reine, à ses enfants et aux princesses.
Les députés faisaient face au trône.
A droite, à gauche et en face du trône, on avait laissé un espace vide pour la circulation.
La reine arriva la première, par la grande porte de l'église, par la même porte que tout le monde. Elle était vêtue de blanc comme la veille, et, comme-la veille, accompagnée de ses deux enfants. Deux laquais la suivaient tenant la queue de sa robe, et elle traversa la foule qui s'inclinait, en souriant à tout le monde et en saluant avec une majesté tout à fait royale. Ses cheveux étaient coiffés à l'anglaise, et elle portait sur le haut de la tête une couronne en diamants.
Elle était pâle, plus pâle encore que de cou-
LETTRES D UN PROVINCIAf. 145
lump, si bien que la mate blauchcui- de la peau rivalisait avec l'éclatante blancheur de la i-obc. On eût (lit une ligure du quinzième siècle, une belle dame de légende, détachée de son cadre et glissant par hasard au milieu des hommes. La reine de Hollande est, à mon avis, l'expression typique de la royauté chez la femme. L'œil doux et fier à la fois, la dignité de la race en même temps que l'aristocratie des lignes, un regard protecteur et reconnaissant, un sourire qui, sans être contraint, semble être inaccoutumé, car la reine pense plutôt, dit-on, comme les hommes sérieux, ([u'elle ne rit comme les femmes heureuses : voilà ce qui me frappa tout d'abord, et ce qui caractérise sa royale personne.
Elle alla s'asseoir dans la tribune qui lui était réservée, ayant ses fils et deux princesses dont j'ignore les noms à ses côtés, et, derrière elle, les dames d'honneur, son secrétaire et deux ou trois grands personnages chamarrés d'or et de décora- '^.'
lions.
J'étais dans la tribune qui faisait face à la sienne ; je pouvais donc la regarder à mon aise, ce que je faisais d'autant plus volontiers que j'avais encore présentes à l'esprit toutes les réflexions que sa seule vue avait fait naître en moi, la veille.
Or, peu à peu, j'en arrivai à oublier pourquoi
j'étais venu dans cette enceinte. La reine effaçait le roi. Il me semblait la voir sur ce trôn'3 vide encore, et, séduit par son sourire et sa dignité sympathiques, je me disais que les peuples ne devraient chasser leurs rois que pour avoir des reines. En effet, quelle différence entre le commandement des femmes et celui des hommes ! De la part de ceux-ci, tout est rude ; tout ordre est irritant, toute volonté est un joug, même la volonté du bien. De la partde celles-là, au contraire, tout est aimable; l'ordre devient charmant comme le désir; la volonté ressemble à la prière. A l'idée qu'il est gouverné par une femme, c'est-à-dire par un être plus faible que lui, le peuple rougit moins de son obéissance, parce qu'aimant à protéger, comme tout ce qui est grand et fort, il sait que dans son obéissance il y a encore de la protection. Quel homme, d'ailleurs, n'est gouverné par une femme? Ce n'est donc que continuer sa vie privée jusque dans la vie publique.
Il est humiliant de céder à un roi, il est doux et facile de céder à une reine. Qui dit reine dit jeunesse, amour, beauté, c'est-à-dire trois co.uronnes qui soutiennent l'autre. Si je ne craignais de me servir d'une comparaison bien vieille en elle-même, j'ajouterais que les chaînes qui lient un peuple à sa souveraine sont de fleurs, si fortes qu'elles soient en réalité. Puis il semble
que les vertus soient plus familières aux femmes qu'aux hommes. On ne peut croire à la cruauté d'une reine. La clémence et le pardon sont ses conseillers naturels. On n'a pas honte de lui demander sa grâce, si l'on est coupable. La politique disparait prescjuc sous un pareil gouvernement. Le droit qu'une reine a d'être coquette et parée, de se couvrir de fleurs, de dentelles et de diamants, présente la puissance, aux. yeux et à l'esprit du peuple, sous une forme attrayante et sous un aspect séduisant.
Il est vrai qu'un pareil gouvernement, s'il était absolu, pourrait entraîner un peuple dans de grands dangers. II pourrait arriver, en effet, que dans la reine il restât trop de la femme, c'est-àdire qu'elle gouvernât avec ses passions et ne fût que l'instrument de l'homme qu'elle aimerait, et qui ferait avancer son ambition sous le voile de son amour : car la nature ne se laisse pas prendre, comme nous, à des images, et elle amis dans le cœur de toutes les femmes, qu'on les nomme reines ou bergères, comme eût dit Florian, le même besoin d'amour et le même sentiment de faiblesse, deux choses dont un homme habile pourrait abuser. Il y aurait donc à craindre un gouvernement d'alcôve, le pire de tous les gouvernements.
Mais avouons qu'un peuple libre, marchant
sans difficulté dans les institutions libérales, n'ayant ni guerre étrangère à repousser, ni guerre civile à éteindre, une république, en un mot, où tout le monde serait républicain ; avouons que ce serait beau qu'un pareil peuple, sentant le besoin de respecter quelqu'un et d'avoir une image animée de son gouvernement, un palladium vivant, élevât, non pas au pouvoir, mais à la première place, une. femme jeune, belle, chaste, et lui dît : « Soyez notre reine par la jeunesse, par la beauté, par la vertu. A vous notre amour, notre admiration et notre respect. Faites qu'il n'y ait plus d'orphelins sans famille, faites qu'il n'y ail plus de coupables sans repentir. A vous le droit de grâce et de consolation, h vous le droit illimité du bien. Nous, peuple, nous ferons La nation grande et forte; vous, femme, vous la ferez heureuse, aimée, et nous nous inclinerons devant vous, car ce qui est servitude vis-à-vis de l'homme est hommage envers la femme; vous vous montrerez de temps en temps, et nous battrons des mains, et nous nous agenouillerons quand vous passerez. »
Ne trouves-tu pas qu'une nation qui pourrait faire cela serait une grande nation ? Vois-tu sur le passage de cette femme sans force, sans gardes, sans défense, une population tout entière accourant pour la bénir et la saluant de ses cris?
LliTTKES I) UN PROVINCIAL 0,9
Ce serait pour elle une royauté sans contestation, ce serait pour le peuple une obéissance sans esclavage, ce serait beau, enfin; mais, comme tout ce qui serait beau, c'est probablement impossible.
Je m'étais souvent, dans mon imagination de jeune homme et de poëte, forgé cette utopie, et j'avoue que depuisque j'avais vu la reine de Hollande, cette reine me semblait être la femme qui Teùt le mieux réalisée.
J'en étais là de mes réflexions, quand un de mes voisins, avec qui j'avais échangé quelques mots, me dit, en me montrant un des représentants de l'Assemblée nationale :
— Voyez-vous cet homme?
Et mon voisin me le détaillait a'^ec la voix tout en me le désignant avec les yeux.
— Oui, lui dis-je.
— C'est M. Torbeck.
— Ah! Et qui est-ce M. Torbeck ?
— C'est le représentant des idées démocratiques en Hollande, c'est l'opposition, c'est notre Ledru-Rollin.
Je regardai attentivement M, Torbeck, et je vis un homme grand, mince, pâle, ressemblant un peu à M. de Lamartine, mais ayant moins grand air que notre grand poëte. M. Torbeck est professeur. On ne le saurait pas qu'on le devine-
150 JiNTR 'actes
rait presque en voyant son attitude doctorale et quelque peu prétentieuse. On reconnaît, dans le démocrate hollandais, l'homme habitué à communiquer la science et à se sentir supérieur à ceux qui l'écoutent. Il lui en est resté une confiance extérieure qui n'est pas loin de la morgue. Du reste, ce n'est pas là un défaut particulier j\ M. Torbeck. Tous les hommes qui parlent en public et qui sont dès lors forcés de composer leur parole et leur geste, conservent une sorte de raideur et d'emphase dans leur maintien.
On comprend, en outre, qu'un homme qui réunit tous les jours d'autres hommes pour leur apprendre quelque chose, qui a accoutumé ces hommes à avoir foi en lui et à le croire sur parole, soit pris tout à coup du désir de leur faire accepter ses opinions politiques, de les guider au delà de là mission qu'il a reçue et d'ériger sa chaire en tribune. 11 sème dans un terrain tout préparé. Ces intelligences qu'il veut rallier à son parti, c'est lui qui les a développées, et sa tâche en devient plus facile. L'habitude qu'on a de l'écouter fait qu'on l'écoutera encore, et que le grain de ses doclrines germera facilement. Le professeur qui veut devenir orateur, s'exerce ainsi jusciu'au jour où il se trouve assez fort pour aborder un auditoire moins complaisant. C'est ce qui a dû arriver à M. Torbeck.
LETTRES d'un PROVINCrAL 151
Du reste, comme tous les idéologues, il a compris qu'il devait donner sa vie privée en exemple, et en faire, pour ainsi dire, la preuve des théories qu'il prêche. Il est sobre, travailleur, infatigable, d'une régularité de mœurs devenue proverbiale . C'est un honnête homme dans l'acception la plus nette et la plus étendue de ce mot. Il n'en est donc que plus dangereux pour ce qu'il attaque. L'honnêteté en politique est plus qu'une belle chose, c'est une bonne chose ; c'est plus qu'une vertu, c'est un moyen; c'est à la fois un rempart et une arme. L'honnêteté de Robespierre lui a survécu, et le protège encore. A toutes les accusations que l'on porte contre lui, quelqu'un répond : Oui, mais c'était un honnête homme.
Je ne veux pas dire par là que M. Torbeck doive être un jour le Robespierre de la Hollande, quoique, à mon avis, tout démocrate convaincu, qui veut la transformation de la société , puisse être amené à devenir le Robespierre de sonpays ; mais, en attendant, M. Torbeck est à la royauté, en Hollande, ce qu'en 1788 Mirabeau était à la royauté en France. Seulement, s'il n'a pas toute la fougue et toute l'éloquence de l'orateur français, M. Torbeck a, nous le répétons, une proverbiale intégrité, et si sa parole a moins de charme, elle peut avoir plus de force que celle de ce génie, tantôt démocrate, tantôt royaliste, qu'on appelait Mirabeau.
Ce mot : démocratie, prononcé au milieu d'une fôte de couronnement; cet homme, placé dans cette église, en face du roi, comme son adversaire naturel : tout cela m'avait fait réfléchir profondément, et je me rendais mieux compte de cette vague tristesse empreinte comme un pressentiment de l'avenir sur le visage de la reine, pressentiment d'épouse auprès de son mari, pressentiment de mère entre ses deux enfants.
M. ïorbeck était devenu pour moi une étude, et depuis qu'on me l'avait montré, j'étais bien loin des rêves que j'avais faits sur le gouvernement politique de la femme. Je n'avais pas un long temps à rester en Hollande, et ce jour était probablement le seul jour où il me serait permis de voir réunis dans le môme lieu le roi, représentant du droit divin, et le député, représentant du droit populaire. J'étais curieux de voir quelle contenance ces deux hommes garderaient vis-àvis l'un de l'autre, et lequel des deux conserverait le mieux le sentiment de sa valeur et de sa force.
Il me semblait que, par un signe quelconque qui échapperait à la foule, moins soucieuse que moi de cette élude, je reconnaitrais par avance (jui triompherait dans la lutte i\ laquelle ce couronnement servait de trêve. J'attendais donc avec impatience le moment où le roi arriverait et où
t.ETTRES D UN PROVINCIAL 153
chaque députe irait à son tour lui prêter serment (le fidélité, ji lui et à la constitution. J'étais curieux de voir de quel air M. Torbeck prêterait ce serment, de quel air le roi le recevrait.
Je me hàle de te dire que j'ajoute peut-être trop d'importance à la politique de M. Torbeck ; mais il n'y a rien d'étonnant qu'un Français, au point où en est la France, se laisse frapper par un de ces contrastes que j'allais avoir sous les yeux.
Le tambour et les fanfares retentirent au dehors; la garde nationale entra, se rangea sur deux haies, et, précédé de ses hérauts, le roi parut, vêtu du costume d'amiral, sans doute pour faire honneur à la nation toute maritime qu'il représente, couvert du manteau de pourpre, et ayant au cou la Toison-d'Or.
Tout le monde se leva.
Derrière le roi venaient les généraux, qui prirent place autour de lui quand il monta sur le trône.
Je te dirai, entre deux parenthèses, que rien n'est plus grotesque à voir à notre époque que ces hérauts portant un petit chapeau noir à la Henri IV, inondé de plumes roses et bleues, la fraise, Te petit manteau court, le pourpoint et les bottes molles. Gela ressemble à une mascarade ; mais, comme on dit, ce n'est qu'un détail, amusant heureusement. Passons donc.
154 ENTR ACTliS
Au pied du trône, les rois des hérauts, vêtus de velours et d'or, prirent l'un la niain, l'autre répée de justice, et les tinrent en l'air tant que dura la cérémonie.
Le roi s'assit et commença un discours quil lut et qu'il accentua énergiquement. Je n'y comprenais rien, mais mon voisin voulut bien m'en traduire les principaux passages. Ai-jc besoin de te dire ce que renfermait ce discours ? La promesse du respecta la constitution, l'engagement que le roi prenait de faire le pays respecté au dehors et heureux au dedans, autant qu'il serait en lui ; la garantie donnée aux institutions libérales, et tout ce qu'un roi, enfin, doit et peut promettre. Seulement l'émotion réelle avec laquelle Guillaume III disait tout cela était une caution de plus pour son peuple.
— J'ai remarqué une chose curieuse dans ce discours, me dit mon voisin.
— Laquelle ?
— C'est que le roi a dit toujours : Mes sujets, tandis que son père ne disait plus que : Mes compatriotes, concessiun qu'il avait voulu faire aux idées démocratiques. Il y avait un grand pas en avant dans la substitution du mot compatriotes au mot sujets, et ce n'est pas sans réflexion que le nouveau roi a rétabli l'ancien mot.
Mon voisin paraissait ajouter une importance
LETTRES D UN TROVINCIAL 155
énorme ;\ ce détail. Il y en a une grande, en eflet, pour qui sait, comme nous autres Français, l'inlluence des mots.
Le discours du roi fut écoule dans le plus religieux silence. Le président de l'Assemblée y répondit.
Alors les députés vinrent prêter serment au roi, chacun à son tour, la tête découverte et la main droite levée.
L'un d'eux, avant de prêter son serment, se couvrit la tête, sans que le roi parût le remarquer.
— D'où vient que ce député se couvre ? demandai-je à mon voisin, devenu mon complaisant cicérone.
— 11 est Israélite, me répondit-il, et sa religion casse tout serment qu'il ferait sans se couvrir. Cet acte d'impolitesse, ajouta mon voisin en riant, est donc au contraire une preuve de la plus grande fidélité.
Ce fut bientôt le tour de M. Torbeck. Je fixai les yeux sur lui. Il s'avança jusqu'au pied du trône, inclina la tête en signe de respect, étendit la main et fit le serment obligé d'une voix ferme, sans regarder le roi autrement que ses collègues, et sans que le roi le regardât autrement. Cependant, il dut se passer quelque chose en eux à ce moment.
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Le serment fait, M. Torbeck alla saluer la reine, comme tuus les députés venaient de le faire ; mais autant son salut au roi avait été froid et correct, autant son salut à la reine fut respectueux et cordial. Il ne saluait évidemment que la femme ; mais il la saluait comme elle le méritait. Quant à la reine, comme si elle eût compris cette nuance délicate, elle répondit à son salut par un de ses plus gracieux sourires. Peut-être M. Torbeck est-il, comme moi, pour le gouvernement de la femme ?
Pendant que les autres députés venaient de déposer leur serment, j'examinai le roi.
C'est un homme jeune encore, plus gros que mince, à la barbe rousse, au regard lin, et qui porte dans les traits toutes les lignes de la fermeté ; si je ne craignais de me servir vis-àvis du roi d'un terme un peu trivial, je dirais même de l'entêtement. L'ieil de (îuillaume 111 ne devient doux qu'avec effort, ou du moins cela m'a semblé ainsi. Peut-être ne faut-il pas le juger tout de suite, car il est probable que, pour cette cérémonie, il avait revêtu un autre air que celui ([ui lui est familier; peut-être n'ai-je vu que le roi, et changerais-je d'avis si je connaissais l'homme.
Les serments faits, les hérauts crièrent trois fois : « Vive le roi ! » Et l'assemblée tout entière
LETTRES d'un PUUVINCIAL 157
répondit par un immcnso hurrah qui él)ranla les voûtes à trois reprises.
Le fils de Guillaume II avait désormais le droit de s'appeler Guillaume III.
La couronne resta sur le coussin où on l'avait déposée, le roi n'ayant pas voulu qu'on la lui mît sur la tête, et ayant dit que pour lui la véritable couronne c'étaient l'amour et l'assentiment de son peuple, et non ce joyau d'or sans signification par lui-môme.
L'orgue retentit, et le roi sortit de l'église au milieu des acclamations.
Le roi sorti, la reine sortit à son tour, et les voûtes s'ébranlèrent sous les cris qui l'accompagnaient, et qui devenaient harmonieux à force d'ensemble. L'amour que cette reine inspire est une chose touchante ; elle montait dans sa voiture, que l'on criait encore.
Les députés défilèrent, puis le public.
Cependant, quelque chose avait manqué à cette cérémonie pour la faire vraiment grande : c'était la vaste et saisissante poésie de l'office divin.
Dans les plus grandes solennités humaines, si la religion n'a pas un rôle, l'àme manque. Seuls, les hommes sont petits ; il leur faut la divinité pour les grandir. Un nuage d'encens, la voix sans sexe d'un enfant de chœur, la bénédiction
i 58 ENTR ACTES
d'un prêtre, le chant de l'orgue, eussent donne à ce couronnement une bien plus réelle et bien plus imposante majesté. En recevant ainsi la couronne, Guillaume III avait l'air de ne la recevoir que des hommes. Tandis que le peuple s'inclinait devant le roi, j'eusse voulu voir le roi s'incliner devant Dieu : il m'eût paru plus grand quand il se fût relevé.
Le soir, il y eut illumination de toute la ville, et je pourrais même dire double illumination, car les guirlandes de feu qui couraient le long des maisons se reflétaient dans les canaux. Au milieu d'une foule compacte et curieuse, des voitures passaient au grand trot, se rencontrant sans se heurter, et bousculant les piétons sans exciter un murmure.
— Diable, me dis-je en voyant cela, si M. Torbeck pouvait faire comprendre à ce peuple qu'il peut dételer les voitures qui le bousculent, il ferait faire un rude pas i\ la démocratie hollandaise et hâterait fièrement la révolution.
N'est-ce pas par des voitures dételées que toutes les révolutions commencent ?
Heureusement, le peuple hollandais n'en est pas encore là, et il admet la liberté pour tout le monde. Au lieu de crier contre les voitures, il se gare en liant, et il se fait une distraction de ce danger. A-t-il tort? Je ne le crois pas, et je lui
conseille môme de ne jamais se révolter, s'il veut rester un pays tout à fait original.
A trois heures du matin, la ville était à peu près déserte, et les illuminations étaient presque toutes éteintes. Quelques groupes d'hommes et de femmes parcouraient seuls les rues en chantant.
11 y en eût même quelques-uns qui firent un tel tapage sous les fenêtres du palais du roi, que le roi se réveilla.
Un des gardes du palais, ayant entendu le roi se lever et ouvrir sa fenêtre, lui demanda s'il voulait qu'on chassât ces chanteurs nocturnes.
— Non pas, répondit le roi; laissez-les chanter; c'est d'un trop bon augure pour que je les fasse taire.
Vivent les pays où les rois ne sont réveillés que par des chants !
II paraît, cher ami, que vous en faites de belles en province. Voilà que vous recommencez les banquets ! Vous faut-il donc une seconde révolution? Il me semble cependant que vous devriez avoir assez de la première. Vous voulez vous fédéraliser ; vous refusez de payer l'impôt; vous criez, les uns : Vive Marat ! les autres : Vive Henri V ! et vous ôtes cause que, quand on fait ici des interpellations au gouvernement sur ce sujet, une moitié de l'Assemblée veut monter sur l'autre, ni plus ni moins que la marée sur les rochers d'Etretat.
A quoi diable pensez-vous? Ne savez-vous donc plus que vous n'avez rien à dire, qu'il vous est
LETTRES d'un PKOVINCIAL ICI
iiitcrclit (le sifllcr, et que vous n'avez que le droit d'applaudir à la pièce que nous jouons ? Nous ne sommes qu'un million d'habitants à Paris, et vous êtes trente-deux millions en province ; alors vous vous croyez le droit de nous imposer des lois, ou tout au moins de nous donner des conseils. Cela n'a pas le sens commun. Nous ne sommes pas nombreux, c'est vrai, mais nous sommes la crème de l'intelligence française, nous sommes jeunes, nous sommes beaux, nous sommes forts, nous sommes spirituels, nous savons ce que nous faisons et ce que nous avons à faire, tandis que vous ne le savez pas.
Apprenez donc une fois pour toutes la géographie ; vous y verrez : Paris, capitale de la France, chef-lieu du département de la Seine. C'est le siège du gouvernement et des deux Chambres, de la Cour de cassation, de toutes les administrations centrales, d'un archevêché, de l'Académie et d'un grand nombre d'institutions scientifiques. Cette ville renferme beaucoup de théâtres et de monuments magniliques ; on y remarque de vastes places, de belles fontaines, les quais, la promenade des Champs-Elysées, celle des boulevards et plusieurs beaux ponts. Industrie et commerce immenses.
(Je dois à la vérité de déclarer que la géographie dans laquelle je puise ces détails est de 184G.)
162 EMR'aCTES
Eh bien ! es-tu convaincu maintenant ? Une ville qui est le siège du gouvernement, qui a la belle promenade des Champs-Elysées et l'Académie, n'est-elle pas libre de faire ce qu'elle veut ?
D'où ta femme fait-elle venir ses chapeaux ? De Paris.
Où a été faite la révolution de février ? A Paris.
Où paraît le National ? A Paris.
Est-ce assez concluant, tout cela?
De quoi venez-vous vous mêler alors ? Nous voulons vous imposer, nous ! Nous voulons qu'il n'y ait plus de commerce, nous ! Nous voulons la République, nous ! Tout cela ne vous regarde pas ; faites ce que nous voulons, et taisez-vous. Vous nous avez envoyé des représentants ; nous leur donnons vingt-cinq francs par jour ; ils n'ont pas à se plaindre : pour ce qu'ils font, c'est bien payé.
Du reste, de quoi vous plaindriez-vous? Nous nous entendons tous à merveille ici. C'est charmant. Nous demandons le suffrage universel au mois de février, et nous violons l'Assemblée le 15 mai ; nous nous battons pour la liberté, toujours au mois de février, et nous sommes en état de siège au mois de juin. Nous ne voulons plus de roi, encore dans cet heureux mois de février, et nous prenons M. de Cavaignac, qui a assez
l'air ici de faire son apprentissage pour ôtre un jour empereur de Russie.
A propos de M. de Cavaignac, il faut que je fasse encore des reproches à la province. Elle n'a vraiment pas été gentille pour lui. Au lieu de lui être reconnaissante de la façon dont, pour la flatter sans doute, il maltraitait Paris, elle a été déterrer contre lui je ne sais quelles vilaines anecdotes qu'elle a prises.je ne sais où. Quand je dis contre lui, je me trompe : c'est contre son père que je devrais dire.
M. de Cavaignac aditquil était fier de son père. . Il a bien fait. Tout bon fils doit en dire autant, et voilà que là-dessus votre Mémorial boi'delais vient lui chercher une mauvaise querelle. Il prétend, ce méchant Mémorial bordelais^ que M. de Cavaignac, l'autre, le conventionnel, faisait tomber les tôtes à plaisir, et il augmente ses griefs de l'histoire de mademoiselle Labarrère,qui aurait consenti à se livrer au père Cavaignac pour sauver son père, à elle, condamné à mort.
D'abord, je ne crois pas un mot de tout cela. Je parierais, c'est-à-dire non, je jurerais que cela n'est pas. Mais admettons un instant que cela soit, qu'est-ce que cela prouverait? Cela prouverait que M. de Cavaignac n'a pas pu faire autrement que de laisser mourir tout de même M. Labarrère. Je voudrais bien te voir à sa place, toi.
16i ENTK'ACTES
Tu vas me dire que lu n'aurais pas accepté le marché, et que tu n'aurais pas pris l'honneur de la fille en échange de la vie du père ; oui, mais une fois le marché conclu, comment aurais-tu fait pour en sortir ? Tu aurais fait grâce au condamné ! Alors tu aurais eu toute ta vie un vieillard qui, comme Saint-Vallier dans Le Roi s'amuse, t'aurait dit en prose tout ce que celui-ci dit en vers, c'est-à-dire : Vous pouviez faire tomber ma tête, mais vous n'aviez pas le droit de déshonorer ma fille ; j'aimais mieux mourir que d'avoir ma grâce à ce prix ; et toutes les choses qu'un père dont son fils aurait le droit d'être fier un jour pourrait dire à un bourreau compatissant par luxure.
Tu crois donc que ce serait amusant d'avoir sans cesse derrière soi un vieillard qui dirait : Monsieur, j'aimais mieux mourir! Monsieur, plutôt l'échafaud que la honte !
Ce serait à n'y pas tenir.
Puis, outre cela, n'y avait-il pas le conte de Voltaire, je crois, où deux hommes sont condamnés à mort? La femme de l'un se prostitue pour sauver son mari, et l'autre refuse ce moyen de sauver le sien. Les deux maris maudissent leurs femmes.
— Tu pouvais me sauver, dit à la vertueuse celui qui meurt ; tu ne l'as pas fait, je te maudis.
LETTRES D'UN PROVINCIAL lf.5
— Il fallait me laisser mourir, dit raulrc à l'adultère ; tu ne l'as pas fait, je te maudis.
Reconnaissez-vous donc là -dedans!
M. de Cavaignac, s'il avait commis ce crime allreux dont on l'accuse, aurait eu ce conte pour s'excuser.
11 aurait pu dire qu'il n'avait lu que cela.
11 y a bien des gens qui ne lisent que le National.
Heureusement rien de tout cela n'est vrai, de sorte que nous pouvons en rire aujourd'hui. Car, comme tu le penses bien, je ne me permettrais pas toutes ces plaisanteries, si je n'étais convaincu que le fait est erroné. 11 y a une lettre du lils de mademoiselle de Labarrère qui dément cette horrible anecdote. Elle est donc positivement fausse. Il y a bien quelques mauvaises langues qui disent : Mais outre qu'un iîls défend toujours la mémoire de sa mère — ou de son père — ce fils est un préfet nommé par la Républif|ue, il a donc tout intérêt à se taire.
Ah ! honte à ces vilaines gens qui osent dire de si vilaines choses !
Moi, je crois sans restriction, quand je crois, et, dans cette circonstance, je crois. Et toi aussi, n'est-ce pas ?
Il est vrai que les exécutions, et le travail de la (jrande machine^ ne sont pas démentis ; mais c'est
166 ENTUACTES
de peu d'importance, et comme toutes ces victimes auraient fini pur mourir de vieillesse ou de maladie tôt ou tard, autant qu'elles soient mortes pour le triomphe de la liberté.
Avouons qu'on voulait être un peu désagréable au général, et n'en parlons plus.
C'était d'autant plus mal, que M. Cavaignac, le nôtre, ne mérite en aucune façon qu'on lui fasse de la peine. Tu sais que je suis en dehors de toutes les opinions et que je juge avec impartialité. Eh bien! franchement, il paraît que c'est un homme très-doux, si doux, m'assuret-on, ({u"à l'Ecole polytechnique on l'appelait mademoiselle.
Il n'y a qu'à le voir au spectacle pour être convaincu de cette vérité. 11 arrive au lever du rideau et s'en va quand le rideau tombe. 11 s'amuse comme un sous-lieutenant en demisolde. 11 affectionne l'Opéra, les ballets surtout : seulement, on ne sait pas encore s'il aime les danseuses pour la danse, ou la danse pour les danseuses.
Voilà les seuls détails (jue nous ayons sur sa science politique. Que veux-tu ? il est forcé de prendre les plus grandes précautions et de cacher son jeu. La réaction le surveille et envahit. Les républicains s'en vont, hélas ! les plus chauds abjurent.
l.UTTRES D'UN PUOVINCIAL 167
M. Ledru-RoUin est royaliste ! voilfi une rhose dont tu ne te doutais pas, et qui est certaine maintenant, pour moi du moins. Relis attentivement son discours au banquet du Chalet, et tu seras de mon avis. Il démontre, clair comme le jour, que la première république a appauvri la France ; que, depuis le 24 février, le gouverne ment dont il faisait partie n'a rien fait pour le peuple, que le commerce, l'industrie, les arts et l'argent n'ont jamais aflluc que sous les monarchies.
Pourquoi démontrerait-il cela, si ses idées n'avaient changé et s'il n'était royaliste ? Pourquoi dénigrerait-il ce que lui et ses collègues ont fait, s'il ne préférait la royauté à la république ?
Qui aurait jamais cru cela? Un homme qui était si républicain sous la monarchie !
J'ai découvert aussi pourquoi on a laissé MM. Caussidière et Louis Blanc se sauver en Angleterre. C'est le cabinet anglais qui l'a voulu ; l'Angleterre nous a dit :
— Je veux bien garder et vous mettre de côté ceux que vous renvoyez, princes, rois, socialistes, jusqu'au jour où vous en aurez besoin, inais à une condition, c'est que vous ne nous en prendrez pas sans nous en rendre. Ainsi, vous demandez Louis-Napoléon. C'est un prince qui vaut bien deux républicains. Donnez-nous deux
républicains, et vous aurez votre prince. Sinon, non. Tâchez que ce soient des républicains du National.
Alors nous lui avons envoyé M. Louis Blanc el M. Caussidière, et elle nous a donné Louis-Napoléon.
Maintenant c'est une chose convenue. Toutes les fois que nous voudrons un exilé, nous devrons, selon son importance, en envoyer un ou deux à l'Angleterre.
J'aime mieux cela. Au moins on sait à quoi s'en tenir, et puis on peut y gagner.
Or , nous avons notre prince , et grâce au splendide discours de Lamartine, le président de la République sera élu par le suffrage universel, ce qui taquine bien un peu M. Cavaignai-, d'autant plus que, s'il faut en croire le bruit général, les provinces voteront comme un seul homme pour Louis-Napoléon.
Il y a une chose curieuse à remarquer, mais dont cependant je ne veux tirer aucun augure fâcheux, c'est la velléité d'imitation et de plagiat dont nous sommes pris. Comme un avare directeur qui ne veut pas faire de dépenses pour monter une pièce nouvelle et (jui fail stavir les vieux costumes et les anciens accessoires, la France, je ne dirai pas ne dépense rien, mais ne crée rien et prend tout dans le passé et dans le
magasin de ses gouvernements tombés. Nous promettons au monde entier un spectacle nouveau, et la première chose que nous faisons, c'est de lui jouer une république avec les traditions de celle que nous lui avons déjà représentée et qui nous a fait tant d'honneur.
C'est la même pièce à laquelle on a coupé quelques scènes, voilà tout.
On a représenté les fêtes de la Fédération sous le titre de fêtes de la Concorde, et le 1" prairial sous le pseudonyme du 15 mai. On a recommencé le 13 vendémiaire sous le nom du 23 juin, et l'on a fait débuter M. de Cavaignac dans l'emploi des Bonaparte. On a supprimé la guerre étrangère comme faisant longueur, mais on répète activement l'épisode du consulat, et l'on parle déjà tout bas de la mise en scène de l'empire.
Pour moi, je t'avoue que tout cela m'attriste ; je croyais pouvoir assister en spectateur indifférent à toutes ces pasquinades politiques, mais cela me serre le cœur de voir traîner dans les carrefours et dans les estaminets, vêtues de haillons et défigurées, les grandes idées et les grandes choses,.
Qu'importe après tout, puisqu'on danse chez le président de l'Assemblée nationale ?
Parle-moi de celui-là. Voilà un homme qui
entend son affaire, et qui aime aussi la danse !
Viens donc àParis voir un bal de la Présidence. Tu ne peux pas soupçonner ce que c'est.
11 y a là des choses et des gens comme on n'en voit plus. Bonnes gens, du reste, sans façon, avec de bonnes grosses bottes, de bons gros ventres et de bonnes grosses mains. Tout cela rit bruyamment et se marche sur les pieds sans se dire : Pardon ! Ça boit, ça mange et ça s'en va avec sa femme sous le bras, une bonne grosse mère bien rougeaude, une gaillarde capable de fournir en dix ans onze républicains à une monarchie.
Jaime ces gens-là, moi. Ils ne sont pas habitues à entrer dans des salons ; alors ils s'amusent franchement. Le président est là, mon cher, comme un simple mortel, daignant sourire à ces petites gens qu'il veut bien recevoir. Ça sent bien un peu mauvais, mais, bah ! il brûle du sucre quand ils sont partis. 11 paraît qu'il a complètement oublié qu'il est républicain de la veille. Sais-tu que cela est très-bien de sa part de consentir ainsi à manger cinq mille francs par mois, lui qui pourrait les mettre dans sa poche et se contenter de jouer de la guitare pour se distraire, car il en joue admirablement, dit-on.
II est le Paganini de la guitare, comme il est le Veslris de la politique.
Le talent est toujours récompensé.
J'oubliais de te dire que les invites, non-seulement sont bien reçus une fois qu'ils sont arrivés, mais qu'on est plein de prévenances pour eux avant qu'ils arrivent. Oh ! c'est bien mieux que sous la monarchie. Quand le roi donnait des bals, il n'osait pas intercepter la circulation aux abords des Tuileries, car, s'il l'avait fait, le National l'eût vertement tancé le lendemain, et il avait peur du National, ce pauvre roi ; c'était môme là son côté le plus faible. Aujourd'hui M. Marrast est roi à son tour, il a mis bon ordre à tout cela. Il intercepte sans se gêner le pont de la Concorde, et, puisque tous les hommes sont égaux, il les fait bousculer également quand ils veulent s'approcher du palais où il se divertit lui et les siens. Du reste, ils sont prévenus, puisque l'on a écrit sur les murs : Liberté, Égalité, Fraternité.
Cependant je brave cela, et de temps en temps je vais voir une sortie du bal de la Présidence. C'est fièrement beau ! Il y a là plus de deux cents fiacres de toutes les couleurs qui attendent, avec un tas de citoyens électeurs qui ouvrent les portières pour deux sous, et garantissent du contact de la roue les citoyennes invitées.
On ne leur donne pas toujours leurs deux sous ; mais, comme ils sont bons républicains.
ils pardonnent et prennent vingt francs dans d'autres poches.
Il y a beaucoup de gens décorés aux bals de Son Altesse nationale M. le président de l'Assemblée. Je profiterai même de cela pour t'annoncer qu'en France on ne décorera plus que les gens qui auront tué au moins un insurgé.
Ainsi, M. de Balzac, par exemple, ne sera officier de la Légion d'honneur que si, à la prochaine insurrection, il tue un vitrier ou un ébéniste sur une barricade.
C'est exactement comme si l'on disait à M. de Gavaignac : « Maintenant que vous êtes décoré comme général, vous ne le serez plus que comme orateur. » Gela n'aurait pas le sens commun.
Du reste, tout est sens dessus dessous ; car tout le monde perd quelque chose depuis quelque temps. Les uns perdent leur popularité, les autres perdent leur opinion ; ceux-ci perdent leur temps, ceux-là perdent leur fortune ; ici l'on perd courage, là on perd la tête.
M. Leverrier a perdu sa planète !
Voilà encore une plaisanterie du National. Il faut que je te conte toute cette histoire, et tu verras jusqu'où la politique des partis va se nicher.
Tu te rappelles qu'il y a deux ou trois ans, M. Leverrier découvrit une planète.
On ne la voyait pas, mais elle existait bien certainement. D'ailleurs, Fourier l'avait prédite ; puis, si on l'avait vue, quel mérite y eût-il eu à la découvrir? Les savants s'assemblèrent, la planète fut reconnue véritable ; elle fut baptisée et reçut ses droits civils, c'est-à-dire que l'Académie de Paris l'autorisa à faire ses révolutions autour de l'astre qui lui conviendrait le mieux, requérant pour elle aide et protection des autorités célestes, si besoin était.
On décora M. Leverrier; étoile pour étoile; on le fit dîner avec Bou-Mazpi, on lui donna une chaire, et son nom fut inscrit au catalogue du ciel.
Mais il paraît, mon cher ami, que tout cela n'était qu'une conspiration de l'ancien gouvernement contre le républicanisme bien connu de M. Arago, et que, le trouvant inébranlable dans son opinion, on avait voulu le battre en brèche dans sa science. A partir de ce moment, il y eut deux camps à l'Académie des sciences : le camp de la Planète et l'autre.
Sur ces entrefaites, la révolution de février arriva, et M. Arago fut nommé membre du gouvernement provisoire. C'était justice; il y avait assez longtemps qu'il tenait le télescope braqué sur cette étoile politique, qu'on nomme la République, dont la lumière venait enfin d'arriver jusqu'à nous.
174 ENTll ACTES
Tant qu'il fut au pouvoir, M. Arago ne fît rien, tu le sais aussi bien que moi. 11 fit nommer Emmanuel Arago envoyé extraordinaire, et Etienne Arago directeur des postes ; mais cela ne peut pas s'appeler faire quelque chose. C'est que M. François Arago avait son idée. 11 est républicain, c'est vrai, mais avant tout il est savant ; et il compte même plus sur sa science que sur son opinion pour passer à limmoitalité. Cependant, comme tu vas le voir, l'une pouvait venir au secours de l'autre. Il est bon d'avoir deux cordes à son arc.
La planète Leverrier empêchait M. Arago de dormir, et un beau jour, grâce à linlluence du ministre astronome, elle fut destituée comme réactionnaire. M. Leverrier eut beau dire et beau faire, on lui reprit son astre, tout comme on avait . repris la place de bibliothécaire à M. de Musset. Il paraît même que la malheureuse étoile, quand elle a appris cela, a trouvé bon de filer, ainsi que les étoiles de MM. Louis Blanc et Caussidière.
On ne sait pas si elle est en Angleterre avec les autres, mais on assure ({u'ello a clé vue en Allemagne.
Cependatit M. Leverrier tient à sa planète. Il prouve comme deux et deux font (pialre que son corps céleste existe, et cependant il y a toujours dissidence dans les opinions , dans les
LliTTRES D UN l'RUVINClAL 175
opinions politiques, bien entendu. A toutes les preuves données par M. Leverrier on objecte une chose assez juste, selon moi ; on lui dit :
— Mon cher monsieur, le temps des privilèges est passe. Sous le tyran, on accordait comme cela des pianotes, mais c'est un abus que la République a détruit. Si M. Arago avait voulu flatter le pouvoir, lui aussi il aurait eu une planète ; mais il n'a pas voulu. Vous comprenez bien que puisque lui, qui est républicain de la veille, n'a pas de planète, vous ne devez pas en avoir non plus, vous qui n'avezpas écrit dans le National, auquel, informations prises, vous n'étiez môme pas abonné.
Si vous aviez seulement été concierge du National, personne ne vous contesterait votre planète ; on vous en donnerait même une autre pour faire la paire. Résignez-vous, c'est pour vous comme pour tout le monde. Aujourd'hui, Christophe Colomb découvrirait l'Amérique, s'il n'était pas républicain do la veille et collaborateur du National, on lui dirait que ce n'est pas vrai. Je crois môme qu'Améric Vospuce devait être un républicain du quinzième siècle. Si Parmentier découvrait la pomme de terre et qu'il ne fût pas au moins pharmacien du National, on défendrait l'usage de ce tubercule. Prenez-en votre parti, monsieur. Le National et M. Arago auront toujours raison tant que nous serons en Républi-
176 I:K TRACTES
que ; mais, soyez tranquille, si la restauration arrive, on vous rendra votre planète.
Tout cela est très-sensé, mais comment va-t-on faire ? M. Leverrier a une chaire, a reçu la croix et a dîné avec Bou-Maza, parce qu'il avait découvert une planète. Aujourd'hui que le National prouve que cette planète n'a jamais existé et qu'elle n'était qu'un abus du ministère déchu, on va donc reprendre à M. Leverrier tout ce qu'on lui adonné, sa croix, sa chaire et son dîner.
Comment finira ce grand débat scientifico-politique ?
Qui sera vainqueur? M. Leverrier, qui a pour lui la vérité, ouM. Arago, quia pour \\x\\& National?
Moi, en bon républicain de la veille, je donne raison à M. Arago, et je demande la place de M. Leverrier.
P. S. — Comme j'allais cacheter ma lettre, le canon annonçait à Paris que la France venait de mettre au monde une nouvelle Constitution.
Les douleurs de l'enfantement ont duré deux mois.
La mère et l'enfant se portent mal.
Le journal La Presse,! novembre I8'«9.
Au moment où je commence cette lettre, la fête de la Constitution se termine. Figure-toi, cher ami, qu'on a forcé des hommes sérieux, comme M. Dufaure, à ne s'occuper, pendant quatre ou cinq jours, que de cette plaisanterie en plein air. On a fait lever ce matin, à cinq heures, cent mille malheureux gardes nationaux ; on les a fait rester pendant trois ou quatre heures exposés à une neige sibérienne.
Sais-tu pourquoi tout cela?
Parce que M.Marrast, ce Brutus satisfait, a dit :
— Je veux lire la nouvelle Constitution du haut d'un trône en bois blanc, na !
Et il a frappé la terre de ses petits pieds!
i7S entr'actes
Grand enfant, va!
Mais, cher ami, ce n'est pas de ces futilités, renouvelées du Cirque-Olympique de M. Franconi, que nous avons à nous occuper aujourd'hui. Avant de fécrire cette quatrième lettre, j'ai beaucoup réfléchi, et il sera question entre nous de choses sérieuses, car nous sommes arrivés au moment décisif où notre pays va prendre la responsabilité de l'avenir du monde et donner la mesure de sa force et de son jugement. Voici que la France en est arrivée à sa dernière tentative sociale. Elle a usé ou brisé tous ses gouvernements les uns après les autres, et cependant elle est jeune encore : elle a vécu vite, voilà tout. Elle est semblable îi un homme de trente ans qui peut déjà regarder dans son passé, que le malheur a mûri, qui compte ses déceptions, qui a l'expérience du bien et du mal, expérience qui résulte de ses passions, de ses vices, de ses vertus, de son enthousiasme, de tous les grands moteurs moraux de l'organisation humaine, et qui comprend qu'il faut que définitivement sa vie s'assoie pour le bien, qu'elle ait un but et un résultat, et que cette expérience, acquise prématurément, préserve ceux qui viendront des écueils où il est tombé.
Depuis le mois de février, la Franco a épuisé ses hommes, mais non ses idées. IM'onons les
choses de haut, et ne nous renfermons pas dans le cercle étroit des petites ambitions et des petites personnalités. Reconnaissons dans l'œuvre tentée le conseil de Dieu, et faisons-nous patients pour rester éternels ; ne réduisons pas à des intrigues de cabale et à des convoitises de boutique cette grande transformation sociale attendue par l'humanité tout entière.
La France de Clovis, de Charlemagne, de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon a une autre mission à remplir que de placer des hommes de telle ou telle coterie et d'enrichir les rédacteurs de tel ou tel journal. Laissons tous ces nains se tailler des pourpoints, comme dit Hugo, dans le manteau des rois ; laissons tous ces astres morts rouler quelque temps encore dans leur ciel éteint, et marchons vers le pôle sans nous guider sur eux.
Un coup de vent balaiera toutes ces sauterelles politiques. Il serait inutile que depuis deux mille ans tant de grandes choses eussent été faites, si celles qui s'accomplissent aujourd'hui ne devaient servir qu'au calcul de quelques-uns, et ne devaient pas apporter une lumière aux dernières ombres de notre chaos.
Paris est aujourd'hui où en était Rome au temps de César. Mêmes craintes, mêmes pressentiments d'une chose inconnue.
Celte chose que ne connaissait pas César, c'était la foi chrétienne qui devait sortir de Bethléem avec l'enfant de Marie, la douzième année du consulat d'Auguste,
Aujourd'hui, nous l'avons, cette foi, que l'on essaie bien d'ébranler, mais qui survivra à toutes les luttes, et avec laquelle César eût soulevé le monde, s'il l'eût possédée, au lieu de la pressentir. La Rome de César est l'expression suprême de ce que peut faire l'humanité qui no s'appuie que sur elle-même ; nous pouvons aujourd'hui, nous qui nous appuyons sur une base éternelle, sur une vérité inaltérable, donner au monde la première leçon du grand principe évangéliquc qui n'a pas encore eu son application , qui existe, mais qui ne le prouve pas assez. La révolution de février n'est pas une révolution politique, mais une révolution morale. Le monde moderne se retourne dans ses institutions et dans ses habitudes, comme un malade qui cherche la position qu'il doit prendre et le remède qui doit le guérir. A ce cri de liberté qu'a poussé la France, d'autres peuples ont répondu, trop tôt peut-être ; mais l'impulsion est donnée, les idées sont en mouvement et se croisent en tous sens dans le firmament politique.
Une forme de gouvernement qui semble, dans son principe, plus libérale que les autres, la Ré-
publique, s'est trouvée là ; on l'a prise, sans en Ihousiasme d'abord, sans crainte ensuite. On a Uni par se dire : Essayons ! et l'on s'est aperçu qu'il n'était pas plus diflicile d'être républicain qu'autre chose. Seulement il est sorti de cette forme nouvelle, tentée et exploitée par de petites haines et de petites ambitions de partis, une chose à laquelle ceux qui la proclamaient étaient loin de s'attendre; cette chose, c'est le socialisme, monstre horrible, qui n'est pas aussi effrayant qu'on le croit quand on l'approche, qui depuis vingt ans s'est représenté sous tous les noms, tantôt saint-simonisme, tantôt phalanstère. Cette vérité nouvelle a le malheur de se présenter en ennemie, elle fait fuir au lieu d'appeler, elle excite la peur au lieu de rechercher les sympathies ; mais elle renferme la grande question de l'avenir, voilà ce qu'il y a de certain. Ainsi, comme tu as pu le voir, la République et les républicains ne sont plus devenus que des mots. Les hommes qui n'étaient que des hommes de parti ont été rejetés au large par le flot qui les avait apportés. C'est que ces hommes étaient en retard sur le progrès des idées ; c'est qu'ils ne voyaient dans la République que le fer qui détruit, et non le fer qui creuse et féconde. Ils procédaient par la haine, au heu de procéder par l'amour et la conciliation. Aujourd'hui nous
n'avons plus besoin, comme en 93, de tuer le roi pour tuer le principe monarchique, de massacrer les prêtres pour anéantir leurs privilèges, de décapiter les nobles pour abolir la noblesse. La première révolution s'est chargée de tout cela, el grâce au mal physique qu'elle a fait, nous avons un bien moral à faire. C'est le père qui a défriché le champ qu'ensemencera son fils.
Une révolution qui réussit apporte toujours un bien-être au pays dans lequel elle s'accomplit. A notre dernière révolution, nous avons gagné une grande chose, le suffrage universel, c'est-àdire le droit pour chaque homme de donner sa confiance et sa voix à l'homme qui représente ses idées, et le droit pour chaque citoyen d'être ce représentant. Il est vrai que le suffrage universel, ce premier triomphe de la République, a prouvé que la France n'est pas républicaine, car il a fait rentrer tous ceux "qu'elle croyait avoir à tout jamais chassés. Sais-tu d'où cela vient ? Gela vient de ce que les hommes qui se sont trouvés tout à coup au pouvoir se sont défiés de leur pays. Au lieu d'ouvrir les portes à tout le monde, de dire aux exilés de tous les partis, aux citoyens de toutes les opinions : Revenez et soyez à nousl ils se sont ameutés contre des noms, ils ont eu peur, et ils ont donné le droit aux partis de se reconstituer et de les traiter en
LETTRES D UN l'ROVlNClAL 183
ennemis. Aujourd'hui les partis existent, comme ils existeront tant qu'on leur laissera le droit de se plaindre. Être le descendant d'Henri IV n'est pas un motif suffisant pour être exclu de son pays. A ce litre-là, les descendants de M. Cavaignac, s'il en a, seront donc un jour chassés de France ?
Maintenant la France va nommer son président. Elle a sa destinée dans sa main. Montronslui donc la situation.
Le jour où le président sera nommé, voici ce qu'il aura autour de lui :
Les légitimistes, qui s'appuient sur l'hérédité, sur un principe, sur un droit.
Les orléanistes, qui ne s'appuient que sur une habitude, sur une raison de fortune ou de position, sur le fait accompli.
Les socialistes, qui s'appuient, eux, sur une douloureuse vérité, vérité qui est celle-ci : « Il y a des gens qui ont et des gens qui n'ont pas, il y a des gens heureux et des gens qui souffrent, il y a des gens qui possèdent et à leur porte des gens qui ont faim ; cela ne se doit ni dans la justice de Dieu, ni dans la logique des hommes. »
Quelle que soit la forme de gouvernement que la France adopte à l'avenir, voilà le point sur lequel elle devra tenir constamment les yeux fixés, voilà l'hydre aux cent têtes, voilà l'argus aux cent yeux.
Deux hommes se présentent comme candidats
î\ la présidence. Voyons ce que sont ces deux hommes,'fouillons leur passé, cherchons les garanties qu'ils ont données de leur justice, de leur intelligence, de leur amour.
L'un de ces deux hommes est le général Cavaignac, l'autre est le prince Louis-Napoléon ; car il est toujours prince, prince de naissance, prince de cœur, prince de droit même, malgré le décret qui abolit les titres et que je ne sais plus quel citoyen ministre de l'intérieur (pie nous avions dans les premiers jours de la République, a signé sans savoir ce qu'il contenait.
llemontons jusqu'à la famille.
M. Cavaignac est lier de son père, le conventionnel.
Louis-Napoléon peut être fier de son oncle, l'Empereur.
Le conventionnel promenait avec lui la grande machine, l'Empereur promenait avec lui notre affranchissement, nos libertés et notre indépendance. L'un détruisait les Français soupçonnés d'être royalistes, l'autre chassait de notre pays les peuples qui l'envahissaient : l'un représentait la mort sombre et hideuse, la Grève ambulante ; l'autre représentait la victoire conquérante et progressive ; celui-ci effaçait dans un innnense rayonnement les taches faites à la France par celui-là, car, quoi qu'en puisse penser M. Gavai-
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f;nacfils,le sang tache toujours: le conventionnel enlin n'était qu'un exécuteur des hautes-œuvres, l'Empereur était l'exécuteur des grandes choses.
Voyons maintenant comment ces hommes se sont continués dans leurs descendants.
Prenons le National^ l'organe du pouvoir existant, ce journal qui meurt mais qui ne se vend pas. Il nous dit que Louis-Napoléon n'est qu'un nom. 11 ne sait donc pas ce que c'est qu'un nom ? 11 n'a donc jamais compris à quoi oblige l'hérédité d'un grand nom ? Que tel ou tel républicain de la veille qui s'appelle Pierre ou Jacques arrive au pouvoir, prenne, gaspille, se trompe, soit bafoué, hué et chassé, cela n'étonne personne, parce que le nom qu'il portait ne faisait rien pressentir; mais, qu'un homme qui s'appelle Napoléon, c'est-à-dire qui porte un nom qui va de pair avec ceux d'Annibal, de (iésar et de Charlemagne, qu'un homme comme celui-là ne se croie pas engagé à de nobles et grandes choses, que le nom seul ne soit pas une garantie d'honneur, de justice, de grandeur et de loyauté, voilà ce que ne feront jamais croire les partisans de M. Cavaignac, si fier de son nom, lui. Les gens qui osent dire cela n'ont donc jamais senti leur cœur bondir d'enthousiasme et d'orgueil en se rappelant le nom de leur père, dans quelque sphère ((u'il ait vécu? Ils n'ont
donc jamais compris ce sublime héritage et cette de^^se qui disait : Noblesse oblige? Est-ce pour cela qu'ils ont voulu abolir la noblesse?
M. Cavaignac lui-môme doit tout à des noms, au nom de son père qui était conventionnel, au nom de son frère qui était républicain sous la monarchie. Le National doit tout à des noms : c'est au nom d'Armand Carrel, son rédacteur posthume, qu'il doit qu'on le lise encore quelquefois ; c'est au nom de M. Armand Marrast qu'il devra bientôt qu'on ne le lise plus.
Mais il faut être fou pour nier l'influence que donne le nom, et les devoirs qu'il impose à ceux qui le portent.
Paris, cette tête du monde, n'est-il pas plein d'un nom et ne le souffle-t-il pas à tous les suffrages avec toutes ses voix ? Quel conquérant a laissé de plus grands souvenirs? De quelque côté que nous tournions les yeux, la figure impériale nous apparaît dans sa triple majesté. Nous ne faisons pas un pas sans la retrouver. Ici, c'est la Colonne, cette Babel victorieuse que rien ne détruira; là, c'est l'Arc-de-Triomphe, cette porte herculéenne au fronton de laquelle l'histoire a écrit : On n'ira pas plus loin ! LîVbas ce sont les Invalides, le dôme éclatant, la tente immense où se reposent les vieux guerriers devenus les sentinelles du héros mort après avoir
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été les héros du soldat vivant. Peintros ot historiens ont eu depuis quarante ans, avec la vie de ce seul homme, de quoi couvrir des milliers de toiles, de quoi écrire des milliers de volumes, et la galerie de Versailles fait oublier les tombeaux de Saint-Denis.
Maintenant, passons de la ville aux campagnes, et nous retrouvons le culte de ce nom tant méprisé par le National. Le temple est peut-être moins beau, mais la divinité est la même Entrons dans la chaumière, dans l'auberge du paysan reconnaissant et superstitieux : au-dessus de la grande cheminée où pétille le feu d'hiver et où se réunit la famille, à côté du buis bénit des Rameaux , rayonne le portrait de l'Empereur. Ce n'est qu'une statuette en plâtre, grossièrement moulée, ressemblant peu, mais devant laquelle le vieillard se découvre et que regarde l'enfant nourri des récits paternels. Ce n'est parfois qu'une lithographie représentant la veille d'Austerlitz, et qu'attachent au mur enfumé quatre épingles ; mais devant cette image grossière, le voyageur, quel qu'il soit, s'arrête en rêvant. D'un bout de la France à l'autre il en est ainsi.
Quittons la France alors, et crions : Bonaparte! Et de l'Espagne à l'Angleterre, de l'Egypte à la Russie, tous les échos répondront,
sans étonnement, le nom que nous aurons crié.
Voilà ce que c'est qu'un nom, messieurs du National, et nous vous" souhaitons d'écrire un jour pour le neveu de M. Gavaignac ce que nous écrivons aujourd'hui pour le neveu de Napoléon, si jamais le neveu de M. Gavaignac a l'idée d'invoquer le nom de son oncle.
Ces sortes d'invocations, ne réussissent pas dans la famille.
G'est bien, vas-tu me dire ; mais c'est l'éloge de l'Empereur que tu me fais là, et ce n'est pas de lui qu'il est question aujourd'hui. — G'est juste ; mais admettons un instant que le prince Napoléon n'ait d'autre titre à la présidence que ce que je viens de te rappeler. Ge titre ne seraitil pas plus que suffisant? N'est-il pas tout naturel que la France mette son espérance dans le descendant de l'homme qui l'a déjà sauvée, dans celui qu'un secret pressentiment a averti qu'un jour il aurait à gouverner à son tour, et qui, depuis son enfance, étudie, de loin comme de près, en exil comme en prison, les intérêts, les besoins et la politique de son pays? Empêcheras-tu le peuple enthousiaste d'aller au-devant de l'homme qui est la personnification do ses ■souvenirs et le dernier rejeton de sa gloire? N'y a-t-il pas dans ce retour vers ce grand nom une logique incontestable des événements? Pour-
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quoi ne se rallitM-ail-on pas autour d'un nom comme aut(uir d'un drapeau ?
Un drapeau n'est autre chose qu'un morceau de bois et un chiffon. Pourquoi se fait-on tuer en le délenthint ? Aujourd'hui hi France a son drapeau vivant, aujourd'hui la France a honte de son ingratitude, et elle veut faire pour le descendant ce qu'elle n'a pu faire 'pour l'aïeul. Elle sent qu'elle aurait besoin, dans les circonstances où nous sommes, d'un homme comme l'Empereur, et elle veut confier sa destinée à celui qui se rapproche le plus de l'homme qu'elle aime. Elle croit, elle, que le nom qu'il porte inspirera au prince Louis-Napoléon de hautes et flères pensées ; elle est convaincue que Dieu ne l'aurait pas fait revenir de l'exil et de la prison s'il n'eût eu sur lui de secrets desseins ; elle se fait une espérance avec ses souvenirs ; elle se laisse conseiller par ses superstitions : cela vaut bien les manifestes de M. Cavaignac, je pense.
Cependant, me diras-tu, on lui reproche quelque chose à ce candidat inattendu. En effet, les républicains lui reprochent d'avoir voulu porter atteinte au gouvernement qu'ils ont renversé, eux. II. a eu le malheur de voir de trop loin l'abîme où l'on nous menait ; il a fait la folie d'aimer le peuple et de croire qu'avec ce qu'il avait amassé d'études il pourrait, s'il arrivait an pou-
it.
voir, le rendre plus heureux. Tu vois bien qu'il ne s'était trompé que de date, puisqu'après huit ans de captivité il voit revenir à lui ce peuple qu'il aime. Or, pendant ces huit ans qu'il a passés au fort de Ham, qu'a-t-il fait? A-t-il écrit des libelles contre la monarchie, a-t-il essayé de faire faire des insurrections, a-t-il créé quelque journal de parti? Non. Il a étudié de nouveau, et abandonné au fond de sa prison, il a mieux compris les misères et les besoins du peuple, ce prisonnier éternel. 11 a fait un livre qui est aujourd'hui le programme de sa vie à venir. Dans ce livre, il propose les moyens, non pas d'alléger, mais de détruire le paupérisme en France. Gela vaut bien l'état de siège et le vote du général Cavaignac contre le suffrage universel.
Le prince Napoléon a un grand nom, écho de toutes nos gloires et de toutes nos libertés ; voilà pour le passé.
11 est pur de toute intrigue, n'appartient à aucune coterie, est fort de sa conscience et de sa volonté ; voilà pour le présent.
11 aime le peuple, et le peuple l'aime, voilà pour l'avenir ; et c'est une garantie morale d'ordre et de tranquillité qui vaut bien les 80,000 hommes de troupes et les pièces de canon à l'aide desquels M. Cavaignac suspend l'insurrection.
Il nous faut au pouvoir un homme indépendant, qui ne soit ni l'enfant ni le chef d'un parti, qui puisse ôtre ;\ la fois sans haine et sans préférence, qui ait sa liberté de conscience et d'esprit, que son passé n'enchaîne à aucune secte et qui puisse à sa volonté disposer de son avenir, qui concilie toutes les idées nouvelles écloses au soleil de notre dernière révolution, et qui, comme le Christ, dise : « Laissez venir à moi tous ces petits enfants. »
Louis-Napoléon est justement cet homme-là. Arrivé au pouvoir, il n'aura pas à ne s'occuper que de ses partisans et à se venger de ses ennemis, comme tel ou tel autre que je pourrais nommer. Les accusations que l'on porte contre lui sont si peu graves qu'elles se perdront dans l'entlKjnsiasme général, et qu'il sera le premier à les oublier, comme Louis XII oubliait les injures faites au duc d'Orléans. Lui qui, pendant huit ans de captivité, s'est occupé de détruire la misère dans le pays qui l'abandonnait, manquera-t-il h sa mission quand il pourra passer de la théorie à la pratique, et. réaliser son rêve de bienfaisance et de charité ? Il dépouillera le socialisme de son attitude menaçante, et fera comprendre au pays qui s'en effraie, que, sous le gouvernement seul de l'impuissance, on pouvait redouter une idée nouvelle juste et
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chrétiennement venue à son heure. Son nom, cet assemblage de syllabes dont le National fait si peu de cas, maintiendra les puissances étrangères dans le respect de" notre pays, car il ne viendra à l'idée d'aucun peuple de croire que le pays qui a pour chef un Napoléon se laissera abaisser en quoi que ce soit. Ce qui reste d'aristocratie en France reconnaîtra à ce président d'un sang royal les droits qu'elle ne reconnaît pas à d'anciens rédacteurs de journaux d'opposition et à des lieutenants d'Afrique. Elle ne s'étonnera pas de le voir habiter un palais, car c'est dans un palais qu'il est né.
Les arts viendront se grouper autour du descendant de l'homme dont le nom, le visage et l'histoire sont une source éternelle pour l'art et la poésie, et dont les statues empliraient une ville.
Tout cela est vrai, me diras-tu, mais on assure qu'il est incapable, et que c'est sur cette incapacité que comptent diftcrcnts partis qui le nomment, afin d'en arriver plus vite aux changements qu'ils veulent.
Je ne nie pas cette combinaison des partis : mais sais-tu pourquoi les partis ne se sont pas ralliés à la République? Parce que justement les hommes qui l'imposaient étaient incapables, et que, larrons politiques, ils n'ont su qu'emplir
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leurs poches percées et se sauver, ou plutôt se laisser chasser après.
Un homme- incapable, c'est un ministre de la guerre ;\ qui on donne 40,000 francs par an pour veiller à la sûreté d'une ville, et qui laisse surprendre cette ville par une insurrection prévue par tout le monde.
Un homme incapable, c'est un commandant général des troupes de France qui, lorsqu'il a laissé éclater l'insurrection, laisse pendant toute une journée, c'est-à-dire pendant un siècle d'angoisses, de craintes et de massacres, une ville se défendre comme elle peut, qui disparaît pendant sept ou huit heures sans qu'on sache ce qu'il devient, qui bâillonne la presse qui l'a averti, et qui, l'ennemi légal de ceux qui attaquent la propriété, viole le premier la propriété et la liberté individuelle.
Un homme incapable, c'est celui qui n'a pas assez d'ascendant moral pour maintenir la tranquillité qu'il a reconquise avec le canon, qui laisse trois mois et demi Paris en état de siège, et auquel il faut quatre-vingt mille hommes de •troupes pour rassurer les terreurs de la ville.
Un homme incapable, c'est l'homme qui prétend que, si on lève l'état de siège, il ne répond de rien, et qui, le lendemain du jour où l'état de siège est levé, prétend qu'il répond de tout.
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Un homme incapable, c'est l'homme qui ne sait s'il doit s'appuyer à droite ou à gauche, qui invoque le nom de son père, le sanguinaire conventionnel, et qui, le lendemain, est forcé de choisir ses ministres parmi les plus modérés.
Un homme incapable, c'est l'homme qui ne trouve pas un meilleur préfet de la Seine que M. Recurt, et qui confie la garde de la capitale du monde à l'ex-ami de l'assassin Fieschi.
Un homme incapable, c'est le républicain, le démocrate soi-disant austère, qui avoue qu'il voterait contre le suffrage universel, la veille du jour où il se présente à ce suffrage, et le lendemain de celui où ce suffrage a été décrété.
Un homme incapable, c'est un homme qui, ayant eu cinq mois le pouvoir entre les mains, n'a pas su assez se concilier les esprits pour être sur de la majorité quand il se présentera à la présidence.
Maintenant crois-tu qu'un homme qui se serait appelé Napoléon aurait fait tout ce que je viens de te dire?
Et cependant un nom n'est rien, dit le National. «
Laisse-moi alors terminer celte lettre par une curieuse anecdote qui te prouvera encore cette providentielle iulluence du nom.
L'autre jour, M. le comte de Ségur se prome-
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nait dans une propriété qu'il a auprès de Paris. En passant, il rencontra un vieux berger qui est à son service depuis très-longtemps.
— Eh bien, Pierre, lui dit M. de Ségur, pour qui vas-tu voter, toi?
— Monsieur le comte le sait bien, répondit le berger, comme s'il eût cru que son maître se moquait de lui en lui faisant cette question.
— Non, je ne le sais pas, répondit le comte.
— Pour qui monsieur veut-il donc que je vote ? répliqua le vieillard avec émotion. Mon frère s'est fait tuer pour l'Empereur, moi j'ai perdu deux doigts à Waterloo. Je vote pour Louis-Napoléon, parbleu!
C'est si bon de croire à quelque chose et d'avoir confiance en quelqu'un, surtout quand depuis longtemps on çn a perdu l'habitude !
Le journal La Pre>se, 14 novembre 1848.