‹ Entre aimisChapitre 2 sur 29 · ALTAROCHE · texte numérisé non relu

ALTAROCHE

MON PREMIER DUEL y^^KÂ^.^

C'était au mois de mai de l'année 18 Le 14° régiment d'artillerie était en garnison à Toulouse, et j'avais l'honneur de compter à son effectif, lorsque je crus bien faire de devenir amoureux de la belle Virginie. C'était une grande fille bien taillée, bien découplée, qui n'avait peut-être qu'un défaut à mes yeux, celui de crier un peu trop: elle se faisait entendre d'un bout de la place du Capitole à l'autre, lorsqu'elle vendait ses jolis bouquets de violettes de Parme. Car il faut bien le dire tout de suite, Virginie était bouquetière. Certes je n'oserais affirmer que cette belle enfant fut aussi fraîche que ses fleurs; mais elle avait des yeux noirs admirablement fendus, des lèvres rouges comme du corail, et il n'était personne qui ne la trouvât adorable avec son air mutin.

Virginie était née dans les environs de Perpignan, et alors qu'elle avait à peine trois ans, sa mère l'avait emmenée avec elle à Toulouse . Celle-ci y suivait un beau sergent du 57% qui lui avait juré de l'épouser, le jour où il aurait fmi ses sept ans.

Il y avait quinze ans de cela, et quand je la connus, celte tendre mère n'était pas encore mariée. Elle avait

pourtant offert sa main et son cœur à un certain nombre de sergents, de caporaux et de soldats. Mais quelque bonne, quelque attentionnée ou dévouée qu'elle fût, tous les sous-officiers ou soldats qui s'étaient succédé à la caserne de la Daurade, voulaient bien son cœur, mais aucun ne consentait à prendre sa main.

Quand j'eus le plaisir de connaître cette brave femme, on ne pouvait pas dire qu'elle fût laido; mais elle avait le nez rouge, ce qu'elle attribuait à un rhume de cerveau qui ne la quittait jamais, et souvent les yeux également rouges, parce qu'elle pleurait, disait-elle, en songeant au sort réservé à sa pauvre poule, à sa chère Virginie.

Maîtresse d*une auberge très fréquentée, dans la rue des Blanchers, près de la caserne. M""" Philibert — c'est ainsi qu'on la nommait — était jeune encore. On la connaissait pour une rude gaillarde qui ne reculait pas devant la besogne. On savait aussi qu'elle avait le cœur sensible ; mais divers conscrits pouvaient attester que sa main n'hésitait pas à s'appesantir sur la joue du fantassin trop prompt à lui prendre la taille ou à vouloir s'assurer de l'authenticité de ses appas.

Ce fut Virginie qui me présenta, quelques jours après notre connaissance, à sa digne mère. Or celle-ci m'accueillit avec d'autant plus d'affabiUté que je portais un uniforme respectable. Elle avait été si souvent trompée par les lignards qu'elle commençait à les mépriser, et elle reportait toute sa confiance sur l'artillerie, dont deux régiments étaient casernes à Toulouse.

Il est bon de vous dire à ce propos que le jardin du séminaire des Missions, transformé en caserne d'infanterie, n'était jadis séparé que par un mur du jardin des Jacobins, dont le couvent avait été également

transformé en caserne pour l'artillerie. Le mur avait été abattu, et les deux jardins ne formaient plus qu'une vaste cour destinée aux exercices militaires.

^me Philibert félicita sa fille du choix qu'elle avait fait d'un si beau cavalier, et elle voulut absolument me régaler d'un verre de vin blanc, pendant que Virginie, me laissant seul avec elle, allait préparer ses bouquets.

Comme je n'étais pas homme à devoir quelque chose à une femme, je lui offris à mon tour un petit verre, lequel fut bientôt suivi de plusieurs autres, et la connaissance ne tarda pas à être complète.

Alors la vertueuse mère de Virginie me parla de sa famille, de ses honorables parents, de son pays qu'elle regrettait.

— Mais pourquoi, madame Philibert,avez-vous quitté votre pays, lui dis-je?

— Ne m'en parle pas, mon garçon, me réponditelle... Je dois constater en passant que M"'" Philibert tutoyait tous les militaires. Elle n'employait le vous qu'avec les officiers.

— Ne m'en parle pas... J'étais amoureuse d'un gueux de sergent qui était en garnison chez nous et qui m'avait promis de reconnaître mon enfant. Je suis venue à Toulouse avec lui; mais quand nous avons été installés, lui à la caserne, moi à fauberge de la mère Bernard, il a cherché à me faire des scènes, me disant qu'il n'avait pas été le premier à posséder mon cœur, puisque j'avais eu une fille. Il osait aussi me reprocher de parler à mon cousin Baptiste Garrabos, comme si c'était un crime de parler au père de son enfant. Enfin un jour il est parti, et j'ai pensé qu'il était inutile de courir après lui.

— Gomme ça, vous vous êtes résignée?

— Il le fallait bien. Et puis, j'étais encore jeune, pas trop mal faite, et je pouvais espérer que quelque gentil garçon s'attacherait à moi.

— C'était tout naturel, et vous avez dû facilement trouver.

— Oh! certainement j*en ai trouvé. D'abord j'ai accueilli un jeune caporal que j'adorais, et avec lequel, par conséquent, je n*étais pas sévère. Il n'avait jamais aimé que moi, disait-il, et il me le prouvait si bien chaque fois que je le voyais, que je le croyais sincèrenient. C'est si bon de croire, et de se laisser aimer. Malheureusement il reçut un jour une lettre qui lui annonçait la mort de son père. Il demanda un congé qui lui fut accordé, mais depuis je ne l'ai plus revu. J'ai su plus tard qu'il avait obtenu de passer en Afrique où il s'est fait tuer.

— Cela a dû vous affliger, assurément.

— Oh! oui, reprit M""® Philibert, dont les yeux s'humectèrent légèrement. Cela m'a fait beaucoup de peine, et j'aurais bien longtemps regretté mon petit caporal, si je n'avais été consolée par un charmant engagé volontaire. Il était de bonne famille, celui-là : ça se voyait. Ses parents lui envoyaient cinquante francs tous les mois de Périgueux, et tu comprends s'il pouvait faire la noce avec cette rente! Aussi, quand il m'eût payé des dîners à quarante sous, des tournées de cassis-mêlé, des punchs même, le gredin me fit tout oublier... Il se nommait Albert... Le joli nom, hein! Jamais je n'avais été aussi heureuse. La cantinière du quartier — une petite blonde fadasse — et la femme du vaguemestre étaient jalouses de moi. Mais un jour, Albert fut mis à la salle de police. J'allai au

quartier et je demandai à le voir. Le sergent, un farceur, me dit qu'il m'accorderait la permission que je désirais, si je voulais me laisser embrasser. D'abord, je refusai, puis, voyant qu'il n'y avait pas moyen de

faire autrement, je consentis J'aurais tout fait pour

mon cher Albert.

— Je le crois bien, m'écriai-je, un joli garçon, de bonne famille, et qui avait de l'argent mignon dans sa poche.

— Je n'ai pas besoin de te dire que mon beau soldat fut ravi de me voir, avec ça qu^je lui apportais des douceurs, des confitures, du pain blanc et même de l'eau-de-vie. Quand il fut libre, et qu'il put sortir du quartier, il était malade. Il avait pris mal dans sa prison, et le lendemain on dut le transporter à l'hôpital. Sa mère accourut de Périgueux, puis son père, puis toute la famille. On parla au colonel, on endoctrina le chirurgien-major. Bref, mon charmant amoureux partit en congé de convalescence, et plus tard on le remplaça. Depuis ce jour, je n'en ai plus entendu parler... Ah! non, je me trompe. Il m'adressa une belle lettre pour me dire (jue ses parents allaient le faire étudier pour être notaire. Il me disait qu'il pensait toujours à moi, et il m'envoyait comme preuve de son amour un mandat de cent francs.

— Certes, vous avez dû être ravie en recevant ce souvenir plein d'attention.

— D'abord, oui, reprit M"'^ Philibert, parce que j'avais l'espoir de revoir mon cher Albert. Et puis je songeais à ce que j'achèterais avec mes cent francs : une belle robe ou bien des meubles pour ma chambre. Mais je comptais sans mon hôte, comme on dit. Pendant qu'Albert était à l'hôpital, le sergent était venu

me voir et me réclamer ma promesse. Enfin, il était devenu amoureux de moi, si bien que je ne profitai pas de l'argent que j'avais reçu; ce fut mon sergent qui le mangea... Oh! les sergents! comnrie je les déteste! Je vais te dire comment cela arriva

Voyant que le récit des amours de M"'" Philibert menaçait d'être interminable, je jugeai prudent de l'arrêter, en lui disant que j'avais besoin de rentrer à la caserne. Cependant, comme elle paraissait attendrie au souvenir d'un passé plein de tristesses et de charmes pour elle, je crus devoir lui adresser quelques compliments que je terminai en lui disant :

— Voyons, quel âge avez-vous ?

— Trente-quatre ans, mon petit, dix-sept ans de services, me répondit-elle en saluant mihtairement.

Je réfléchis un instant ; puis je lui dis encore :

— Mais alors, Virginie ? votre fille?

— Oh! c'était avant... la pauvre innocente! c'était avec Baptiste.

Le moment était venu de m'éloigner. Je partis et j'allai rejoindre Virginie qui m'attendait, en faisant ses bouquets sur le port de la Daurade. Elle m'accueilUt avec un joli sourire, qui me fit voir ses dents petites et perlées, et, dans ses yeux voilés par de longues paupières, je devinai une prière. J'avoue qu'il me fallut une grande force de volonté pour résister au désir de l'embrasser.

Pardonnez-moi ces détails, mais on pense toujours, malgré soi, à ses premières amours. Chère Virginie, je la vois encore avec sa camisole blanche, son jupon brun clair, au bas duquel on remarquait des bas bien blancs. Cependant je crois bien me rappeler qu'elle n'avait . pas précisément des pieds mignons. Mais

qu'importe! elle était si jolie, avec son madras jeté sur ses beaux cheveux noirs, que je restais dans l'admiration devant elle. Ses doigts agiles prenaient les fleurs répandues sur son tablier avec une telle grâce, que j'aurais bravé le monde pour la presser un instant sur mon sein. Il y a de ces souvenirs qui appellent les larmes aux yeux d'un homme.

Ce fut le lendemain de ce jour si présent à ma mémoire que j'eus une querelle avec un canonnier. Camarade, de la même batterie que moi, Caminade était un grand blond qui se tenait sur son cheval, comme il eût pu le faire sur un rhinocéros. Depuis mon entrée au régiment, il était jaloux, parce que l'officier instructeur, me trouvant meilleur cavalier, m'avait placé chef de colonne.

Mais, j'y pense, j'ai négligé de vous dire comment j'étais devenu artilleur J'avais d'abord eu le désir d'entrer à l'Ecole polytechnique ; mais, pour y parvenir, il fallait subir avec succès des examens très sérieux. Or, je n'étais pas fort, et j'échouai. Alors j'eus la pensée de m'engager, bien convaincu qu'avec de la volonté et du travail, je parviendrais à l'épaulette en passant par la caserne. Quelques amis de ma famille s'intéressèrent à moi. On me recommanda au colonel. En son absence, j'allai me présenter au lieutenant-colonel, qui me promit de me protéger, et je signai alors mon engagement.

Une heure après, j'étais incorporé dans la l*"® batterie du 14® régiment d'artillerie, avec le grade de 2^ canonnier-servant à cheval. Je franchissais ainsi tout de suite le dernier grade, celui de canonnier-conducteur, et cette faveur m'attira de nombreuses inimitiés. Il ne me fut pas difficile de calmer la plupart de ces inimi-

tiés, en payant souvent à boire à mes nouveaux camarades ; mais Gaminade s'était toujours montré, sinon rebelle, du moins très froid à mes avances.

Donc le lendemain du jour oii j'avais eu l'honneur d'être présenté à M"'® Philibert, j'allai la revoir, ainsi que cela avait été convenu, et je trouvai la mère et la fille dans une toilette peu ordinaire. Virginie surtout était adorable. Elle avait mis une belle jupe rouge qu'elle relevait un peu pour montrer un jupon bien blanc; sa camisole avait été remplacée par un corsage noir garni d'une dentelle, et elle avait la tête couverte, non plus du madras ordinaire, mais d'un beau bonnet à tuyaux relevés, sous lequel on admirait sa riche chevelure, dont quelques boucles noires tombaient sur ses joues et sur un cou de cygne. Enfm elle était irrésistible.

L'entrevue me parut un peu froide, et j'allais me retirer, lorsque tout à coup, à six heures, je vis entrer Gaminade. Il était bien lavé, bien parfumé, et je remarquai même qu'il avait mis des vêtements et des bottes qui n'étaient pas d'ordonnance.

Je commençai à comprendre pourquoi la maman Philibert et sa fille s'étaient mises en frais de toilette, et je me sentis mal à l'aise. Gependant je ne tardai pas à reprendre de l'assurance , et je m'efforçai d'être aussi aimable qu'à l'ordinaire; mais il ne me fut pas difficile de voir que je perdais du terrain devant le nouveau venu, qui affectait de belles manières et parlait à tort et à travers.

Nous buvions du vin blanc de Gaillac, et nous mangions des gâteaux que j'avais offerts.

— Ges gâteaux, dit- il, me rappellent ceux que je mangeais à Paris. Quels bons gâteaux ! Figurez-vous

qu'il n'y a que là qu'on fait bien la pâtisserie: on y met des truffes.

— Des truffes, s'écria Virginie, ça doit être bon. Je voudrais bien en goûter.

— Soyez tranquille, reprit Gaminade, la première fois que mon cousin viendra à Toulouse, je me ferai apporter de bonnes choses, et je vous en régalerai. C'est que, voyez-vous, il n'y a qu'un Paris au monde.

Puis s'adressant à moi:

— Vous, Duvivier, vous avez voyagé. Avez-vous vu Paris ?

J'avais été élevé dans un pensionnat de la rue de Clichy qui suivait les cours universitaires du collège Bourbon (aujourd'hui Fontanes). Mais je ne voulus pas le dire, et je me contentai de répondre:

— Non, je connais un peu Bordeaux, Bayonne, une petite partie des Pyrénées, et c'est tout.

Il parut triomphant, et pendant plus d'une heure, il débita tout ce qu'il voulut sur ses succès et sur ses plaisirs à Paris, où sa famille fréquentait la plus haute société. Il citait le Louvre, les Tuileries, les boulevards, l'éléphant de la Bastille, et s'extasiait devant les magasins d'une grande rue qui conduisait à la colonne Vendôme. Mais il était facile de voir qu'il parlait par ouï-dire, et je sus plus tard, en effet, qu'il n'avait fait d'autre voyage que celui de Limoges à Toulouse, 011, après deux échecs pour le baccalauréat, il avait fmi par s'engager.

Les pauvres femmes, aussi crédules qu'ignorantes, écoutaient ces contes comme s'ils eussent été des paroles d'évangile, et j'enviais, je dois le dire, le bonheur de mon rival, en voyant l'air enchanté et attentif de Virginie. Je lisais dans ses grands yeux qu'elle

faisait une comparaison qui n'était pas à mon avantage, et j'avoue que j'en souffrais intérieurement.

Quand nous entendimes sonner la retraite, Gaminade partit. J'avais la permission de dix heures et je restai après lui; mais tout ce que j'y gagnai fut d'entendre un duo d'éloges dans lequel la mère et la fille s'arrachaient la parole.

— Quel aimable jeune homme ! n'est-ce pas, disait la mère.

— Un très aimable jeune homme, reprenait la jolie bouquetière, en me regardant avec un air moqueur. Qu'en pensez-vous, monsieur Charles? ditesnous votre avis.

Je me bornai à hocher la tête et à lever les épaules.

— Un homme tout à fait charmant, qui me rappelle par son ton et ses manières mon cousin Baptiste Garrabos, disait encore M""" Philibert.

— Il est bien comme il faut.

— Si jeune, avoir déjà vu tant de choses !

— Et puis, c'est qu'il est distingué, bien élevé, et élégant !

— Pour moi, dis-je à mon tour, je ne vois pas ce qu'il peut avoir de si remarquable. Mais si vous pouviez le voir à cheval, vous seriez convaincues qu'il n'est guère élégant.

— Tout le monde n'est pas cavaher comme Franconi, répliqua la mère. Ça n'empêche pas que c'est un garçon qui a vu la meilleure société, et je t'engage à voyager, si tu veux, comme lui, être un homme bien élevé. Tu verras qu'il fera son chemin, celui-là. Il deviendra général.

En quittant l'auberge, je me demandai si j'étais réellement assez amoureux pour sortir de mon carac-

tère, au cas où ce bavard et ce vantard m'enlèverait ma belle. Je fus embarrassé pour décider cette question. J'arpentai de long en large la place du Gapitole, et je fumai un cigare, sans pouvoir arriver à une solution. Enfin, l'heure de rentrer étant venue, je décidai que j'attendrais les événements.

Je passai une nuit extrêmement agitée, pendant laquelle je fis des rêves insensés, et je me levai plus amoureux fou que jamais de Virginie. J'étais décidé à tout faire pour la conserver, et je ne sais même pas si je ne pensai pas à tuer Gaminade, dans le cas où il persisterait à vouloir me supplanter.

Cependant l'air frais du matin mit un peu de calme dans mes pensées, et je me sentais même tout disposé à tendre la main à mon rival. Je l'aurais certes fait, s'il fût venu vers moi à ce moment. Mais je ne pus le voir qu'à l'heure où nous partions pour aller faire la manœuvre au polygone. Il montait une jument baiclair qui avait bonne mine, mais qui était faible. Je la connaissais pour l'avoir montée plusieurs fois. De mon côté, j'avais pris le cheval du maréchal des logis Rôty, un bel animal qui avait du sang, très difficile à tenir en main, et que l'on avait surnommé le Siiige^ à cause de sa vivacité et de sa souplesse.

Ce jour-là, on nous fit franchir un fossé. Le lieutenant et les sous-officiers nous donnaient les instructions, et nous partions sur deux rangs. La chose aurait été le mieux du monde, si Gaminade n'avait voulu, pour faire admirer son adresse, exiger de sa pauvre monture plus qu'elle ne pouvait donner. La jument montra de la bonne volonté ; mais les forces lui manquèrent, et elle s'abattit au milieu du fossé.

Le malheureux Gaminade n'avait pas été blessé : il

se relevait et se préparait à sortir du fossé, lorsqu'il vit passer au-dessus de sa tète le Singe, que je venais d'enlever et que l'obstacle n'avait pu arrêter. Malheureusement, en retombant sur le sol, un des pieds de derrière de l'animal lança un caillou qui alla frapper Gaminade au visage.

Quand je revins sur mes pas, pour reprendre mon rang, quelques camarades étaient auprès du blessé dont la joue était teinte de sang et qui jurait comme un vrai païen. Il m'envoyait à tous les diables, tout en essuyant sa joue, dont l'écorchure était sans importance, et s'écriait à chaque instant :

— Quel animal que ce Duvivier ! quelle brute ! quel imbécile! Est-ce qu'il ne pouvait pas arrêter son cheval ? Si j'avais été relevé, il me cassait la tête.

Au moment du départ, j'allai reprendre ma place auprès de lui. Il était à ma gauche, et je crus devoir lui exprimer mon regret de la petite blessure qui allait le défigurer pendant quelques jours. Mais il répondit à mes excuses par des grossièretés et des injures que je ne saurais répéter. 11 termina en m'appelant idiot et blanc-bec, et en disant qu'il me redirait tout cela devant ma belle.

A ces mots, je ne pus contenir ma colère, et tout en passant les rênes de mon cheval dans la main droite, je lui déclarai que je saurais au besoin le faire taire; puis lui appliquant rudement le revers de la main gauche sur le visage, j'ajoutai que c'était le seul onguent propre à guérir sa blessure.

Inutile de dire qu'en rentrant nos chevaux à l'écurie, une lutte terrible s'engagea entre nous deux, à coups de poing.

— Bravo ! Duvivier, criaient les uns.

— Bravo ! Caminade, disaient les autres.

Et les coups succédaient aux coups avec une étrange rapidité, lorsqu'un vieux maréchal des logis vint interposer son autorité, mais avec douceur :

— Ce n'est pas ainsi, mes enfants, que les affaires s'arrangent au régiment, nous dit-il. Vous avez des sabres, c'est pour vous en servir. Vous allez me conter la chose; je l'expliquerai au lieutenant de la salle d'armes, qui voudra peut-être vous entendre, et aussitôt que la permission sera accordée, vous irez vous f...lanquer proprement un coup de torchon sur le terrain.

En attendant la décision du lieutenant, j'allai consulter le maître d'armes, un nommé Saleilles, premier canonnier servant, pour lui demander conseil sur ce que j'avais à faire.

— Voyons, contez-moi ça, me dit Saleilles, et nous verrons après.

— Voici le fait, lui dis-je en deux mots. Aujourd'hui à l'instruction de cavalerie, mon cheval a fait voler un petit caillou quia atteint Caminade au visage. Il s'est emporté, m'a injurié grossièrement, et je lui ai donné un soufflet.

— L'injure était donc bien grave?

— Certainement, il m'a appelé idiot et blanc-bec.

— Il est vrai que vous n'avez pas un poil de barbe au menton. Mais je ne vois pas là une raison suffisante pour vous battre. Que lui avez-vous répondu?

— Absolument rien. Je me suis borné à lui flanquer u\i soufflet.

— Alors vous avez eu tort, et vous lui devez une réparation qu'il a le droit d'exiger.

— Mais c'est lui qui m'a insulté le premier.

— Vous n'aviez qu'à lui riposter de même façon. Au

lieu de cela, vous vous êtes emporté, et vous l'avez frappé au visage. Avouez qu'il y a un autre motif. Vous vous haïssez tous les deux, ou bien il y a une histoire de femme là-dessous.

Je dus avouer à Saleilles que Gaminade était venu faire la cour à ma belle, qu'elle paraissait l'accueillir favorablement, et que j'étais jaloux. Il me demanda le nom de la femme que j'aimais. Je n'hésitai pas à lui nommer la charmante Virginie, la fille de M"'^ Philibert, et il se mit à sourire.

— C'est bien, reprit-il, il n'y a pas grand mal, et nous arrangerons tout cela. Savez-vous bien vous battre au moins?

— Moi, nullement, répondis-je, c'est à peine si je sais tenir mon sabre.

— Eh bien ! il faut immédiatement prendre une leçon. Votre adversaire a dix mois de salle, et vous devez au moins savoir vous défendre.

J'étais gaucher. La leçon que je pris fut assez bonne, et mon professeur s'applaudit de la manière dont j'exécutais les coups qu'il me démontrait. Cependant il s'attacha surtout à m' apprendre comment je devais tenir la pointe au corps, pour laisser mon adversaire se fatiguer, sans que j'eusse besoin, de l'attaquer.

Le lieutenant m'ayant fait appeler, je me rendis auprès de lui, et je trouvai Caminade qui me regardait avec des yeux irrités. Le lieutenant nous questionna l'un et l'autre avec la plus grande gravité. Il avait l'air très sérieux, en énumérant les causes de notre querelle. Faut-il le dire, je craignis un instant que tout cela ne finît par quelques jours de prison. Il parut réfléchir; puis s'adressant à moi, il reprit :

— Donc, Duvivier, c'est vous qui êtes l'offensé.

— Mais, pardon, lieutenant, c'est moi, puisque j'ai reçu le soufflet, s'écria Ganiiinade.

— Vous l'avez reçu, c'est possible, c'est même certain, reprit le lieutenant ; mais vous vous étiez attiré cet affront par les injures que vous ne cessiez d'adresser à Duvivier.

Il voulut répliquer ; mais le lieutenant lui ferma la bouche par ces mots :

— C'est bien ! vous avez tort tous les deux. Mais celui qui a frappé a eu le plus grand tort. Vous vous battrez donc ce soir même , après l'heure du dîner. Je ne permets pas d'autre arme que le sabre d'ordonnance. Quant à vos témoins, je les désignerai moimême. Allez.

Nous nous retirâmes aussitôt, et je me disposai à attendre tranquillement l'heure du combat. Mais mon camarade Saleilles ne tarda pas à me dire qu'il fallait encore me faire la main, et il me donna une nouvelle leçon, dont je profitai à merveille. Il me dit alors qu'il devait me servir de premier témoin, tandis que Laforgue, le maître d'armes de la 2^ ^batterie, devait rendre le même service à mon adversaire.

Je priai Saleilles de me tenir compagnie à la cantine jusqu'à l'heure peut-être terrible, où j'allais succomber, et nous mangeâmes ensemble une excellente côtelette, arrosée d'un bon vin de Gahors.

Tous nos camarades étaient étonnés de mon calme et de ma tranquillité d'esprit. C'est que j'avais bien réfléchi depuis le matin, et je comprenais parfaitement la portée de l'action qui allait s'engager. Je sentais aussi qu'ayant voulu le combat, je ne devais pas fléchir. Aussi, quand l'heure vint, étais-je aussi impas-

sible que si je ne dusse pas être acteur dans la scène qui allait se passer.

C'était à l'embouchure du canal du Midi que le combat devait avoir lieu. A cette époque, de rares promeneurs se dirigeaient vers cet endroit, où l'on trouvait de beaux gazons, une fraîche verdure et des ramiers touffus (1). Les amoureux seuls se permettaient une excursion vers les Ponts-Jumeaux, où viennent se réunir le canal latéral à la Garonne, le canal de Brienne et le canal du Midi.

Tandis que nous nous dirigions, mes témoins et moi, vers le lieu du rendez-vous, en suivant les bords du canal de Brienne, j'aperçus, de l'autre côté, unhomme et une jeune femme. C'était à n'en pas douter, ma belle Virginie en compagnie d'un inconnu. Je sentis le sang me monter au visage. Était-ce la colère? Était-ce la jalousie? Je ne saurais le dire. Les impressions se succédaient chez moi avec une telle rapidité depuis la veille, que je crus un instant suffoquer. Je m'arrêtai.

— Eh bien! me dirent mes camarades, qu'avez-vous donc ? Auriez-vous peur, par hasard ?

Ces mots me rendirent à moi-jnême, et prenant un air plus calme, je dis à Saleilles, en lui montrant le groupe de l'autre côté du canal :

— Je m'étais arrêté pour regarder cette femme que vous voyez de l'autre côté du canal. C'est celle dont je vous ai parlé tantôt.

— Ah! c'est Virginie; mais elle n'est pas seule. Eh

(1) Ramier ou bois de soie, arbre tiliacc à feuilles soyeuses, originaire d'Amérique.

bien! si elle va jusqu'aux Ponts-Jumeaux, j'espère qu'elle verra que vous êtes un brave.

Nous arrivâmes bientôt à l'Embouchure. Mon adversaire et ses témoins nous avaient précédés. Il ne s'agissait plus que de choisir le Heu oii nous aUions nous mesurer, et il ne fut pas difficile à trouver sur les bords ombragés de la Garonne. La place était nette, le terrain égal et bien battu, et nous n'avions pas le moindre rayon de soleil qui pût nous gêner. Seulement quelques personnes qui nous avaient vus groupés, se doutant du motif qui nous réunissait, s'étaient mises à nous suivre à distance ; et quand nous commençâmes à mettre habit bas, nous vîmes un certain nombre de curieux, placés sur une petite éminence, d'où l'on pouvait parfaitement bien voir.

C'était en effet un spectacle intéressant que nous allions offrir au public. Deux hommes, jeunes tous deux, allaient se couper la gorge. Il n'en fallait pas davantage pour attirer la foule. Heureusement elle n*était pas considérable, elle se composait d'une douzaine d'ouvriers, qui avaient interrompu leur travail, et de quatre ou cinq étudiants, qui étaient venus passer une partie de la journée à l'Embouchure.

En quelques instants nous fûmes prêts, le corps nu jusqu'à la ceinture. Nous étions en face l'un de l'autre comme des coqs dans l'arène, et déjà on pouvait entendre les conjectures que faisaient les curieux. Des paris même s'établissaient. Les uns disaient que l'un de nous deux serait tué, et les autres soutenaient que les témoins sauraient bien arrêter la lutte au premier sang. J'entendis aussi quelques plaisanteries.

— Je parie pour le blond, disait Tun.

— Oh ! non, disait un autre, il a l'air de trembler. Je parie pour le brun.

Le brun, c'était moi, et je me redressai fièrement. J'avoue cependant que je n'étais pas très rassuré.

Les préliminaires furent promptement réglés. Nos témoins arrangèrent tout cela avec une aisance et un calme qui devaient faire plaisir à voir. Enfin le maître d'armes Laforgue nous remit les sabres, et Saleilles donna le signal. Pendant quelque temps on n'entendit qu'un cliquetis auquel je ne comprenais absolument rien. Je n'avais qu'une seule préoccupation : suivre les yeux de mon adversaire, et lui présenter constamment la pointe de rnon sabre, qu'il frappait toujours et que je relevais sans cesse.

Tout à coup Laforgue s'avança , et , plaçant son sabre entre nous, arrêta le combat.

— Gaminade a été touché, dit-il, la lutte ne peut continuer : elle serait inégale.

Les autres témoins s'avancèrent, examinèrent la blessure, et décidèrent qu'il n'y avait pas lieu d'arrêter le combat. En effet, mon adversaire avait été à peine touché à la main. En relevant mon sabre, l'arme avait glissé le long de la sienne et l'avait légèrement égratigné.

— Pourtant, dit l'un des témoins, si Duvivier voulait faire des excuses et retirer le soufflet qu'il a donné, nous pourrions tout arranger.

— J'y consens, répondis-je, mais à la condition que monsieur (c'était Gaminade que je désignais ainsi) retirera les injures qu'il m'a adressées.

— Jamais, s'écria Gaminade.

— Alors il faut recommencer, dit Saleilles.

Les curieux parurent approuver cette décision, et le signal fut donné de nouveau.

Il y avait à peine deux minutes que nous venions de croiser le fer pour la seconde fois, lorsqu'un cri de femme se fit entendre. Ce crime troubla, car j'avais cru entendre une voix assez connue. Au même instant, je vis le sabre de mon adversaire tournoyer en l'air. Je voulus reculer. Malheureusement je ne savais pas rompre. Or, comme je tenais mon sabre de la main gauche, ce fut la jambe gauche que je reportai en arrière, et le sabre de Caminade retombant brusquement vint frapper avec force sur mon genou droit.

Mes témoins furent aussitôt près de moi, et chacun voulait voir ma blessure ; mais une femme se précipita au milieu des assistants, et m'embrassant, me demandant pardon, elle déclara qu'elle voulait seule me soigner.

Ai-je besoin de dire que c'était Virginie? Oui, c'était elle, et vous pouvez bien croire que j'oubhai mes souffrances, quand je la vis dans mes bras, repoussant celui qui l'accompagnait un instant auparavant, lançant des regards de colère à Caminade, et n'ayant pour moi que des baisers et des caresses.

Je ne pouvais plus marcher, et Ton dut me transporter rue des Blanchers, oii le médecin pansa ma blessure et déclara qu'elle n'offrait aucun danger.

Cependant Virginie voulait que j'oubliasse le mal qu'elle m'avait fait.

— Pardonne-moi, mon Charles, me disait-elle, en pleurant. Je voulais seulement voir si tu étais jaloux j mais je n'ai jamais pensé à Caminade, et je me moquais de lui en entendant ses bavardages. Ce matin, ne te voyant pas venir, selon ton habitude, j'ai com-

pris qu'il s'était passé quelque chose. Alors je suis allée au quartier; j'ai appris la querelle que vous aviez eu tous les deux et le duel qui devait s'ensuivre. Or, je connais les usages des régiments, et je sais que ces sortes d'affaires se terminent ordinairement à l'Embouchure du canal. J'ai prié un voisin de m'accompagnerpour faire un tour de promenade jusqu'aux Ponts-Jumeaux. Il est venu avec moi sans défiance; mais quand il a vu que des artilleurs prenaient leurs dispositions pour un duel, il n'a pas voulu me laisser approcher. D'abord, j'ai eu l'air de céder ; puis, profitant de l'attention qu'il portait lui-même à l'action, je me suis élancée, et, malgré moi, j'ai jeté un cri en voyant le sabre de ce brigand de Gaminade levé sur toi. J'ai cru qu'il allait te tuer.

Je consolai Virginie, en lui disant qu'elle n'était nullement cause de la rencontre qui venait d'avoir lieu, et que d'ailleurs j'oubliais tout puisqu'elle était près de moi.

Le soir même je rentrai à la caserne des Jacobins, où je fus fêté et traité comme un brave qui n'avait pas tremblé un seul instant. On me mit à l'infirmerie, oii Virginie venait me voir chaque jour. Deux semaines après, je pouvais monter à cheval et reprendre mon service.

Telles furent les circonstances de mon duel avec l'artilleur Gaminade. Et vous croyez que je le regrette ce premier duel ! Bien au contraire. Au régiment, il me valut un brevet de bravoure, et, pendant trois mois, je possédai seul, du moins j'aime à le croire, l'amour de ma belle Virginie.

Eugène D'AURIAG.

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