‹ Entr'actesChapitre 5 sur 17 · PHYSIONOMIE DR PARIS · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE DR PARIS

(îela fiiil lanl do bien do prendre un peu l'air 1 Etrange ville! on eroirail que, lorsqu'un de ces terribles événements passe sur sa tête, elle va se couvrir de deuil comme une mère qui pleure ses enfants ; pas du tout ! A peine le bruit des balles a-t-il cessé, que le bruit des voilures recommence, et que les maris disent à leurs femmes et les femmes à leurs enfants, en montrant la place d'une barricade : « Il y a eu au moins deux cents hommes tués là! » Deux cents hommes ! dont il ne reste rien, pas même le sang, que la pluie a lavé; pas môme le souvenir, car on ne demande pas leurs noms, quand, en jetant les yeux autour de soi, on revoit toutes les têtes que l'on aime. Ainsi, ce qui pendant quatre jours ébranle tout un pays, pendant une semaine l'amuse. La distracLiou du malheur estelle donc dans le malheur lui-même ?

Nous avons fait comme tout le monde, nous sommes allés voir le faubourg Saint-Antoine; nous avons traversé les boulevards transformés en camp. Nous avons vu dormir, insoucieux et enfouis dans la paille, tous ces mobiles qui se sont si vaillamment conduits, eux dont on doutait, et qui nous ont sauvés! De temps en temps il en passe un couronné de fleurs, porté par ses camarades, couvert du drapeau qu'il a pris, la poitrine étoilée de la croix qu'il a conquise. Il

semble avoir treize ou quatorze ans au plus. Les vieilles moustaches l'embrassent avec émotion, et l'on est forcé de se dire : La douleur des familles qui ont perdu leurs enfants est-elle plus grande que la joie de celles qui voient revenir le leur escorté d'un pareil triomphe ?

On tend la main à l'enfant, on lui sourit, et l'on passe. Le soir on vous apprend qu'il a été empoisonné, et le lendemain la nouvelle arrive qu'il se porte bien, qu'il a tout bonnement été indisposé par un cigare, attendu qu'il est habitué aux balles mais non au tabac.

On regarde, on écoute, on attend, on arrive, et alors se présente aux yeux un spectacle qui explique la curiosité générale : La maison qui a pour enseigne : Au bélier mérinos et qui regarde la place de la Bastille, n'est plus qu'un mur rouge avec trois énormes trous faits par le canon et qui ressemblent à trois soupiraux béants. A côté du café du Bosquet, sur la place même, une maison tout entière a disparu sous le canon et sous l'incendie. Il n'en reste plus qu'un étage de décombres, et la muraille du fond, contre laquelle sont plaquées trois cheminées qui semblent, les parquets etles toits ayant disparu, trois étagères attachées au-dessus l'une de l'autre. Sur la cheminée du haut, il y a une bouteille ; sur celle du milieu il y a une glace qui n'a pas été brisée, et

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;\ soii cùlé gauche, uu petit balai ut uiiu cunie. (Jue sont devenus ceux qui se regardaient dans cette glace et qui se servaient de cette corne ?

Entrez dans la rue Saint-Antoine e.t regardez. Ici c'est le magasin de nouveautés appelé le Paradù des Dames, et qui, jusques dans son enseigne prétentieuse, est troué de balles et de boulets ; plus loin, c'est un marchand de vins intitulé : Au pelt't caveau de Momus, et dont la maison, comme si elle était ivre, paraît près de tomber. Là, c'est le numéro 29 qui fait le coin d'une rue, et que les boulets ont éventré dans l'angle; les vitres sont brisées, les cbambres désertes, et sur une fenêtre il reste deux pots de fleurs dont pas une n'a été atteinte.

Allez voir cela ; il vaut mieux voir que de penser. Mais il y a un autre pèlerinage à faire, c'est celui de Tarchevêché. Là, sur un lit de parade, vêtu de satin blanc, dort du sommeil éternel Farchevêque de Paris, mort pour ce principe de fraternité auquel il croyait encore, mort en priant Dieu pour les autres, mort avec la sérénité du juste, du chrétien et de l'apôtre.

Samedi, deux officiers se trouvaient au milieu de la foule qui encombrait la salle dans laquelle est exposé Monseigneur Aflre. Ils se sont approchés du lit où repose l'archevêque, et tirant leurs épées du fourreau, ils les ont posées quelques

instants sur les pieds du pontife on disant : « Bénissez encore celle-ci, Monseigneur », et ils onl disparu, des larmes dans les yeux, au milieu de l'émotion générale.

Nous ne souhaitons pas à notre plus mortel ennemi les remords qu'aura un jour l'homme qui a tué l'archevêque defaris, s'il l'a tué volontairement.

Le journal Ln Liherlé, 2 juillet 1848.

Il y a encore des gens qui disent qu'il n'y a plus d'argent en France. Pourquoi ces gens-là ne lisent-ils pas, quand ils se promènent, les affiches qui promettent des récompenses? ils reviendraient bien vite de leur erreur.

Ils verraient d'abord que les Parisiens continuent à donner vingt-cinq et cinquante francs de récompense h qui leur rapportera leurs chiens perdus, ce qui prouve que, bien que nous soyons en république, la fidélité est toujours estimée à sa juste valeur, du moins en ce qui regarde les chiens, et qu'il y a des heureux qui ont encore vingt-cinq et cinquante francs à donner à toute heure du jour. Heureux, en effet, ces genslà qui, peut-être, comme les laboureurs de Vir-

gile, ne connaissent pas leur bonheur ! Mais ces récompenses ne sont rien et les pertes qu'elles réparent se comprennent. On se promène avec son chien, le chien va rôder autour de ses camarades ; il se perd ou on le vole, cela s'explique et cela s'excuse. Mais j'avoue qu'il y a des pertes que je ne pardonne pas et, si j'étais représentant du peuple, je proposerais qu'on les punît aussi sévèrement que l'abus de confiance. Les murs de Paris sont littéralement couverts à celte heure d'affiches comme celles-ci :

« Il a été perdu six billets de mille francs en passant par les rues, etc., etc. Mille francs de récompense à qui les rapportera îi M***, garçon de caisse. »

« Il a été perdu neuf cents francs par un malheureux portier qui n'a pour toute fortune que la confiance dont on l'honore. Deux cents francs de récompense, etc. »

« Il a été perdu des traites datées de Bruxelles et tiré€s sur Paris. Cent francs de récompense. » « Il a été perdu huit billets de banque, l'un de mille francs, deux de deux cents francs, les autres de cent francs; les rapporter à M***, père de famille, qui remettra la récompense promise : deux cents francs. »

Et bien d'autres que j'ai vues et que jo ne me rappelle pas.

Si vous ne me croyez pas, lisez les affiches de la rue Grange-Batelière, de la rue Montmartre, de la rue Saint-Denis, et vous serez convaincus.

Ainsi, à une époque où l'argent est devenu une chose si rare, que c'est une gloire d'avoir diné, voilà des gaillards, garçons de caisse, qui n'ont rien à faire dans le monde que de porter de l'argent d'une maison dans une autre, et qui perdent six billets de mille francs! En quoi faisant? Peut-être en parlant politique, les malheureux! Voilà des portiers qui n'ont pour toute fortune que la confiance dont on les honore, à qui l'on dit : « Portez ces neuf cents francs à tel endroit », et qui trouvent moyen dans le trajet de les perdre.

A quoi peut penser un portier qui porte neuf cents francs, si ce n'est à les bien tenir pour qu'ils ne tombent pas ? A quoi peut penser un hontme dont l'unique fortune est la confiance dont on l'honore, si ce n'est à conserver cette confiance en faisant exactement les commissions qu'on lui donne ?

Qu'un homme de lettres, un artiste, un amoureux, un pauvre diable enfin, qui reçoit par hasard un billet de mille francs, qu'il a gagné et qui lui appartient, le perde, c'est une chose trèsmalheureuse, mais c'est une chose que l'on comprend. L'habitude de ne pas avoir d'argent

peut lui faire oublier qu'il en a, et l'art, l'amour ou la joie peuvent lui donner des distractions ; mais qu'un garçon de caisse qui est habitué à porter des sommes énormes et qui sait de quelle importance est pour lui l'exactitude de ses comptes, perde l'argent dont il est porteur, voil;\ ce que je ne crois pas.

Mais, me dircz-vous, il est certain que l'argent a été perdu. Je ne le nie pas, bien que faire afficher qu'on a perdu six ou huit mille francs, soit un assez bon moyen de faire patienter ses créanciers, moyen que je recommande à ceux qui sont à bout d'expédients ; mais ce que je crois avant tout, c'est que le caissier, le père de famille et le portier qui n'a pour toute fortune que la confiance dont on l'honore, sont des moyens de faire rentrer plus vite l'argent perdu. En effet, celui qui trouve des billets de banque, c'est-à-dire des valeurs que nul ne saurait reconnaître, peut avoir un mouvement secret qui lui conseille de les garder; mais, s'il voit sur une affiche que ces billets ont été perdus jiar un garçon de caisse, par un père de famille, ou par un portier qui n'a pour toute fortune que In confiance dont on l'liono7-e, s'il voit le nom et l'adresse de ces individus, s'il entrevoit une honnête récom ■ pense, il se sent ému, il comprend qu'il y a le nom d'un pauvre honnête homme qu'il n'osera plus

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i'nLei\dro piononcer, qu'il y a une maison devant laquelle sa conscience n'osera plus passer; tous les malheurs qui pourraient résulter de cette perte se présentent à son esprit ; il est pris d'un noble sentiment et il reporte la somme qu'il a trouvée. Le plus souvent on le reçoit comme un voleur el l'on accompagne la récompense qu'on lui donne de questions, de commentaires et même d'insultes qui font qu'il se promet bien, si jamais il retrouve un portefeuille plein de billets de banque ou même des billets de banque sans portefeuille, de ne plus lire une affiche pour n'avoir rien à rendre.

Mais, si l'affiche porte que c'est M. de Rotshchild, ou M. Hope, ou M. Ganneron, ou le gouvernement provisoire qui a perdu la somme , croyez-vous que celui qui l'a trouvée ait autant de remords? Non. Il se dit: «Trois ou quatre mille francs de moins ne ruineront pas ces messieurs, ot ils me feronfgrand bien, à moi qui ne les ai pas ! » car, il faut vous dire que les billets perdus sont toujours trouvés par de pauvres diables, les pauvres diables n'allant jamais en voiture et les papiers ne pouvant être trouvés que par les gens qui vont à pied.

Cette facile morale à l'endroit des banquiers, dont, au contraire du portier mentionné ci-dessus, toute la fortune réside dans la confiance

dont ils honorent les autres, cette facile morale, disons-nous, est encore légitimée par certaine histoire que l'on raconte sur l'un des banquiers dont les noms se trouvent plus haut.

Un jour, un de ces messieurs perdit cinquante mille francs en bons et braves billets. Il les fit afficher, mais avec la conviction intérieure qu'il faisait une dépense d'affiches inutile , d'autant plus que ces affiches portaient franchement son nom sans promettre de récompense.

Le lendemain, un homme en blouse se présentait chez lui :

— Monsieur, dit-il au banquier, vous avez perdu cinquante mille francs?

— Oui.

— Les voici.

Et, en disant cela, l'homme déposait sur le bureau le portefeuille et la somme intacte. Le banquier sonna, son secrétaire parut.

— Faites remettre ces cinquante mille francs à la caisse, lui dit-il.

L'homme attendait toujours.

— Eh bien, qu'est-ce que vous faites-là? lui dit leCrésus quand son secrétaire fut sorti.

— Monsieur, répondit l'homme, je suis un pauvre père de famille ; je vous ai rapporté l'argent que vous aviez perdu. Ne me donnercz-vous rien pour ma peine ?

— Absolument rien.

— Mais, monsieur, j'aurais pu garder ces cinquante mille francs ?

— Tenez, fît le banquier en ouvrant un registre, ils étaient déjà portés aux pertes de l'année. Il fallait les garder, imbécile !

Le pauvre garçon n'obtint pas autre chose. Avec quel sentiment croyez-vous qu'il sortit de chez le banquier ? Avec le regret bien flagrant d'y être venu, n'est-ce pas ? Du reste, je crois que ce regret arrive tôt ou tard et qu'il vient un moment où l'égoïsrae se repent plus d'avoir reporté l'argent trouvé que la conscience ne se réjouit d'avoir fait une bonne action. Ce n'est pas un conseil que je donne, c'est une simple réflexion psychologique que je fais.

Donc, vous aurez beau dire le contraire, il y a toujours de l'argenl en France, puisqu'on en perd dans les rues. D'ailleurs, il n'y a pas que moi qui suis convaincu de cette vérité. Chacun cherche par un commerce quelconque à faire passer dans ses mains ou dans sa maison cet argent anonyme qui s'obstine à se cacher encore. Les théâtres s'emplissent de pièces nouvelles, on crie ou plutôt on recrie une foule de journaux ; les éditeurs eux-mêmes, ces rois du désespoir, reprennent confiance et font provision de romans. On n'aura jamais vu un hiver aussi lit-

téraire que celui qui va commencer. Et remarquez bien une chose, c'est que la littérature n'a pas voulu se servir d'actualités pour se soutenir, ni d'allusions pour intéresser. Elle laisse passer les événements sans s'accrocher à eux. Elle ressemble à ces fleurs qui parfument les bords des torrents ; elle- mêle son parfum au bruit.

Après tout, qu'aurait-elle à faire dans tout ce qui se passe? Ces sortes d'événements appartiennent aux historiens et aux philosophes, car ils sont pleins de contrastes et de leçons. Dans cinquante ans d'ici, il y aura peut-être parti à tirer des anecdotes auxquelles les commencements de notre République donnent lieu ; mais nous, nous ne sommes pas encore arrivés sur ce sommet d'où l'on distingue avec indifférence et avec calme toutes les choses accomplies. Cependant il faut avouer qu'en des temps comme les nôtres on vieillit vite et que les passions ellesmêmes s'éteignent avec une rapidité incroyable. Ainsi dans les premiers jours qui ont succédé à l'insurrection, il y avait une telle haine contre ces hommes qui venaient de bouleverser Paris et dont on racontait tant d'atrocités, que le plus paisible boutiquier du Marais les eût condamnés à être fusillés et eût consenti à commander le feu lui-même. Maintenant que Paris est tranquille maintenant que les maçons ont rebouché

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les trous des balles, que la pluie a lavé le sang répandu ou que le soleil l'a séché, que les lombes cntr'ouvertes se sont refermées, que les voitures circulent là oh roulaient les canons, on sent la baine qui diminue peu à peu. On est pris de pitié pour ces insurgés qui, s'ils ont fait souffrir, ont bien souffert depuis ; on pense à leurs femmes et à leurs enfants, et, si l'on en appelait au jugement de la nation, peut-être la nation répondrait-elle par un immense verdict d'acquittement. Aurait-elle raison ? Il n'y a pas longtemps que Lamartine a dit : « Défions-nous des surprises du cœur. »

Parmi les gardes nationaux qui ont marché à la défense de l'ordre et de la liberté, bien peu savaient ce que c'est que de tuer un homme. Ils avaient un fusil sur l'épaule, des cartouches dans une giberne; ils arrivaient aune barricade, ils entendaient siffler les balles autour d'eux, ils voyaient tomber leurs camarades, leurs amis, leurs enfants même à leurs côtés ; ils prenaient leur part de la lutte et tiraient leurs coups de fusil au hasard, dans l'épais nuage de poudre qui voilait les acteurs de ce drame sanglant, et au milieu de la mitraille qui éteignait sous sa formidable voix les cris des victimes et le râle des mourants. Ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient. Ils ne se rappelaient pas que, cha-

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que fois qu'ils appuyaient le doigt sur la gâchette de leur fusil, il y avait chance que, après ce mouvement, un cœur cessât de battre. Aussi, quand ils étaient vainqueurs, étaient-ils pris d'une soudaine commisération pour ceux qui tombaient en leur pouvoir.

Parmi tous les faits qui prouvent ce que nous avançons, nous en citerons un qui est arrivé à l'un de nos amis, M. D...

C'était un jeune homme habitué non-seulement à la vie douce, mais même à la vie oisive, un de ces garçons qui mangent gaiement leur fortune, et contre lesquels on excite si injustement la haine du peuple. Il était parti avec son bataillon, qui s'était emparé d'une barricade dans le quartier du Panthéon. La barricade prise, les gardes nationaux et la mobile entrèrent dans les maisons pour faire des prisonniers. Mon ami, qui heureusement n'avait pas été blessé, escalada le premier les cinq étages en haut desquels s'étaient réfugiés les insurgés. Au moment où il allait franchir la dernière marche, un homme en blouse se précipita sur lui la baïonnette en avant. Celui qui se trouvait ainsi attaqué se jeta de côté, ne fut pas atteint, et riposta par un coup de baïonnette qui atteignit son adversaire dans le ventre. Le malheureux blessé laissa tomber son fusil, chancela et ferma les yeux sous la dou-

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leur. Mon ami le reçut dans ses bras, lui fit descendre les cinq étages de la maison, le soutint jusqu'à ce qu'il fût arrivé au poste, et là, oubliant qu'il avait été attaqué et ne se souvenant plus que d'une chose, c'est qu'il avait blessé un homme, il dit avec une émotion profonde aux soldats qui gardaient le poste, en leur montrant le blessé :

— Voici un homme à qui j'ai donné un coup de baïonnette. Il souffre beaucoup ; je vous le recommande, prenez bien soin de lui !

Et en même temps il racontait comment la chose s'était passée.

Quelques instants après, au moment où il allait franchir la porte de la caserne, il entendit une décharge, il se retourna, et vit qu'on venait de fusiller son prisonnier.

Il jeta son fusil dans un coin, et rentra chez lui pleurant comme un enfant.

Six semaines ont passé sur ces événements, et ils font déjà partie de l'histoire, et ils sont vieux pour nous comme si un demi- siècle s'était écoulé depuis qu'ils ont eu lieu. Il n'en reste plus que l'état de siège qui continue, ce qui, par parenthèse, nous a convaincus de celte vérité, que le peuple parisien, toujours prêt à se battre pour la liberté, est de tous les peuples connus celui qui accepte le- plus volontiers l'esclavage. Si le gêné-

rai Gavaignac en eût eu la fantaisie, à l'heure qu'il est, nous ne sortirions plus sans dire à chaque coin de rue où nous allons, d'où nous venons, et pourquoi nous sortons. Cette facilité à répondre aux questions que faisaient les gardes nationaux à ceux qui se promenaient dans les deux ou trois premiers jours de l'état de siège, au moment où la surveillance était si scrupuleuse, a même donné naissance à des aventures assez bizarres, à celle-ci, entre autres :

Le lendemain du jour où l'on s'était définitivement rendu maître des insurgés, un monsieur, que nous ne voulons pas nommer, sort de chez lui. Il arrive au bout de sa rue; un garde national l'aborde d'une façon légèrement cavalière et avec ces allures quelque peu impertinentes que donnaient à certains individus les épaulettes qu'ils avaient sur le dos et qui leur faisaient croire qu'ils étaient devenus soldats, quoiqu'ils n'eussent pas brûlé une cartouche, et se fussent contentés de garder leur quartier.

Le garde national commença par fouiller le passant; après quoi, il lui dit :

— D'où venez-vous?

— De chez moi ; et du doigt celui qui était interrogé montrait sa maison.

— Où allez-vous?

— A cette maison qui est là-bas.

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Et, ramenant son bras en avant, il montrait la maison oii il allait.

— Qu'allez-vous faire dans cette maison? continua le garde national en regardant plus attentivement celui qu'il questionnait.

— Je ne peux pas le dire.

— Alors vous allez me suivre au poste.

— Il faut donc absolument que je dise ce que je vais faire.

— Certes.

— Eh bien, après tout, vous êtes un homme, vous comprendrez bien cela. Je vais voir une femme.

— Dans cette maison? fit le garde national en pâlissant.

— Dans cette maison, affirma de nouveau le passant.

— Mais il n'y en a qu'une.

— C'est bien possible.

— Alors, c'est n^^dame***.

— Justement, comment le savez-vous?

— Monsieur, c'est ma femme, s'écria le garde national, et vous ne passerez pas.

— Et de quel droit m'empêcherez-vous de passer?

— Du droit qu'a un mari de sauvegarder son honneur et de corriger un insolent. Pour commencer, je vais vous faire arrêter.

— Libre à vous; seulement, je montrerai la

lettre que je viens de recevoir de votre femme et le commandant du poste me laissera passer.

— Vous oserez faire cela, monsieur ?

— Parfaitement.

Le garde national pâlit. La position était terrible, même pour un garde national.

— C'est bien, monsieur, je suis en faction pour deux heures et ne puis abandonner mon poste ; allez chez ma femme ; mais vous comprenez que les chosesne peuvent pas se terminer ainsi. Vous allez donc me faire le plaisir de me donner votre adresse.

— La voici.

— Maintenant, monsieur, passez.

Le monsieur passa. Le soir, le mari ne rentra pas chez lui, mais sa femme reçut une lettre qui lui apprenait qu'il savait tout.

Demande en séparation de corps et de biens a été portée devant les tribunaux, et c'est, dit-on, un des premiers procès que l'on jugera. • On assure que cette aventure n'a pas peu contribué à faire cesser cette surveillance continue qui, si elle protégeait le repos des citoyens, pouvait, comme vous le voyez, troubler le repos des maris.

On nous a dit, mais nous ne l'affirmons pas, que le mari trompé avait été nommé caporal... Douce compensation!

Le journal La Liberté, 14 août 18-iS.

Paris est un grand enfant, qui, comme tous les enfants, s'amuse et s'épouvante de la moindre chose. Or, en ce moment, Paris est plein d'hésitations. Il ne sait pas s'il doit avoir confiance ou avoir peur, rire ou trembler. On lui annonce des plaisirs nouveaux, fêtes, spectacles, concerts, il y va. On lui apprend qu'il a été fait, il y a deux ou trois nuits, une tentative de barricade, il se cache. Le soir, il prend la retraite pour le rappel, car il commence à oublier qu'il est en état de siège. Qu'il s'en souvienne donc au contraire, et que par conséquent il se rassure. Ne se rappelle-t-il déjà plus que M. Cavaignac a dit que pas un pavé

de la capitale ne serait remué sans qu'il le sût ; donc, s'il y a eu des barricades, elles n'auront été faites que du consentement de M. Cavaignac, et, comme le chef du pouvoir exécutif ne veut que le bien de son pays, ce sera pour notre bonheur que les barricades s'élèveront. M. Cavaignac ne doit compte de ses actions à personne. S'il lui plaît qu'il y ait des barricades dans Paris, Paris n'a rien à voir à cela ; mais tout nous porte à croire que cette fantaisie n'est pas venue et ne reviendra pas à notre illustre général. Que Paris se tranquillise donc. Ce ne serait pas la peine d'avoir réuni tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme pour qu'il arrivât ce qui arrive lorsqu'il est entre les mains de plusieurs. M. Cavaignac remplace M. Ledru- Roilin, M. Garnier-Pagès, M. de Lamartine, M. Marie et M. Arago ; par conséquent, M. Cavaignac doit avoir tout le républicanisme du premier, sans avoir son air arrogant ; toute la science financière du second, sans avoir M. Duclercpour gendre ; toute l'éloquence et toute la poésie du troisième, sans avoir eu la peine de faire les Médi' talions ; toute l'aimable douceur de l'avocat au nom de vierge, sans avoir, comme lui, proclamé la République ; toutes les connaissances astronomiques du dernier, sans avoir MM. Jacques et Etienne Arago pour parents et, de plus,

il a une science stratégique acquise à l'école du génie et dans nos guerres d'Afrique. Que diable, il ferait beau voir que, avec toutes ces facultés réunies dans le môme cerveau, la République ne marchât pas comme sur des roulettes. Eh bien, ce que je vous dis est entre nous, il paraît que, malgré tout cela, il y a une certaine agitation à Paris, et savez-vous ce que Ton assure? Qu'il doit y avoir prochainement une manifestation de cent mille hommes qui doivent venir demander au général Gavaignac, devinez quoi ? un roi ou du pain ! Avouez que, après cinq mois de Répubhque, ce serait assez curieux. Pour moi, si j'étais à la place de M. Gavaignac, je sais ce que je répondrais aux cent mille hommes :

— Vous voulez un roi? leur dirais-je ; mais il faut que vous soyez fous, pour faire une pareille demande. D'abord, une République au berceau n'a pas tout de suite des rois tout prêts ; il y a cinq mois que nous n'en tenons plus. Puis réfléchissez, et vous verrez que ce que vous demandez est du superflu. En février, vous avez voulu la République. Eh bien, vous l'avez eue. Regardez plutôt sur la Porte-Saint-Denis, sur les mallespostes et sur les proclamations, vous verrez écrit en grosses lettres : « République française ».

Maintenant, vous voulez un roi? Pour quoi faire ? Pour en faire ce que vous avez fait des

deux derniers ? Ce n'est vraiment pas la peine de déranger un homme pour cela. D'ailleurs, quells espèce de roi voulez-vous ? Est-ce un roi consti • tutionnel, orné de ses deux Chambres? Qu'est-ce que je suis donc, moi, si je ne suis cela ? L'Assemblée nationale a neuf cents membres, c'està-dire autant de représentants que les deux Chambres en avaient à elles deux ; elle ne fait rien sans me consulter ; donc, je suis un roi constitutionnel.

» Est-ce un roi absolu qu'il vous faut ? Vous l'avez encore en moi. Je ne dois compîo de mes actions à personne ; grâce à l'état de siège je fais ce que je veux, et, si demain il me plaisait de casser la Chambre, comme il a plu à Cromwell de dissoudre le Parlement, et à Napoléon de chasser le Directoire, comme il m'a plu déjà de supprimer les journaux, je le ferais, sans que personne eût rien à me dire. Donc, vous avez aussi un roi absolu.

» Ainsi, vous avez la République, le gouvernement constitutionnel, le roi absolu, c'est-à-dire les trois seules formes de gouvernement possibles, et vous n'ôtcs pas contents? Avouez que vous n'êtes pas raisonnables. Maintenant, vous me demandez du pain, sous le prétexte que la République a promis de nourrir ses enfants : cela me paraît assez juste, d'autant plus qu'on ne peut guère

se nourrir plus modestement, mais ce n'est pas moi qui vous ai promis cela. La République a promis ce qu'elle a voulu, cela ne me regarde en rien. Dans le commencement, la République ne savait pas trop ce qu'elle faisait, à ce point qu'aujourd'hui on demande la mise en accusation de ceux que l'on portait aux nues il y a cinq mois. Je suis au pouvoir pour maintenir la tranquillité et faire renaître la confiance, je ne connais que cela. Faites-moi donc le plaisir de vous en aller. Si vous murmurez et si vous vous rassemblez, on dissipera vos rassemblements ; si vous faites des barricades, on les mitraillera ; si l'on vous prend, on vous déportera. Allez, mes enfants, et vive la République ! »

A'^oilà ce que je répondrais, et je serais parfaitement dans mon droit.

Qu'en pensez-vous ?

Espérons cependant que nous n'en viendrons pas à ces douloureuses extrémités, et que Paris conservera les bonnes dispositions de confiance et de gaieté où il est. Maintenant, dire qu'il n'y a pas dans l'air une apparence sensible de réaction, ce serait mentir, et nous devons la vérité à nos lecteurs. Celui qui écrit ces lignes n'écrit pas selon ses désirs, il n'est que l'écho des mille bruits de la ville. Il fait des articles intitulés : Courrier de Paris ; il est bien forcé de répéter ce

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qu'il a entendu dire. Une juge, ni ne prévoit, ni ne critique, il raconte. Or, pour être un conteur véridique, il doit avouer que, depuis quelque temps, il est frappé par certaines lithographies qui se montrent à la fois ouvertement et mystérieusement aux vitrines de certains marchands. Ainsi, en mars, en avril, en mai encore, on eût cassé les carreaux du marchand d'estampes qui eût exposé aux regards des curieux enthousiastes d'autres têtes que celles de M. Ledru-Rollin, de M. Louis Blanc et de M. de Lamartine. Aujourd'hui, la caricature s'est déjà emparée de ces types vénérés. Louis-Napoléon, qui, s'il faut en croire les portraits que nous voyons, ressemble quelque peu à M. Cavaignac, a été pendant un temps le favori des marchands de portraits. Hier, une caricature qui le tournait en ridicule, lui et le prince de Joinville, a été saisie et a donné lieu à des réclamations de la part de celui qui l'avait éditée, cas tout nouveau depuis notre nouvelle République, qui s'est donné le plaisir des caricatures en tout genre. Enfin, on s'arrête maintenant sans étonnement devant le portrait d'un jeune homme au regard à la fois fier et doux, au-dessous duquel on lit le seul nom de Henri, et qui se vend avec une lettre du comte de Chambord que plusieurs journaux ont répétée, en disant qu'elle avait plutôt l'air d'un

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manifeste que d'une lettre. Que croyez -vous que l'on eût fait à l'audacieux marchand qui se fût permis de livrer, huit jours après la révolution, le portrait d'un prétendant aux regards du public ? Moi, je crois tout simplement qu'aucun marchand ne l'eût osé. D'où vient qu'on l'ose aujourd'hui ? Cela vient sans doute de ce que la République est fermement assise et n'a plus rien à craindre des prétendants. En effet, cela peut venir de là, — à moins que cela ne vienne d'autre chose.

Que ceux qui ont encore des pièces de cinq francs lisent l'exergue qui les entoure, ils y verront: « Dieu protège la France. » Qu'ils espèrent donc, puisque Dieu est pour nous.

Quoi qu'il en soit, la confiance reparaît, l'argent se montre, quoique soixante représentants aient eu l'ingénieuse idée de demander l'amnistie pour les insurgés de mai et de juin. En vérité, quand nous disions, dans notre dernier feuilleton, que l'on sent peu à peu la haine s'en aller du cœur, nous ne croyions pas qu'il viendrait àdes hommes honnêtes et justes l'idée de demander l'amnistie complète pour les inculpés de juin. Les soixante philanthropes, — à la tête desquels se trouve, dit-on, M. Victor Hugo, ce qui ne nous étonne pas, — rendront-ils la vie à ceux qui ont été tués par ces hommes dont ils demandent la grâce aujourd'hui ; rendront-ils à notre pays le

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. général Duvivier, le général Bourgon, le général de* Bréa, le général Damesme, l'archevêque de Paris et tant d'autres ? rendront-ils les fils et les pères qui se sont fait tuer pour l'ordre et la liberté, et qui manquent à l'appel de leurs familles ; rendront-ils la raison à madame de Bréa, la santé à madame Damesme, ces victimes survivantes et bien autrement à plaindre que les victimes mortes ? La générosité est un beau sentiment avec lequel on peut faire de beaux poëmes ; mais à côté de la générosité il y a la justice, à côté de l'Évangile qui dit : « Pardonne !» il y a le Code qui dit : « Punis ! » à côté de la clémence, il y a la politique sévère, indispensable, éternelle. Si vous faites grâce aujourd'hui et que demain il y ait des troubles, croyez-vous que la garde nationale et la troupe marcheront avec la même confiance et le même enthousiasme qu'hier à la rencontre de ces nouveaux insurgés qui seront peut-être les mêmes que les anciens ? A quoi bon risquer sa vie, le repos, le bonheur, l'avenir de sa famille contre des hommes qui, vaincus, seront amnistiés, et qui, comme des joueurs de mauvaise foi, sont sûrs de ne rien perdre ? Une portion de la population a joué une sanglante partie contre l'autre ; elle a perdu, qu'elle paye, c'est justice. Maintenant, introduisez l'indulgence dans votre jugement, nous

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ne demandons pas mieux ; tâchez d'utiliser pour le bien vos prisonniers, c'est ce que nous * souhaitons ; punissez d'une main et montrez le droit chemin de l'autre, nous vous applaudirons, nous et la population tout entière; mais souvenez-vous d'une chose, c'est qu'en politique la confiance est un danger et le pardon une duperie.

Faites grâce, rendez â la circulation sept ou huit mille individus contre lesquels tout Paris et toute la France ont proféré des cris de haine et de vengeance, et l'espérance que nous commençons à avoir et le crédit qui paraît vouloir reparaître disparaîtront subitement. Notre pays était malade, à votre point de vue du moins, vous avez jugé l'amputation nécessaire; faites-la hardiment, avec cette arme terrible qu'on nomme la nécessité. Si vous reculez devant le grand remède, vous risquez la gangrène.

Voilà ce que nous avons entendu dire autour de nous et ce que nous avons cru de notre devoir de répéter.

Nous disions donc, avant cette digression où nous a entraîné la dangereuse clémence de soixante représentants, que la confiance renaît de ses cendres et que l'argent reparaît. C'est vrai. Le peuple redevient public et commence à reprendre le chemin des théâtres. Or, du moment qu'il retrouve de l'argent pour les plaisirs,

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il n'est pas loin d'en retrouver pour les affaires. Depuis quelque temps, voilà la littérature qui se remet à préoccuper Ids esprits fatigués de la politique. Tant mieux. N'est-ce pas douloureux de s'occuper perpétuellement des misères au milieu desquelles nous vivons et que font éclore les grandes transformations gouvernementales, comme un soleil nouveau fait sortir de terre, en môme temps que des fleurs, des reptiles repoussants et des champignons vénéneux !

Depuis quinze jours, Paris se sent plein d'aise. Il se souvient qu'il y a des théâtres. Il rit d'autre chose que de l'Assemblée nationale, il pleure à d'autres émotions que les émotions publiques. L'Ambigu fait de l'argent avec le Morne au Diable et Montdidier ; Tragaldabas a soulevé son insurrection littéraire, le Chandelier de Musset s'est montré au milieu de toutes les grandes préoccupations, et, jeudi dernier, on a refusé du monde au Théâtre-Historique. Il est vrai qu'on jouait Marie Tudor, et que c'était mademoiselle Georges qui reprenait le rôle. Cette reprise a été un véritable triomphe pour le poëte et pour l'actrice. Quand, au second acte, la toile s'est levée, la scène a été littéralement couverte de bouquets. La grande actrice avait bien l'air d'une reine, et, avec cette habitude qu'elle a de ces sortes d'o-

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valions, elle a su cacher la profonde émotion que lui causait l'admiration générale. Elle a joué au milieu de toutes ces couronnes et de toutes ces fleurs, comme si elles n'eussent été que les broderies en relief du tapis qu'elle foulait, et elle a joué comme elle joue toujours, avec tout son talent et tout son cœur, admirablement secondée du reste par madame Rey, Lacressonnière, Bignon, Boileau et Dupuy.

Nous le demandons à M. Hugo, ce triomphe qu'il a eu tant de fois dans sa vie, ne vaut-il pas pour lui toutes les vanités de la tribune et toutes les émotions de lapolitique? Quand, dans le fond de sa loge, il entendait toutes les mains battre devant son œuvre, l'enfant de son génie, ne se sentait-il pas plus fort et plus content de lui que s'il eût prononcé un long discours, dont il eût à la fois été l'auteur et l'acteur, mais qui n'eût été que l'enfant des circonstances, et qui peut-être un jour paraîtrait banal, parce qu"il n'aurait vécu que par l'actualité, tandis qu'à mesure que la génération avancera, ses conceptions iront grandissant, surtout si, comme un horticulteur habile, M. Hugo a le soin de les débarrasser de quelques feuilles mortes aujourd'hui ?

La salle était comble.

— Je voudrais bien qu'on mît le théâtre en état de siège, disait le plus jeune fils de notre

grand poëte, en voyant ces spectateurs attentifs et cette recette inaccoutumée.

— Pourquoi? lui dit-on.

— Pour que tous ces gens-là ne pussent plus sortir d'ici, répondit-il.

On retourne donc au théâtre, et l'on revoit un peu d'argent et d'or même. Mais toute chose a son mauvais côté, et les huissiers, par exemple, alléchés par ce tressaillement de bien-être que Paris a eu l'imprudence de montrer, montrent aussi leurs ongles et leurs dents que la République avait quelque peu rognés. Quand donc aurons-nous au pouvoir, roi, consul, président ou empereur, un homme qui ait eu des dettes et à qui ses créanciers aient fait faire des frais? Jusque-là, la législation qui régit MM. les huissiers sera insuffisante. Il y a trois ou quatre jours, une femme qui venait d'accoucher est morte, rue Furstemberg, de l'ém.otion que lui a causée le congé que son propriétaire ou plutôt sa propriétaire lui a fait donner par huissier. Comment un ou une propriétaire, ce qui est la même chose, les propriétaires étant tous du môme sexe, ou n'en ayant pas, n'a-t-il pas la générosité d'attendre qu'un locataire en ait fini avec une douleur pour lui en infliger une autre? En vérité, il y a des jours où M. Proudhon a raison. Donc on revoit des signatures d'huissiers. Quand M. Ledru-

Rollin est arrivé au pouvoir, on avait dit que c'était un débauché, qu'il était criblé de dettes ; purs mensonges qu'il a démentis depuis à la tribune. Ce qui alarmait les autres me ravissait, moi. Je me disais : « Enfin ! voilà donc un homme qui sait ce que c'est qu'un huissier, et qui va mettre ordre aux papiers timbrés. » Ah bien, oui ! On ne lui a pas seulement laissé le temps d'appliquer à ce corps d'officiers publics les circulaires qu'il a appliquées aux autres. Il n'a eu, dit-on, que le temps de payer ses dettes : l'ingrat !

Les huissiers sont sans contredit une vilaine race. Pourquoi la persécution qui s'est acharnée tant de fois contre des innocents, ne s'acharnerait-elle pas un peu contre ces coupables patentés? Et quand on pense que tous leurs papiers timbrés commencent par ces quatre mots : « Au nom du roi ; » dont ils ont gratté le dernier, et auquel ils ont substitué ceux-ci : « peuple français, » ce qui fait que c'est au nom du peuple français qu'on ruine le peuple français ! Quand il avait un tyran qui permettait ces choses-là, le peuple avait le droit de murmurer ; maintenant qu'il n'a plus de tyran, il n'a plus le droit de rien dire. Voilà l'agrément qu'il y avait, sous les tyrans : on pouvait s'en prendre à quelqu'un des mauvaises institutions ; sous la République, le peuple ne peut s'en prendre qu'à lui-même.

Cependant il faut avouer que, lors de la révolution de février, le peuple a pensé aux huissiers, et que, ne pouvant détruire la loi, il a essayé de détruire les abus. Il a donné congé aux prisonniers pour dettes, et il a fait mettre sur la porte de la prison : « Liberté, égalité, fraternité, » trois mots qui sur les portes d'une prison font le plus gracieux effet, surtout le premier. Mais voilà qu'aujourd'hui le comité des finances ou du commerce, je ne sais plus lequel, propose de rétablir la contrainte par corps; c'est donc maintenant qu'il faudrait au pouvoir un ex-endetté ou un ex-viveur, comme on disait qu'était M. Ledru-Rollin. Cet homme-là dirait tout de suite à la Chambre : « La contrainte par corps n'a jamais été qu'une spéculation de . l'usure sur la nécessité ou l'ignorance ; faire payer à un homme sa dette par sa liberté, est un des moyens les plus tyranniques, les plus bêtes et les plus immoraux. Si c'est pour les commerçants seuls que vous rétablissez la contrainte par corps, je m'empresse de vous dire, continuerait le dictateur débauché, que jamais un commerçant ne va en prison pour dettes, attendu que, lorsqu'il en arrive là, il dépose son bilan, se met en faillite, et ne peut être incarcéré que si sa faillite est frauduleuse. Alors ce n'est plus un débiteur, c'est un voleur, ce qui n'est pas la môme chose.

Leshuissiers savent si bien que la contrainte par

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corps est un mauvais moyen, qu'ils ne s'en servent, le plus souvent, que comme d'une menace, car, une fois le débiteur arrêté, il n'y a plus de frais à lui faire\ et,partant, plus d'argent à gagner avec lui. En un mot, il n'est jamais dans l'intérêt d'un huissier de voir s'accomplir soit la saisie, soit l'incarcération. Un homme saisi ou incarcéré est pour l'huissier ce que le cadavre est pour le médecin.

Nous allons vous citer un exemple de ce que nous avançons.

Un de nos amis, riche, jeune, prodigue, sans ordre, était continuellement poursuivi, au temps du tyran. Il avait eu l'imprudence de faire des lettres de change, et possédait un fort beau mobilier ; mais il tenait plus à sa liberté qu'à ses rneubles. Les huissiers n'opéraient jamais de saisie, et obtenaient immédiatement la contrainte par corps. On arrêtait notre jeune homme, qui courait chez son notaire ou chez ses amis, et payait. Gela allait à merveille ; c'était presque toujours le même huissier qui poursuivait, de sorte qu'il gagnait, rien qu'avec ce débiteur, plus de sept à huit mille francs par an. L'huissier eut Tesprit ou plutôt la chance de vendre son étude avant la révolution, et, ayant prouvé que c'était toujours lui qui poursuivait M***, il la vendit trente mille francs plus cher qu'elle ne valait.

La république fut proclamée, la prise de corps

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abolie, et une immense douleur s'empara de tous les huissiers. Celui dont il est question ici ne pouvait donc plus faire arrêter notre iimi, qui riait beaucoup de ce bienfait républicain. Mais il avait toujours ses meubles; l'huissier procéda donc par la saisie, le seul moyen qui lui restât. Le débiteur, pour éviter un scandale, paya par à-compte; si bien que, tous les samedis, il y avait une nouvelle vente affichée à sa porte pour le dimanche, et que, le samedi soir, il faisait payer les frais, ce qui lui donnait du répit jusqu'au samedi suivant. Gela dura ainsi trois mois, et l'huissier commençait à reprendre espoir, quand, un samedi qu'il avait fait apposer une belle affiche rouge, il ne vit pas arriver l'argent hebdomadaire.

La vente devait avoir lieu le dimanche à midi ; le dimanche à onze heures, l'argent n'était pas encore arrivé. Cela devenait alarmant. L'huissier pensa qu'il y avait oubli de la part du débiteur, et il courut chez lui.

Il trouva celui-ci son chapeau sur la tête, fumant et prêt à sortir.

— Eh bien, monsieur, lui dit l'huissier, on doit vendre chez vous aujourd'hui ?

— Je le sais pardieu bien ! répondit l'autre d'un ton indifférent.

— Et vous ne payez pas ?

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— Ma foi non.

— Vous allez laisser emporter vos meubles?

— Parfaitement.

— Vous n'y songez pas?

— Si fait.

— Quel scandale !

— Peu m'importe.

— Que dira le monde ?

— Je m'en inquiète peu.

— Mettez au moins opposition.

— Nullement.

— Signez-moi un acquiescement ?

— Jamais. Vous avez encore des lettres de change à moi ?

— Pour vingt mille francs.

Le débiteur ne put s'empêcher de rire. L'huissier était consterné.

— Je suis ruiné, murmurait-il.

— Vous ne vous attendiez pas à cela, hein? reprit le jeune homme.

— Mais d'où vous vient cette résolution? ajouta l'huissier. Vous n'avez donc pas d'argent? Voulez-vous que je vous en prête?

— Voilà un mot dont j e me souviendrai toute ma vie. Un huissier prêtant de l'argent à un débiteur pour pouvoir continuer à lui faire des frais ! C'est exquis; mais, voyez-vous, j'ai de l'argent.

Et, endisant cela, lejeunehomme faisait passer

SOUS les yeux de l'officier public un véritable album de billets de banque.

— Je ne consentirai jamais à vendre, cela me ferait trop de peine, fit l'buissier usant de ce dernier moyen.

— Si vous ne vendez pas, je fais dresser procès-verbal de votre refus. Votre bonne action n'en sera que plus méritoire, puisqu'elle vous fera condamner à payer mes créanciers. Adieu, mon cher monsieur.

— Vous partez?

— Dans une heure.

— Pour longtemps?

— Pour le plus longtemps possible. Mais, comme la République m'a fait perdre beaucoup d'argent, je n'ai plus les moyens de faire des folies et je laisse à Paris un homme d'affaires qui s'est chargé de payer directement mes créanciers. Cela vous apprendra à acheter des études trente millefrancsdeplus à causedema clientèle. Adieu.

L'huissier resta anéanti. En apprenant cette nouvelle, sa femme s'est trouvée mal, et lui, il a fait une longue maladie.

. Nous avons la douleur d'annoncer à nos lecteurs qu'il est hors de danger.

Le journal La Liberté, 21 août 1858.

Pauvre Paris ! pauvre France ! pauvre République ! pauvre tout le monde ! comme nous voilà loin de l'époque des jeux et des ris; comme les dryades et les hamadryades de M. Quinaut s'enfuiraient effarouchées, si elles se mettaient à traverser la France de M. Gaussidière et de M. Louis Blanc; comme ce bon Louis XIV serait étonné, lui qui disait si tranquillement : « L'Etat, c'est moi ! » s'il revenait demain au monde, costumé en soleil dans un ballet de M. de Benserade, en souriant à Lavallière sous les ombrages de Versailles! Oîi allons-nous, bon Dieu! De quoi nous ont servi les grandes erreurs et les grandes actions des rois que nous avons chassés et que

nous méprisions il y a cinq mois? En vérité, je suis républicain, — comme tout le monde, — mais j'avoue que j'aime mieux Charlemagne que M. Ledru-RoUin, saint Louis que M. Caussidière, François 1" que M. Louis Blanc, dussiez-vous m'accuser de réaction. Certes, les rois sont bien usés, s'il faut en croire les républicains. Le besoin d'autre chose se faisait sentir. Toutes ces perruques couronnées étaient bien vieilles et bien démodées.

Que faisaient-ils, d'ailleurs, ces gens-là?

Que faisait Henri IV, par exemple ? S'occupaitil seulement de l'organisation du travail ? Il est vrai que, prétendant, il nourrissait les habitants de Paris qu'il assiégeait, et que, roi, il voulait que le dernier de ses paysans eût, le dimanche, la poule au pot. Que faisait Louis XI, le plus grand républicain que nous ayons eu? il décapitait la féodalité, comme Louis XIV décapita depuis la noblesse; comme Robespierre voulut décapiter l'aristocratie ; comme nos républicains d'aujourd'hui veulent décapiter la bourgeoisie ; mais il créa les postes, ce dont M. Etienne Arago doit lui être reconnaissant, tout républicain qu'il est. Qu'a fait Louis XIII? il a fait Louis XIV, dit-on. Eh ! d'ailleurs, il avait Richelieu. Qu'a fait Louis XIV? il a fait respecter la France au dehors, il l'a étoilée au dedans des

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plus grands génies qui se fécondaient à ce soleil royal, et cela sans avoir besoin d'un ministère du progrès ; car il avait, tout roi qu'il était, Golbert et Louvois, qui valaient bien M. Recurt et M. Garnier-Pagès; Turenne et Corneille, Racine et Vauban, Duguay-Trouin et Molière, Condé et Bossuet, Duquesne et Fénelon. Que faisait Louis IX? il remportaitles victoires de Taillebourg et de Saintes à la fois sur l'Angleterre et les vassaux révoltés, et il diminuait les impôts au lieu de les augmenter de quarante-cinq centimes. Il combatlait les infidèles, et, mort, il était mis au rang des saints. Pleutres, coquins et drôles que tout cela! Chassez-moi donc une bonne fois toute cette canaille couronnée, et ouvrez la porte à nos grands socialistes. Laissezpasser M. Ledru-Rollin, aimé des femmes, sans doute parce que, comme saint Louis, il a vaincu les infidèles; laissez passer M. Louis Blanc, œuf de pigeon qui croyait contenir un aigle; laissez passer M. Gaussidière, M. Barbes, M. Blanqui, M. Raspail; laissez venir à vous tous ces petits hommes ; donnez-leur des ministères, des préfectures, des clubs, des armes, des centaines de mille hommes, des centaines de mille francs, mettez-les à l'œuvre enfin, et regardez. Trois mois après, vous aurez jeté la moitié de ces hommes en prison ; cinq mois après, vous poursuivrez les autres

et Paris sera en état de siège. Vous aurez sur la tête le sabre de Damoclès et ce sera bien fait. Vous souffletterez l'un de son passé, l'autre de ses théories, celui-ci de ses débauches, celui-là de son ambition; vous traînerez dans la boue ceux «que vous couronniez de myrte et de laurier; vous aurez usé vos hommes et vos idées, celles-ci par ceux-là, et vous aurez été forcés d'appeler à votre secours ceux que vous appeliez des réactionnaires, et de lancer M. Thiers contre M. Proudhon. De M. de Lamartine, l'homme dont Louis XIV eût lait le rival de Racine et de Bossuet, vous aurez fait un aigle aveugle et une harpe sans cordes; vous aurez, en trois mois de popularité, usé vingt années d'études, de travaux, de poésie, de politique et d'éloquence; vous aurez fait au barde sublime une voix rauque et inutile, si bien que ceux qui l'aiment encore ne savent plus de lui que son passé. Vous qui accusez les autres d'être réactionnaires, vous aurez, en un court espace de temps, poussé la réaction jusqu'à douter de l'intégrité de celui qui refusait le drapeau rouge, qui abolissait la peine de mort, et qui pacifiait l'Europe. Pourquoi Dieu ne permet-il pas que la France s'enivre comme un seul homme, et voie gaiement dans l'ivresse ce qui la rend si triste quand elle est à jeun ?

Vous voilà donc sous le coup d'une enquête, idoles d'hier, républicains de la veille. Maladroits ! Gomment, vous qui arriviez au pouvoir avec de si belles théories, n'étiez-vous pas bien pénétrés de ce principe, qu'en politique, toute ambition qui ne réussit pas est un crime ! 11 fallait réussir, et les moyens que vous avez employés et qu'on vous reproche aujourd'hui, on les eût trouvés excellents. La chose était d'autant plus facile, que vous aviez un exemple sous les yeux.

N'aviez-vous pas comme modèle ce petit homme, républicain comme vous, irrité comme vous sous la monarchie, criant comme vous à l'abus et à la corruption? Voyez le ! s'est-il dépopularisé, lui? Non. Il a usé du proverbe italien : « Qui va doucement va longtemps. » Il ne s'est pas compromis. Il a éloigné ses ennemis, placé ses amis. Soleil de convention, il s'est fait des sateUites qui gravitent incessamment autour de lui, qui s'éclairent de son foyer et qui le gardent. A-t-il émis une idée? pas si fou. A-t-il présenté une doctrine ? pas si niais. Avant février, il vociférait contre la monarchie, parce qu'il est dans sa nature de vociférer contre quelque chose, tant que son égoïsme n'est pas satisfait, comme miaule un chat qui a soif, jusqu'à ce qu'on lui donne à boire. Il a aidé à renverser; a-t-il aidé

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à reconstruire? pas du tout. C'est un homme qui se sert des débris des autres, mais qui ne se risque pas. 11 a peut-être des goûts, mais il n'a pas d'opinion. Il a trop de raison pour avoir de l'enthousiasme, trop d'esprit pour ne pas savoir attendre. C'est un sybarite qui ne chasse qu'au rabat, et qui tue le gibier qui passe devant lui, au nez des autres chasseurs qui se fatiguent à le poursuivre. Tandis que tous ses collègues, au commencement de la République, couraient après les places, les positions, la popularité, apportant leurs œuvres, leurs pensées, leurs principes, comme preuves, que faisait-il? Il s'asseyait dans un coin, et il ramassait les morceaux de ceux qui se cassaient, pas pour les raccommoder, mais pour les vendre. C'était un républicain austère sous la monarchie, c'est un aristocrate prodigue sous la République. Autrefois il vivait avec douze cents francs par an ; maintenant il a loge à l'Opéra comme une fille entretenue, et donne des bals comme un grand seigneur. Vous croyez peut-être que c'est pour protéger les théâtres et faire renaître le commerce ? Vous vous trompez. C'est que cela est dans ses goûts; c'est qu'il aime la République, mais la République italienne, avec son luxe, ses plaisirs, ses fêtes, comme nous l'aimerions tous, si, comme lui, nous avions un traitement égal

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aux rentes d'un millionnaire et tous les nôtres bien et dûment placés.

Que le peuple soit heureux ou malheureux, peu lui importe. M. Proudhon, M. Blanqui M. Ledru-RoUin, M. Louis Blanc, Louis Napoléon, le prince de Joinville, le comte de Paris, Henri V, que lui font tous ces gens-là? Il est bien sûr d'être un homme choyé sous tous les régimes à venir, et peut-être l'eût-il été sous les régimes passés, si ceux qui y avaient intérêt avaient su y mettre le prix. Quoi qu'il arrive, il est sûr de l'avenir. Il n'est ni d'un parti ni de l'autre. Il est républicain sans autre épilhète. Il est comme notre drapeau, il a trois couleurs, non parce que c'est harmonieux, mais parce que c'est utile. Aujourd'hui, il est tricolore; demain, il sera rouge avec M. Proudhon, si M. Proudhon triomphe ; bleu avec la bourgeoisie, si la bourgeoisie a le dessus ; blanc avec Henri V, si Henri V revient ; son opinion se fera avec des ciseaux. Il en coupera ce qu'il y aura de trop et mettra ses variations sur le compte des événements. La République était le dîner après lequel il soupirait depuis vingt ans ; il a dîné, maintenant il digère, assis dans un revenu de quelques mille francs par mois. Si la République succombe, si un roi nous revient, ne croyez pas qu'il recommence son opposition. Il a fait son

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devoir, il se renfermera dans sa conscience et dira : « Dieu le veut. » Il se fera exiler, — comme ambassadeur, — avec soixante mille francs par an, et il pourra enrichir son nom du titre qu'on lui donne déjà, car voilà qu'on commence à l'appeler le marquis de la République.

N'allez pas croire que ce soit un méchant homme. Bien au contraire, il est doux, affable, il a toute la gaieté d'un bon estomac, comme il a toutes les ressources d'un esprit distingué. Il est ironique, mais en dedans de lui, pour ainsi dire, et un sourire d'une grande finesse est la seule expression de cette ironie. Quand il avait un journal et qu'il attaquait trop violemment quelqu'un dans ses articles, ce n'était jamais lui qui en rendait raison. Il n'a jamais songé à faire son épée solidaire de sa plume, et, s'il est moins fort, il est plus avisé que son prédécesseur, qui a eu à la fin le courage et la bêtise de se battre et de se faire tuer. Le nôtre attaquait, un grand gaillard se battait pour lui s'il y avait lieu, c'était chose convenue. L'un apportait son esprit, l'autre apportait son adresse ; car chez lui le parti n'est pas affaire de conviction, mais de commerce. Il était le chef et le représentant de l'opinion républicaine, comme on est le chef d'une grande entreprise. L'entreprise a réussi, et maintenant il partage le dividende avec ceux qui ont

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partagé les frais. C'est du républicanisme en actions, voilà tout. Le prendre un instant au sérieux en matière politique serait la preuve d'une grande bizarrerie ou d'une extrême ignorance.

Du reste, c'est un mortel comme les autres, ni plus fier, ni plus impénétrable. Approchez-le, il vous plaira; causez avec lui, vous l'aimerez. Sa tête est bienveillante, son regard spirituel, sa lèvre gourmande. Il traite comme Amphitryon et Ton assure que, s'il a tous les bénéfices de l'hôte de Jupiter, il en a toutes les charges. Quel que soit le gouvernement de la France, il faut qu'avant six mois cet homme soit ministre, et, le jour où il se laissera mettre en accusation comme M. Caussidière et M. Louis Blanc, regardez bien en l'air, le ciel tombera.

Pourqtioi tous nos hommes du jour n'ont-ils pas fait comme lui? Nous serions bien plus heureux, et nous n'aurions pas à déplorer cette terrible nécessité d'accuser ceux en qui nous avions mis toute notre confiance.

Je faisais toutes ces réflexions hier, en passant sur le boulevard, quand je vis un rassemblement. Ce rassemblement s'était formé devant la boutique de Vibert et Goupil, et ceux qui le composaient regardaient une grande et belle figure de la Liberté, peinte par Muller, dont vous avez tant de 'fois admiré les compositions tou-

jours originales, soit qu'il ait représenté l'Italie et ses danses, soit qu'il nous ait montré le triomphe d'Héliogabale, soit qu'il nous ait fait voir, comme cette année, la folie d'Haydée. La vue de ce tableau, devantlequel tout le monde s'arrêtait, complétait si bien les réflexions que j'étais en train de faire, que je m'arrêtai comme les autres; ce que j'eusse fait de même, rien qu'à cause de l'admiration que j'ai pour le peintre et de la beauté du tableau.

En effet, la Liberté que nous offre Muller est bien celle que nous avions tous rêvée. Elle est fière sans arrogance, forte sans provocation. Elle a lœil ouvert non par le soupçon, mais par la confiance. Sa mamelle puissante, qui a la fermeté du marbre, recèle la fécondité. D'une main elle brise les chaînes, de l'autre elle tient la serpe qui lui sert à faire la moisson. Elle est inspirée comme Jeanne d'Arc, elle est chaste comme Lucrèce, elle qui, comme Lucrèce, a été violée par nos Tarquins modernes, et qui se débat entre sa virginité perdue et sa mort prochaine. Derrière elle, le ciel est bleu et les blés dorés se prolongent à l'infini. La vigueur de son sang transparaît dans ses veines. Elle a cette beauté qui inspire tous les amours. Elle est en môme temps vierge et mère, •épouse et sœur, ardeur et calme. C'est là plus

qu'un tabloafi, c'est une grande idée, et cette rayonnante ligure semble dire h ceux qui passent : « Voilà ce que j'aurais dû être, voilà ce que je pourrais être encore. » Elle porte fièrement le bonnet rouge sur ses cheveux noirs qui retombent en boucles opulentes. Mais ce n'est pas une menace, c'est simplement de la coquetterie, et parce que le rouge va bien à la couleur de ses cheveux. L'homme qui a fait cette figure est plus qu'un peintre, c'est un poëte. Elle est comprise et exécutée avec le cœur. Il y a de l'enthousiasme et de la raison dans ce tableau. On voit et d'oîi vient et où va cette Liberté. A l'heure où nous pataugeons dans la boue des enquêtes, c'est une consolante image à contempler. Se trouvera-t-il, parmi tous les gens qui sont au pouvoir, un homme qui fasse acheter ce tableau par le gouvernement? Oui, à moins qu'il ne craigne que cette figure de la Liberté ne soit uti remords pour quelques-uns de ses collègues.

Cette grande composition m'avait remis en goût d'reuvres d'art, et j'ai voulu en profiter pour rom-' pre un peu avec la politique. C'est si ennuyeux, la politique! Demandez plutôt aux femmes. Alors je suis allé voir un de mes amis qui est chef de bureau au Louvre et je lui ai demandé de me faire visiter- le vieux Musée, qui, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, vient d'è-

tre réorganisé. Je suis entré, j'étais tout seul avec ce que le passé a laissé de plus rayonnant, depuis Pérugin jusqu'à Boucher. On ne peut pas se douter de l'effet que produit sur limaginalion l'aspect de toutes ces choses, quand on est seul à les voir, et qu'un grand silence leur prête une nouvelle majesté.

Une grande œuvre littéraire étonne toujours, comme un grand morceau de musique d'un maître mort fait rêver; mais rien n'attire et n'absorbe plus l'espiit que la vue d'un beau tableau. En elfet, entre ce tableau et son auteur, il n'y a pas d'intermédiaire. Il y a eu com munication directe de la pensée avec la forme, du rêve avec la réalité; il ne s'est trouvé ni un imprimeur, ni un copiste, ni un interprète quelconque enfin entre celui qui a exécuté et celui qui voit. On cherche la trace du pinceau que la main du peintre conduisait. On contemple la toile avec recueillement. On se dit : « Celte toile que j'ai là sous les yeux est bien la même que Raphaël, Rembrant, Van Dyck ou Rubens a touchée. L'homme disparu est encore dans l'ctuvre. » Puis Tesprit évoque peu à peu le peintre ; il lui semble le voir venir s'asseoir devant son chevalet et il arrive un moment où l'on s'isole tellement dans son évocation que l'on cause presque avec lui. Magnifique triomphe de l'art, qui permet

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qu'avec un panneau, des pinceaux, des couleurs et une idée, un homme en lasse rôvei- des milliûi's d'autres trois ou quatre siècles après qu'il est, mort. Et, nous le répétons, ce qui fait, dans la manifestation, la supériorité de la peinture sur les autres arts, c'est que l'auteur et son juge sont en communication immédiate, l'un avec ses qualités et ses défauts, l'autre avec l'entière liberté de son jugement. Le peintre parle de luimême, tandis que le musicien et le poëte dramatique sont à la merci de tel exécutant ou de tel acteur qui les comprennent à leur façon et les rendent à leur manière.

Il est vrai que les peintres ont contre eux le temps, cet éternel destructeur, l'ignorance, celte éternelle ennemie de l'art, et les restaurateurs de tableaux payés par les gouvernements. Il est vrai qu'il suffit d'une goutte d'essence ou d'un coup de coude pour détruire leur œuvre; mais, quand l'œuvre a été conservée, le triomphe n'est que plus grand.

Le nouveau directeur a eu une heureuse idée, celle de réunir et de faire accrocher à côté les uns des autres tous les tableaux du même maître. De cette façon l'on a sous les yeux tout l'ensemble et toute la vie de l'homme. Il se complète d'un seul coup dans l'opinion de celui qui regarde et qui juge. Par ce moyen, on admire

•vt

au Musée des trésors qu'on ignorait lorsqu'il fallait fouiller les quatre coins de la salle pour les trouver. Dans le salon carré se trouveut les chefs-d'œuvre de tous les maîtres, de Titien, de Yéronèse, de Rembrandt, de Poussin, de Van Dyck, de Lebrun, de Claude Lorrain, de Rubeos, de Ruysdaël, d'André del Sarte, de Van der Velde, de Pérugin, da Corrége, de Bartholoméo, du Dominiquin, d'Holbein, de Raphaël, de Michel- Ange, du Primatice, de Salvalor Rosa, de Teniers, de Murillo, de Mantegna, de Léonard de Vinci, de Guide, de Van Ostade, de Giorgione ; puis la galerie longue est occupée par les autres tableaux de ces mêmes maîtres et par les œuvres des autres peintres qui n'ont pas été admis à l'honneur de la première salle. .

L'ensemble est splendide, le détail est merveilleux.

En étudiant ces différentes écoles, on voit aisément quels sont, parmi les anciens maîtres, ceux qui ont le plus frappé nos peintres modernes. Ainsi je suis convaincu que Delacroix s'arrêtera de préférence devant les Yéronèse et les Rubens, Diaz devant les Corrége, Decamps devant Rembrandt, M. Ingres devant les Raphaël et les Primatice, Rousseau et Dupré devant les Ruysdaël, Meissonier devant les ïerburg et les Van Eyk, Scheiïer devant les Van Dyck et les

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Holbein, Jacque devant les Oslade, Véniel devant les Van der Meulen et les Salvator Rosa, Muller, dont nous parlions tout à l'heure, devant Rubens, Boulanger devant les Poussin, Delaroche devant les Léonard, Amaury Duval devant les Pérugin, Isabey, dont le talent est si multiple, à la fois devant les Claude Lorrain et le AVatteau, je dis le Watteau, car malheureusement nous n'en avons qu'un. Tous ceux que je viens de nommer et qui à leur tour formeront l'école française, se sont inspirés des maîtres morts, comme ceux-ci s'étaient inspirés de la nature, dont ils ont surpris la poésie, la grâce et la vérité.

Je suis resté quatre grandes heures là, m'abîmant dans la contemplation de toutes ces splendeurs de l'art, des vingt-quatre toiles de Rubens qui représentent toute la vie de Marie de Médicis et d'Henri IV, Iliade peinte, que le peintre poëte a faite en vingt mois et dont une seule page éterniserait le nom d'un homme ; du Philosophe, du Menuisier et du Tobie de Rembrandt, du changeur de Metsys, le forgeron devenu peintre par miracle et redevenu' forgeron par amour, des deux toiles du Giorgione, mort de la trahison de sa maîtresse, des Portraits et des Christ de Van Dyck, le rêveur alchimiste mort en cherchant à faire de l'or, des saints Tableaux dv

Irère Bartholoméo, le disciple de Savonarole, le moine pieux, mort d'une indigestion de figues, de la Sainte Famille de Yan Eyk, l'inventeur de la peinture à l'huile, et dont aucun daguerréotype n'cgalera jamais la finesse et la minutie de détails, des Portraits d'Holbein, l'ami d'Érasme, le mari nialheiu'eux, qui s'exila en Angleterre et mourut de la peste, des batailles de Salvator Rosa, le peintre brigand, du Sommeil de Vénus du Corrége, le peintre avare, qui mourut, dit-on, et ce que je ne crois pas, pour avoir voulu porter seul le prix de son tableau, qu'on lui avait payé en monnaie de cuivre.

Le passé de tous ces hommes se déroulait devant mes yeux. Je les revoyais avec leurs costumes et leurs caractères, escortés des papes et des rois qui les protégeaient alors, et qu'ils protègent aujourd'hui. Michel-Ange, rouge et solitaire comme le bourreau ; Raphaël, entouré comme un prince ; Rubens, le magnifique ambassadeur, faisant l'aumône aux envoyés du duc de Bragance, qui, le voyant escorté d'une si grande foule d'amis et de serviteurs, refusait de nourrir et de loger la suite du peintre ; le vieux Titien, dont Charles-Quint ramassait le pinceau, du temps que les rois et les républiques étaient fiers des artistes. Tout cela emportait mon esprit sur mes souvenirs, et m'éloignait joyeusement du monde, dont

j'étius séparé par quelques marches et un mur.

Il faisait presque nuit quand je quittai le Louvre. Je regardai autour de moi comme un homme qui retombe brusquement du rêve dans la réalité.

Le Carrousel était plein de troupes de ligne et de garde mobile. Je me rappelai qu'on craignait un mouvement à cause de M. Caussidière et de M. Louis Blanc.

Quand on pense que, sur dix mille individus, il y en aura neuf mille neuf cent quatre-vingtquinze qui parleront de l'enquête, et cinq qui viendront visiter le vieux Musée.

Je fis comme tout le monde, j'achetai la Patrie et je rentrai dîner — encore une fois.

Le journal Ln Liberté, 28 août 1848.

Eh bien, où sont donc les semeurs de nouvelles sinistres ? où sont ceux qui, il y a huit jours, vous abordaient d'un air mystérieux et vous disaient :

— Savez-vous la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— H y aura du bruit le 10, ou le 11, ou le 15. On varie beaucoup sur les dates, mais on ne variait pas sur le fait. Ces dates fatales sont passées et rien n'a eu lieu, et Paris est tranquille dans sa force, libre dans son bon droit, souriant dans son triomphe. Au diable les prophètes politiques qui ne peuvent vous laisser vivre un jour sans vous faire craindre le lendemain ! Soyons donc

CUUUHlIiU DE l'AUIS 81

logiques, une fois dans notre vie, nous qui passons pour le peuple le plus inlcllit'cnl du monde, h nos yeux du moins (car il est impossible que, depuis quelque temps, nous n'ayons pas un peu baissé aux yeux des étrangers) et disons-nous donc ceci : « Puisqu'en trois jours une minorité a établi ce que la majorité ne voulait pas, pourquoi aujourd'hui la majorité n'établirait-elle pas ce qu'elle veut ? Nous avons le suffrage universel, nous l'exerçons, nous sommes dans notre droit, et le droit, c'est le point d'appui que cherchait Archimède pour soulever le monde. •

Aujourd'hui, les votes tombent sur Louis-Napoléon comme une pluie d'or sur le souvenir de l'empereur. Il y a une belle et haute réflexion à faire au spectacle de ce grand peuple qui se souvient, de ce pays reconnaissant qui met son espoir où autrefois il avait mis sa force, et qui lance son navire politique sous l'invocation de son demi-dieu. x\vouons aussi que le ciel a bien fait les choses ; avouons que jamais soleil plus rayonnant n'a mieux éclairé deux journées d'hiver. Dieu voulait donc ce qui est arrivé, puisqu'il s'en est fait si majestueusement le complice. Dieu, qui, depuis huit mois, a précipité les événements les uns sur les autres, ne l'a fait sans doute que pour nous amener plus vite à ce triomphe du vrai sur le faux, de la

lumière sur l'ombre, du juste sur Tinjusle.

Ce n'est pas à Paris que l'influence de ce second soleil d'Austerlitz s'est fait sentir. A Paris, quelque temps qu'il fasse, on sort et l'on marche. On sort bien pour aller déjeuner, on peut bien sortir pour aller voter. Quelque part que Ton demeure, on a toujours une mairie sous la main ; mais c'est en province que cette magnifique proclamation du ciel a eu son effet. Les paysans, qui avaient craint d'abord une fatigue dans l'exercice du suffrage universel, n'y ont plus vu qu'une partie de plaisir. Ils quittaient leur village, précédés de leur drapeau, vôtus de leurs habits de fôte, chantant, le cœur à l'aise, la pensée libre et l'espérance devant eux ; l'espérance, ce guide que l'on trouve à l'entrée de tous les chemins et de tous les sentiers de la vie ; l'espérance, cette femme toujours jeune, cette maîtresse toujours belle, cette épouse toujours enceinte et toujours vierge.

C'est un beau spectacle, et dont on se sent fier tout à coup, que celui de tout un peuple, dans l'exercice loyal du suffrage universel, de tout un peuple disant, quand il dépose dans l'urne le nom de son élu : « C'est ma conscience que j'appoi'te ici, »

Ce droit, éternel maintenant, a triomphé. C'est d'un bon augure ; mais, à côté de ces grandes

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choses, il y a des mesquineries et des lâchetés qui nous font rougir.

Ainsi, il y a huit jours, les vitraux des marchands d'estampes étaient cmaillés de sales caricatures contre le prétendant d'hier qui sera le président demain. Depuis que la majorité s'est dessinée, ces caricatures ont disparu et ont fait place à d'autres, qui, comme l'âne de la fable, viennent frapper le vaincu renversé. Quand donc le peuple parisien comprendra-t-il sa dignité et fera-t-il justice, par lui-même et sans le secours de l'autorité, de ces turpitudes soi-disant spirituelles ? Gomment des marchands, des commerçants honnêtes qui ne voudraient pas laisser protester leur signature, qui sont bons pères de famille et bons citoyens, qui, s'il y avait demain une émeute, iraient encore bravement exposer leur vie pour le repos et pour •l'ordre, comment consentent-ils, pour un gain de quelques sous, à répandre ces ordures qui n'ont même pas le mérite d'être drôles?

Le peuple français abuse de sa réputation de peuple spirituel et qui rit de tout. Qu'il rie, mon Dieu, on ne l'en empêche pas ; mais qu'il rie d'autre chose que de la défaite de ceux-là mêmes qu'il a encensés ; qu'il rie des gens quand les gens sont au sommet, et que sonrirepeut leur servir de conseil, de reproche, de menace môme ; mais qu'il

ne rie plus d'eux quand ils sont à terre et que le rire n'est plus qu'une lâcheté. Le vse viclis, le mallieur aux vaincus des anciens, n'est pas fait pour nous, et nous sommes trop forts pour ne pas rester bons.

Il y a une chose que j'aurais voulu faire et pour laquelle malheureusement le temps m'a manqué : c'eût été de prendre les noms de tous les gens qui ont fait des caricatures contre Louis- Napoléon; j'aurais été sûr, dans un temps fort court, de voir figurer ces noms sur la liste des solliciteurs dont le palais de la présidence va bientôt être encombré ; car j'ai remarqué que, lorsqu'un homme est malheureux, — et il faut qu'un homme soit bien malheureux pour prostituer sa plume ou son crayon, comme le font certaines gens ! — j"ai remarqué, dis -je, que c'est toujours à ceux qu'il a attaqués qu'il vient demander de préférence l'aumône dont il a besoin, quitte à recommencer après l'avoir reçue.

Voici, à ce sujet, ce qui est arrivé à Alexandre Dumas, l'homme le plus connu de Paris, et qu'on connaît peut-être le moins; car il y a ceiie remarque à consigner, que l'homme dont le public s'occupe a toujours deux réputations, celle qu'il mérite et celle qu'on lui fait: deux réputations qui, bien entendu, ne se ressemblent pas, et sont l'envers l'une de Tau ire. Un jour, nous

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publierons peuL-ètre des études de caraclèrcs, el l'on sera étonné des détails nouveaux que nous donnerons sur nos hommes du jour. Pour en revenir à Alexandre Dumas, qui mérite en bien tout le mal qu'on dit de lui, voici ce qui lui est arrivé il y a deux ou trois ans.

En ce temps-là vivait un petit journal qui disait du mal de tout le monde. Ce journal vivait, comme vivent les étiques et les lépreux, c'est-à-dire qu'il soufflait une haleine empestée dans l'angle d'un sombre carrefour. Toutes les fois que ce journal paraissait, il offrait à son abonné, car on ne sait pas comment cela se fait, ces journaux-là trouvent toujours au moins un abonné, il offrait donc à son abonné un article injurieux contre Alexandre Dumas. Les amis du romancier lui apportaient cet article. Les amis ne servent qu'à cela. Alexandre Dumas le lisait, et, après l'avoir lu, il disait en parlant de l'auteur : « Yoilà un garçon qui ne manque pas de talent ! Il est malheureux qu'il ne sache pas mieux s'en servir. »

Cela dura ainsi un an.

Au bout d'un an les articles cessèrent tout à coup. Les amis n'apportaient plus le journal. Alors une femme se présenta chez notre romancier.

— Monsieur, lui dit-elle, je suis la mère de M*".

— Ah! vraiment, dit Alexandre Dnmas, celui qui fait de si jolis articles contre moi.

— Justement, Monsieur. Eh bien! Monsieur, mon fils est mourant, nous n'avons pas un sou, et, si vous ne venez à notre secours, je ne sais pas comment nous ferons.

— Tout le temps que votre fils sera malade, dit Alexandre Dumas, je vous remettrai cinquante francs par mois pour lui.

La mère baisa les mains du poëte qui avait par hasard cinquante francs ce jour-là et qui les lui remit .

Pourquoi ne voulez-vous pas qu'on fasse pour le président de la République ce qu'on a fait pour Alexandre Dumas ?

Est-ce de l'ingratitude! non. C'est de la critique indépendante. Vive la liberté de la presse!

Espérons que Louis-Napoléon donnera des places à tous ces pauvres diables afin qu'ils puissent renoncer le plus tôt possible au vilain métier qu'ils font.

A propos de vilain métier, les recors vont donc enfin recommencer le leur. Ces pauvres gens! En vérité on dirait en France que dès que nous avons fait quelque chose de bien, nous avons hâte de faire quelque chose de mal. Le 10 nous votons pour Louis-Napoléon, le l.'J nous rétablissons la contraintepar corps, et s'il faut en croire les jour»

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naiix, celle coutume, qu'un décret du s'onvernenement provisoire (lualiliait do barbare, aurait été maintenue par une chambre préoccupée de tout autre chose.

Ah çà ! si la Chambre se met à renverser un à un tous les décrets du gouvernement provisoire, comment fera-t-elle quand de tous les décrets du gouvernement provisoire il ne restera plus que la République? Elle renversera la République. Oh!

Eh bien! n'en déplaise à la Chambre, le gouvernement provisoire avait raison d'abolir la contrainte par corps.

Je ferai cette simple question à la République :

Un homme a une fille de seize ans, et il a fait une lettre de change. Il ne peut pas payer cette lettre de change, on le met en prison. Que devient la fille?

La question de morale n'est-elle donc rien aux yeux de nos représentants, et la société doit-elle sacrifier l'avenir de toute une famille aux intérêts d'un créancier.

D'abord, la Chambre sait-elle ce que c'est que la contrainte par corps et à quoi elle sert?

La contrainte par corps est la seule loi qui autorise Tusure, la débauche et le jeu.

Pourquoi un jeune homme fait-il plus de dé-

penses qu'il ne devrait en i'aire? Parce qu'il sait qu'en faisant une lettre de change, c'est-à-dire en escomptant sa liberté, le plus sacré des dons que Dieu nous a faits, il pourra se procurer de l'argent à un taux illégal.

Pourquoi l'usurier prête-il de l'argent?

Parce qu'il se dit : la famille du jeune homme aimera mieux payer que de le laisser mettre en prison.

Que dites-vous d'une loi protégeant ces honteux calculs? Elle ne repose cependant que sur cette base immorale.

Admettons alors que la famille ne paie pas. Il faut donc qu'un homme dans toute la force de sa jeunesse, à l'âge où il peut embrasser une carrière et asseoir sa vie, passe cinq ans entre vingt pieds carrés, dans la paresse d'une fausse prison, qui a sur l'avenir du prisonnier tous les inconvénients de la véritable prison sans en avoir les avantages.

Mais, me direz-vous, ce n'est que pour le commerce que la contrainte par corps a été établie!

Vous me prenez donc pour un niais? Que la Chambre le sache bien, il n'y a jamais eu un commerçant en prison pour dettes ; et par une raison bien simple, c'est que du jour où un c(3Uimerçant fait d'assez mauvaises affaires pour être mis à Clichy, ce jour-là il se déclare en faillite et re-

cuuRR n:u de paius 89

devient libre; car il y a dans notre législalion des choses inouïes, et qui mériteraient vraiment qu'on y prît garde. Ainsi, un monsieur ne sait que l'aire; il a dix mille francs; au lieu de les dépenser, il achète un fonds de cravates, par exemple, et prend une patente à la préfecture de police. A partir de ce jour, sa signature a une valeur, sous prétexte qu'elle est la signature d'un commerçant. Ce monsieur qui a dix mille francs fait cinq mille francs de billets; il les paie à échéance; son crédit s'établit. A compter de ce jour, il passe pour un homme qui fait honneur à ses affaires, et il a le droit de faire vingt-cinq mille francs d'achats par an, et de se lancer dans un commerce hasardeux. S'il ne réussit pas, c'est-à-dire, si, après avoir acheté une cravate quatre francs, il n'a pas pu la revendre dix, si son crédit s'épuise, si ses créanciers le poursuivent, si on le condamne même par corps, comme disent les papiers timbrés, il dépose son bilan, met ses mains dans ses poches et va se promener, escorté des condoléances de ses amis, qui disent : Ce pauvre garçon ! il a fait de mauvaises affaires; c'est dommage, car il était honnête.

Au lieu de cela prenez un jeune homme de vingt et un ans, sans expérience, sans habitude de travail, parce qu'il sait qu'un jour il aura de la fortune. Lancez le dans le monde oi^i vivent les

jeunes gens qui n'ont rien à faire, e'est-à-dire au milieu de tous les mauvais conseils de la jeunesse, du luxe, du plaisir, d'usuriers et de fournisseurs qui, sachant que tôt ou tard ils seront payés, lui font souscrire des lettres de change sous le spécieux prétexte que ces sortes de traites passent plus facilement dans le commerce que des billets à ordre.

Qu'arrive-t-il ? A l'échéance le jeune homme n'a pas l'argent qu'il doit, car il est à l'âge où l'on est sans prévoyance. Alors, ou il contracte de nouvelles dettes pour payer les anciennes, ou il se cache pour échapper ù ses créanciers. Dans les deux cas il se fait la réputationd'unmauvais sujet. Les fournisseurs le traitent entre eux de canaille, et il a la satisfaction s'il paye de payer les choses qu'il a achetées trois fois leur valeur, plus des frais scandaleux de poursuites et d'arrestation, et, s'il ne paie pas, d'être emprisonné et de mourir de la poitrine si son moral s'affecte, ou de devenir tout à fait mauvais sujet s'il prend la chose en riant.

Et tout cela se passe dans un pays qui s'intitule le plus civilisé du monde et dans un monde qui a six mille ans d'existence, qui a eu des philosophes comme Socrate et Platon, des législateurs comme Solon et Lycurgue, des représentants comme M. Ledrn-Rollin et M. Germain

SaiTut, et qui a accompli, il y a huit mois, une nouvelle révolution qui a la prétention d'être une révolution sociale.

Allons ! nous sommes décidément les écrevisses de la civilisation.

M. Tassel est le seul de nos représentants qui ait élevé la voix contre cette incroyable proposition de réincarcérer les débiteurs qui étaient prisonniers en février et que la volonté du peuple avait faits libres. Honneur à M. Tassel pour les justes et honorables paroles qu'il a prononcées : « La liberté, a-t-il dit, est un bien ; quand vous l'avez donnée, vous ne devez plus la reprendre. »

La Chambre n'en a pas moins décidé que lesdits prisonniers pourraient être arrêtés de nouveau. Mais cette bonne Chambre, en rétablissant la contrainte par corps, a-t-elle rétabli le commerce; a-t-elle donné du travail aux artistes et aux ouvriers pour payer les dettes qui vont les faire condamner, et même par corps ; a-t-elle forcé les gens riches à acheter des tableaux, et les éditeurs à publier des livres, les capitalistes à faire bâtir des maisons? Et c'est dans un moment où l'on sait à peine encore si l'on vivra le lendemain, que la Chambre, cette Chambre qui avait promis d'être l'organe de la volonté du peuple, décrète une pareille loi et autorise

»i entr'actes

MM. les huissiers à poursuivre jusqu'tà l'emprisonnement, c'est-à-dire à doubler la dette des débiteurs qui ne peuvent déjà pas payer le principal. Allons ! on voit bien que la Chambre, qui voulait nommer elle-môme le président de la République, était préoccupée de ce que le peuple le nommait lui-même.

Après tout, le soleil a bien des taches, la Chambre peut bien en avoir, elle qui n'a pas, je pense, la prétention d'être un soleil.

Lf journal La Liberté, 18 tk-CLMiibre 1848.

Mon cher ami, je me suis engagé, en te quittant, à t écrire tout ce qui se passerait à Paris, ou du moins ce qui me frapperait le plus.

Je commence, et si tu veux absolument donner un nom à cette correspondance, tu l'appelleras : Études de mœurs et de caractères. Mais que ce titre ne t'effraie pas. Ce que je l'écrirai ne sera ni aussi beau ni aussi grave que les Essais de Montaigne, ou que les Caractères de la Bruyère. Je veux simplement me convaincre et te faire part des changements que notre éminemment juste et éminemment glorieuse révolution de février a apportés dans les mœurs et dans les caractères de notre pays.

C'est une idée reçue que de croire qu'une révolution change subitement les mœurs et les caractères du pays dans lequel elle s'accomplit ; mais c'est une idée qui n'est évidemment acceptée que par ceux qui n'ont point étudié la question. Les hommes qui succèdent brusquement aux autres veulent, comme pour prouver tout de suite leur force, apporter dans le gouvernement, et même dans les habitudes, des modifications instantanées. Il y a bouleversement pendant quelque temps. Ce qui était à la tête se trouve aux pieds, puis, comme le monde moral tourne ainsi que le monde physique, tout finit par reprendre sa position première, à quelques oscillations près.

C'est ce que les gouvernements appellent la réaction ; mais, quoi qu'ils fassent et qu'ils disent, il en sera longtemps encore ainsi, si ce n'est toujours. Tu sais aussi bien que moi que les mœurs viennent des passions, des habitudes, des besoins et des caractères des hommes, et les mœurs se modifient lentement par cette simple raison que les hommes meurent, mais que ce qu'on appelle le cœur humain ne meurt pas et que les générations héritent à peu près directement des passions les unes des autres. Pour que la transformation lut complète, il faudrait qu'une race entière disi);irùt et laissât le champ

libre aux autres, mais il faudrait aussi trop de révolutions pour cela.

D'abord, qu'est-ce qu'une révolution? Une révolution est, en astronomie, le laps de temps qu'un corps céleste met à tourner autour d'un autre ou sur son axe propre.

Il n'y a pas besoin, pour les révolutions politiques, d'autre démonstration que pour l'astronomie. En politique, une révolution est le laps de temps qu'une idée met à*tourner autour des autres ou sur elle-même.

Ordinairement cette révolution s'accomplit en quinze ou vingt ans. L'idée se met en route, éclaire, éblouit, aveugle, et s'éteint en laissant dans l'air un sillage lumineux qui guidera les autres. Vois, depuis la création, que d'idées se sont mises en mouvement, idées morales, idées religieuses, idées sociales qui ont bouleversé le monde pendant un temps, car, comme les comètes, elles traînaient une queue de feu, et qui ont disparu, pour la plupart, après avoir beaucoup détruit dans les hommes et peu dans les choses. C'est que, vois-tu, les hommes ne laissent pas tranquillement et pacifiquement s'accomplir les révolutions morales de ce monde comme Dieu laisse s'accomplir les révolutions ohysiques de son royaume céleste. Cela vient de ce que les hommes réunis n'ont pas à eux

06 ENTK ACTES

lous la millionième partie de l'éternité que Dieu a à lui tout seul. 11 en résulte que Dieu a le temps d'être patient, tandis que les hommes n'ont que le temps d'être ambitieux; mais il faut dire, à leur louange, qu'ils mettent admirablement le temps j\ profit.

Ne crois pas, je ne suis ni assez ignorant ni assez ingrat pour cela, ne crois pas que je veuille nier les pieuses et sincères intentions de certains hommes^qui n'avaient en vue que le bien de l'humanité, et qui, sans égoïsme et sans passion, ont passé leur vie à semer ce que devait récolter l'avenir. Malheureusement à côté de ces hommes il y en a d'autres pour lesquels l'idée transformatrice n'est qu'un cheval tout sellé et tout bridé, quelque peu difficile, mais à l'aide duquel ils peuvent parcourir la carrière qu'ils rêvent, h moins qu'ils ne se cassent le cou à moitié chemin et quelquefois même au départ.

Pour ces gens-là, la question de l'humanité n'est rien. Leur enthousiasme n'est que de la convoitise. Ils ne veulent qu'une chose, arriver. Tant pis pour ceux qu'ils écrasent en route. Ces gens-là, réunis, forment ce qu'on appelle un parti, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus vil et de plus bas, car ils représentent, non pas un principe, mais un homme, non pas un droit, mais une ambition, non pas le bien général, mais

LETTRKS D UN PROVINCIAL 07

leur propre égoïsme. Ces geTis-l;\, non-seulement ne font pas progresser la nation à laquelle ils appartiennent, mais encore font retomber l'avenir danslo passé etattellentpar derrière les chevauxdu char qu'ils sont censés conduire en avant.

Cependant, comme ils jouent mi rôle, ils comprennent qu'ils doivent le jouer avec le plus riche et le plus beau costume possible, à cette fin de charmer tout de suite par les yeux la foule qui les contemple et qui les écoute.

Alors ils revêtent l'hermine des. nobles principes, la pourj)re des grandes idées, l'or des saintes doctrines. Ils s'enveloppent de ces splendides vêtements trop larges pour eux et qui les font trébucher à chaque pas. Quitte la salle pour les coulisses, approche-toi de tous ces histrions, et tu seras épouvanté. Leur langage dément à chaque instant leur rôle.

Le décor qui représente un sanctuaire cache un ignoble cabaret dans lequel, une fois la pièce finie, ils s'enivrent comme des portefaix et, semblables à des larrons, se partagent, en se volant encore les uns les autres, la recette de la soirée. Entr'ouvre un instant leurs riches man*' teaux, et tu trouveras dessous les traces de la paresse et de la débauche, les habits sales et infects qu'ils n'ont pas eu le temps d'ôter quand il leur a fallu entrer en scène.

Veiix-lu les voir défiler devant toi, tous ces grands acteurs qui t'émerveillent de loin? regarde-les sortir du théâtre et juge.

Voici Mirabeau, Talma révolutionnaire qui prenait tous les masques et tous les langages ; débauché qui attaqua la royauté par rancune et qui revint à elle par besoin, orateur pustuleux à qui son éloquence venait de sa poche, qui prépara une révolution pour ne pas payer ses dettes et qui mourut insolvable, sans avoir eu l'esprit ni de faire le bien, ni de réparer le mal.

Voici Marat, Néron de la rue, qui prêche l'assassinat et qui sera puni par où il aura prêché. 11 fera les massacres de septembre au nom de la liberté, votera la mort du roi au nom de la justice, et se laissera assassiner dans un bain, le seul qu'il ait pris peut-être. Celui-là se fera appeler l'Ami du peuple, de ce peuple, il est vrai, qui porta son cadavre infect au Panthéon.

Cet autre, c'est Robespierre, ambitieux plus poltron que cruel, et qui tue par peur; mélange de Lycurgue et de Caligula. Il s'entoure d'un ruisseau de sang qu'il élargit tous les jours, et dont il voudrait faire un Océan pour qu'on ne pût pas arriver jusqu'à lui, si bien qu'en voyant ses ennemis franchir ce rempart, il pâlit encore sous son teint blême, demande secours à l'étranger, et se raccroche à Dieu, qu'il a aboli. Tjii

LETTRES d'un PROVINCIAL 99

qui a laissé tuer Lauzun, la pcrsonnilicatioii pure de ce qu'il devait être, et Camille Desmoulins, son camarade et son ami, quand vient son tour de mourir, il n'a devant la mort dont il avait fait sa vassale ni rindiiîéronce princière du premier, ni le courage simple du second.

Voici Saint-Just et Danton, Fouquier-Thinville, Carrier et autres, traîtres et confidents, seconds rôles et comparses du grand drame révolutionnaire.

Tous ces gens-liï voulaient, disaient-ils, la liberté; ils la voulaient, en effet, mais comme Tarquin voulait Lucrèce, pour la violer.

Ils détruisaient, disaient-ils encore, une société corrompue ; oui, mais ils remplaçaient la corruption par le meurtre, la débauche par l'assassinat. Or, dùt-on m'accuser d'être un mauvais républicain et un homme sans mœurs, j'aime mieux la société à la façon de Louis XV qu'à la façon de Marat; j'aime mieux voir madame de Parabcre la maîtresse du régent, que le cadavre de madame de Lamballe violé par les septembriseurs; j'aime mieux le luxe, la débauche et l'amour, que la misère, les noyades et l'échafaud; j'aime mieux le vice dans les classes élevées que la vengeance ignorante dans les classes infimes ; j'aime mieux un roi trompé qui se distrait en faisant des serrures, qu'une république

100 ENTU'ACrES

une et indivisible qui décapite André Cbénier ; j'aime mieux, enfin, courir la chance d'être aimé d'une princesse royale que la chance d'être dénoncé par mon portier et décapité séance tenante.

Tous ces gaillards-là ont maintenant six pieds de terre sur le nez, et je ne m'en plains pas, ni toi non plus, je pense. Unt-ils atteint leur but? Non. Ont-ils détruit la corruption? Non. Ont-ils inspiré l'amour du peuple ? Non. Us ont refoulé dans une autre classe les vices qu'ils croyaient inhérents à l'aristocratie; ils ont tué les hommes, mais non détruit les passions qui se sont réfugiées là où on ne demandait pas mieux que de les recevoir. Ne te font-ils pas l'effet de médecins (jui, voyant une grande épidémie ravager une ville, feraient d'abord tuer tous ceux fjTu seraient atteints de cette épidémie, si bien que le fléau sévirait contre les gens bien portants, et qu'il y aurait ainsi deux fois plus de victimes?

Quelles transformations tous ces bouleversements ont-ils apportées dans les mœurs? Peu ou pas. Seulement ces transformations subies sont regrettables. La Carmagnole et le tutoiement n'ont pas subsisté ; mais de ce choc violent du peuple et do l'aristocratie, choc qui devait amener une fusion et (]ui n'a amené qu'une lutte, un mal, un grand mal même est sorti. Ce

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mal, c'est une classe mixte, une sociclé bâtarde, c'est-à-dire la substitution de la vanité à l'orgueil, des titres faux aux titres acquis, de l'économie au luxe, du palissandre au bois doré, du mesquin au grand, du groom au laquais, du coupé à l'heure au carrosse.'

Cette société ambitieuse, qui est partie du peuple qu'elle méprise et qui n'a pu arriver jusqu'à l'aristocratie qu'elle envie, société poitrinaire qui a été forcée de s'arrêter à moitié chemin, a tous les défauts d'en bas et tous les vices d'en haut; seulement il lui manque de pouvoir invoquer son passé quand on lui reproche son présent.

Les hommes d'aujourd'hui sont-ils plus moraux que ne l'étaient les grands seigneurs? Ils le sont moins, d'abord parce qu'ils sont moins prodigues. Or, la prodigalité est une vertu, comme la pluie est un bienfait. L'argent jeté au hasard féconde toujours quelque chose, comme la pluie qui salit les villes fertilise les campagnes. Au lieu de vendre leur vaisselle d'or et leurs diamants pour soutenir l'État appauvri, comme la noblesse l'a fait sous Louis XIV, ils se sauvent emportant leurs pièces de cent sous, comme ils l'ont fait en février, et ils remplacent leur argenterie par du Ruolz. Ils ont substitué l'habit de drap à l'habit de velours, la canne à l'épée, l'insolence à l'esprit. Ils ne se laissent pas

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tromper comme Richelieu, ils sont trompés comme Georges Dandin, et s'ils sont jaloux, c'est par avarice.

La corruption existe donc toujours, plus douteuse en ce qu'elle est plus mesquine, pins dangereuse en ce qu'elle est plus cachée, et à la corruption privée s'est venue joindre la corruption dans les affaires publiques..

Aussi, me diras-tu, est-ce pour détruire ces abus qu'une seconde révolution a été faite.

C'est vrai ; mais, comme toujours, les abus ont survécu à la révolution, et se sont même augmentés. On a changé l'enseigne, mais on n'a pas changé la boutique. Le pouvoir est toujours une espèce d'hôtellerie où quelques individus plus adroits que les autres s'enferment, boivent, mangent et dorment. La France croyait renverser des idées, elle n'a renversé que des hommes : elle croyait abolir des abus, elle n'a aboli que des mots. C'est une révolution de bureau et de dictionnaire, et pas autre chose.

Si, comme moi, tu étais ici, tu verrais ce que c'est.

Trompés par les promesses de nos hommes nouveaux, nous avions cru pouvoir faire du mot République un symbole de rédemption et d'amour, de justice et de fraternité, et voilà que nous avons vu reparaître les hommes d'autre-

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fois, Ibndus dans les hommes d'aujourd'hui ; un horrible mélange, comme eût dit Racine, de lunettes et de bonnets rouges, d'ambitions étroites et de fureurs sanguinaires, de cerveaux creux et de ventres pleins.

Approche de ces hommes comme tu viens d'approcher des anciens, tu verras que c'est la môme chose, mêmes oripeaux, même fard, même masque, mêmes grands mots sur la scène, même impudeur dans les coulisses, mais tout cela affaibli comme Test toujours le plagiat. Partis avec la même haine, ils sont arrivés, il faut le dire, avec la même volonté : détruire, mais détruire non pas pour reconstruire sur un terrain neuf, mais pour ramasser et mettre dans leurpocheles morceaux de ce qu'ils détruiraient.

Quand ils sont arrivés au but, ils se sont enfermés tous ensemble et n'ont rien dit. Alors on s'est approché doucement et l'on a regardé par le trou de la serrure ce qu'ils faisaient.

— Ils mangent, a répondu celui qui avait regardé.

— C'est trop juste, s'est écrié le paj's, ils doivent avoir faim, il y a assez longtemps qu'ils jeûnent. Laissons-les manger un peu.

Quelque temps après, on a regardé de nouveau.

— Que font-ils ? a-t-on demandé.

— Ils digèrent.

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— C'est tout naturel, adit encore le pays, on digère toujours après avoir mangé. Laissons-los digérer.

Le temps nécessaire à une digestion honnête une fois écoulé, on est revenu à la charge, et l'on a dit : Eh bien ?

— Eh bien ! maintenant ils dorment, lut-il répondu.

— Pauvres gens ! a dit la France, c'est bien le moins qu'on puisse leur accorder. Après la marche, le repas ; après le repas, la digestion ; après la digestion, le sommeil. Laissons-les dormir, nous reviendrons plus tard.

On est revenu, en effet, mais cette fois le trou de la serrure était bouché, et l'on ne pouvait plus rien voir.

Cependant ils ont compris qu'il leur fallait faire quelque chose, alors ils ont promis.

Veux-tu que je t'apprenne le moyen de faire une révolution en France? Promets.

— Que faut-il promettre ? vas-tu me dire.

— Le contraire de ce qui est.

— Et après ?

— Après, tu feras comme les autres, tu rélabliras ce qui était.

— Ce n'est pas plus difficile que cela ?

— Oh! mon Dieu, non.

Et à ce propos, je vais, pendant que nous y

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sommes, te faire, si tu le veux bien, un cours de politique, et tu vas voir comme c'est simple.

Un peuple prend un homme et le met sur un fauteuil en bois blanc, recouvert de velours rou^'o, qu'on appelle un trône.

Toutes les fois que cet homme passe en voiture, on crie : Vive le roi ! et quand sa femme accouche, on tire le canon.

Pour cela, on lui donne douze millions par an .

Toi qui as aidé, ou qui as cru aider, ou qui aurais pu aider, à mettre ce malheureux sur le trône, tu demandes une place de préfet ou de conseiller d'État.

Cela ne fait pas un pli, on te la refuse. — Trèsbien...

Si tu as de l'argent, tu déposes un cautionne ment et tu fondes un journal ; mais comme tu n'as pas dargent, tu appelles des actionnaires qui réunissent la somme, et tu fais de l'opposition, toujours au nom de la liberté, n'oublie pas cela.

Je n'ai pas besoin de t'expliquer comment l'opposition se fait. C'est naïf comme bonjour. Le gouvernement dit : Je voudrais cela. L'opposition dit: Tu ne l'auras pas. Et chacun à son tour répète la même chose, comme deux écoliers qui se disputent une tartine de beurre. L'un des deux l'emporte, et le lendemain on recommence sous un autre prétexte.

Pendant ce temps, comme tu insultes le gouvernement, on te met en prison ; te voilà martyr. Mais au bout de douze ou quinze ans, le peuple ennuyé de voir toujours les mûmes visages, fait la révolution que tu as prédite, car j'ai oublié de te dire que tu dois toujours prédire une révolution, sans crainte de te tromper; te voilà apôtre. Alors tu le lèves et lu le dis: « C'est moi qui ai fait cela! » on proclame la République ou n'importe quoi ; on te porte en triomphe, te voilà ministre.

Mais c'est ici que l'embarras commence. Si, comme Lamartine, lu prends le peuple et le pays au sérieux, tu es un homme perdu. Tu en as pour trois mois de popularité ; après quoi on te traîne dans la boue, et tu as le plaisir lie rencontrer ta caricature sur toutes les vitres des marchands d'estampes. Si, au contraire, comme

MM je te mettrais bien les noms, mais nous

sommes en état de siège, ma lettre n'aurait qu'à être décachetée, nous serions compromis tous les deux ; d'ailleurs tu sais bien qui je veux dii-e, n'est-ce pas ? Si donc, comme ces messieurs, tu te moques du peuple et ne te soucies que de toi, c'est autre chose, et tu en as pour un bon temps à emplir tes poches, à te promener dans les voitures de l'ex-lyran, à donner des robes de brocart à ta femme, si tu en as une.

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à lui l'aire faire des coiffures d'oiseaux de paradis, à faire danser tes partisans sur le même air que les deniers de l'État et à te bourrer de places et de privilèges.

Tu ne cours qu'un danger, celui de mourir d'indigestion. Tout le monde est mortel, hélas!

Au bout d'un certain temps de cette sérénité d'azur et d'or, oii te met ù. l'a porte à ton tour et l'on passe à d'autres, et ainsi de suite de siècle en siècle.

Veux- tu que je te donne une preuve de ce que j'avance?

Tu te souviens sans doute encore, quoique bien des événements aient eu lieu depuis, d'un roi que nous avons eu et qui se nommait Louis- Philippe, Tu t'en souviens?

— Parfaitement.

— Tu te souviens aussi d'une révolution qui a été faite contre lui au mois de février ?

— Certes.

— Sais-tu pourquoi cette révolution était faite ?

— Non.

— Pour la liberté. Tu te le rappelles ?

— Ah ! oui.

— Eh bien ! puisque la mémoire te revient, tu dois te souvenir aussi des promesses qu'on nous avait faites : liberté de la presse, droit de

réunion, abolition de la censure, etc., etc., etc. A-t on tenu ces promesses ? Sois franc.

— Non, on ne les a pas tenues.

— Eh bien ! regarde maintenant ce ^ue sont devenus les hommes. Les plus ardents sont à Vincennes, les plus ambitieux et les plus maladroits sont en fuite, les plus sceptiques sont au pouvoir. A présent, tu sais aussi bien que moi comment on fait une révolution et comment on en profite.

En dernier lieu, veux-tu savoir quelle influence cette dernière révolution a eue sur nos mœurs? Je vais te le dire, car tu n'as pas oublié que c'est une étude de mœurs que nous faisons.

Tu connais mieux que personne ces affreux acteurs de province, gonflés d'exagération mélodramatique, qui. arrivent à Paris avec la conviction qu'eux seuls ont du talent et qu'ils vont tout bouleverser dans les habitudes théâtrales. Ils se présentent dix fois, vingt fois dans les théâtres pour y débuter, et on leur répond toujours que la troupe est au grand complet et qu'on ne veut pas d'eux. Enfin, au renouvellement de la saison, au mois d'avril, le directeur, lassé de leurs importunités, leur dit :

— Allons, débutez, puisque vous le voulez absolument.

Ils débutent et se font outrageusement siffler.

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Après la représentation, le directeur leur dit :

— Vous avez débuté, vous avez été siffles vous voilfi contents ; maintenant, faites-moi le plaisir de vous en aller et de ne revenir jamais.

II en est de même de certains hommes du jour, lis ont si souvent répété au pays que leurs théories étaient les bonnes, qu'on a fini par leur dire : « Voyons, montrez-les, vos théories. » Comme les susdits acteurs, ils ont débuté dans une pièce nouvelle, et il se font ignominieusement siffler, sans compter qu'il y a des chances pour qu'ils fassent tomber la pièce avec eux.

Quant aux changements que leurs innovations ont introduits, ils sont énormes, comme tu vas le voir.

Sous la monarchie, on disait : Messieurs. A présent on dit : Citoyens.

Quel bonheur !

Sous Louis-Philippe, quand il y avait bal à là cour, on ne barrait pas la rue de Rivoli ; quand M. Marrast fait dansera la Présidence, on barre le pont de la Concorde.

Quel triomphe!

Sous le régime de la corruption, la rue qui va de la Madeleine à la place Louis XV, je veux dire h. la place de- la Révolution, je me trompe encore, à la place de la Concorde, à l'Obélisque enfin,

cette rue s'appelait la rue Roj^ale, aujourd'hui elle s'appelle la rue delà Révolution.

Quelle réforme !

Sous le gouvernement déchu on ne fumait pas aux soirées de M. Guizot : sous le nouveau gouvernement, on fume aux soirées de M. Bastide.

Quel progrès !

Sous le tyran, les propriétaires avaient des propriétés et percevaient leurs loyers : sous la République, ils n'ontplus de propriétés, mais ils paient le double d'impôts!

Quelle réorganisation !

Enfin, ceux qui, sous la monarchie, avaient voiture à eux, ne vont plus, depuis février, qu'en voiture de remise ; ceux qui allaient en voiture de remise ne vontplus qu'en fiacre, ceux qui allaient en fiacre, ne vont plus qu'en omnibus, ceux qui allaient en omnibus ne vont plus qu'à pied, ceux qui allaient à pied, ne vont plus du tout.

Yoilà, mon cher ami, ce qui m'a le plus frappé depuis mon arrivée à Paris. Dans ma prochaine lettre je te parlerai du reste et de bien d'autres choses encore.

Le journal La Presse, 1849.

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