HISTOIRE DE LA LOTERIE
Le doute à cet égard n'est pas même permis ; en voici la preuve : il est généralement alloué, pour frais, aux loteries, 20, 30 et même 40 pour cent, mais seulement 14 pour cent à la loterie des lingots d'or, sur lesquels il faut prélever la 7'emise obligatoire accordée aux correspondants, payer l'impression et le numérotage des billets. Reste donc environ 5 à 6 pour cent pour les frais de publicité, d'employés, de correspondance, de loyers, et de nombreux détails très-coùteux que nécessite une semblable opération. \j-a Loterie des Lingots d'or n'enrichira donc que les favoris du hasard et ne fera pas la fortune de sonfondateur.
On a été longtemps à croire que, pour un franc, on pourrait gagner un gros morceau d'or de quatre cent mille francs ; — mais enfin l'exhibition promise de l'un des 224 lots dont se compose la Loterie, le Lingot de quatre cent mille f}'ancft, vient chaque jour convaincre les plus incrédules. — Cette Exposition publique et quotidienne du Lot le plus important était indispensable, car dès la création de cette Loterie elle avait été promise, annoncée.
Aux incrédules, aux malveillants, aux calomniateurs, — et ceux-ci ont été nombreux, — la Loterie des Lingots d'or devait répondre par un mot, par ce mot qu'elle a prononcé : « VOYEZ... ».
La I^oterie des Lingots d'or ïournii intrinsèque-
ment dans ses lots la valeur à laquelle ils sont cotés.
C'est de l'or insolent, brutal, sans fioritures» sansautreornement que lui-même, n'empruntant rien à l'art, ne devant rien à personne, éclatant comme le soleil, nu comme la vérité, et disant : « Regardez-moi, touchez-moi, ouvrez-moi, fon- » dez-moi, coupez-moi, vous aurez beau faire, je » vaux quatre cent mille francs ; et moi deux >» cent mille, dit le voisin ; et moi cent mille ; et » moi cinquante mille. »
Enfin, c'est un concert de billets de mille francs de la plus parfaite harmonie et du plus gracieux effet.
L'administration doit être reconnaissante aux femmes, c'est elles qui font le plus de propagande. Les femmes aiment tant le jeu et l'inattendu ! Et en réalité, les billets de cette Loterie sont les plus charmants et les moins ruineux cadeaux qu'on puisse faire ; car la valeur possible du billet en ajoute une énorme à sa valeur réelle. Vous donnez quelques billets, ils ne valent que quelques francs ; mais s'ils gagnent, voyez donc ce que vous avez donné ! On vous a une reconnaissance éternelle, et qui sait ce que peut devenir la reconnaissance d'une femme!
Prenez donc des billets, car je vous avoue que cet article n'a pas d'autre but que de vous en-
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gager à en prendre. Prenez-en beaucoup, et comme on ne sait pas ce qui peut arriver, vous gagnerez peut-être ce monstre en or qui se laisse voir au passage Jouffroy.
Je vous le souhaite, pas tant qu'à moi, mais enfin je vous le souhaite, car si ce n'est moi, j'aime autant que ce soit vous.
Pour une fois seulement, notre collaborateur et ami Asseline veut bien me céder sa place. Je n'en suis encore qu'à ma troisième ligne, et je comprends déjà combien cette mission de critique est difficile à remplir. Vous me demanderez alors pourquoi je m'en charge et ne laisse pas Asseline faire très-bien ce que je vais probablement faire très-mal ; à quoi je vous répondrai que j'étais tout enfant quand j'ai connu Anicet Bourgeois, qu'il est un des meilleurs amis des Dumas, qu'il est venu me serrer sincèrement et affectueusement la main pendant les entr'actes de la Dame aux Camélias, la première fois ([u'on l'a jouée, qu'il est resté un travailleur conscien-
cieux, que son habileté dramatique est reconnue, que son talent est incontestable, et qu'il a bien voulu me dire qu'il trouverait intéressante la critique franche et publique d'un jeune confrère, à propos d'une pièce qu'il regarde lui-même comme une de ses plus importantes.
Il m'a chargé là d'une mission délicate où la justice aura des airs do partialité, où la discussion aura des façons de parti pris. J'avoue cependant que je vais remplir mon rôle de critique* accidentel le plus naïvement du monde, et que je vais faire part aussi honnêtement que possible de mes impressions personnelles. Ce n'est ni un confrère, ni un critique qui parle, c'est un spectateur qui raconte et qui juge.
II y avait sous Louis XVI une grande comédienne du nom d'Olympe, laquelle comédienne faisait la fortune du Théâtre-Français. Cette comédienne avait commencé par chanter dans les rues, et toute enfant, mourant de faim, avait été recueillie par un acteur de troisième ordre, du nom de Saint-Phar, un de ces artistes comme il y en a tant, qui donnent d'excellents conseils, qui peuvent aider puissamment à la révélation du talent des autres, qui comprennent et expliquent admirablement l'art, et qui restent toute leur vie d'obscurs et de médiocres comédiens. Le dévouement est le partage de ces organisa-
lions incomplètes. Saint-Phar se ferait tuer pour Olympe; il l'aime comme sa fille, il ne vit que pour elle, il l'admire, il l'estime, car Olympe est plus qu'une grande artiste, elle est une honnête femme, et le luxe qui l'entoure est le produit de son talent, et les diamants qu'elle porte sont des présents de mains royales et princières. Il est bien entendu qu'Olympe est entourée d'adorateurs sans nombre. Nous en voyons quatre dès le premier acte ; elle en conduit trois assez durement; mais le quatrième a plus de persuasion que les autres : il ne lui offre pas, comme ses rivaux, des écrins et des hôtels, mais bien sa main et son nom, un des premiers de l'Europe. Olympe refuse, elle aime mieux le nom qu'elle s'est fait, que le nom tout fait qu'on lui offre. Elle a raison, mais le comte Karl est une nature énergique, un cœur résolu, une volonté indomptée. Étant enfant il avait désobéi à sa mère qui l'avait fait mettre aux arrêts dans sa chambre ; il écrivit à la comtesse que si elle ne lui pardonnait pas, il se jetterait par la fenêtre : elle ne pardonna pas, il s'y jeta. Il dit à Olympe que si elle ne consent pas à l'épouser, il se tuera. Olympe sait qu'il le fera comme il le dit. Un dernier billet avertit la comédienne, pendant qu'elle joue les Horaces au bénéfice de Saint-Phar, qu'au moment où elle reparaîtra, rappelée par le public,
si elle ne lui ;i rien fait dire, il se brûlera la ce •velle. On la rappelle. Elle ne veut pas reparaître, elle demande le temps d'écrire un mot, on ne lui répond même pas, ses camarades l'entraînent de force, et au milieu des bravos qui l'accueillent, un coup de pistolet se fait entendre.
Autour de ce pivot principal tournent deux rôles secondaires : Rose Michon, sœur dont Olympe a été séparée, qu'un hasard, ou plutôt un accident, lui fait retrouver, et qui est devenue la femme d'un cordonnier, une bonne, simple et honnête bourgeoise, tandis qu'Olympe devenait une grande comédienne. Rose n'a pas d'abord grande confiance dans la vertu de sa sœur; mais elle se rend bientôt à l'évidence, et c'est à peine si elles peuvent se passer l'une de l'autre.
Le second rôle est celui de Clara, femme de chambre de la comédienne, luronne sans cœur, pleine d'esprit, survivance des Martons du temps de Louis XV, gaillarde ambitieuse, qui ne comprend pas que sa maîtresse renvoie, sans môme les regarder, tous les diamants qu'on lui offre, et qui n'attend qu'une occasion d'échanger ce qu'elle appelle sa vertu contre ce qu'elle croit le bonheur. L'occasion se présente. M. Boriloff a gagné les gens d'Olympe; il doit l'enlever au sortir du théâtre, après la représentation des
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Horaces, qui se termine si mal pour le comte Karl ; Clara se substitue adroitement à sa maîtresse, et le Russe n'enlève qu'une soubrette; mais, comme il est homme d'esprit quoique Russe, il fait contre fortune bon cœur, et entretient cette drôlesse, parfaitement ingrate vis-à-vis d'un petit maître de ballet, qu'elle laisse transir toute une nuit devant la grille du Luxembourg, pèlerinage dont il ne rapporte que des rhumatismes.
Karl n'est que blessé. Olympe, qui l'aimait déjà un peu, ne saurait résister plus longtemps à un amour qui se manifeste d'une façon si violente ; elle devient comtesse.
Elle a tort.
Le mariage se fait dans le petit village où Karl, mourant, a été transporté, sans autres témoins que les paysans chez lesquels il habite, entre un notaire de campagne et l'humble curé d'une paroisse obscure. Les deux époux s'en vont vivre en province. Les amis du comte croient qu'O-^ lympe est sa maîtresse et non sa femme ; un cousin du mari qui revient de la guerre de l'Indépendance, et qui n'a été prévenu de rien, traite assez lestement la comtesse, qu'il ne peut croire l'épouse légitime d'un membre d'une famille comme la sienne. Karl proclame tout haut son mariage. Le cousin, séduit par le grand cœur
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d'Olympe, lui fait des excuses, et lui donne même la main pour la conduire à la voiture qui va la mener publiquement au manoir de la mère de Karl. <[' ^1nd la mère de Karl paraît, elle maudit ou à .' près son fils pour le sot mariage qu'il a fait.
Elle a raison.
Karl est malheureux comme tout individu qui s'est mis volontairement dans une position fausse ; l'amour de sa femme ne suffît plus à lui faire oublier la malédiction de sa mère. 11 cherche sinon à se consoler, du moins à s'étourdir dans le jeu el la débauche, et il devient l'amant de cette Clara, qui a pour cordonnière Rose Michon, laquelle apprend tout à sa sœur.
Clara donne un bal costumé et masqué dans une petite maison de la rue du Rempart. Karl doit y assister. On s'efforce en vain de le ramener chez lui. Rien n'y fait, ni les conseils de son cousin ni les remontrances de Georges. Ce Georges est un jeune médecin à qui Olympe a rendu jadis, du temps qu'elle était comédienne, un de ces services qu'un homme comme lui n'oublie pas. Elle a acheté pour la mère du jeune homme, morte dans la misère, le terrain que le pauvre garçon n'avait pas le moyen de payer. Aussi l'affection de Georges est-elle sans restriction, son dévouement, sans limites. Pour empocher Karl
de continuer la vie qu'il mène, il se fera tuer sil le faut. Il le provoque, et se fait donner un coup d'épée. De cette façon Karl ne revier 'a pas chez Clara. Il sera forcé de fuir : Oly pourra le rejoindre, et Georges aura payé It ^mbeau de sa mère. Mais pendant qu'ils se battent, Olympe, masquée, s'est mêlée aux invités de Clara, et, après s'être fait reconnaître, elle chasse cette fille de la maison de son mari. Clara est au moment de se mettre en colère, mais elle est bonne fille, elle sort en riant de la situation et sans ramasser la bourse que la comtesse lui a jetée.
Elle a tort.
Au milieu de tout cela les événements ont marché. Thermidor est venu. Karl et son cousin sont partis simples soldats, au lieu d'émigrer comme les autres nobles, et ils défendent du mieux qu'ils peuvent la patrie menacée. Olympe, Rose Michon et Saint-Phar vivent ensemble, ruinés par les assignats. Tous les bijoux sont engagés. Olympe ne trouve qu'un moyen de soulager cette misère, c'est de rentrer au théâtre. Sa rentrée est annoncée. Elle doit jouer le soir même. Son mari revient au moment où elle va partir. Il n a eu que le temps de quitter l'armée, où on l'accusait de correspondre avec ceux de Coblentz. Il ramène avec lui son cousin qui est l'ami de Tallien, et qui se montre partout sans
qu'on songe à l'arrêter. Karl est reconnu à Paris. Ou le conduit eu prison, et Olympe, qui veut partager son sort et qu'on ne veut pas arrêter, crie tout haut : Vive la reine ! ce qui est le meilleur moyen pour se faire condamner. Karl et sa femme sont conduits à la Conciergerie où se trouve déjà la mère du comte, condamnée à mort. Olympe et son mari sont condamnés aussi, et l'échafaud va rapprocher en une minute toutes les distances imaginaires auxquelles la vieille comtesse avait cru autrefois. Elle pardonne à sa bru, l'appelle sa fille, l'embrasse et la bénit. Pendant ce temps, Rose Michon, le cousin et Georges, qui heureusement n'est pas mort du coup d'épée qu'il a reçu, font toutes les démarches imaginables pour sauver Olympe. Tallien, tout-puissant de la veille, donne un ordre écrit de laisser sortir la comtesse de Rudens. Olympe se sacrifie. Elle laisse cet ordre pour la mère de Karl, et elle marche à l'échafaud.
A peine vient-elle de monter dans la charrette, que les thermidoriens viennent ouvrir la prison. Karl court, l'ordre à la main, pour sauver sa femme. Il va arriver trop tard. La fatale voiture n'est plus qu'à quelques pas de l'échafaud, et il en est encore trop loin pour que le bourreau entende ses cri ; mais Saint-Phar est là, et, pour retarder le sinistre dénouement et donner à Karl
le temps d'arriver, il se jette sous les roues de la charrette.
Il a raison, car Olympe est sauvée, et comme il n'en meurt pas, tout finit bien.
Telle est cette pièce qui vient d'obtenir un très-grand succès, et dont le principal rôle a été joué merveilleusement par madame Guyon. La scène du second acte, où elle dit : « Je serai sublime ! » la scène oij elle apprend que son mari est chez Clara ; enfin, la scène des imprécations, où elle manque de mémoire, sont rendues d'une façon inimitable. Dans la leçon de courtoisie qu'elle donne au cousin Emile, dans sa tirade sur l'art, chez Clara, tirade simplement faite et d'un grand bonheur d'expressions, madame Guyon a mis une dignité, une élévation au-dessus de tout éloge. Dans le premier cas, c'était bien une grande dame qui parlait; dans le second cas, c'était bien une grande artiste.
Certainement, le soir même, les auteurs auront coupé une phrase malheureuse, inutile, injuste même, qui a soulevé une petite tempête dans la salle. Cette phrase, dite par madame Guyon, était à peu près conçue en ces termes : « Que me fait l'opinion de ces femmes sans cœur qui viennent à nos représentations, non pour voir, mais pour être vues!.... »
Et deux lignes encore dans le même genre.
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Cette phrase n'était motivée par rien. Elle a été fort applaudie au parterre, et très-sifflée par quelques loges. Quelle nécessité de se mettre mal avec une fraction du public quand on a besoin de l'impartialité de tous pour réussir. Je comprends que, dans les Filles de mai'bre^ MM. Barrière etïiiiboust, puisque leur but était d'attaquer une .certaine classe, aient lancé le plus possible de ces traits-là ; c'était leur droit, c'était conséquent avec la satire qui faisait la base de leur pièce. Mais à quoi bon transplanter le même procédé sur un autre théâtre et dans un autre sujet. On dirait un coup de pistolet qu'un comparse du Cirque tire inutilement quand le rideau est tombé, après im tableau de bataille. Cela fait un bruit désagréable et cela ne tue plus personne.
Les femmes les plus honnêtes viennent-elles au théâtre seulement pour voir? S'ensuit-il que les femmes du monde deviendront des filles de marbre si elles ont souci d'être vues ? et que les filles de marbre deviendront des femmes du monde si elles nous écoutent ou nous applaudissent? Pourquoi cette attaque incessante et de parti pris ? Est-ce pour moraliser les femmes vicieuses ? Vous savez bien que vous n'y arriverez pas. Est-ce pour défendre les femmes honnêtes? Les femmes honnêtes n'ont pas besoin
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d'être défendues, puisqu'elles sont honnêtes. Que voulez-vous donc ? Protester chaque fois que vous en trouverez l'occasion contre une perversité de ce siècle ! Soit ; mais alors, faites-le assez habilement pour ne pas exposer une artiste de la valeur de madame Guyon à rester deux minutes sans pouvoir parler, parce que les uns applaudissent et que les autres sifflent.
Puis, en réalité, nous n'avons pas à juger, nous autres auteurs, du plus ou moins de vertu des femmes qui assistent à nos pièces. Le contrôleur du théâtre, quand ces dames viennent louer leur loge, leur demande-t-il si la source de l'argent qu'elles apportent et dont nous prenons le douzième, est parfaitement pure, et le refuse-t-il quand il a quelques doutes sur la manière dont elles se le sont procuré?
Quand vous faites dire à Olympe cette phrase : « Comédienne ou comtesse, je suis femme, et toute femme a le droit d'exiger que l'homme qui lui parle s'incline et se découvre devant elle >-, ; tout le monde applaudit, parce que la pensée est juste, fière, digne, et touche les nobles instincts de l'homme. Un auteur, h mon avis, ne doit voir, en face de la scène où il fait représenter son œuvre, que ce qu'on appelle le public, c'est-à-dire une masse d'individus formée d'éléments opposés, de classes différentes, je le veux
bien, mais qui sont tous égaux momentanément par une réunion dans un môme lieu, pour un même résultat, tous de même valeur, puisqu'ils ont tous payé le même prix ; tous respectables, puisque nous leur donnons à juger le travail de notre esprit; tous nos maîtres, puisque notre succès ou notre chute dépendent d'eux.
Cette critique est, avec une autre, la seule que je me permettrai.
Au quatrième acte, Olympe, comme je le disais tout à l'heure, développe contre Clara, à propos de l'art dramatique, une théorie admirablement faite. Elle ne permet pas qu'une drôlesse comme son interlocutrice profane la mission du théâtre en prenant le titre de comédienne ; elle dit une chose très-vraie, c'est qu'il est une classe d'actrices, ou plutôt de cabotines, qui déshonorent les planches sur lesquelles elles montent en se faisant une enseigne du cadre dans lequel elles exhibent leurs beautés de fantaisie.
J'accepte parfaitement cet emportement d'une grande artiste, à la condition toutefois que le hasard seul l'aura fait naître ; mais ce que je n'accepte pas, c'est qu'une femme dans une position aussi fausse que celle où se trouve Olympe, soit si peu indulgente pour les autres femmes, elle qui a eu tant à souffrir dv, l'injuste sévérité
de sa belle-mère. Elle a trop l'air de se venger sur plus faible qu'elle, de l'aflront qu'on lui a fait endurer et auquel elle n'a rien trouvé à répondre. Ce que je n'accepte pas beaucoup non plus, c'est qu'une haute intelligence comme Olympe, devenue grande dame et digne de l'être, compromette sa dignité en acceptant un seul instant la lutte avec son ancienne femme de chambre. 11 ne doit y avoir aucun point de contact entre ces deux femmes. Olympe ne peut être jalouse de Clara. Une femme qui se respecte n'ira pas chercher son mari en si mauvais lieu ; il n'y porte rien qu'elle puisse regretter et qui ait le moindre rapport avec le mariage ; le cœur et l'estime de l'homme restent en dehors de ces liaisons fortuites. Il doit y avoir pour l'épouse momentanément délaissée des moyens plus nobles de ramener son époux. Si ces moyens ne réussissent pas, c'est à elle do se retirer dans la chasteté du foyer conjugal, de pleurer, de souffrir, de prier et d'attendre.
Ces deux restrictions posées, je constate dans cette pièce nouvelle des beautés de premier ordre. Quand on juge une œuvre de cette importance, il faut se mettre au point de vue des auteurs, et non pas juger d'après ses systèmes personnels sur le théâtre. MM. Anicet Bourgeois et Barrière ont tenté la réhabilitation de la co-
médienne et voulu prouver qu'une femme de théâtre pouvait être une aussi honnête femme que toute autre, soit ; mais pour arriver à cette conclusion, ils ont été forcés de s'aider des grandes transformations sociales opérées parla révolution.
Tout en raillant, avec esprit du reste, les ridicules de cette révolution, tout en flagellant les abus de cette époque, ils ont fait l'apologie de la grande idée qui y a présidé, et qui a détruit, trop brutalement peut-être, mais à tout jamais, les préjugés des castes privilégiées. Là où il y a mêmes cœurs, mêmes affections, mêmes destinées, il y a même race ; et, dans la scène de la prison, c'est fermement prouvé par le rapprochement des deux femmes, par le pardon de l'une et par le dévouement de l'autre.
Ce qui résulte néanmoins pour moi de la Vie d'une comédienne, c'est que, somme toute, une comédienne n'a pas besoin d'être vertueuse, attendu qu'on lui sait gré de son talent sans lui être jamais assez reconnaissant de sa vertu, et qu'elle ne doit pas se marier, surtout avec un homme du monde. L'art est un époux pour la comédienne, et si elle prend un mari véritable, il y a bigamie et mauvais ménage.
Bref, l'œuvre a une grande distinction, sinon une grande originalité ; elle a quelques points de ressemblance avec Kean et Advienne Lecott-
vreur, mais ces ressemblances étaient fatalement inhérentes au sujet.
En résumé, c'est un grand et ce sera un fructueux succès.
Le cousin Emile est un type remarquable, fin, élégant, bien étudié. Le caractère est vrai, sympathique, plein de nuances délicates, de mots heureux, de bonnes et franches faiblesses de gentilhomme. Le rôle est très-bien joué par Ambroise. La Clara est charmante et rendue avec un grand bonheur par mademoiselle Alphonsine dont le talent va croissant de jour en jour, et qui donne à chaque personnage qu'elle crée un cachet nouveau, sans réminiscence et sans exagération. Tout le rôle de Boutin est bien écrit, spirituel, mouillé d'une sensibilité naïve, sobre, touchante. Le premier et le troisième actes sont tout à fait réussis, et M. Luguet y a obtenu un succès véritable. J'aime moins le rôle de Georges qui n'est que le post-scriptum du dévouement de Saint-Phar, M. Baron a eu de l'entrain, de la chaleur, et Colbrun a été ce qu'il est toujours, adorable d'un bouta l'autre
Journal Le Mousquetaire, lïi mars 1854.