‹ Entre aimisChapitre 1 sur 29 · Entre aimis · texte numérisé non relu

Entre aimis

Il y a bien vingt-cinq ans de cela ; mes cheveux étaient noirs elles siens... Ah ! monsieur ! la jolie petite tête blonde ! Notre fils le lieutenant était à peine une vague espérance ; nous l'appeKons Rosine entre nous, car nous ne voulions qu'une fille.

Nous étions mariés depuis trois mois , bientôt quatre ; inutile d'aliuter que nous nous adorions comme on ne sait pms aimer aujourd'hui.

Je dois vous avouer que mon beau-père, le marquis, ne m'avait pas précisément jeté sa fille à la tête. 11 ne me trouvait pas d'assez bonne maison, quoique morbleu!... mais n'importe. C'était bien le meilleur homme et le plus doux de la terre. Il grondait du matin au soir contre sa femme et contre Irène, mais Irène et la marquise le menaient à grandes guides, c'est-à-dire par le bout dû nez. Un nez bourbonien

EIVTRE AMIS.

fabriqué à souhait pour ce genre d'exercice. Bref, après avoir parlé vingt fois de me passer sa lame au travers du corps (et il était homme à le faire), ce scélérat d'émigré m'avait donné sa fille et son cœur avec ; il m'adorait. Je vois encore les deux grosses larmes qui coulaient sur ses longues joues lorsqu'il nous dit adieu après les noces en nous donnant sa bénédiction paternelle : une vieillerie passée de mode aujourd'hui ! Je lui trouvai l'air si drôle, mais si drôle que ma figure se contracta comme si j'allais éclater de rire et que je me mis à pleurer comme un sot.

En ce temps-là, il y avait encore des diligences, et vous aurez beau dire, on ne s'ennuyait pas à deux sur la grand'route, quand on avait eu soin de retenir tout le coupé. Irène voulait voir la Suisse et l'Italie : je lui fis faire un petit voyage artistique et sentimental dont une princesse se serait léché les doigts. Tout l'été y passa ; le bon vieux père et la marquise nous écrivaient partout où la poste avait ouvert boutique ; et des tendresses, des attentions, des conseils ! a Ghers enfants, soyez sages; évitez les brigands ; craignez les courants d'air dans la montagne ; Henri, ménagez-la. » Bonnes gens ! braves gens ! On n'en fait plus comme eux, et ils sonl^'op loin d'ici pour que j'aille leur dire quelle amitié, quel culte, nous leur gardons au fond du cœur.

J'avais promis solennellement de leur ramener Irène en septembre. Le marquis tirait encore sans lunettes et il arpentait la plaine comme pas un, sur ses jarrets de soixante ans. La chasse ouvrait le 4 en Lorraine, nos logements étaient préparés là -bas, la marquise nous écrivait : « Je vide le château pour meubler votre pavillon. » Mais comme Irène était un

LE POIVRE

peu fatiguée du voyage et comme il nous restait cent bonnes lieues à faire, je décidai que nous nous reposerions un jour à Paris.

La diligence nous déposa le l®"* septembre, à cinq heures du matin, dans la cour des messageries. Il fallut éveiller l'enfant qui dormait entre mes bras, dans mon manteau. Le manteau 1 encore une chose que vous avez supprimée sans la remplacer. L'enfant, c'était Irène ; elle avait l'air d'une petite fille de quinze ans, quoiqu'elle en comptât viagt sonnés, et les aubergistes lui avaient dit mademoiselle tout le long du chemin. Moi, je l'appelais l'enfant ; aujourd'hui, qu'on fait tout à l'anglaise, on dirait baby. Elle, elle m'appelait joe/i^ mari; j'avais pourtant déjà cinq pieds six pouces, car je n'ai pas grandi depuis l'âge de trente ans. Elle disait cela si gentiment, en effaçant IV, et d'une petite voix si douce que je me sentais presque aussi père que mari.

Nous voilà donc sur le pavé, vers le miheu de la rue Montmartre, elle à peine réveillée, moi pas mal ahuri du bruit des roues, qui me grondait encore dans la tête, et sans savoir où prendre gîte, car nous n'avions pas encore d'installation à Paris. Les malles étaient déjà sur le fiacre et je ne savais pas quelle adresse d'hôtel j'allais donner au cocher.

ff Mais, dit-elle en ouvrant ses grands yeux, si nous alUons rue de la Victoire !

— Rue de la Victoire ? chez ton père ?

— Certainement, puisqu'il n'y est pas. Le concierge a les clefs, nous serons mieux qu'à l'hôtel. D'abord, moi, j'ai mille choses à prendre, et puis, je serai si contente de revoir la maison !

— Au fait ! et moi aussi. Cocher, rue de la Victoire ! »

Le marquis passait là cinq ou six mois d'hiver. Il occupait un premier étage assez modeste avec remise et écurie ; cela valait alors deux mille francs de loyer, qui font six mille francs d'aujourd'hui. Aux approches de la maison, mon cœur battit par habitude. J'avais si souvent fait le pied de grue sur ces trottoirs ! Je m'étais arrêté tant de fois pour me donner une contenance, devant le pharmacien, devant le marchand de meubles et le miroitier ! A cinq heures du matin, les volets changent bien la physionomie des boutiques, je ne m'y reconnaissais plus.

La porte cochère était ouverte; on voyait au fond de la cour un domestique en tenue du matin : figure inconnue. Le concierge dormait sur la foi des traités; ses deux fils, bambins de huit à dix ans, jouaient à balayer l'escalier : éducation professionnelle . Ils me parurent très jolis, ces petits concierges en herbe; les ligures d'enfants commençaient à m'interesser. L'un d'eux courut prendre les clefs du premier étage tandis qu'un pauvre diable affamé, comme il en sort le matin entre les pavés de Paris, chargeait nos malles sur ses épaules. Celui-là, grâce à Dieu et à ma chère petite Irène, a pu faire un bon déjeuner.

Me voyez- vous montant avec elle ce terrible escaher dont chaque marche me rappelait une espérance, une crainte, une angoisse? Ce passé tout récent me semblait vieux de dix années. Je ne m'étais pourtant pas ennuyé pendant les quatre derniers mois, oh non ! mais le temps me paraissait long parce qu'il avait été plein. Aujourd'hui (expliquez cela si vous pouvez) il me semble que les vingt- cinq ans de mon bonheur ont été rapides comme un rêve. Je n'en ai pas joui, sacrebleu ! Je demande à recommencer.

LE POIVRE

Elle ouvrit elle-même, avec la petite clef, la porte de l'antichambre. Un encombrement à faire peur : dix gros paquets de toile grise, cousus de ficelle et noués aux coins... Que diable est-ce que cela ?

<( Mais, dit-elle en riant, c'est notre linge de maison. Tu ne reconnais pas mon trousseau, gros bête? » Gros bête était un mot de tendresse qu'elle répétait souvent, et qui me donnait toujours envie de l'embrasser. C'est que le ton fait la chanson, voyez-vous. Quant à ce fameux trousseau, il remplissait encore cinq ou six caisses de bois blanc à charnières ; on me l'avait fait admirer un beau soir et je n'y avais remarqué qu'une profusion de faveurs bleues, rouges et violettes, nouées assez gentiment et attachées par un miUion de petites épingles. La lingerie n'est pas mon fort.

Nous entrons dans la salle à manger : c'est là que j'ai fait jadis l'admiration de la famille par une sobriété trop naturelle, hélas! « Vous avez donc un appétit d'oiseau? » disait la bonne marquise. Le fait est que j'avais l'estomac serré dans un étau; rien ne passait. Les rideaux sont décrochés; la table sans rallonges et réduite à sa plus simple expression est passablement poudreuse; nous y trouvons un tas de cartes de visites (la réponse à nos billets de faire part), et une lettre de décès daté du surlendemain de notre mariage. C'est un parent éloigné qu'Irène connaissait peu. Je parcours les noms machinalement, pour prendre un aperçu de ma nouvelle famille, et je m'aperçois que ma femme est encore inscrite sous le nom de M"® Irène de V ! Deux jours après la noce !... Mais il faut passer quelque chose à des parents si éloignés. Le lustre est dans un sac; le beau buffet de noyer et d'ébène surmonté des armes du marquis, nage dans la poj,i^à£||J"^/>>.

Les pièces d'argenterie qui le faisaient craquer sous leur poids sont parties pour la campagne; il ne reste qu'une cave à liqueurs oubliée par mégarde et ouverte par un heureux hasard. Les bambins montent de l'eau, nous pourrons faire un grog, et j'ai soif.

Voici le grand salon où nous avons signé le contrat au miheu d'une brillante assemblée. Quelle fête ! Le lustre, les candélabres, les apphques, tout était en feu. Et les diamants des femmes ! J'en avais mal aux yeux, parole d'honneur. Le meuble était de bois doré et de brocatelle bouton d'or. Aujourd'hui, tout est voilé de housses grises ; les consoles sont ficelées dans du papier de journal; il n'y a pas jusqu'aux pincettes qui ne soient entourées de papier comme un manche de gigot. Le tapis de moquette rouge et les rideaux bouton d'or, en .paquet dans la percale ; l'encadrement des glaces s'éteint ici sous un lambeau de gaze, là sous un chiffon de papier. Les persiennes sont fermées, le jour est terne, on sent le froid. Nous entrons dans le petit salon intime où j'ai fait ma cour à Irène. C'est là qu'elle éternisait par des miracles d'industrie mes bouquets quotidiens. Elle en fit durer un tout une semaine ; qu'en dites-vous? Elle ouvre un petit meuble et me montre trente fleurs étiquetées et datées dans trente feuilles de papier blanc. J'apprends ainsi que la chère petite a gardé un échantillon de tous les bouquets qui lui sont venus de moi. Mais les pauvres fleurs ne sont pas seulement fanées; elles ont moisi. Allons ! les souvenirs se conservent mieux dans le cœur que dans le papier, décidément. Irène ferme le petit meuble en bois de rose et me montre en riant un bureau dont le velours est couvert de poivre en grains. Ce bureau, c'est toute une histoire. Un jour

LE POIVRE

que la marquise nous gardait en achevant je ne sais quelle tapisserie, Irène prit un crayon et voulut me tracer le plan du château de V. Elle s'embrouilla tant et si bien dans ses dessins et dans ses explications que la mère vigilante s'endormit une minute. Ahl la jolie, l'aimable, et' la précieuse minute! Elle valait son pesant d'or !

Mais pourquoi ce^ poivre répandu sur le velours incarnat? Elle m'apprend que le poivre a la vertu de chasser les bêtes. Je remarque en effet que les meubles, les paquets, les housses, tout est saupoudré de grains noirs. Et tout en regardant une pile de tableaux et de portraits de famille, j'éternue du haut de ma tête. « C'est le poivre ! » dit-elle, et nous rions.

Elle avait alors trente-deux petites dents si jolies, un timbre de voix si frais et si doux que le rire semblait inventé pour elle. Aussi je vous réponds qu'elle s'en donnait à cœur joie. Et elle n'était jamais seule à rire quand je me trouvais là.

Les enfants du portier sont descendus depuis longtemps, la porte est refermée, nous sommes bien chez nous, et la preuve c'est que nous nous embrassons tout en courant. Il y avait si longtemps que nous n'avions été à nous ! Presque une demi-heure ! Elle me montre sa johe chambre, la même oii j'ai pénétré pour la première fois après la messe du mariage, tandis que ma chère petite achevait ses préparatifs de départ. Je me souviens que ce jour-là, saisi d'une étrange émotion devant toutes ces choses innocentes et blanches, j'ai mis furtivement un genou en terre et baisé les rideaux du petit Ht virginal. Aujourd'hui, les rideaux du ht et des fenêtres sont en tas dans un coin, avec du poivre dessus. Les matelas et les oreillers

sont semés de poivre ; on y a mis par-dessus le marché deux ou trois cadres et une chaise. Hélas ! Hélas !

Elle prend la chaise et s'assied ; la pauvre chérie tombe de fatigue. Je veux qu'elle se mette au Ht; elle ne dit pas non, mais elle prétend que je suis encore plus las qu'elle, car elle a dormi en voiture, et j'ai passé la nuit à la bercer. J'avoue que deux heures de sommeil feraient assez bien mon affaire, mais oii dormir? Dans sa chambre? Impossible. Un Ht est toujours assez large, mais le sien ne serait jamais assez long pour mes jambes de sept lieues. Nous pénétrons alors dans la chambre du bon marquis : plus de rideaux, un lit tout nu ; on n'aperçoit le long des murs que des cordons de sonnettes; le poivre craque sous nos pieds. On serait bien là, j'en suis sûr, mais où trouver des draps ? Toutes les armoires fermées, les clefs sont en Lorraine, c'est trop loin. « Et mon trousseau ! » ditelle. Et de rire.

Nous retournons à l'antichambre : j'éventre l'un après l'autre tous les ballots. Je trouve des serviettes, des torchons, des tabliers de la cuisinière, de la femme de chambre, du domestique, tout, excepté des draps. Enfm je crie victoire, elle accourt et se moque de moi : j'étais tombé sur les nappes damassées! Mais pourquoi pas ? On prend deux nappes et nous courons faire le lit. Elles sont trop courtes, ces nappes ; il en faudrait quatre. Elle retourne à la source et revient en riant plus fort : elle a trouvé toute seule un drap de toile écrue, un peu grosse, un peu rude ; un drap de domestique, mais assez grand pour couvrir les maîtres. Làdessus, nous secouons le poivre de la couverture et voilà le lit fait. Nous trottons à travers le poivre jusqu'au cabinet de toilette de la marquise, et après

LE POIVRE. 9

vingt allées et venues, vers sept heures du matin nous finissons par nous mettre au lit. La pauvre enfant devait être à demi morte; quant à moi, j'étais sur les dents.

« Petit mari, me dit-elle en posant sa jolie tête sur l'oreiller, je ne suis plus fatiguée du tout. »

Edmond ABOUT.

Il n'est, en France, catastrophe si horrible ni drame si sanglant où la comédie ne trouve moyen de pénétrer. C'est un travers do notre nature, ou plutôt une loi du caractère que Dieu nous fit, à l'image du sien peut-être, lui qui épanouit la fraîche et gaie pervenche dans les fissures hospitalières des rocs noircis, au milieu des sites les plus sauvages, et qui fait briller l'œillet poète sous les neiges des montagnes escarpées.

Il est certain que le Français voit poindre un sourire dans toutes ses douleurs, un bon mot dans tous ses désastres. Bien des infortunes privées ou publiques ont assombri notre histoire contemporaine ; il n'en est pas une seule à laquelle ne s'attache un souvenir comique, acte ou épigramme, anecdote ou charge. Si, un nouveau déluge venant noyer le monde, l'arche de salut était confié à un Noé français, soyez sûrs qu'à côté des échantillons de tous les produits de la nature, jl y conserverait précieusement trois choses : un ca-

lembour, un vaudeville et une caricature. L'huitre et la truffe elles-mêmes ne viendraient qu'après.

La récente catastrophe de Gharenton peut passer pour une des plus horribles dont les voies ferrées ont été le théâtre. Que de larmes elle a fait répandre ! que de drames elle a déjà commencés dans cinquante familles ! Partout le deuil ! partout l'angoisse ! oui, partout... Mais c'était aux portes de Paris, et, selon la loi commune, la comédie, je devrais dire l'opérette, s*y ménageait, le soir même, une petite place...

Donc, ce jour de funèbre mémoire, Alfred VauveHn, de droit étudiant en médecine, mais de fait étudiant en cigares et en Gloserie des lilas, dégustait, en compagnie de son camarade Hector, dans un estaminet, la demitasse de chicorée qui devait aider à la digestion d'un dîner à trente-deux sous. L'exactitude historique m'oblige à dire qu'Alfred prenait cette superfluité à crédit : il avait une note passablement chargée dans l'établissement ; mais il s'en mettait peu en peine. C'était V Estaminet écossais; or, Alfred l'avait précisément choisi à cause de la réputation bien établie d'hospitalité gratuite dont jouit tout ce qui est écossais.

Ce soir-là, contre son habitude, Alfred avait l'air triste et préoccupé, et son camarade Hector lui en fit l'observation, tout en allumant le tabac bourré dans une tête qui, blanche la veille comme un Européen, était déjà jaune comme un Maure, en attendant qu'elle fût noire comme un naturel du Congo.

— Qu'as- tu donc, Alfred? on dirait que tu vas porter le diable en terre ?

— Plût à Dieu ! mais non ! Il danse toujours dans ma bourse, le diable !

— Il n'y a pas de quoi gémir. Dans la détresse, on espère des jours meilleurs, et en attendant, on se réduit au strict nécessaire, on se prive, quoi!... Garçon, un second petit verre et une allumette !.... Je ne peux pas me passer de gloria.

— Aussi, n'est-ce point cela qui me chagrine...

— Qu'y a-t-il donc ?

— Je suis invité à passer aujourd'hui la soirée chez Mme Verdier.

— Je ne vois pas que ce soit déjà si fâcheux... On s'y amuse, m'as-tu dit, on y boit du punch...

— Oui, mais je ne peux pas y aller.

— Qui t'en empêche?

— J'ai pour tous vêtements ceux que je porte sur moi.

— Ah !... nous avons donc fait monter le marchand d'habits?

— Oh! non... je les ai seulement engagés au Montde-Piété... quelques jours de gêne... Je compte les retirer.

— Connu, connu! J'aime mieux le marchand d'habits, moi. Le Mont donne moins d'argent, et cela revient exactement au même.

— Tu vois ces bottes fendues, cet habit presque râpé, ce pantalon entre-bâillé et ce chapeau compromis.

— Le fait est que la pelure est peu présentable. Eh bien ! n'y va pas chez cette dame Verdier. Après tout une soirée, des pimbêches, du punch fadasse, ce n'est pas déjà si amusant.

— C'est que, vois-tu... Aspasie y sera.

— Qu'est-ce que c'est que ça, Aspasie?

— Une jeune personne que j'y ai vue déjà cinq ou six fois.... J'ai risqué un doigt de cour et j'ai tout lieu d'espérer...

— A quoi ça peut-il t' avancer, cette passion-là ?

— Aspasie est d'une bonne famille, elle a du bien, ■c'est un bon parti...

— Tu veux donc l'épouser?

— Dame, si je pouvais; ce mariage me ferait rentrer en grâce auprès de mon père et me tirerait de nos mauvaises habitudes; car, franchement, ce n'est pas une vie que nous menons là. Mais si je ne vais pas ce soir chez M™^ Verdier, cela dénotera peu d'empressement; Aspasie sera piquée, et...

— Risque alors le paquet, et vas-y comme tu es.

— Ce serait pis encore ; Aspasie a beaucoup do gloriole et d'amour-propre, et, si je m'exposais à être humilié devant elle, tout serait perdu.

— Je ne puis pas t'être utile moi-même, par deux raisons : la première, c'est que je suis deux fois plus :gros que toi...

— En serrant un peu...

— La seconde, c'est que je suis dans la même passe... Mais, va chez notre ami Mathieu; celui-là qui est tout à fait opposé à notre système financier, aura certainement quelque chose d'à peu près propre à ton service.

— C'est vrai; je n'y avais pas songé.

— Pardon si je ne t'accompagne pas. La poule sera chaude, ce soir, et je tiens à en être... Bonne chance !.

Un quart d'heure après, Alfred Vauvelin était chez Mathieu ; celui-ci était sorti dès le matin, et on était étonné de ne l'avoir pas encore vu rentrer à six heures,

car il devait dîner chez lui; mais on l'attendait avant neuf heures. Il en était huit et demie, Alfred resta, se jeta dans un fauteuil, et dévora comme il put son impatience et un reste de cure-dents.

A neuf heures moins un quart, quelque chose de crotté, de déchiré, de mouillé, de hagard, d'échevelé, fit irruption dans la chambre... Est-ce Mathieu? c'est ma foi bien Mathieu !

— D'où viens-tu, mon pauvre ami ?

— De la Ferté-x\lais.

— Tu es donc tombé dans les tourbières?

— Ne m'en parle pas... un événement effroyable !...

Et Mathieu, de qui le front à ce souvenir ruisselait encore de sueur, conta à son ami la sinistre histoire avec ses effrayants détails. Il s'était sauvé heureusement d'un des wagons à peine atteints ; mais bien qu'il n*eût aucun mal, l'affreux spectacle qu'il avait été condamné à voir quelques instants et la pensée du danger qu'il avait couru, le laissaient en proie à une émotion fébrile.

Alfred était, lui aussi, vivement ému ; mais son insouciance naturelle, aidée de la préoccupation qui le tourmentait depuis quelques heures, eut bientôt repris le dessus : — Et moi, dit-il, qui venais t'emprunter un habit et un pantalon pour aller en soirée.

— Je ne demanderais pas mieux, mais j'avais emporté ma toilette de cérémonie, et vois dans quel état elle revient.

Il serait impossible, en effet, de décrire les avaries qu'avait subies la défroque de Mathieu; l'eau, le feu, la fumée, les éclats de bois, les fers disloqués et une fuite à travers champs y avaient laissé successive-

ment des traces; cuir, linge, feutre et drap s'étaient affaissés et tordus sous la même dégradation.

— Ah ! tu es bien heureux, Alfred, s'écria Mathieu, de ne pas t'être trouvé là...

— En tout cas j'y aurais moins perdu que toi sous le rapport des vêtements... Mais, quelle idée! Ah 1 mon ami, je suis sauvé 1

— Que t'arrive-t-il ?

— Un plan superbe. A défaut d'habit, tu peux bien me prêter une paire de ciseaux.

— Cherche dans le tiroir supérieur de ma commode.

— Voici

Et l'étudiant zébra de petites entailles ses bottes, son pantalon et son frac, opération pendant laquelle il se fit conter de nouveau les principaux épisodes du désastre. Neuf heures sonnaient quand tout fut achevé, et Alfred, après s'être assuré que la nuit était suffisamment obscure, serra la main de Mathieu, descendit précipitamment les escaUers, et courut dans la direction du domicile de M°^° Verdier.

Au coin d'une rue, un décrotteur lui cria : « Bourgeois, les bottes! » appel qui n'était que trop justifié par l'état de la chaussure de notre étudiant. Alfred jeta sur le Savoyard un regard de mépris ; toutefois, en apercevant un tas de cendres non loin de la station de l'industriel en plein vent, son œil s'adoucit, et il posa fièrement son pied sur la boîte.

Le décrotteur commençait à essuyer le cuir couvert de souillures...

— Malheureux ! que vas-tu faire !

— Ne vous fâchez pas, bourgeois, il en reste.

— Barbouille, au contraire... Jette sur le pantalon et la botte une poignée de cendres.

— Voilà... Vous n'aurez pas l'air tout de même de descendre de votre coupé.

— C'est précisément pour ne pas avoir cet air-là, imbécile 1

Et Alfred s'éloigna vite en jetant à l'industriel sa dernière pièce de dix sous, tandis que celui-ci lui criait :

— J'espère, bourgeois, que vous me continuerez votre pratique.

Je vous laisse à deviner la stupéfaction des invités de M""^ Verdier, en voyant Alfred entrer au salon avec son étrange costume ; cependant, ils n'eurent pas le temps d'en analyser toutes les parties, car l'étudiant, sans s'arrêter une seconde, se précipita brusquement jusqu'au fond de la pièce, et s'écria en se laissant tomber sur une chaise d'un air à la fois agité et abattu : « Quel événement, mon Dieu ! quel événement ! »

Toute la compagnie, frappée de cette exclamation, fit cercle autour d'Alfred, à l'exception de quatre joueurs de wisth, dont deux rentiers et deux vieilles dames, lesquels étaient absorbés par l'intérêt ordinaire du jeu, qu'augmentait en ce moment l'imminence d'un schelem. Et pourtant il y avait eu quelque chose de si dramatique dans le ton d'Alfred, qu'involontairement ces quatre mûrs personnages détournaient, au profit de la chaise, une partie de l'attention que la table n'accaparait plus suffisamment. La curiosité balançait presque la crainte ou l'attrait du schelem.

Cinquante interrogations se dressèrent aux oreilles

de l'étudiant qui s'empressa de répéter le récit qu'il venait d'entendre lui-même de la bouche de Mathieu. Inutile de dire qu'il eut soin d'y mettre le pathétique convenable, et de travailler la mise en scène de la narration comme il avait travaillé celle de son costume.

Tout le monde, sauf les quatre joueurs, était ému, saisi, atterré... Nul ne songeait plus aux habits déchirés, aux bottes béantes et au chapeau défoncé du narrateur . Ce fut lui qui , pouvant placer alors une sorte de coquetterie dans sa mise délabrée, dut attirer l'attention sur cet accessoire oublié : «J'ai voulu, ditil, étalant ses étoffes lacérées et ses bottes cendrées, j'ai voulu vous apporter immédiatement cette fatale nouvelle... Vous excuserez à la fois le désordre de ma toilette et le désordre de mes idées... »

Tous les auditeurs entourèrent Alfred et lui prodiguèrent les marques du plus vif intérêt; il fut brossé, épongé par de jolies mains, et congratulé par toutes les bouches. L'habit troué qui l'eût fait mettre à la porte le matin, le faisait rechercher le soir ; la souillure, qui était une tache quelques heures auparavant, équivalait maintenant à une décoration. Son costume était comme un drapeau : sa valeur croissait en raison directe de ses avaries.

Cependant, pour ne pas rendre notre étourdi plus coupable qu'il ne le fut réellement, hâtons-nous de dire qu'il ne s'était vanté d'aucun acte de courage ou de dévouement ; il s'était maintenu dans le mensonge sans aller jusqu'à la hâblerie ; l'un était inconvenant, l'autre eût été odieuse.

Alfred connaissait trop bien son monde pour avoir, sans utilité, forcé jusque-là son rôle. Il savait que le

fait de porter une si affreuse nouvelle et d'avoir été l'un des acteurs, presque Tune des victimes d'un si épouvantable désastre, le rendrait toujours assez intéressant.

Il fut, en effet, le lion de la soirée ; mais il reportait intérieurement son triomphe à M'^® Aspasie, qu'il suivait discrètement de l'œil, et qui paraissait très flattée elle-même de voir son poursuivant devenu ainsi l'objet de l'attention générale... Et d'ailleurs ce jeune homme ne venait-il pas d'échapper à un horrible danger!... Un commencement de préférence étant, un peu d'intérêt aidant, et beaucoup d'amour-propre brochant sur le tout, le cœur de M^^® Aspasie était en proie à une agitation qui ne provenait pas tout entière du saisissement causé par la nouvelle de la catastrophe.

Les causeries circulaient dans le salon sur ce triste sujet.

Dix wagons écrasés, disait M""^ Lambert à la table de jeu;... Quarante personnes tuées, peut-être !...Nous n'avons fait qu'un trick ! Sans votre maladresse, M, Bambellier, nous en aurions eu deux.

— C'est vous, madame, qui avez fait une fausse invite... Près de cent blessés! c'est affreux.

— Gela ne m'étonne pas, moi, dit d'une voix de stentor M. Larquin, ex-fruit sec de l'École polytechnique, exerçant la profession de savant... Ces chemins de fer sont administrés de la façon la plus déplorable ! Ils choisissent pour ingénieurs les hommes les moins entendus ... Il y a huit jours, j'ai vu passer un train et je me suis dit : « Voilà une machine qui n'est pas bonne ! », je gage que c'est la même qui a causé l'accident.

Chacun plaçait ainsi son mot, et l'on n'avait pas eu

le temps de s'apercevoir du départ précipité de deux personnes qui s'étaient esquivées à la première nouvelle de l'événement. L'une était un jeune et brave médecin qui avait couru sur le lieu du sinistre pour panser les blessés ; l'autre était un riche, d'une espèce malheureusement trop rare, qui était bien vite monté en voiture, avait pris de l'argent chez lui et s'était fait conduire à Gharenton pour le distribuer aux malades nécessiteux.

Alfred, au milieu de l'émotion générale, ne s'occupait que d'Aspasie. Un instant il se trouva seul avec elle, près d'une croisée ouverte oh l'on venait respirer le frais. Elle rougit en le voyant et se troubla à la première parole qu'il lui adressa.

— Et moi, dit-elle en tâchant de se remettre, qui ai failli aller ce matin à Gorbeil... Je serais certainement revenue par ce train.

— Je l'aurais presque désiré , interrompit Alfred avec vivacité... Je vous aurais sauvée... Oh! oui, je réponds que je vous aurais sauvée.

— Peut-être ne m'auriez-vous pas vue... nous aurions été loin l'un de l'autre.

— Oh ! je vous aurais vue, j'en suis sûr, et j'aurais bien trouvé le moyen de partir dans le même wagon que vous. Mon cœur...

L'étudiant en était à cet endroit intéressant de la conversation, lorsqu'il se sentit tiré par le pan de son habit. Il se retourna brusquement, et vit M. Larquin le savant, qui, le drap à la main, semblait réfléchir profondément.

— Mille pardons, mon cher monsieur, dit M. Larquin, j'étais en train d'étudier les effets de cette terrible

secousse sur vos vêtements, la science peut en tirer des inductions importantes.

Aspasie avait quitté la croisée, et Alfred se retira dans un cabinet isolé ouvrant sur le salon, non sans envoyer à tous les diables la science et les savants.

Mais il se consola bientôt en voyant Aspasie entrer dans le cabinet et venir prendre place à côté de lui.

Alfred risqua un tendre soupir.

— Vous souffrez, monsieur?

— Oui, mademoiselle, mais c'est d'un mal moral, plus cruel cent fois... Vous devez me comprendre î...

— Quelle frayeur vous avez dû avoir à l'aspect de cet affreux danger ?

— ïl y a trois mois, j'aurais vu venir la mort sans pâlir... A cette époque, je n'avais pas le bonheur de • vous connaître. Mais aujourd'hui, je l'avoue, je tenais à la vie : un doux lien m*y rattachait, et ma pensée, en ce moment suprême, se reportait vers une image chérie. Ah ! si quelqu'un m'eût dit : « Tu nourris , Alfred, un espoir insensé, » je me serais jeté dans les flammes , ou du moins je n'aurais rien fait pour me sauver.

— C'eût été fort mal , monsieur Alfred : est-ce qu'il faut jamais désespérer?

— Ah ! c'est qu*elle est si ambitieuse mon espérance!.... Mais pourquoi ne pas vous parler franchement ? cette image qui me ressurait au milieu de la catastrophe, c'était la vôtre, Aspasie, et

Alfred avait saisi la main de la jeune personne, qui avait fait un effort marqué, mais insuffisant pour la retirer. Tout à coup, il aperçut, encore penché der-

rière lui, M. Larquin qui disait, en secouant le même pan entre ses dix doigts :

— C'est surprenant, monsieur, c'est extraordinaire, vos vêtements sont coupés avec une uniformité remarquable ; on dirait une hachure mécanique. Nous autres savants, nous surprenons dans les effets le secret des causes. Or, la nature de ces avaries suffit pour me prouver comment la secousse a agi, par conséquent quelle a été l'impulsion donnée, par conséquent encore quel a été le véritable principe de l'accident ; par conséquent enfm quel est le moyen de le prévenir. Permettez-moi d'étudier quelques instants encore vos bardes ; c'est dans ce pan que les phénomènes sont le plus merveilleux.

Alfred, impatienté, vit bien qu'il ne s'en tirerait qu'au moyen d'un sacrifice à l'instar du castor, et il se hâta de répondre : « Veuillez, monsieur, prendre le pan tout entier. Je suis heureux d'en faire hommage à la science. »

L'étoffe était assez mûre et d'ailleurs assez maltraitée pour que la section fût facile. M. Larquin emporta son lambeau avec de vives démonstrations de joie, et sa retraite permit à Alfred, qui n'avait pas quitté la main d'Aspasie, d'achever une conversation dont le dernier mot fut un tendre aveu. Or, Aspasie, nous l'avons déjà fait entendre, était assez maîtresse dans sa famille pour que ce oui mystérieux équivalût à un oui officiel devant M. le maire.

Alfred avait donc gagné sa cause, et il profita d'une entrée que fit la maîtresse de la maison dans le cabinet, pour prendrecongé d'elle, a Vous comprenez, madame, que j'ai hâte de changer. » Avant de sortir par un petit escalier dérobé, il salua Aspasie d'un regard qui

UN MARIAGE PAR ACCIDENT. 2â

voulait dire ; « Il est un rapport sous lequel je ne changerai jamais. »

L'étudiant rencontra sur le palier le savant qui lui cria : « Je tiens le plan d'un excellent mémoire que j'enverrai à l'Académie, avec votre basque comme pièce de conviction. »

Page 1