A UNE JEUNE FILLE
Je ne vous aime pas, el pourtant, loin de vous, Je rêve, et votre image encore ineffacée, Au milieu du travail et du monde jaloux, Comme un ange gardien, occupe ma pensée.
Je ne vous aime pas, et pourtant, près de vous, Je ne souhaite rien dans toute la nature. 0 les yeux les plus beaux, le parler le plus doux. L'esprit le plus charmant et l'âme la plus pure !
Je ne vous aime pas, et pourtant, c'est à vous Que je voudrais cacher cette folie extrême ; Et, si je ne craignais de vous mettre en courroux, Peut-être je dirais : « Cécile, je vous aime. »
Louis VIAN.
LIBriAR'
(m. LINGAY.)
Je dissuaderai toujours les jeunes gens d'accepter des positions occultes, équivoques ou mal définies : les avantages matériels séduisants qu'elles procurent d'ordinaire sont compensés et au delà par l'état contestable où elles vous mettent dans le monde, et par l'inconvénient de vous fermer l'avenir. Gomme, de plus, on n'est ainsi recherché que pour des œuvres anonymes dont vous avez la peine et d'autres fhonneur, ceux que vous servez ont intérêt à vous tenir dans l'ombre et à effacer votre nom. Je vais parler d'un homme fort remarquable, que j'ai étudié de près, qui, comme pubhciste, eut pour collaborateur une tête couronnée, qui a pris pendant dix-huit ans une part active au gouvernement du pays et dirigé des ministères ; mais ceux qui l'ont utilisé ne parlent jamais de lui ; peu de gens l'ont connu et son nom ne figure dans aucune biographie.
Au printemps de 1839, après la défaite de M. Mole par la coalition, le directeur de la Presse, qui avait soutenu le ministère précédent en qualité de journal conservateur, se trouva serré de trop près pour pivoter avec convenance quand Fopposition de la veille eut
iGO ENTRE AMIS.
conquis le pouvoir, unique objet de la querelle. 11 résolut de s'éclipser quelque temps ; on prit pour prétexte un long voyage et, un soir, la rédaction entière fut conviée à un- dîner d'adieu. Au nombre des convives, et assis à côté de M"'® de Girardin, je remarquai un personnage qu'aucun de nous ne connaissait. C'était un très petit homme sur le retour de l'âge. Il encadrait ses tout petits yeux perçants dans des lunettes d'or, il avait la parole facile, piquante et souvent risquée avec une voix criarde ; trop peu de nez pour ses lunettes, une bouche fine et laide trop loin de ce nez ; le front haut, le teint rouge-brique et un air de vitalité surprenant. Il buvait sec et mangeait comme un écolier. Après le repas, quand je le revis au salon, rapetissé parce qu'il était debout et promenant, de groupe en groupe, en branlant la tête, une curiosité innocemment narquoise, ou s'isolant à mi-chemin d'un air dépaysé, il me fit tout à la fois l'effet d'un petit sorcier des légendes du Nord, et d'un chien perdu. C'était évidemment une personne pourvue d'usage et d'éducation ; mais on n'aurait su dire à quel monde elle appartenait. Quelque chose d'indécis diminuait son attitude, mélange d'aplomb voulu et d'autorité acquise. Je demandai à la maîtresse du logis si ce n'était pas Ric[uet-à-la-Houppe ? « Taisez-vous ! répondit-elle à demi-voix; s'il allait vous entendre! » Elle ajouta en riant : « Faites-lui votre cour; à partir de demain, il sera votre patron et seigneur. »
Le gouvernement l'avait chargé de diriger le journal pendant l'absence de son fondateur ; on avait choisi ce pilote pour l'envoyer parmi les écueils ministériels qui suivirent la coalition. Avant qu'on se séparât, les présentations eurent lieu ; le nouveau chef trouva pour
chacun quelques mots aimables, un peu alïectés do recherche ; il protesta de son amour pour la littérature; mais, à table, Ourliac, Méry, Alphonse Karr, Gérard de Nerval, Soulié, Sue, Cassagnac et surtout Théophile, l'avaient trouve fort arriéré. Il nous fit un peu l'effet d*un lauréat des prix décennaux, et il y avait quelque chose de cela.
Peu de jours après, H nous convia tous à passer chez lui la journée. C'est alors sieulement, et par le billet d'invitation, que j'ai appris le nom de M. Lingay. Il habitait, à l'avenue Marbeuf, un charmant hôtel entre cour et jardin, don de Casimir Périer, son ancien patron. Les dimensions spacieuses de cette demeure, l'attrait d'une culture que d'autres parcs entouraient, expliquèrent pour nous cette quasi-réunion champêtre du matin au soir. Un moment avant le déjeuner, deux jeunes femmes, un petit garçon et deux filles déjà grandelettes firent leur entrée : on nous nomma ; les plus illustres furent contemplés avec curiosité et l'on passa dans la salle à manger oi^i nous fîmes honneur à un repas des plus somptueux et des mieux entendus : c'était tout à fait l'art et le service des bonnes tables du temps béni de la Restauration. M. Lingay voulait qu'on bût largement et nous priait de lui tenir tête afin de lui faciliter fétude de nos caractères. De notre côté, l'on étudiait autre chose : les degrés de parenté qui pouvaient unir entre eux les habitants de ce logis où les uns disaient madame ou mademoiselle, les autres bon ami, les autres mon parrain. Méry, surtout, était fort interloqué. En parcourant le jardin, il nous tirait à part pour conjecturer sur la maisonnée de M. Lingay, et il finit par prononcer, avec son accent de Marseille : (( Je crois que c'est un'Tur ! »
Pour n'avoir jamais rien laissé derrière lui, ni quitté personne, M. Lingay était en effet devenu une manière de patriarche, trop biblique, mais plus spirituel et aussi laborieux que Noé. Sa carrière, ses aptitudes, me furent révélées le soir même d'une façon inattendue. A la tombée de la nuit, la plupart des convives étaient partis ; on nous avait retenus, Théophile et moi, sous de gracieux prétextes et il fallut rester à souper» Comme on allait servir, voilà que survient une estafette à cheval porteur d'un ordre. Afin d'induire le carabinier à patience, on lui fait donner à boire, tandis que M. Lingay se met en devoir de répondre. On lui demandait de préparer toute une plaidoirie ministérielle pour la défense d'une question qui, le lendemain, devait être discutée à la Chambre, travail énorme ; car il fallait remonter aux origines, parcourir les transformations de l'affaire, s'étayer des jurisconsultes et prévoir les objections. M. Lingay fait venir d'une chambre contiguë à son cabinet deux ou trois cartons ; il en tire autant de petites liasses ; il y puise des feuilles détachées qu'il classe et relit, puis il dispose à ses côtés, devant des pupitres, tous les habitants de son arche ainsi que nous-mêmes, après nous avoir munis d'un cahier de papier et armés d'une plume. Tout étant ainsi disposé, le petit homme, avec sa tête branlante, se met à rédiger sa consultation. En trois minutes il eut rempli une grande page qu'il passa pour la copier à la plus jeune des petites filles; la seconde page fut dévolue à sa sœur ; les autres au reste de l'assistance, et si vite que l'on copiât, on était devancé par les minutes (M. Lingay gardait ses copies et envoyait Toriginal). J'ai compté quatorze grandes pages; le souper ne fut retarde que de cinquante minutes.
Et l'homme était toujours prêt à disserter ainsi, au pied-levé, de omni re scibili. C'était là son métier, sous ce titre, inconnu à la plupart des mortels : secrétaire de la présidence du conseil des ministres. De 1831 à 1848, il a rédigé tous les sccnario des drames politiques et souvent confectionné les discours ministériels. Sous la présidence du maréchal Soult, l'illustre guerrier n'a prononcé que les homélies de Lingay; dans la coulisse on tremblait que le ministre ne fût contraint d'improviser une réplique. Pendant seize ans, Lingay a composé tous les discours de la couronne à l'ouverture des sessions ; — j'en ai tenu les minutes avec la prévision en marge des dangers qu'amèneraient les modifications voulues par ses chefs. — A la fin de 1847, quand Lingay rapporta du conseil le dernier discours du trône avec l'addition imposée des passions aveugles et ennemies : « Regardez ces trois mots, me dit-il; eh bien, ils renferment une révolution ! »
Et d'un ton doctoral fort comique, il déclamait :
Près de chaque minisire où l'on m'a vu descendre, Je fus tziie Cassandre... à côté d'un Cassandre !
Il fallait qu'il rendît de bien grands services ; car son emploi lui valait cinquante mille francs de traitement iixe, somme exorbitante pour le temps. Mais, avec les charges qu'il avait assumées, il en dépensait soixante et dix mille, étant à la fois extrêmement honorable, assez généreux et aussi endiablé comme viveur, que surhumain comme travailleur et teinturier. Lettré à la vieille marque, Lingay, ses passions mises à part, avait un bon sens imperturbable; ma jeunesse en a
reçu des conseils prolitables. En dehors des relations politiques, je ne lui ai su d'autre intimité remontant au jeune âg-e que M. Villemain : il le tutoyait.
De quelles limbes avait-on tiré ce fantastique agent, exercé sans bruit, et qui, sans attirer. sur lui l'attenlion, avait tout amassé ? Pour restituer quelques lambeaux de biographie, j'ai dû cultiver longtemps cette relation.
Quand je l'ai connu, il avait encore sa mère; il me fut donné de l'apercevoir une seule fois. C'était une façon de M""^ Grégoire mise à la retraite. Gomme celle de Déranger, elle avait tenu un cabaret, au bas du . quartier latin, près d'un pont, et parce qu'elle était accorte, et que son café avait une salle du fond où l'on entrait par un corridor d'allée, des professeurs du lycée voisin avaient pris l'habitude d'aller, sans risque d'être compromis, se récréer là entre leurs classes ou après les cours. Ils y trouvaient l'enfant de la patronne, un petit garçon qui, toujours à l'étude au coin d'une table, commençait seul son éducation sans autre maître que la volonté. 11 questionnait ces professeurs qui prirent intérêt à lui, le dirigèrent à leurs moments perdus, étonnés de son intelligence et qui, l'ayant poussé ass^z loin, obtinrent pour lui une bourse pour l'aider à achever ses études, à Louis-le-Grand probablement, alors le lycée Impérial ; car c'est là que fut élevé Villemain, et ils ont été condisciples, bien que Lingay fût plus jeune de quatre à cinq ans.
Joseph Lingay termina rapidement ses études et obtint ses degrés tout jeune. Il pensait se consacrer à l'enseignement et je ne sais pas si, dès cette époque, à la lin de l'Empire, il avait obtenu d'être employé, ou si même il attendait encore ses licences lorsqu'un suc-
ces littéraire peu éclatant vint décider de son avenir. L'Académie de Besançon mit en concours, en 1814, l'éloge de l'abbé Millot, académicien et ancien précepteur du duc d'Enghien : Lingay se mit sur les rangs et obtint le prix. Sa petite taille lui donnait l'air d'une extrême jeunesse ; je crois qu'il eut l'habileté de se rajeunir encore, si bien qu'à la séance académique, où il s'était rendu, on fut surpris et charmé d'avoir à couronner un enfant. Et cette enfance fit passer le discours pour un chef-d'œuvre et son auteur pour un prodige. Le pays avait pour préfet le comte do Scey, d'une famille comtoise aussi ancienne que les Montmorency : il prit pour secrétaire Lingay, qui lui fut fort utile au printemps suivant lorsque l'annonce du retour de l'ile d'Elbe et de la défection du maréchal Ney, à vingt lieues de la ville, souleva une violente émeute qui voulut envahir la préfecture et s'emparer de M. de Scey. On avait fermé le portail et le jeune Lingay ayant tiré des remises de lourdes charrettes les fit rouler avec grand fracas dans la cour, lâchant en même temps quelques émissaires chargés de crier qu'on amenait des canons devant les , portes, prêtes à s'ouvrir, et que la rue allait être mitraillée. Les rebelles épouvantés prirent la fuite et le préfet put monter en chaise de poste avec son secrétaire pour s'évader par la route de Lyon.
Rentré à Paris durant les Gent-Jours, ce dernier rédigea, caché au logis d'un imprimeur, un journal royaliste acerbe et redoutable sur lequel les agents de la police ne parvinrent point à mettre k main. Il revint en Comté avec M. de Scey quand celui-ci reprit, après Waterloo, possession de la préfecture oii il eut à recevoir dix-huit mois après, Monsieur, frère du roi,
lors de sa tournée dans l'Est. Parmi les notabilités qui accompagnaient le prince se trouvait le duc Decazes, alors ministre de la police, haute et laborieuse fonction au lendemain des secousses révolutionnaires. Le comte de Scey mit son jeune secrétaire, qui était Parisien et déluré,- au service de Son Excellence,, et le duc Decazes, en partant, pria le préfet de lui céder ce petit garçon qui avait gagné un prix d'éloquence et qui dissipait les émeutes avec tant de présence d'esprit.
Le voilà donc installé au quai Malaquais, dans les antichambres du ministère, bien effacé, peu rétribué et à l'affût des occasions. Il végétait là depuis plusieurs mois lorsque son patron, qui l'employait à des messages, lui dicta le sommaire d'un long rapport administratif et le chargea de porter cette manière de programme à un directeur général ou à un conseiller d'État, avec Tordre d'exécuter le travail dans le plus bref délai.
Trois jours après, le rapport fut remis par Lingay au ministre qui le trouva absolument manqué, le dit au jeune homme et lui commanda d'aller commander cette même besogne à un plus habile maitre, qu'il désigna.
Dès le lendemain matin, le rapport se trouva prêt ; le ministre étonné se le fit lire, et trouva que le légiste en renom, à qui il l'attribuait, s'était surpassé. Il commençait donc à dicter une lettre pour le louer de son talent et de sa promptitude, lorsque Lingay dit en souriant, et les yeux baissés : « M. X*** va être bien étonné... » Ce travail était sans doute fort important et des plus difficiles ; car le duc Decazes fut tellement stupéfait de cette révélation d'un talent précoce et con-
sommé, qu'il dit à Lingay : « Vous prendrez le titre de secrétaire et, à partir de ce jour, vous avez dix mille francs de traitement. »
Ainsi, chaque avancement était dû au seul mérite; il en fut ainsi jusqu'à la fin, puisque l'homme était destiné à la perpétuité d'une exploitation anonyme. Mais où la fortune le favorisa, c'est quand elle le jeta sur la route du Benjamin de Louis XVIII, de ce personnage intelHgent, souple, et ami des chemins détournés qui, ministre ou non, est resté jusqu'à la fin du règne le confident du roi et l'agent intime de ses petites menées. Esprit fin et retors, Lingay était né foncièrement publiciste; bien frotté de latin, il savait citer Horace à propos ; exquis d'ailleurs en l'art de conter avec déférence une historiette grivoise et adextre à loger une flatterie dans l'enveloppe d'une malice, n'avait-il pas pour Louis XVIII tous les attraits désirables? Lingay n'eut jamais de présentation au château; mais il montait les petits escaliers; on l'amena par les corridors dérobés : il véc^tdans la place, et nul ne le vit introduire : entre le monarque et son compère, ingénieux mais peu fertiles, il fallait quelqu'un de force pour mettre en œuvre ce qu'on s'imaginait dicter. On a dit, on a nié que Louis XVIII ait inspiré, ait enrichi de ses notes une gazette contre le pavillon de Marsan et les ultra du parti royaliste et clérical représenté par Monsieur : j'ai parcouru nombre de programmes, d'articles, des pages entières de la main du roi; des tartines rédigées par Lingay, avec les corrections dumaitre, et jusqu'à des épreuves, avec des coups de force intercalés par le moins ultramontain et le plus sceptique des souverains.
Il manquait à Lingay, surtout "pour ce temps-là, une
notoriété, de la naissance, une position définie et l'appui de la famille : il ne pouvait donc se soutenir môme dans un état seulement lucratif, qu'en se rendant nécessaire et silencieusement redoutable. C'est à cette double nécessité qn'il a dû sans doute et sa méthode pour le travail et les armes dont il s'est muni.
11 me souvient qu'une Revue m'ayant demandé un travail sur Chateaubriand, j'en parlai un matin à notre directeur. Il fit descendre d'un carton étiqueté une énorme liasse composée de fragments coupés dans d'anciens journaux, de feuillets arrachés, de notes manuscrites, de correspondances, de rapports secrets, etc., et il me dit : « Vous trouverez là de finédit et du nouveau. » Je dévorai tout avec intérêt, avec surprise et, finalement, effrayé, je n'écrivis rien sur Chateaubriand.
Depuis 1815, Ling-ay avait compilé, recueilli ou détourné, à ce ministère de la police qui possédait les secrets de tant de personnages après les deux revirements successifs de TEmpire à la Restauration, tout ce qui pouvait permettre d'enchaîner ces personnages; c'est-à-dire de les annihiler ou de les perdre. Il s'était créé des attaches dans la milice de ces bureaux ; jusqu'à la fin du régime de Juillet, il y glissa des créatures à lui, de telle sorte qu'il put continuer ses venimeuses collections, d'abord jusqu'à 1830 ; puis, à partir de 1831, où il rentra aux affaires. Voilà pour les moyens défensifs.
La composition des archives administratives dont il s'était outillé indiquait un génie de classement tout particulier et une sagacité rare. Chaque jour, depuis son entrée à la police, il avait découpé dans les discussions parlementaires, dans les articles de fond, .
dans les travaux du Conseil d'État, dans les rapports spéciaux des chefs de service, tout ce qui formait l'historique et pouvait constituer les dossiers relatifs à chacune des principales questions, administratives ou politiques, qui pouvaient être remises au jour. La multiplicité, la diversité de ces affaires rendaient inexphcable pour moi le cadre adopté pour les subdiviser. Telle en était pourtant la clarté, que Lingay trouvait ses documents à la minute et ils étaient si complets, si bien choisis que tous étaient utilisés et qu'ils suffisaient à épuiser les arguments pour ou contre, et le domaine des faits. Ce redoutable et précieux arsenal occupait une vaste pièce, très élevée, oii la famille pénétrait seule, et qui était garnie de cartons du haut en bas sur ses quatre faces. C'est avec de tels moyens que Lingay improvisait, deux et trois fois par jour, soit des articles, soit des discours de ministre, soit des rapports de commissions étudiés à fond.
Cette manufacture, je l'ai vu fonctionner de 1839 à 1847 et je dois dire qu'à l'époque oii M. Lingay a di- . rigé la Presse, M. de Girardin a été fort redevable à son intérimaire de l'initiation à ces moyens de travail. Je me rappelle parfaitement que Lingay me raconta une journée passée dans cet atelier avec le célèbre pubhciste, en explications, en communications de recettes pratiques pour s'élever, du pays des abstractions, à la rigueur imposante des démonstrations bien étayées. C'est à partir de ce moment, et à mesure qu'il a pu remplir ses greniers, que M. de Girardin a crû en puissance et en fécondité. La différence entre eux ne dépendit plus que de l'esprit plus ou moins juste avec lequel chacun choisissait les éléments de ses récoltes.
S'il en faut croire Lingay qui, je dois Tavouer, était
parfois gascon, sa maison était loin de contenir les toxiques les plus dangereux de sa pharmacopée policière. La réserve des pièces les plus redoutables, qu'on aurait pu, chez lui, dérober ou faire saisir, était entassée dans deux ou trois malles, gardées dans un logis obscur par des gens bien éloignés de soupçonner ce qu'elles contenaient. Après sa mort, ni l'État qui s'est jeté sur les papiers de Lingay, ni sa famille à qui un Sésame eût été fort nécessaire, n'ont réussi à rien exhumer. A l'appui de la demi-confidence du personnage, je n'ai à citer qu'un fait, mais assez piquant.
Lorsque M. Thiers reprit en 1840 la Présidence du Conseil, avec le département des Affaires Étrangères, il annonça d'avance, trop bruyamment selon sa cou- •tume, deux destitutions qu'il ne put faire, celle de Désages, directeur des Affaires Etrangères, et celle de Lingay. Quand il proposa la première au roi, Louis- Philippe répondit étonné : «'Vous avez donc l'intention de me brouiller avec toute l'Europe! » Il fallut expliquer à M. Thiers que loin de remercier l'habile, prudent, modeste et conciUant Désages, on le suppliait chaque année de conserver son poste. Lingay, malgré le bruit qui en courut, ne fut pas révoqué non plus, et voici, s'il faut l'en croire, comment il s'en tira.
Inquiet de son sort, car il n'avait que sa place et bien des bouches à nourrir, j'avais couru le soir même à l'avenue de Marbeuf, où je trouvai mon homme les pieds sur les chenets, à rire et causer de son insouciance parfaite. 11 me rassura, tout en confirmant que telle était l'intention du nouveau ministre, ce qui lui fit hausser les épaules et s'écrier: « Thiers n'est qu'un enfant; j'irai le lui dire demain... »
Gomme je montrais peu de confiance.dans le résultat d'une pareille démarche, M. le secrétaire de la Présidence du Conseil reprit : «. Demain matin, à sept heures et demie, je sortirai; je prendrai en route un iiacre qui me mènera dans un quartier où j'achèverai à pied mon pèlerinage. J'entrerai dans une maison de peu d'apparence, et avec une petite clé, qui est dans ce bureau, j'ouvrirai une malle en fer dont je tirerai trois petits papiers que je mettrai dans ma poche. A neuf heures et demie, j e serai au boulevard des Capucines oi^i M. Thiers me recevra; je lui ferai une courte lecture, nous deviendrons les meilleurs amis du monde, et, à dix heures et demie, si vous venez déjeuner avec nous, vous serez tranquillisé sur mon sort! »
Je n'ai pas vu les petits papiers ; mais les choses se passèrent exactement comme Lingay l'avait prédit. Il rentra même avec quelque chose de plus : le titre do maître des requêtes au Conseil d'État, où, dès lors, on l'envoya souvent soutenir des projets. Durant ce long ministère du due de Dalmatie, un jet de lumière pénétra un moment dans les ténèbres qui cachaient le souffleur du premier sujet de la troupe ministérielle. Quelques feuilles d'opposition appelèrent Soult « le maréchal Lingay » : chacun demandait ce que cela voulait dire.
Au plaisir que causa cette facétie dans la maison, je compris que, malgré les superbes émoluments de son poste, ce n'était pas sans des souffrances intérieures que cet homme avait consacré son expérience, son savoir et ses talents à la grandeur d'autrui. Le désordre de sa vie ne fut qu'un moyen pour lui de s'étourdir et d'abrutir l'ambition dans les sensations du plaisir. Seulement, je n'ai jamais compris qu'avec tous
les goûts d'un désœuvré, il eût conservé, pour le travail, une aptitude, une activité et une assiduité de bénédictin. Autre trait, bien plus surprenant, à l'éloge de son bon naturel : on n'a jamais découvert en lui la trace d'une pensée envieuse. Il était fort obligeant, il aimait à servir et le faisait avec discrétion ; je citerais trois hommes qui ont fait un grand chemin et dont il a commencé la carrière.
Pourquoi, dès lors, objectera-t-on, ne s'est-il pas tiré de cette position effacée, de cette obscurité, de cette espèce de servitude et de ce rôle équivoque? C'est peut-être que, dès la jeunesse, il n'avait pas ordonné son existence pour qu'elle lût exposée en pleine lumière. Dans cette carrière bizarre, il y a des coins caverneux : Lingay a fait quelque temps partie de l'Université. Est-ce avant de servir M. Decazes; est-ce après la mort de Louis XVIII? Je n'ai pu savoir ni l'époque où il essaya de cette carrière, ni comment il y a renoncé. Sous le ministère Martignac, il était, rôle toujours anonyme, le rédacteur politique d'une feuille qui défendait la politique du centre droit. Quand survint le ministère de M. de Polignac, comprenant bien que le trône était perdu et songeant à l'avenir, Lingay consigna sa démission de rédacteur poUtique, dans une longue lettre motivée, respectueuse et triste, adressée au Roi. Ce manifeste fit sensation ; mais de telles impressions, si rien ne les continue, s'effacent. L'opposition dynastique d'alors, dont Casimir Périer était le plus brillant satellite, appela Lingay au Journal de Paris, En 1830, il ne signa point la protestation des journalistes : ses patrons auraient voulu diriger les affaires sans renverser le trône.
Après l'avoir créé secrétaire de la Présidence du
Conseil, Casimir Périer le voulut sortir de l'ombre. Recomiaissant, et à juste titre, car les principaux discours de ce grand homme d'État ont été forgés sur l'enclume de notre Vulcain politique, et j'en peux parler, le ministre acheta pour le lui donner ce bel hôtel de l'avenue Marbeuf, afin de rendre son propriétaire éligible, et lui promit de hautes destinées, s'il voulait revenir à une vie plus régulière. Lingay ne put consentir à se séparer d'un entourage qui représentait pour lui l'indépendance, le bonheur comme il l'entendait et des engagements pris. C'est ainsi qu'il resta dans une demi-obscurité, personnalité considérable dans l'État et, en quelque sorte, tenant les ficelles d'un Guignol gouvernemental. Son généreux patron l'avait présenté au roi, — le matin, — et dix ans après, Lingay parlait encore avec étonnement de sa première conversation avec ce prince qui, au lieu d'aborder le terrain des affaires, lui avait fait une savante dissertation historique étayée de preuves sur l'avantage, pour les empires, de substituer au trône les branches cadettes aux aînées.
Aucun ministre, jusqu'à février, n'eut le courage de se passer de Lingay, cette Cendrillon qui faisait tout l'ouvrage : il est si doux, quand un devoir nous incombe, d'être affranchi de l'effet du travail et certain que la besogne sera faite, et subito ! Par malheur, le grand teinturier n'avait pas d'épargnes ; ses charges s'étaient accrues ; un mariage tardif avec une enfant n'avait pas été stérile ; de sorte que la Révolution de 1848 fut un coup de foudre pour ce phalanstère et sur cette maison, qu'il fallut vendre si même elle n'était déjà fondue.
Depuis quelques années, mes visites étaient moins
fréquentes : il en est ainsi pour tous les hommes qui s'établissent avec les relations qu'ils auraient à cultiver seuls ; mais, inquiet de l'avenir pour un homme de cette valeur et dans sa situation, je vins le trouver, dans un entresol assez vaste de la rue de l'Arcade, on il avait porté ses pénates. Il était fort animé. « Rien, plus rien! me dit-il, et plus personne! Me voilà près de la soixantaine ; il faut recommencer sa carrière : c'est dur ; mais je n'ai pas peur ! »
Peu de temps après, j'ai su qu'il s'enfermait pour écrire, de l'aube du matin jusqu'au milieu de la nuit. Il brassait à des prix doux... pour ceux qui l'employaient, la besogne de bien des gens. Certain jour, une aftiche de Gaussidière, alors préfet de police, me frappa : c'était celle où il se targuait de faire de l'ordre avec du désordre; le mot a obtenu assez de succès! Après avoir lu deux fois cette machine, j'allai droit chez Lingay que je trouvai, cette fois, à un rez-dechaussée au fond d'une cour de la rue des Mathurins. « Eh bien! dis-je ex abrupto, nous travaillons donc avec le citoyen Gaussidière?... »
Il nia longtemps ; il fallut l'autorité que donne la certitude pour arracher un aveu; car l'excuse était triste et, des grands hommes de deux règnes, tomber à la solde d'un pareil bohème était humiliant.
A partir de cette douloureuse période, cette existence devint une lutte contre la détresse et les créanciers. L'énergique publiciste gagnait encore de l'argent; mais il en aurait fallu trop. Son dernier gîte fut un sommet de la rue de Laval, un spacieux et joyeux perchoir où tout le matériel avait pu se répartir et où l'ex-éminence grise avait pu organiser un ample cabinet de travail, des fenêtres duquel on découvrait tout Paris-.
C'est là qu'eut lieu notre dernière entrevue, l'avantdernier dimanche de novembre 1851; elle m'a laissé un souvenir ineffaçable, presque un remords ; car j'ai pu, sans le vouloir, hâter la fin de M. Lingay. A cette époque, il fréquentait assidûment son voisin, M. Thiers, et comme il arriva à tous ceux qui écoutèrent cette sirène, il avait adopté les opinions de son ancien chef, et rattaché ses suprêmes espérances à la défaite du prince-président par l'Assemblée législative.
J'arrivai chez Lingay vers trois heures ; le soleil égayait son beau salon d'étude, et il me montra, sur une petite terrasse, des fleurs que l'arrière-saison avait épargnées.
On causa des événements qui se préparaient ; il tenait pour le parti parlementaire, moi de même, mais il avait des illusions et je n'en avais aucune. Il me conta .qu'il venait de recevoir une visite singulière, celle de M. Mocquard, et il s'écria : « Vraiment, on ne voit plus que des fous ! »
Le secrétaire de Louis-Napoléon était, je l'avais jusqu'alors ignoré, un des plus anciens camarades de Lingay. Connaissant sa valeur pratique et sa ruine, il était venu lui annoncer qu'un coup d'État était proche, lui dire qu'il avait préparé le prince à rendre à un travailleur aussi expérimenté une belle position, et lui offrir de le présenter au patron avant la victoire, qui était assurée.
C'était un coup de fortune ! Mais le plus imprévoyant des hommes illustres avait altéré le jugement de Lingay et émoussé en lui cette pénétration dont il avait donné tant de preuves. Répondant à M. Mocquard par des railleries, il s'était gobé de sa crédulité et avait terminé par ces motifs : « Ton prince sera écroué à Vincennes avant un mois ! »
Bien convaincu que mon homme, pareil à tous les personnages politiques dont j'ai eu l'honneur d'approcher, avait pour seuls principes le culte intelligent de ses intérêts, j'émis la crainte qu'il n'eût donné dans Terreur. Pris à partie à mon tour, je fus fortement plaisanté. Alors, rappelant à Lingay que nulle passion ne pouvait égarer un spectateur peu sympathique aux projets de M. Mocquard, je m'efforçai de démontrer l'infériorité, en cas de lutte, d'une Assemblée divisée en trois ou quatre partis, discréditée devant le pays, ayant perdu toute autorité sur l'armée, sur un prince ayant pour auréole le plus grand nom des temps modernes, aimé des soldats, maître du pouvoir, ayant pour lui l'unité de la volonté avec le secret de ses desseins et j'arrivai à lui démontrer qu'entre le prince, toutpuissant et silencieux, et l'Asseniblée loquace, insolente, sans bras, et divisée, l'issue de la lutte n'était pas douteuse. Lingay lutta avec tout son esprit ; mais il n'y pouvait rien : quand il riait de mes visions, je lui demandais ce qu'était devenue sa prévoyante sagacité et, pour riposter à ses facéties, je disais que la Cassandre avait changé de sexe. Dans son propre intérêt, je l'exhortai, lui, homme d'autorité, à passer du côté de l'Empire et lui montrant, sur sa cheminée, un grand buste en marbre de Napoléon P"" : « Ne m'avez-vous pas dit un jour, sous le ministère Thiers, lors de ce système de bascule et de concessions, en me désignant ce buste : — Tenez ! j'aimerais mieux servir celui-là pour dix-huit cents francs, que ceux-ci pour cinquante mille! — Eh bien, quand vous prendriez du service auprès de son neveu ! Allons : prenez votre chapeau et courez chez M. Mocquard! »
— Je ne le pourrais plus, dit-il ; car j'ai été vif, et
SOUVENIRS POLITIQUES ET LITTERAIRES. Ail
nous nous sommes quittés brouillés. Mais, en serait-il autrement, j'éviterais une telle sottise, etc.. »
Il se lança dans de virulentes diatribes contre le Prince, et je vis tomber sur ses yeux la cataracte des gens de parti. Puis, il me voulut montrer l'impossibilité matérielle d'un coup d'État, à quoi je répliquai : « La chose est si évidemment facile, que je vais vous dire par le menu comment elle se fera : quand vous verrez un obstacle, vous m'arrêterez ! »
En m'écoutant, il combattit désespérément, très sérieux, presque sombre, vers la fin ; mais je ne parvins pas à le convaincre, et je le quittai à quatre heures.
Le surlendemain matin, mardi, j'étais prié par un billet de faire part à l'enterrement de M. Lingay...
Je courus à la rue de Laval deux heures avant la cérémonie pour avoir des détails sur cette mort foudroyante. « Que lui avez-vous donc dit avant-hier? s'écria sa belle-mère quand je l'abordai. Après votre départ, il est devenu très agité! De suite il m'envoya chez M. Thiers pour l'exhorter à mettre ses papiers en sûreté et lui offrir ses services pour cela. M. Thiers était absent. A mon retour, M. Lingay se promenait dans son cabinet donnant des signes de trouble , d'anxiété, et je l'ai entendu s'écrier désespérément : — Ah! l'impuissance... l'impuissance! — Son teint était devenu écarlate. Il passa dans sa chambre; je l'y suivis au bout d'un moment, et je l'ai trouvé sur le parquet, au coin de la cheminée : il ne respirait plus. y>
Le défunt était encore dans son lit; je découvris son cou et j'écartai la chemise : une énorme tache de sang extravasé violaçait les trois quarts de la poitrine. La tête était chaude encore, et du sang
frais ruisselait des narines. Je me rendis compte de ce qui avait pu se passer dans l'âme de l'infortuné, en apprenant que, le matin même, son cercueil avait seul fait reculer les huissiers qui venaient pour saisir. Il était à bout de ressources; il venait de refuser une fortune, puis de reconnaître que son jugement avait baissé, qu'il avait consommé sa perte, et son cœur se rompit.
C'était, au fond, un excellent homme et capable de dévouement. Un excès de générosité pour des amis dans la peine lui avait enlevé toutes ses épargnes. Les jours où il venait de rendre au cabinet un grand service, il disait : « Je suis en crédit pour près de huit jours; désirez-vous quelque chose? » Sans nul doute, la vie l'avait corrompu à trop d'épreuves et à trop de gens ; mais il avait gardé un platonique amour de la rigide probité. De sa plébéienne origine, cet homme autoritaire avait gardé l'aversion inconséquente du principe même de toute autorité : désordonné dans ses mœurs, irrégulier dans l'ordre social, il détestait la religion et le clergé.
La dernière révolution l'avait replongé au plus épais de l'ombre dont il n'avait jamais pu se sortir entièrement. Sauf quelques feuilletons d.e pensées détachées, publiées dans la Presse sans nom d'auteur, cet auteur qui a écrit tant d'illustres pages ne laisse rien pour sa mémoire.
A ses obsèques assistaient seuls, de notre caste, Gérard de Nerval et Théophile Gautier qu'il aimait beaucoup et qui, ainsi que moi, n'avaient pas cessé de le voir. A la vérité, nous n'en avions reçu aucun service. A ce cortège des derniers honneurs, rien n'indiquait le personnage qui avait eu pour collaborateurs les plus grands personnages de son temps, et jusqu'au
plus auguste des rois de ce monde": le chef de la maison de France. Lingay n'avait plus, à ses obsèques, que les parents, les amis de la modeste famille qu'il s'était faite, et les passants de la rue de Notre-Damede-Lorette ont pu croire qu'on menait à l'église un boutiquier du quartier.
Francis WEY.