ÉTUDE RÉALISTE
.XiE femme >eX les femmes.
Dieu a créé la femme : la société a fait les femmes.
Donc, partant de l'œuvre humaiaa«, nous allons essayer de remonter à l'œuvre de Dieu.
iL'œuvre de .Dieu sest une : l'œuvre du monde est multiple.
Des femmes tout le mal vient : le bien est l'effet de la fenmie.
.Ce que la femme fait, les femmes le défont, le brisent, le dénaturent, le corrompent.
A la femme l'inspiration de Dieu : aux femmes lestentations séductrices de Satan.
£ve et Marie, c'est-à-dire la femme ;avec le péché; la mère sans le péché.
L'innocence, la candeur, la bonté, le dévouement, toutes les grandeurs, toutes les abnégations, toutes les vertus, résumées dans ce mot divin : l'amour.
(Puis, les inquiétudes^ les tentations, les mauvais conseils, les curàosités saïis frein, les envies haineuses, les violences matérielles et morales, les effrénés besoins d'émotions, les appétits amouïs de jouissances déréglées, les rêves brûlés parla fièvre, les sensations
énervantes, les sensualités brutales, les féroces instincts, les barbares plaisirs, les atrocités sauvages, toutes les mauvaises passions, en un mot, confondues dans cette formule sociale : le vice.
In caudâ venenum, — D'Eve, mère du péché, descendent les Pasiphaés, les Laïs, les Phrynés, les Marguerite de Bourgogne, les Isabeau de Bavière, les Brainvilliers, les Dubarry, c'est-à-dire la longue génération des empoisonneuses, des adultères, des incestueuses, des hétaïres, des courtisanes, des femmes galantes, des belles impures, des baronnes du demimonde, comme on les a tour à tour si étrangement appelées ! Toutes ces immondes créatures que la paresse tient, que le luxe séduit, que l'opulence nourrit, eurentelles jamais, en aucun temps et en aucun pays, la faveur, la puissance et l'effronterie de nos jours en plein Paris? 0 civilisation!...
Voyez plutôt.
Qu'importe qu'elles aient , les malheureuses, une chemise de coton ou une robe de brocard, une mansarde ou un hôtel, une chambre garnie à trente francs par mois ou un appartement de douze mille francs l'an ; un miroir large comme la moitié de la main ou des centaines de glaces, hautes de trois mètres, enchâssées dans l'or; une cuvette de soixante centimes ou une baignoire en marbre blanc ; des bottines éculées ou une Victoria à deux chevaux bais, à l'avant et à l'arrière de laquelle se prélassent un cocher et un laquais à grande livrée ; qu'importe la position ou l'origine, le malheur ou la chance^ comme elles disent ? Que fait la misère? Que vaut le succès ?
Le fond est le même.
Ce sont bien là les filles d'Eve, les femmes d'une
société corrompue : rebut d'ua monde qui les tolère, honte d'une époque qui les souffre ; stigmate ignominieux des gros messieurs du xix® siècle, autrement dit des enrichis, qui les débauchent et les soudoient; des raffinés, des repus, qui, aussi sales, mais encore plus vils qu'elles, se débraillent dans leur boudoir, se vautrent sur des tapis impurs; puis... à peine secs de l'orgie, puant la tabagie, rentrent chez eux, près de leur femme et au milieu de leurs enfants qui, souvent, de leur côté, font comme eux, tous laissant par où ils sont passés, une odeur pestilentielle de dégradation et d'abrutissement. •
Paris, — un certain Paris, très restreint d'ailleurs, — connaît bien ces viveurs; le public, le vulgaire, profanum vuîgus, qui les voit passer, les regarde non sans quelque sentiment d'envie; mais il sent que ce sont les grands du jour, contre lesquels toute critique €st interdite. N'est-ce pas pour eux qu'on a fait cette maxime... opportuniste, cet absurde paradoxe : la vie privée est... murée! Qu'ils jouissent donc, en vertu de leur pouvoir discrétionnaire. Qu'ils jouissent : ils n'en sont pas moins flétris !
A Paris, capitale de la France et cerveau du monde, la femme vit — avant tout — par son corps. Gela s'appelle l'amour, et cet amour peut aisément se classer, savoir :
L'amour de 15 à 20 ans ;
— de 20 à 30 ans ;
— de 30 à 40 ans ; . — de 40 à 50 ans;
— de 50 à 60 ans ;
Et enfin (ô dégoût) l de 60 ans jusqu'au charnier.
Que si nous essayons, toujours- à vol d'oiseau, de remonter du charnier au berceau, nous ne saurions nous le dissimuler, c'est marcher dans un chemin difficile, plein d'encombrement, de désolations, de haines... ; car il faudra casser bien des œufs...
Essayons néanmoins, aussi légèrement que possible, avec la clarté et la gaze de la queue de la comète de cet été.
" — Gomment ! vous écriez-vous, il y a des femmes qui ont encore des amants à soixante ans passés ?
— Eh ! oui, certes, et beaucoup plus que vous ne le pensez. Faites exception pour les pauvresses, car cela se paye, un amant du genre. Et qu'on ne nous accuse pas du paradoxe banal et ridicule : que nous calomnions une partie de la société au bénéfice de l'autre ; que nous excitons la haine entre les citoyens ; et autres niaiseries du même panier. Nullement, nullement. Chacun aura sa part. Notre devise est : A tous justice et vérité !...
Donc, disons-nous, il est moins rare qu'on ne pense ce spectacle honteux et repoussant d'une vieille femme entretenant un jeune homme!... Mais la pudeur, comme le reste, nous interdisant toute digression, nous ne nous y arrêterons pas plus longuement. Tirons le rideau sur cette saleté.
— De 50 à 60 ans, reprenez-vous, c'est une anomalie. C'est un peu vrai. Passons.
— De 40 à 50, il n'y a là rien de très extraordinaire, sinon les contrastes... Une femme de 45 ans n'aimera jamais un homme de son âge; elle a la faiblesse du jeune homme, le goût du fruit vert. N'ajoutons rien.
— De 30 à 40, âge volcanique de la femme, c'est l'expression des sens qui cherche un cadre pareil, un reflet, un miroir plutôt. Un aller ego. L'amant et la maîtresse sont de force et de taille égales. Jusqu'ici rien à redire.
— De 20 à 30 ans, c'est le plaisir dans son essence, dans son expansion loyale et large, dans sa raison d'être ; c'est juste, c'est bon, c'est bien, c'est naturel.
— De 15 à 20 ans, la ques^tion redevient délicate, frisant le code pénal ou... le mariage. C'est ici encore et surtout que le vice apparaît d'un côté, et l'innocence de l'autre. C'est par ici que nous allons entrer en plein dans notre sujet. La femme va succomber dans sa candeur et se perdre dans les femmes, car le gouffre attire!....
Première aventure, — La jeune fille du peuple.
Voici passer une toute jeune fille, une apprentie ouvrière. 11 est huit heures du soir : elle sort de son magasin ; elle s'enfuit d'un pas allègre et léger, son petit panier sous le bras, ignorante de tout, confiante dès lors. Un monsieur bien mis l'entrevoit, se retourne, la suit et bientôt l'accoste. L'enfant va sont chemin. Le monsieur bien mis lui parle. L'enfan effrayée traverse la chaussée ; le monsieur bien mis l'imite, lui adresse de nouveau la parole, poliment, respectueusement même. La jeune ouvrière regarde alors pour la première fois son interlocuteur et lui répond à demi-voix qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut... Ah! la malheureuse ! elle a parlé, elle
est perdue. Trois mois après, elle a quitté ses parents, moitié de son gré, moitié chassée. La voilà dans un garni à trente francs. Elle va encore, il est vrai, chez sa maîtresse ; elle travaille ; mais elle ne chante plus, mais elle n'est plus gaie, enjouée, rieuse. On dirait même qu'elle cherche à se rapprocher de celles de ses compagnes plus âgées et dont elle évitait naguère les propos et les plaisanteries légères. — C'est qu'elle est en garni : le monsieur bien mis qui lui paye sa chambre et qui lui avait promis des meubles, ralentit ses visites ; il parle d'un voyage, etc., etc. Un soir, qu'il s'est fait attendre longtemps, il n'est pas venu... La pauvre lille a brûlé sa bougie, s'est endormie à demi vêtue sur sa chaise et s'est couchée, triste, en pleurs, dans les ténèbres. Le surlendemain, elle a reçu daté d'Orléans, puis de Ghâteauroux, puis de Saint- Yrieix, un mot laconique, froid, écrit en style d'affaires, qui l'invite à ne pas l'attendre d'ici plusieurs mois, mais au retour il viendra la voir. — P. S. « Sois sage, travaille bien et ne te tourmente pas trop ; ton Jules. »
La délaissée est restée, en effet, sage, travailleuse, mais non sans inquiétude. Le temps approche... Plus de nouvelles. — « Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! » se dit-elle souvent. Cependant les jours s'écoulent ; l'ennui les fait trouver longs, et bientôt s'y mêle un pressentiment vague : le doute. — « Ah î s'il me trompait ! » murmure-t-elle.
Une de ses amies, plus vieille, plus avancée surtout, a remarqué son trouble, sa tristesse et ce rapprochement insolite.
Le secret est bientôt connu.
Il faut la distraire
On va au bal. C'est le printemps. Mabille, Bullier, le Château-Rouge sont là.
Deuxième aventure. — Les deux amies font leur plus belle toilette et les voilà parties.
Chemin faisant, deux messieurs, toujours bien mis, le cigare à la bouche, les rencontrent. L'un d'eux connaît quelque peu Virginie, la plus âgée des deux jeunes filles. C'est d'un merveilleux à propos. L'un de ces messieurs à des billets pour le cirque. Le temps menace d'ailleurs et le luxe de Mabille effraie un peu les modestes ouvrières, qui ne sont pas fâchées d'éviter un lieu oii l'éclat des lumières exige des toilettes à Favenant, tant la mode et la réclame provoquent. Va pour le cirque.
La soirée est finie, mais il est à peine onze heures et c'est l'heure où la vie commence sur les boulevards. Il faut souper. On entre quelque part, au hasard, pour un instant... Pour plus de discrétion, on prend un cabinet particulier, oii le garçon n'entre point sans frapper; oij, à certains entr'actes, et le dessert servi, il ne devra se présenter que sur deux coups de sonnette. On mange peu, on boit beaucoup. Les propos s'allument, les aveux deviennent pressants. Puis, la plus âgée des amies ne donne-t-elle pas l'exemple ? Elle boit, elle rit, elle se laisse embrasser... Fi de la bégueule !
La deuxième duperie est consommée : le temps a éié plus court, voilà tout. Se reverra-t-on ? Peut-être.
— « Un de ces soirs, nous nous rencontrerons, »
dit l'un des roués à son ami. — Un de ees soirs? hélas ! c'est comme s'il avait dit : « Attendez-nous sous l'orme. »
Et les vêtements les plus propres sont fripés, salis^ souillés par le vin et la luxure...
Alors, le doute naît, l'amertume vient, la honte s'efface, l'effronterie commence. — « A bon chat bon rat! » dit la jeune, et désormais ce n'est plus la femme : elle se classe dans les femmes, elle a part de cité. Elle sait le vice, elle l'observe et en tire profit..
Suite du même sujet.
Le commerce va,, les commandes affluent. Dans telle fabrique de bijouterie qui occupe en moyenne trente ouvriers et dix polisseuses, ces dernières sont insuffisantes.
Une mère a demandé pour sa fille une place d'apprentie. On la prévient. L'enfant est amenée. Elle a eu quinze ans quelques jours auparavant. Le chef d'atelier l'a remarquée: — « Elle est jolie, la petite! » s'est-il dit.
Cela explique tout. La nouvelle apprentie sera, non pas la femme dir chef d'atelier, car il est marié ; non pas sa maîtresse, car la première ouvrière a déjà l'emploi de la chose; mais sa fantaisie, son caprice, sa.... bienvenue. Rassurée d'ailleurs sur ses intérêts, la maîtresse s'y prête d'autant plus, qu'elle se charge de faire mettre à son gré, à son heure, l'apprentie au rebut, dehors, sans autre forme de procès. '
En effet, la pauvre enfant, insidieusement accusé©
de coquetterie, d'ambition &t de paresse, est — un soir — brusquement remerciée à la paye.
Sa vieille mère qui Ta vivement grondée, vertement sermonnée et finalement menacé© de la mettre à la porte, la fait entrer dans une autre maison.
Ici, ce n'est plus le chef d'atelier qtii s'en empare,, car, celui-ci, quoique garçon, est rangé et honnête avant tout. Mais un jeune ouvrier, — apprenti festoyé hier, — trouve la petite à son goût et lui propose dès. le soir même de la mener, le prochain dimanche, dîner à Romainville... chez une de ses tantes»
On devine le reste.
Neuf mois plus tard la jeune fdle est mère. Elle quitte ses parents, confie son enfant, comme elle peut, à une nourrice ; travaille, et, désormais éprouvée,. blessée dans ses affections, abusée dans son innocence, trahie dans la plus sacrée des situations, abandonnée, reniée, honnie, montrée du doigt, traitée d'idiote ici, de fille perdue là, elle travaille toujours ;. puis elle s'achète au Temple une toilette de friperie, hante les bals publics, tombe de chute en chute et, de femme aux pudiques instincts, elle devient une de ces harpies qui ne croient plus à rien, n'aiment plus personne, trompent tout le monde ; en résumé, elle se range dans la classe des femmes... civilisées au fer rouge...
La denoLoiselle do boutique.
Un magasin de bonneterie a besoin d'une... demoiselle de comptoir.
Se présente une jeune fille, simplement mise, modeste, d'une éducation convenable. Issue de parents
honnêtes, elle désire se placer soit pour tenir les écritures, soit comme caissière, soit enfin comme préposée à la vente ou à l'étalage. Elle convient à la maîtresse de la maison, grosse femme rougeaude, grasse, rebondie, prétentieuse, maniérée, n'appelant son mari que M. Graprouzet et ne permettant pas, en sa dignité d'épouse, qu'on ne lui dise pas toujours : madame Grapouzet.
Or, M. Grapouzet, en dépit de M^^^ Grapouzet, est resté le maître. Et ici nous devons faire une pointe ■dans un passé déjà loin.
En ce temps-là, M. Grapouzet était caporal dans la garde nationale, et en même temps du dernier mieux avec son sergent-major, qui le mettait très souvent de garde. A rencontre des autres, M. Grapouzet ne se plaignait que d'une chose : c'est de n'être pas .sans cesse de garde.
• — Encore ! toujours ta garde ! répliquait M"*^ Grapouzet. Est-ce que tu croîs que je suis dupe? Tu n'aimes plus que le corps de garde et la tabagie... Vous 'êtes libertin, vicieux, monsieur Grapouzet!
— Ma bonne, répondait M. Grapouzet, tu t'effarou- 'Ches pour rien. Je suis dévoué à l'ordre : nos affaires prospèrent, et il faut bien que mes galons soient fêtés au poste : — « Noblesse oblige ! » disaient les gentilshommes d'autrefois. Eh bien! madame Grapouzet, avec la garde nationale, il n'y a plus de gentilshommes, de privilèges, et vive Dieu ! comme disait feu Henri IV, le bourgeois a... sa poule... Tu es ma poule adorée, madame Grapouzet, et ce dit, M. Grapouzet embrassait bêtement sa grasse moitié.
Get argument irrésistible finissait par désarmer M""^ Grapouzet. Gependant, elle se trouvait bien seule.
quand M. Grapouzet couchait au corps de garde, ce qui, avons-nous dit, arrivait fréquemment. M^^ Grapouzet eut un jour une idée.
— Si nous prenions une demoiselle, dit un matin à déjeuner M"" Grapouzet.
— Ça te regarde, répartit, sans songer à rien, M. Grapouzet.
En effet, l'un et l'autre cherchaient à se tromper, et fin contre fin, disait /tî petto M. Grapouzet, nou& verrons bien. M™® Grapouzet évidemment a ses raisons. Et soudain M. Grapouzet se prit à rire en lui ; il venait aussi d'avoir les siennes. Tous deux voulaient une demoiselle de boutique.
0 monstruosité !
Et cela est pourtant.
M™^ Grapouzet avait pour son digne mari la même tendresse, la même vigilance que certaines mères... vertueuses pour le fruit de leurs entrailles.
Le raisonnement est simple. — Mon époux se dé^ bauche, se disait en soi M™^ Grapouzet; il m'abandonne; que faire? que faire? Si je lui donnais un intérêt k domicile?
G'est ainsi que M. Grapouzet, qui avait le cœur tendre, ne tarda pas à trouver les billets de garde de son sergent-major par trop fréquents; il réclama; il cria à l'injustice et ne demanda désormais rien plus que la suppression immédiate de la garde nationale.
M™® Grapouzet avait gagné son procès. Elle voulut bien fermer les yeux sur le passé suspect de M. Grapouzet et, du moment oii celui-ci ne déserta plus, n'alla plus au café et coucha consciencieusement aux côtés de M"»® Grapouzet, la grasse et plantureuse ^me Grapouzet se tint pour satisfaite.
Qmant à la jeune Anaïs, la demoiselle de comptoir, habilement apprivoisée par les récits de M™^ Grapouzet qui, elle aussi, avait débuté... dans la partie, elle <iomprit assez vite son rôle et s'y rés^igna, en guettant mieux. Chaque dimanche, on allait ensemble dîner sur l'herbe dans les bois de Gliamart ou de Meudon; et pendant que M""® Grapouzet digérait sur le igazon, M. Grapouzet et M^^^ Anaïs cueillaient du chèvrefeuille et cherchaient des fraises pour le réveil de M™^ Crapouzet. G'était charmant et bucolique. Pan eût bien ri dans les lierres, s'il n'était pas si... blasé. De retour, -comme à l'ordinaire, M. Grapouzet enfermait sous clé M^^® Anaïs dans sa chambrette et ronflait benoîtement dans le lit conjugal.
Mais, tout en ayant les passions vives, tout en étant ■d'humeur folichonne, et quoique bonnetier, M. Grapouzet était jaloux; et, un beau matin, d'accord d'ailleurs avec M™® Grapouzet, sur un prétendu rapport, il ■congédia M^'* Anaïs, dénoncée comme" faisant des œillades à certain commis d'en face.
Était-ce pure calomnie? T<i)ujours est-il que ledit -commis — qui en tenait — accepta sous bénéfice d'inventaire le renvoi d' Anaïs. Il lui chercha une chambre dans un hôtel meublé,, paya la quinzaine d'avance, établit une quarantaine sévère autour de la jeune fille et, au bout d'un mois, comme nous l'avons déjà expliqué., la farce était j-ouée.
— Bis in idem ! s'écriera le critique. Il aura raison. Mais ce n'est pas la faute du chroniqueur. Si certaines ■causes produisent des effets divers, en fait de cœur, bien des sentiments amènent des -résultats identiques.
Inutile d'ajouter qu'Anaïs, naguère encore femm©,
est involontairement enrôlée dans la catégorie des femmes. . . parisiannisées. . .
Les esquisses qui pi^cèdent appartiennent à la première période de la vie, qui peut devenir la plus triste, la plus sérieuse, la plus désespérée à la fois ; car c*est alors celle des abandons et des renoncements succes- &ifs, e<n pleine fleur^ <ea pleine croyance, en plein ^mour.
La femme dite du grand monde.
La femme n'est réellement femme que de 20 à 30 ans. Avant 20 ans, elle est encore une jeune fille ; après 30 ans, elle se ride et décline.
C'est d'ordinaire entre 20 et 30 ans que la femme se marie. C'est la pleine floraison physique, morale, intellectuelle et sociale.
Physique, en ce qu'elle jouit de toutes les forces vives de sa oonstitoitioia ; morale, en ce qu'elle a le sentiment de ce qu'elle -est; intellectuelle, en ce que chez elle le cœur, l'esprit, la tête agissent de concert, en quelque sorte, guidés par la raison de la coquetterie calculée et des exigences du monde; sociale, enfin, parce que c'est la transition définitive qui doit s'y faire : — le mariage.
Beaucoup de mères présentent dans le monde, il est vi^ai, leurs filles à peine âgées de seize ans ; et il n'est pas rare de voir la mère dans la valse et la fiUe piétiner dans le quadrille. La polka est une danse cosmopolite, presque ridicule chez nous, soit dit en passant. Qu'arrive-t-il dès lors? C'est que ces mères, valseuses à perpétuité^ tombent dans l'équivoque, et que leurs
filles, à vingt-cinq ans, sont de vieilles poseuses, que font tout au plus pirouetter quelques sous-lieutenants, saint- cyriens d*hier, pleins d'ignorance et attirés par les œillades raffinées de ces petites ci-devant^ très connues des premiers clercs de notaires, des commis d'agents de change et des quelques employés de ministères, reçus dans ce qu'on nomme la bonne société.
Pour la jeune fille que ses parents n'introduisent dans le monde qu'à Vêige raisonnable, à vingt ans, c'est un horizon de féeries, fait d'illusions, de rêves, d'espérances, qui se découvre. C'est son Ghanaan, la pauvrette, le Ghanaan de Moïse, s'entend ; car de ces espérances, de ces rêves, de ces illusions, que resterat-il bientôt ? Rien. Nous nous trompons : il lui restera des insomnies, des yeux rougis et une amertume sans nom. Demain ce fiel sera de la haine et gare alors. La femme deviendra vipère.
Exammez cette jeune fillle : elle est jolie, elle est même belle ; elle est mise à ravir ; on la dit riche.
Autour d'elle papillonnent en foule pressée les muguets, les muscadins, les gommeux (style du jour), les jolis garçons aux compliments faciles, aux galanteries affectées, aux obséquiosités intéressées, car c'est un parti; — car le premier clerc convoite sa dot pour s'entendre appeler maître X. . . , en successeur de son patron, démissionnaire. . . en sa faveur ; — car le commis d'agent de change qui rêve déjà les opérations pour son compte, et le luxe, et l'opulence, et la villa de son chef, aspire à l'achat de sa charge ; — car le fils oisif de l'ex-apothicaire enrichi, trouvant que « l'auteur de ses jours » tarde bien à mourir, soupire après le coupé paternel et brûle du désir de visiter Spa, Baden, Nice, etc., et la dot de sa petite danseuèe mettrait, se
dit-il, « du beurre dans ses épinards » ; — car le petit vicomte, quelque peu à sec, Inais plein de vanité de porter un nom pour lequel il n'a ni l'aptitude, ni l'esprit, ni la force, ni le sang — degener ortu, — ne serait pas fâché de... redorer son blason, comme il jargonne avec des lèvres niaises et des yeux bêtes.
Le parti est une course au clocher, un véritable handicap, pour nous servir de la logomachie du sport, si fort en honneur parmi les hommes d'argent qui sont parvenus à enrôler dans leur société quelques individus se parant de titres.
Que l'un ou l'autre de ces messieurs soit accepté, rien qu'en « distançant d'une tête » ses concurrents, la chose est bientôt bâclée ; on s'épouse avec toutes sortes d'annonces et de réclames payées; l'on part le soir même pour quelque voyage d'une distance relative, pour les Alpes ou les Pyrénées, d'oij l'on revient au bout de trois mois, saturés l'un de l'autre... D'une part, le mari préfère l'asphalte du boulevard aux plus belles pelouses de la Suisse et regrette son ancienne existence de fumerie et de club ; de l'autre, la femme, enfiévrée, irritée des grossiers procédés de Monsieur (sic), redemande, à grands souhaits, ses amies de pension et ses bals de Paris !... De là à la chute, il suffit de moins que rien : l'occasion.
Voilà pour la lune de miel du... grand monde.
La femme de l'ouvrier. ♦
Cette ouvrière, née de parents ouvriers eux-mêmes, s'occupe tout le jour dans son intérieur. A l'inverse de ses amies et de ses anciennes compagnes de l'école,
elle n'a pas l'ennui de sortir de chez elle tous les matins, à une heure impitoyablement fixe, pour travei'ser les boues de Paris et s'enfermer dans quelque atelier empuanti. Elle a de l'ouvrage chez elle et relègue au plus loin ses moindres sorties. Le dimanche, elle se promène en famille et s'en va cueillir en compagnie des siens des pâquerettes et des marguerites sur les talus des fortifications, ou derrière les buttes de Montmartre et des BatignoUes. Elle ignore Paris, c'est-àdire les bals, les cafés-concerts et ces salons suspects qui échappent à la police. Elle n'a jamais mis le pied dans aucun de ces bouges infects où, sous l'œil paterne des gardes de Paris, on se livre à ces danses incongrues, à ces gestes ignobles, à ces frénétiques saturnales qui font à la fois le triste plaisir de nos jeunes gens et l'affreuse volupté des vieillards habitués. Elle ignore ce qui se joue le long des boulevards dans ces salles enfumées, suffocantes, qu'on décore du nom de théâtres; elle n'a jamais été de sa vie au spectacle, et elle mourrait de honte ou de peur, si on la menait voir le nez d'Hyacinthe au Palais-Royal...
L*heureuse enfant ne eonnaît rien de la vie, que la joie pure, instinctive, indicible, qu'elle ressent chaque fois que ses parents reçoivent à dîner un brave jeune homme de vingt-six ans, un bon ouvrier, un peu triste, studieux, dit-on, et qui doit bientôt passer contre-maître dans une importante fabrique. De son côté, Albert se montre toujours discret, réservé, respectueux; et si celui-ci se dit en lui-même : voici mon affaire, Suzanne croit entendre en elle une voix qui lui sussurre : — Voilà le rêve de ta vie !
On les marie. Les grands parents sont heureux : le jeune ménage semble réunir tout ce qui fait la satis-
faction d'un intérieur modeste, mais honnête. Hélas ! hélas I Albert qui jadis ne voyait sa fiancée que tous les huit jours à peine, qui passait ses autres soirées en compagnie de ses camarades d'atelier à jouer d'interminables joow/es ; qui, le lundi, se rendait invariablement à la barrière chez la mère, avec ses compatriotes et oubliait alors très parfaitement sa belle Suzanne, Albert se trouve, au bout d'un mois d'intérieur à peine, dans un grand malaise, dans un grand ennui. A l'atelier, ses amis plaisantent sa facile sujétion, et il s'avoue en lui-même que ses parties de billard lui font défaut. N'est-ce pas assez de coucher avec ma femme?... Cette existence de pot-au-feu m'embête! — « Ce soir, à la barrière ! » crie-t-ilpar une sorte de déli à ses compagnons. — Bravo ! répète-t-on en chœur.
Et le soir, la pauvre Suzanne dînera seule pour la première fois peut-être de sa vie ! Elle s'attriste, s'inquiète, se tourmente. Vingt fois, au moindre bruit, elle va à la porte, l'entr'ouvre : Rien! c'est le vent, ditelle. Elle se couche à minuit, succombant de fatigue" et de fièvre.
A une heure du matin, un coup violent frappé à la porte la révqille en sursaut : — Ouvre donc ! lui crie une voix avinée et irritée.
Elle accourt vers cet homme qu'elle aime de toutes les puissances de son âme et qui l'a tant fait souffrir. Elle le questionne affectueusement, doucement, avec intérêt.
— Qu'est-ce que ça te fait ce que j'ai fait? lui répond une voix bourrue. Donne-moi à boire.
— Tu sais bien, mon ami, que depuis hier, notre provision est épuisée et toi-même, ce matin, tu d( passer chez le fournisseur. /^^^^^*
— Donne-moi à boire, te dis-je ! réplique le butor. Suzanne pleure, ouvre l'armoire, cherche vainement
un résidu de bouteille peut-être oublié. Rien! Il n'y a plus de vin, hasarde-t-elle de nouveau, effrayée.
— Ah! il n'y a plus de vin! et tu refuses de me donner à boire, esclave, femme de malheur ! Nous allons voir ! Et Albert va lui-même fouiller dans l'armoire; il casse, brise bouteilles et assiettes, et jure et sacre; il ne trouve rien. Sa colère redouble. Il prend la chandelle pour mieux vérifier. Sa main tremblante laisse choir le chandelier : il est dans l'obscurité.
Alors, il se déshabille en silence et de son mieux. La nuit lui fait peur. Il tâtonne, trouve le lit, s'y précipite et sentant sa femme qui s'y est, en quelque sorte, cachée et blottie, donnant libre cours à sa fureur, il la saisit et veut l'étrangler.
La malheureuse s'esquive à la faveur des ténèbres et s'assied sur une chaise.
Le mari s'endort.
Au bout de quelques heures, il se réveille, il se demande où il est, et son vin à demi cuvé, il comprend qu'il est chez lui. Il tâte et cherche sa femme. Personne.
— Suzanne? crie-t-il
— Que veux-tu? lui répond sa femme.
— Où es-tu ?
— Où ? Que fais-tu là? Veux-tu venir te coucher ?
— Tu me feras encore du mal.
— Quel mal? (car il a tout oublié). Viens donc. Quelle idée de te coucher ailleurs, dit-il, viens donc !
La femme hésite et se décide en tremblant. La réconciUation se fait par l'abandon de l'une et la bestialité de l'autre.
Le lendemain, Albert parti, deux voisines, deux commères qui ont entendu, ap} ellent Suzanne :
— Tu as un drôle de mari ; c'est du propre, vraiment ! dit l'une ; et ce n'est pas pour dire, mais si le mien s'avisait jamais de m'en faire autant, ça ne serait pas long.
— Ni moi non plus, fait l'autre.
— Et quoi ! Gomment?
— Je lui en ferais porter plus qu'il n'a de cheveux.
— Et moi donc !...
Voilà Suzanne dégrisée, elle aussi, et elle se souviendra du conseil, à l'occasion. Or, l'occasion fait la tentation, et c'est ce qui n'a jamais manqué dans Paris à la femme... par les femmes.
La femme de lettres.
Entre la femme du grand monde, sacrifiée par son mari au désir de reprendre des habitudes chroniques de Cercle, et la femme de l'ouvrier qui ne peut se résigner, marié, à renoncer à ses libations périodiques de compagnonnage, il existe une autre catégorie de femmes, quelquefois désillusionnées dès le principe, méchantes toujours sur la fm. Chacune d'elles d'ailleurs active sa chute, on peut le dire, tant, dans une situation donnée, elle manque d'esprit pratique, d'abnégation, de g jrosité, de dévouement, et aussi de résignation à ses devoirs.
La femme a rarement la nature et l'esprit de sa condition : elle en comprend difficilement la raison d'être.
Cette jeune fille, héritière d'un bien-être modeste, née de parents assez riches pour lui donner un aperçu d'éducation et une instruction aussi complète que possible, se trouve, en outre, douée d'une imagination ardente, d'où une présomption exagérée. Elle a pour prétendant un capitaliste, d'humeur calme et facile, mais d'idées rassises.
Ils se marient.
Au boutde quelques mois, une séparation à l'amiable a lieu.
Le mari se retire à l'écart : il se livre, corps et cœur, à l'agriculture. De son côté, sa femme, libre désormais, fonde à Paris un salon de beaux esprits, et avec force verres de punch et de petits fours, elle est bientôt entourée d'une courtisanerie de gens de lettres très obscurs et de petits commis de ministère qui cherchent un patronage. Qui ne sait qu'à Paris, le canal d'une femme jeune et assez jolie est une porte grande ouverte aux succès académiques, comme à tous les ►avancements ? Ajoutons que l'intrigante se fait forte ■d'obtenir tout ce qu'elle demande, depuis un bureau de tabac communal jusqu'à une commission de surnuméraire des 'Gontributions indirectes. Elle descend à tout. Elle sait par cœur le nom de tous les secrétaires d'État, des directeurs généraux, des chefs du personnel, etc. Ils n'ont rien à lui refuser. Elle a ses grandes et petites entrées chez toutes nos puissances : elle fait les préfets et propose les évoques. Elle en arrive même à correspondre avec le chef de l'Etat.
Alors, ce ne sont plus les petits écrivains ni les petits commis qui encombrent son salon ; mais les directeurs de la province, les curés, les sous-préfets, les percepteurs, les consuls en herbe se font présenter
à ses soirées. On s'y iiresse. Les belles dames à la
. mode n'y font pas faute et, où il y a des femmes, les
hommes de tout âge — les plus âgés surtout — abondent.
Le crédit existe. On bat la monnaie.
Il n'est pas jusqu'aux multiples décorations étrangères qui ne se trafiquent dans les salons de la dame.
Gela dure ce que tout dure : peu de temps. En effet, peu à peu, insensiblement, les petits, désenchantés, désabusés , las d'attendre , déchus dans leurs espérances , trouvent que c'est perdre trop improductivement des heures précieuses; ils désertent. Les demipersonnages , mieux placés pour connaître le crédit honoraire et quelque peu hétéroclite de la maîtresse de céans, commencent à réfléchir et rougissent presque d'y avoir été pris. Ils ne viennent plus. Les dames, plus ou moins fardées, plus ou moins coquettes, plus ou moins protectrices ou solliciteuses à leur tour, se trouvent seules, un soir qu'il pleut à verse, sans le plus mince cavalier pour les reconduire. . .
La maîtresse de maison, pour sa part, a diminué, puis supprimé le punch et les petits fours , et ne fait plus passer çà et là qu'un verre d'eau sucrée après une lecture de vers peu poétiques, et tout est dit. Cette désertion successive l'irrite. Ses lèvres se pincent, ses joues se cavent, son œil flamboie, son front se plisse, son poing se crispe. Un peu plus, n'était sa vieille coquetterie, elle s'arracherait les derniers cheveux.
Son règne est passé, son triomphe a fui, son crédit est mort, son amour-propre est vicié. Elle a désormais la rage de l'ange déchu : cette rage se change en bile, en irritation nerveuse, en haine, en envie, en besoin de faire du mal , . .
Et cette femme, bien douée, devient alors la pire des mégères . . .
Vous croyez tout dit? Nous n'avons montré qu'un faible côté des choses, nous n'avons levé qu'un coin du voile. En fait de femme, c'est l'antique Prêtée, variant à l'infmi. On pourrait dire, à l'exemple des botanistes qui prétendent qu'il n'y a pas deux feuilles semblables, qu'il n'y a pas deux femmes qui se ressemblent
La vieille femme.
Si le botaniste n'a pas tort pour les feuilles, l'observateur a peut-être raison pour les femmes.
La variété, — nous ne disons pas la nuance, — peut satisfaire l'imagination la plus mobile, la nature la plus inconstante.
— Il y a soirée, tantôt, chez la baronne de V. Si nous y allions, dit Gustave Flambart, attaché aux Affaires Étrangères, à son ami Félix Pichaud, attaché à l'Intérieur.
— Va pour la soirée, réplique Félix, si tu te fais fort de me présenter. Mais encore ? Gomment y eston reçu? En frac et dès lors avec la cravate blanche?
— Gomme tu viendras, cher, tu seras bien accueilli. La baronne aime le monde, il lui en faut à tout prix, et la toilette lui est tout à fait inférieure, comme disent les calicots . A quelle heure me prendras - tu au café d'Orsay ?
— A neuf heures.
— Soit, à neuf heures, et surtout, si tu m'en crois, je te le répète, dit Gustave, tu t'abstiendras de toute toilette excentrique ou de trop grand apparat . Viens
simplement. Il y a là, je dois te le dire, des gentlemen de tous les âges, de tous les physiques, de toutes... les professions. Que sais-je? Des « comtesses du noble .faubourg Saint-Germain » et des baronnes du demimonde du riche faubourg Saint -Honoré. Les jeunes et jolies filles, quelque peu sevrées et les femmes... veuves y foisonnent. En un mot, méfie-toi des coquetteries, des embûches, du laisser-aller, non sans bon ton d'ailleurs, qui sont V attraction du lieu. Tu verras le tout rangé autour d'un piano convulsif, et provoqué par d'incessants plateaux de punch.
— On danse beaucoup?
— Moi, je bois du punch et j'observe.
— Et tu ne parles à personne ?
— La grande diplomatie du monde consiste en quatre points : se taire, observer, boire du punch et — parfois — faire le quatrième à une table de whist. Je ne joue jamais. Le reste me suffit.
• A dix heures, nos deux amis se faisaient annoncer chez la baronne de V.
Personne ne fit attention d'ailleurs. C'est ainsi dans le monde. Si on les connaît, à quoi bon regarder les entrants ? Si ce sont de nouveaux venus, qui s'intéresse à eux ? Chacun pour soi ; et cette maxime est des plus vraies et des plus exactement observées que nous sachions. C'est la consigne ÔM monde.
Ceci se passait en 1855. A Paris, les morts vont vite, beaucoup même plus vite qu'ailleurs.
La baronne était un de ces types devenus excessivement rares, presque fossiles ; une sorte de contrefaçon du classique premier empire, lui-même flou obhtéré de Pignoble Directoire, qui tenta de parodier la Ré- .gence...
'378 ÎINTRE AMIS.
Restée veuve eu 1813 et sans enfants d'un général tué à Bautzen, toute jeune encore, et pensionnée avec *cette largesse d'un gouvernement qui savait le prix du .sang, la baronne se consola peu à peu : mais, en femme prudente qui sent qu'un mari doit corriger d'un second, elle ne voulut jamais consentir à se remarier. Chez elle l'épreuve avait été décisive. Litere de ,sa liberté (ce qui m'est :p<Diiat un pléonasme), elle oiirvrit son salon...
Pourquoi lui demander compte d'une existence placée dans de telles conditions ? Un confesseur seul ia •droit d'interroger, et encore sauf peut-^tr© sur le chapitre des péchés mignons^.
Or, à l'époque oii eut lieu la soirée à laquelle assistaient Gustave et Félix, la baronne comptait quatorze lustres au moins. Son salon, malgré cela et peut-être à cause de cela, était gai, plein d'entrain, d'une allure quelque peu décolletée, très recherché dès lors. C'est ainsi qnie les fils des croisés comme les comtes de l'em^ pire sollicitaient leur présentation et, en fait de femmes jeunes et jolies, élégantes et belles, il n'y manquait, Dieu merci ! -que le has~bleu, ©conduit expressément.
Quoique mûre, la baronne aimait encore d'amour tendre... et elle avait conservé le goût de la valse d'une façon désespérante. Il s'agissait pour elle, •d'avoir ses valseurs attitrés, rangés et attendant le signal.
Bientôt le piano glapit. 0 malédiction! au second tour, son valseur a glissé, entraînant la baronne...
L'émotion retient les rires et vaillamment la baronne s'accroche à un nouveau valseur. Aie ! nouvelle chute, où la baronne exhiba des charmes d'un autre âge.».
— Eh bien ! que dis-tu du salon de la baronne ? dit Gustave à Félix, en sortant.
— Proh pudorl s'exclama celui-ci.
— Non, mon cher, miseratio !
La vieille femme vit peut-être encore, regrettant et maudissant à la fois la jeanesse, le plaisir, la société. Ainsi va le monde. . .
La femme de l'employé.
Une individualité qui n*est pas sans intérêt dans l'espèce, c'est la femme de l'employé; et par ce dernier mot, nous entendons tout commis du gouvernement ou de grands établissements commerciaux.
L'employé est d'ordinaire âgé d'au moins vingt ans, au plus de soixante ; et encore, cette dernière période ne se rencontre-t-elle que chez l'emijloyé du gouvernement qui, toute sa carrière durant, soumis à des avancements tous les cinq ou six ans de 200 ou 300 francs, compte quelquefois trente ans et plus de service avec un salaire de 2,500 francs. On conçoit que dès lors, la retraite — en admettant d'abord le maximum acquis, — réduisant les pièces de cinq francs de moitié, doit trouver de rares adhérents. L'employé de l'État touche donc son traitement intégral aussi tard que possible. Il est pauvre, et la pauvreté tue la dignité. Il persiste jusqu'à ce qu'on le chasse, comme un laquais inutile.
Quant à l'employé du commerce, ou il hérite d'un père quelconque, et devient l'associé de son patron, ou il prend avec ses économies et les ficelles du métier un établissement modeste, en épousant
quelque fille de magasin, suffisamment intelligente et économe. On en a vu qui, pourvus d'une encolure de bœuf et de favoris largement taillés en côtelettes, ont obtenu la main de la fille du patron et lui ont succédé de fait. La question d'âge devient dans ce cas très secondaire et se justifie par une cessation de commerce et l'achat d'une campagne à Neuilly ou à Saint-Mandé.
Ajoutons bien vite que cette dernière phase frise l'aristocratie du genre. Bornons-nous à tracer ici le modèle de la femme de l'employé, — proprement dit.
D'abord, souhaitons que le sort les préserve d'une belle-mère. Une fille se laisse mener par sa mère; un fils s'habitue à lui obéir sans raison. Delà, en ménage à trois, un de ces supplices sans nom que Dante n'a pas trouvé en enfer.
Quand un employé, physiquement passable, tombe amoureux, le mariage est la conclusion nécessaire, forcée, inévitable du fait. Le moyen, avec . quinze, dix-huit ou deux mille francs d'appointements, de détourner une mineure, d'être d'une galanterie soutenue avec une fille majeure, en un mot, de faire de la femme qu'on aime une maîtresse ; de la compromettre assez, pour lui assurer, hors du toit domestique, le logement, la nourriture, la toilette, les plaisirs et tout le confort à l'avenant ?
Parbleu ! messieurs les romanciers nous la baillent belle avec leurs personnages, toujours millionnaires, toujours jeunes, toujours ornés de tous les agréments physiques et de toutes les qualités morales... L'intrigue se noue ainsi fort bien et il y a lecteurs. Tant mieux pour les uns et les autres, et surtout pour la caisse de la Société des gens de lettres...
— Georges, vous aimez Aglaé : épousez-vous, dit le beau-père.
— Elle est sans dot, ajoute la belle-mère, mais c'est une perle, un trésor d'économie. Je lui ai appris le ménage et elle sait sur le bout des doigts toutes les ressources de la vie domestique. C'est un cœur d'or... Ma pauvre fille ! je ne mange ni ne dors plus, à l'idée de m'en séparer !... t
*0n s'épouse.
Georges va à son bureau : Aglaé reste seule tout le jour. Ses parents lui ont bien donné un état... contre la faim ; mais elle est la femme d'un employé et sa qualité ne peut plus être à la merci du public ; et, d'ailleurs, son mari lui doit aide et assistance. Cependant, son ménage fait,' elle commence à trouver les heures de bureau longues, bien tristes, bien ennuyeuses. Raccommoder des chaussettes et repriser des mouchoirs tout le jour, ce n'est pas fort récréatif Si Georges n'était pas si jaloux, se dit-elle, j'irais voir M""^ Mitoufleau. Elle a le secret de ne jamais s'ennuyer; puis elle sort seule, quand bon lui semble. Tant pis. J'irai en cachette, demain, lui faire une petite visite.
Les deux amies se revoient, se retrouvent comme autrefois et causent... ; et quelles causeries ! et quelles confidences ! et quelles révélations ! et quels secrets d'alcôve et de garde-manger... Grand Dieu!
— Mais tu es une sotte, ma chère, dit Eugénie.
— Que veux-tu ? dit Aglaé ; il emporte les clés et ne me laisse juste que la dépense du jour.
— C'est un chien !
— Non, je ne crois pas ; il est au contraire bien gentil pour le reste {sic).
— Grande niaise, va î A ta place...
— Et que ferais-tu?
— Je ferais des dettes ou.... je connaîtrais quelqu'un.
Aglaé ouvre de grands yeux, ouvre ses oreilles, ei ne comprend pas.
La femme naît innocente : la société, avons-nous dit, la rend ignoble. En contrefaçon de la création, chacun crée à son image.
Pour la première fois, Aglaé a réfléchi. Son amie, femme d'un employé égal au sien, a de la toilette,, prend des petits soins qui Tétonnent et affecte surtout des allures singulières, étranges de sans-façon, de haut goût et de suprême expérience, qui la troublent, la gênent, l'embarrassent, la charment aussi et lui font venir à chaque minute l'interrogation sur les lèvres. Elle tremble, elle hésite et se hasarde enfin :
— Et comment fais-tu ?
A cette question, Eugénie, plus forte que jamais, la regarde d'un œil de pitié, hausse les épaules et la confusionne de plus en plus. Toutefois, avant de se livrer, Eugénie tient à dominer tout à fait Aglaé, à lui rendre impossible tout subterfuge, toute retraite, et partant toute indiscrétion.
— Ma chère, je fais pour le mieux.
Et ce mot prononcé, elle veille à l'arrangement de son petit intérieur, elle complète sa toilette, se mire, se mire de nouveau, si bien qu'elle semble dire à Aglaé : Va-t'en.
Celle-ci se retire-.
— Adieu, dit-elle, quand te reverrai-je ?
— Mais... excuse-moi, si je ne vais pas chez toi; ton mari est un jaloux, un ours et je ne veux pas te
causer des ennuis inutilement. Le mercredi, je ne sors pas d'habitude : c'est mon jour. Viens. Adieu, biche. (Elles s'embrassent.)
Aglaé est rentrée: soucieuse. Son mari revient, dîne,, lit et se couche aussi prosaïquement que d'habitude et sans rien soupçonner du trouble, de la rêverie et de la tristesse de sa femme. Les maris sont ainsi. Possession vaut titre, dit un ancien adage, et le titre de mari trompé leur est acquis assez bénévolement.
Le mercredi, Aglaé n'a garde d'oublier son amie. Elle reste chez elle, donc elle reçoit, se dit-elle, et à cet effet, tant pour elle que pour honorer son amie, elle se pare de sa plus belle; toilette, met ses bagues son bracelet, et son collier avec médaillon, et se fait annoncer.
Le salon est dans un demi-jour. M""® Mitoufleau est occupée dans sa chambre. Un monsieur, très, chauve, est chargé de recevoir en l'absence de la maîtresse. C'est un vieil ami de la famille, qui a tenu sur ses genoux la belle Eugénie. — C'est sans conséquence, pense Aglaé.
Le vieillard est galant, expressif; il a des diamant», partout, aux doigts, à la chemise, au nœud de sa cravate. Il est veuf, ne veut pas se remarier par respect pour sa défunte, et pourtant il se. sent jeune encore, capable d'aimer et ne cherche qu'à faire le bien-êtred'une femme honnête, qui n'a pas par elle-même les. ressources suffisantes...
Aglaé a compris : elle va se retirer, rouge de honte et de colère, devant cet aveu cru, « dépouillé d'artifice » ; quand Eugénie accourt, belle, parée, charmante, enchanteresse et gracieuse, aimable et pleine d'excuses pour ce tête-à-tête (ménagé d'avance). Aglaè
se rasseoit, puis le vieux monsieur s'esquive sous prétexte d'autres visites.
Les deux amies, restées seules, se questionnent d'abord du regard. Aglaé est confuse et troublée. Eugénie le remarque à propos :
— Eh bien ! ma chère, qu*est-ce-à-dire ? Le baron t'a donc enlevé la voix... avec le cœur peut-être, car on le dit très voleur de cœurs.
— Nullement ; seulement la présence de ce monsieur me gênait énormément et j'allais m'en aller, quand...
— Ah ! pas possible ! mais quoi ? Il est donc décidément éperdu? Je m'en doutais. Et que t'a-t-il dit?
— Mille galanteries qui ne vont pas à ma position.
— Rien que cela! Vilaine, et moi qui l'accusais! Mais tu as eu grand tort de mal agir avec lui. Il est plein de cœur et... riche. Enfin, je tâcherai d'arranger les choses. Une autre fois, ne sois pas si farouche. Ton mari ne te dit pas tout ce qu'il fait : pourquoi lui dirais-tu, de ton côté, tes actions? Réfléchis, ma toute chère, c'est à prendre ou à laisser. Ce monsieur t'aime, il est riche, je te le répète, et il peut, comme on dit vulgairement... faire bouillir la marmite. Qui s'en plaindra? Est-ce ton mari, d'aventure?
Aglaé se sent le cœur gros ; son front a rougi et ses oreilles bourdonnent. Il lui semble que sa conscience, si elle se rendait à ces arguments, protesterait et la dénoncerait ailleurs.
— Viens me voir vendredi, ajoute Eugénie ; je ne compte pas sortir.
Au jour dit, Aglaé se présente, quelque peu confuse, embarrassée, inquiète : — Si j'allais encore le trouver là ! se dit-elle, et elle sonne.
Eugénie vient ouvrir elle-même. Elle est mise simplement, elle se montre très affectueuse et commence par lui dire : Ma chère amie, j'ai besoin de causer avec toi. Nous serons seules. J'ai fait défendre ma porte. Personne ne viendra, excepté... lui^ peut-être.
A ce mot de 7«i, Aglaé a senti comme un fer rouge lui entrer au cœur. Lui ! cet homme entre deux âges, brûlant et obséquieux, pressant et poli, ardent et modéré, libertin et retenu; en un mot, mettant dans ses gestes des atténuations à ses paroles, et dans ses paroles des notes correctives de ses mouvements.
— Tu es rancuneuse, je le vois, s'empresse d'ajouter Eugénie. Et, mon Dieu ! quand je dis qu'il viendra, c'est une supposition. Je l'ai chargé, l'autre jour, d'un renseignement et je le sais si obligeant, qu'il s'empressera de venir me le porter, aussitôt qu'il aura su quelque chose.
— Cet homme m'inspire j e ne sais quelle répugnance.
— Folle, va ! Mais il t'adore ! Il me l'a dit, il me l'a écrit, il est affolé de toi ! Tu ne comprends donc pas ton bonheur ?
— Et quel bonheur? répKque Aglaé.
— Mais celui qui fait courir toutes les femmes : la toilette d'abord et... Regarde-toi donc plutôt. Quelle mine a ton chapeau ! les rubans en sont plus que fanés; les ruches de ton mantelet se décousent et sont toutes fripées, et ta robe, ma chère ! dame ! un mari fait ce qu'il peut, et du moment que tu es heureuse d'être fagotée de la sorte, je te donnerai un conseil, c'est de ne t'habiller que le dimanche ; tu conserveras ainsi tes nippes ad vitam œternam^ comme dit le premier vicaire, un farceur!
Aglaé est toute interdite. Elle, qui se croyait d'une
388 ENTRE AMS.
élé^nce convenable et relative', être ainsi maltraitée.... Elle n'ose plus se regarder dans k glace et tremble plus que jamais que le monsieur n'arrive.
Eugénie, de son côté, à qui Tagitation de son amie n'a pas échappé, et usant du vieux proverbe- : « il faut battre le fer, quand il est chaud, » ajoute hardiment :
— Écoute, Aglaé, tu es trop jolie pour n*être pas un peu coquette. Eh bien- ! il y a un moyen d& tout concilio'r. C'est une idée qui me vient. Veu«4um'éeoutep?
— Parle,
— Au lieu d'être maussade, dédaigneuse pour le baron, je serais adroite, j©- veux dire prévenajnte ©t gracieuse. Il a le cœur sur k main et sera heureux- de t'aid'er dans ta transformation.
Eugénie s'arrête avec intention.
Aglaé, pensive et ne comprenant pas encore trop bien> prie du regard son amie d'achever.
— Quand je dis transformation, reprend Eugénie, je veux dire embellissement. Par exemple, supposons qu'à ta fête, ton mari te donne deux ou trois louis, — une misère, quoi ! Que feras-tu avec cela dans les magasins du Louvre, du Printemps, même du Bon -Marché? Les chefs de rayons, sans oser te rire au nezr, terega-rderont d'un air de compassion. Or, voici : le baron t'aime éperdument ; il fera des foHes rien que pour te baiser la main... et, en t'y prenant bien... tu comprends maintenant, dit Eugénie avec un demi-sourire, Qu'eia résultera-t-il? Que tu passeras aux yeux de ton mari pour une femme supérieure, très habile, sachant doubler la valeur de la toilette par ta seule façon de t'habiller et... de bien marchander. Le pauvre homme'. C'est ainsi qu'ils sont tous !
Aglaé qui comprend parfaitement cette ibis, se contient devant ce positivisme éhonté. Elle va se lever.
— Connais-tu M""'® Caroline Richelot? reprend vivement Eugénie. En voilà wn« femme.... futée, stylée, celle-là! Avec un mari qui gaga^ à peine dix-huit -cents francs., ell^ est parvenue à être une dès femmes les plus élégantes des Tuileriiesietdes Champs-Elysées. Son mari n'y vmt que du feu. Il est très glorieux^ à cinq heures du soir, de venir lire son journal près de sa femme, qui fait tranquillement de la tapisserie au Carré où Joue la musiqiue. Quel heureux ménage ! Toujours Caroline se montre gaie à la vue de son Auguste; ^t de son côté, Auguste est radieux de contempler la toilette exquise et presque recherchée de Caroline. Puis, le petit Gaston ne quitte jamais sa mère : — N'est-ce pas, Gaston ? dit le père. — Non, papa î
— Bêtise humaine 1 murmure entre ses dents Aglaé.
— Félicité domestique ! dit Eugénie.
— Pdvmpes et œuvres de Satan î pense Aglaé.
— Nécessités de la condition sociale, s'exclame Eu* géaie.
Morale : Triomphe de Satan.
Là "ûièTe coqaelte.
— Dis donc, maman, il y a bal^ demain, chez la comtesse***, dit Ernestine, âgée de treize ans, à sa mère, oi*née de quarante -deux printemps, occupée à cueillir des roses dans le jardin. Iras-tu, bonne maman?
— Et qui vous a parlé de ce bal, s'il vous plait ? répond la mère d'une voix courroucée.
— Mais, c'est Julie, l'autre jour, tandis que tu causais avec son père.
— Ah! M^i® Julie est bien sotte et bien niaise de s'entretenir de choses qu'elle ne connaîtra pas d'ici longtemps, — heureusement pour elle, — et vous, ma fille, je vous défends ces propos familiers avec cette petite étourdie. Julie, je le crains, sort de pension bien avant l'âge et ne fera jamais qu'une fille ignare, un enfant gâté. Moi, j'ai pour vous, Ernestine, des vues plus élevées, en rapport avec votre naissance, et je ne vous le cache pas, votre instruction a été jusqu'ici bien néghgée, et votre éducation a besoin d*un œil autrement sévère que celui d'une mère. Je compte vous faire passer encore quelques années au couvent. Là, vous compléterez tout à la fois et vos études et le savoir-vivre nécessaire en société. A votre sortie, je serai heureuse et flère de vous présenter dans le monde.
Ernestine ne souffla plus mot : elle semblait trop bien comprendre.
En effet, la mère d'Ernestine est une de ces femmes coquettes, ardentes, avides de plaisirs, de triomphes, d'adorations ; — une de ces femmes dont un ancien a dit : « Même lasses, à bout de forces, elles ne se retirent pas, n'étant jamais satisfaites !... »
M«i« de la Mottefauve aime le monde plus que qui que ce soit. Il est probable qu'à soixante ans, elle l'aimera encore et même avec plus de frénésie qu'à quarante. Sa fille la gêne. Sa fille qui grandit est une formidable révélation de son état civil II faut supprimer Ernestine pendant quelques années, le plus longtemps possible. D'ailleurs, pense la mèce, rien n'empêchera qu'Ernestine ne se marie à seize ans, le lendemain de
sa sortie du couvent... Ce sera... un fruit exquis, un cadeau de roi !... Nous lui chercherons cela : un mari déjà mûr, sur le retour, qui sera un père, au besoin, pour Ernestine.
Donc, la douce enfant est enfermée au couvent de Chartres, oii M""® de la Mottefauve passe les étés. Maintenant maîtresse d'elle-même , sans inquiétude pour sa fille, M^^ de la Mottefauve, rajeunie de sa solitude, s'en donne à cœur-joie. Pas une fête, pas un bal sans elle. Son corps de fer, sa tête de feu, son cœur bouillant se prêtent merveilleusement à ce genre de vie.
Cependant Ernestine (car le temps marche vite) approche de sa seizième année : elle est grande, forte, rêveuse, enthousiaste, et ses maîtresses déclarent qu'il est urgent de lui élargir l'horizon. La mère s'alarme, non pour sa fille, bien entendu, mais pour elle. — Mon Dieu ! quel ennui ! quel supplice ! se dit-elle; et je ne connais personne pour elle ! Le secrétaire général de la préfecture est marié ; l'ingénieur se marie, le commandant du génie veut rester garçon. Quant aux capitaines de la garnison, généralement gonflés d'absinthe et de bière, informations prises, ils sont sans le sou, si ce n'est F adjudant-major, qui est très bien et excellent valseur. Comment lui dire que j'ai une fille... bonne à marier? Si encore ce régiment venait à partir! Comment faire? Qui trouver? Tant pis : il y a chez M® Picoiseau, le notaire, le premier clerc, le petit Mutlot, qu'on dit de parents très aisés, des paysans, c'est vrai. Mais il achètera une étude... Horreur! Entendre annoncer ma fille avec son mari : — M. et M"'^ Muflot! Ciel ! Après tout, c'est un préjugé Les noms se font aujourd'hui. Ce nom vaut bien du reste ceux de messieurs les fermiers généraux et autres grands per-
sonnages de l'ancien régime qui n'étaient guère aristocratiques : les Camus, les Bernard, les Grimaud, les Couturier, les Mercier, les Rougeot, les Taillepied, etc., etc., dont les descendants ont heureusement, sinon oiublié leur origine, du moins leur nom patronymique. Eh bien! je ferai ma cour à M. le garde des sceaux et mon gendre, le sieur Muflot d'aujourd'hui, après-demain s'appellera, à son choix, M. de la Forêt, M. de la Rivière, M. de la Garenne, M. de Grandchamp, M. du Bourgneuf, M. de la Villeneuve, M. des Étangs, que sais-je? Et le noble faubourg Saint-Germain, si gourmé ©t encore plus ignare, n'y verra goutte. Le petit Muflot, transformé en M. de la Pinelaye ou de la Rosière, y sera accueilli à bras ouverts i Les naïves gens !
Ce qui fut dit, fut fait.
A quelque temps de ià, les bans furent publiés : « M. Muflot de la Bergerie, propriétaire, » épousait '« M"® Ernestine de la Mottefauve, sans profession. »
Des milliers de lettres furent lancées et, à part quelques critiques grincheux, des mauvaises langues, il fut admis dans le susdit noble faubourg Saint-Germain •qu'il y arrivait une recrue du plus vieil estoc. Il se arouva des fabricants d'ancêtres qui attestèrent qu'un La Bergerie était aux guerres saintes et qu'il avait des «rmes parlantes : Un agneau pascal d' argent en champ d'azur; au chef de gueules chargé d' un croissant d'or entre demx étoiles du même. Le chef, ajouté par ses descendants en souvenir des croisades.
Gomme on le voit, le Muflot avait fait peau neuve; et la chose ayant été ratifiée officiellement, ledit ex- Muflot, héritier de son père, envoyait trois mois pluis *ard à ses locataires ce petit mot : « M. Paul Muflot a l'honneur de prévenir M. X.., locataire (ici l'étage
et le numéro de l'immeuble) qu'à l'avenir, les quittances seront signées : De la Bergerie. » Parfaitement authentique.
M. de la Bergerie, que l'accueil du noble faubourg a fait se prendre au sérieux, est en réclamation pour l'inscription de son nom dans les salles des croisés à Versailles. Quant à la belle « baronne » de la Bergerie, on dit tout bas que, comme bon chien chasse de race, elle est la bergère d'un troupeau d'adorateurs qu'elle enguirlande tour à tour de ses faveurs les plus effectives....
Balzac prétend qu'un homme, tel malicieux qu'il puisse être, ne dira jamais des femmes autant de bien ni autant de mal qu'elles en pensent elles-mêmes. Après l'opinion de ce grand moraliste dont le scalpel a sondé si profondément le cœur humain, il ne nous reste plus qu'à... tirer l'échelle.
Denis de THEZAN,
Dans le pays castrais, où la nature et l'art ont rassemblé des curiosités de toute sorte, il y a dans un mamelon de la Montagne-Noire, à six ou sept lieues de Castres, entre Dourgne et Sorèze, une immense grotte, aujourd'hui à peu près délaissée, mais, qui recevait beaucoup de visiteurs autrefois. C'était du temps 011 la célèbre École de Sorèze était dans tout son éclat et attirait une affluence extraordinaire, à la fin de chaque année, à l'époque des vacances.
Pour clore les études, les élèves jouaient la comédie, dansaient des ballets, faisaient des assauts d'armes et exécutaient des joutes mihtaires, à cheval et à la lance.
Ces fêtes, qui avaient beaucoup de renommée, s'appelaient : les Exercices et duraient trois jours. Les parents des élèves et de simples curieux s'y rendaient en foule et quelquefois de très loin.
Mais comme la soirée seule était occupée d'une façon attrayante, les curieux négligeaient un peu les examen des élèves et employaient la journée à des excursions
diverses, telles que la cascade de Durfort, où retentissent les martinets des travailleurs et fabricants de cuivre, ou encore le bassin de Saint-Ferréol, gigantesque réservoir des eaux de la montagne qui alimentent le canal du Midi, creusé par Riqiaet ei chanté par Corneille. Il était passé en habitude qu'en sortant vers minuit du spectacle donné par les élèves, ou soupait; après quoi, l'un de ces trois jours de réjouissances, on faisait la partie d'une visite au Trou du Calel, ce qui n'était pas une petite affaire ; car cette grotte, où l'on ne pouvait aller qu'à pied, était encore assez éloignée de Sorèze et, pour s*y rendre, il fallait se livrer à une ascension nocturne de deux ou trois heures, à travers les aspérités, les rochers et les précipices de la montagne.
Nous nous souvenons d'avoir assisté,, en 1836, aux exercices de l'Écele de Sorèze. Les hôtels, les i»uber* ^es ei les maisons particulières regorgeaient de voy-agaurs, et c'étaivt à grand'peine si j'étais parvenu à me loger sous les toits de l'hôtel Salvetat. Mais qu'impotrte le nid à l'oiseau de passage?
Une après-midi que je l'evenais d'une promenade au pittoresque village de Durfort, iim domestique de l'hôtel .me fit part d'une petite révolution intérieure accomplie pendant mon absence; il s'agissait d'un léger changement de domicile sur place. Le départ d'un voyageur m'avait fait hériter de sa chambre, la plus plaisante de l'hôtel à oe qu'affi.rmait le valet, et la mienne étaii échue à un arrivant. Par l'effet de <oe nouvel ordre de choses, j'étais monté d'un cran et descendu d'un étage.
La précipitation de ce petit déménagement m'avait fait ouhher dans mon ancienne chambre un des objets
LE TROU DU CALEL. 59Sl
les plus précieux ($& mon bagage. C'était un A'ioil» exemplaire de' Michel Montaigne, édition de 1588. xFe letenais d'un homme que j'avais beaucoup aimé au collège âe Castres, où il enseignait la rhétorique. M. de- Scopont, mon professeur, ou plutôt mon ami, m'avait fait ce cadeau quand j "avais quitté le collège et, de-^ puis lors, je n'avais pu témoigner au donateur combien j'avais été fidèle à cette religion du sauvenm .. Je ne l'avais plus revu. Seulement j'avais appris qu^il avait été appelé à la même chaire à l'École de Sorèze, et qu'après deux années de professorat, il s'était cru obligé d'abandonner ce ool'ïège pour des chagrins de cœur dont j'ignorais et l'objet et la cause..
Aussitôt après avoir remarqué l'absence dU livre en question, j'envoyai mon valet de chambre le réclamer à mon remplaçant. Le serviteur me revint les mainsnettes, sous prétexte que le nouveau détenteur se refusait de remettre le livre à tout autre qu'à son propriétaire.
Cette bizarrerie m'intrigua un peu ; aussi, quelquesminutes après cette réponse, j'allai demander à l'au— teur le mot de son énigme.
Jugez de mon étonnement! La personne qui vint m'ouvrir était M. de Scopont.
Quelle surprise! Quelles accolades et que de joieî! Gela se devine sans peine, et puisque le lecteur con naît les personnages, il saura aisément bâtir la scèneet rédiger les paroles de cette reconnaissance amicale.
Les premiers épanchements de cette cordiale effusion nous empêchèrent, lui de continuer et moi de remarquer certains préparatifs étranges auxquels il selivrait avant ma venue.
Sur ses meubles étaient épars çà et là de grossiers vêtements, une blouse, des guêtres de cuir, une casquette de crin, puis, dans un coin, un long bâton aigu et ferré par un bout, de gros souliers, un paquet de chandelles, des allumettes et un briquet.
— Vous voyez, mon cher, dit M. de Scopont répondant à l'interrogation qu'il -lisait dans mon regard, vous voyez que je me prépare à une exploration souterraine.
— Oui, et je m'aperçois qu*à l'endroit où vous allez, on viole expressément la consigne du jardin des Tuileries au sujet des casquettes.
— Vous pourriez ajouter que, par opposition aux bals de société, une mise indécente est ici de rigueur.
— Parions que vous préméditez une visite au Trou duCalel?
— Précisément j or, comme il n'est permis qu'à une chausse-trappe de se tenir debout sur ce terrain gluant, inégal et fangeux, je me costume de manière à mépriser les glissades et les chutes dans les trous et dans la boue. Et puisque vous voilà, vous allez m' aider à découper, en petits morceaux, cette botte de parchemin.
— Je. comprends, vous en éparpillerez les fragments sur votre passage. Les cailloux du Petit/ Poucet sont plus de mise ici que le fil d'Ariane : quand comptezvous partir ?
— Cette nuit, après le spectacle. André, l'ancien concierge du collège, doit venir me prendre.
— Gomment, le père André en est ? Vous avez donc un guide ?
— Sans doute, et il ne tient qu'à vous que j'aie un compagnon.
— J'accepte, très volontiers. Et je vais me procurer
d'ici là les objets de toilette indispensables pour la circonstance.
A minuit, nous étions tous trois sur pied et en route; après deux heures de marche ou plutôt de pénible ascension, le trio que vous savez s'insinuait à quatre pattes et à reculons dans l'orifice étroit qui sert de seuil à la grotte du Calel.
Comme à l'entrée on rencontre une pente à pic, sur un terrain mouvant, il aurait fallu être doué des tenailles du homard, dont nous imitions la marche, pour modérer la descente. Un ghssade involontaire m'envoya au fond, avec mes ongles limés et mon flambeau éteint.
— Beau début! me cria M. de Scopônt, en se traînant vers moi pour rallumer ma torche, vous oubliez que nous sommes ici à la Grotte du Calel, ce qui signifie en langue d'oc : « La Grotte de la Lampe. »
— Je l'oublie si peu^ répondis-je, que je pense au poète patois Goudelin qui appelle le soleil : Lou gran calel d' al cel (la grande lampe du ciel).
— Eh bien ! tâchez de ne pas éteindre la vôtre. Cette grotte oii nous venions de pénétrer est un des
phénomènes les plus curieux de la géologie. La fraction de montagne dans l'intérieur de laquelle se creuse son immense cavité, se nomme le Causse. Des pyrites, des couches de lave et de basalte qui hérissent sa surface témoignent qu'un ancien volcan avait établi son cratère à cet endroit. Un ruisseau de la montagne disparaît et s'enfouit dans un gouffre qui figure le pavillon d'un cor et s'infiltre dans la grotte, oh il va continuer sa course souterraine. Trois heures suffisent à peine pour parcourir cette énorme caverne. Le plus souvent, on longe de profil et en corniche un sentier
gluant qui serpente entre deux abîmes. Ici, la voûte de rochers, qui tout à l'heure menaçait votre tête, disparaît à vos yeux dans sa hauteur, et là elle vous écrase au point qu'il faut vous aplatir comme un reptile et vous traîner ventre à terre pour passer sous sa masse abaissée jusqu'au niveau du sol. Tantôt un ruisseau limpide murmure à vos côtés et vous accompagne, et tantôt, un peu plus loin, les pierres que vos pieds déplacent vont tomber dans des précipices sans fond avec un bruit si sourd qu'il échappe à la perception de votre oreille attentive. Bref, à travers tant d'obstacles, on marche, on rampe, on glisse ; un tiers du chemin se fait sur les genoux, un tiers sur les épaules, et le dernier tiers sur les pieds.
Côtoyez avec précaution ces puits insondables, ces gouffres béants; et pourtant levez les yeux, au risque d'imiter l'astrologue, car jamais un palais des contes arabes n'a scintillé de tant d'étoiles. Des cristallisations innombrables tapissent les parois de ces galeries, sous une pluie suspendue de ruisselantes stalactites d'un spath jaune et onde. Ces congélations pierreuses, sans cesse alimentées par les sucs lapidifiques qui suintent de la voûte, font pointer leurs gracieux culsde-lampe. Les marbres luisants, les albâtres polis se mêlent aux stalagmites resplendissants et tous ces ornements affectent les formes de la plus grande magnificence et de la plus étourdissante poésie. Des colonnes gigantesques, de sveltes ogives, des franges aériennes, des pyramides, des clochetons renversés, 'des pinacles, des dômes, des portiques; toutes ces fantaisies d'une forme capricieuse et grandiose, reluisent, miroitent et reflètent les mille clartés inconstantes et soudaines dont vos flambeaux les allument.
Garde à vous, entendez ces légions de chauvesouris qui effleurent vos torches de leurs membranes velues en poussant des cris effarés.
Parvenus à un carrefour formé par plusieurs gorges, le père André s'arrêta auprès d'une table de marbre taillée par la nature dans les flancs d'un rocher. Notre guide s'assit en tirant de sa poche une bouteille miraculeusement sauvée des risques du trajet, et nous demanda la permission de « se rafraîchir un peu ».
Nous le laissâmes, poussant plus loin notre exploration. A quelque distance du lieu ou notre guide faisait sa collation, mon compagnon s'arrêta tout à coup sur un tertre anguleux, s'orienta du regard ; puis, d'un air de réminiscence, il frappa du pied ce terrain visqueux en disant :
— Il me semble que c'était .ici.
Cette exclamation spontanée, il la répéta en me regardant.
— Oui, je ne me trompe point, ajouta-t-il, c'était là le premier théâtre d'un drame au dénouement duquel j'ai le regret d'avoir survécu.
Je l'écoutais avec autant de curiosité que d'étonnement.
— C'est toute une histoire fort triste, mon ami, et il me semble que j'éprouverai quelque soulagement à vous la dire.
— Je vous écoute, répondis-je, avec autant de sympathie que d'intérêt.
— Mon père, ajouta-t-il, vous ne l'ignorez pas, était un vieux gentilhomme^ qui avait toujours compris plutôt la lettre que l'esprit de la noblesse. Il eût plutôt fait bon marché des privilèges de sa caste que de ses
titres, de son nom. Il se vit confisquer d'un œil sec son domaine de Scopont ; mais il versa des larmes de rage en apprenant qu'on avait débaptisé le château de son père pour l'appeler ; Roche libre. Il chassa un jeune domestique, au risque de s'en faire un ennemi qui pouvait le dénoncer et l'envoyer à l'échafaud. Le seul crime de ce serviteur était de l'avoir traité de citoyen Scopont, suivant la mode et les prescriptions de l'époque. L'orgueil individuel et la glorification de notre famille étaient les grandes et presque uniques préoccupations de mon père. Volontiers il eût dit : La noblesse, c'est moi, c'est ce nom que je tiens de mes ancêtres. Aussi son plus amer souci fut-il, pendant les premières années de son mariage, de ne pas avoir des héritiers pour perpétuer son nom. Ma mère m'a raconté qu'à la naissance de mes deux sœurs, qui étaient mes aînées, mon père ne ptit cosnprimer un geste de dépit et un mot de reproche. « Dieu a détourné sa face de notre famille ! » s'écria- t-il d'un ton de regret.
Un pauvre hobereau de ses voisins, qui, à cette occasion, s'avisa de lui offrir une quenouille, sous forme de plaisanterie, paya d'un coup d'épée, reçu dans un duel, cette espièglerie qu'il avait jugée aussi innocente qu'inoffensive.
Lors de ma naissance, mon père oubHa les disgrâces de l'émigration, la perte de ses domaines, et m'élevant vers le ciel, dans ses bras, comme faisaient les Romains de leurs enfants, il dit avec le transport d'une joie excessive :
— Je puis mourir, mon Dieu, quand il vous plaira, voici l'héritier de mon nom !
Dès cette époque, ma mère fut plus heureuse ; ildai^
gnait sourire à mes sœurs, qu'il traitait avec tant de dureté auparavant.
Une vocation très prononcée m'entraînait vers l'état ecclésiastique ; ma pauvre mère, moins orgueilleuse et plus tendre, avait favorisé en moi ce penchant secret; de là de fréquentes querelles dont j'étais le motif et ma mère la victime. Je m'en aperçus et quittai la maison paternelle, faisant au repos de mes parents le sacrifice de ma vocation.
Je devins professeur au collège de Castres, oii j'ai eu le plaisir de me lier d'amitié avec vous. De là j'acceptai avec bonheur la chaire de rhétorique à l'Ecole de Sorèze. C'était pour moi comme un terme moyen entre le monde et la solitude. Je me consolais de ma vocation contrariée, en me disant que si je n'avais ni l'habit ni la règle des bénédictins, j'habitais du moins une de leurs plus célèbres abbayes.
Pendant mon séjour à Sorèze, je me liai d'une étroite amitié avec un de mes collègues, M. Daverseul, professeur d'histoire naturelle. Les circonstances me firent son commensal, et, par la force des choses, je fus admis dans l'intimité de cette excellente famille.
— J'ai eu l'honneur de connaître W^^ Daverseul, dis-je en interrompant mon ami. Elle venait quelquefois à Castres d'où elle était sortie, voir ses parents, qui étaient nos voisins.
— Ah! vous l'avez connue, reprit M. de Scopont, avec un sentiment de douce et triste satisfaction. Je n'ai donc rien à vous en dire ; car pour peu que vous ayez eu le bonheur d'approcher d'elle, vous avez dû remarquer et éprouver tout ce qu'il y avait de noble aménité dans sa voix et de naïve fascination dans son regard. Malgré moi, ou plutôt à mon insu, je me laissai
subjuguer par tous ces charmes dont j'étais l'imprudent admirateur. Bientôt, et toujours sans y prendre garde, je passai de longues heures dans d'interminables causeries avec M"'^ Daverseul. Le mari qui, parfois, me trouvait en rentrant à la même place oii il m'avait laissé, me raillait sur mes assiduités, « sur la cour que j'adressais à sa femme ».
Ces plaisanteries m'agréèrent d'abord, parce qu'elles se faisaient devant elle ; plus tard, elles me déplurent pour le même motif. C'est qu'alors j'étais réellement épris, en cachette et sans espoir. Et cette perspective, au delà de laquelle je ne voulais rien voir ni prévoir, me désolait pourtant. Cette situation, cette vérité, je n'osais me les avouer à moi-même, encore moins à la personne qui était l'objet de mon amour : elle dut le comprendre néanmoins, ne fut-ce qu'aux précautions que je prenais pour éviter l'occasion du tête-à-tête.
Cette occasion s'offrit bientôt d'une manière impérieuse. Un soir que nous causions tous trois, au coin du feu, le directeur du collège fit appeler M. Daverseul. tfo me levai sur-le-champ pour sortir avec lui. — Restez I restez ! me dit-il alors en me contraignant à me rasseoir, j'ai quelque chose à vous communiquer à mon retour.
Je demeurai donc face à face avec M°'^ Daverseul, qui n'avait essayé aucune insistance pour me retenir.
Restés seuls, la conversation languit entre nous et devint des plus insignifiantes : quand le cœur parle, la langue se tait et tout esprit s'envole. Ceux qui causent le mieux sont les gens qui n'ont rien à se dire. Un silence que personne ne songeait à rompre nous reposa bientôt de cette mutuelle contrainte.
Rien de plus pauvre que le langage des amants honteux. Leur vocabulaire réside tout entier dans un mot, le seul qu'ils ne prononcent jamais : « Je vous aime ! »
Entre eux, les paroles perdent leur signification usuelle et deviennent autant de variantes d'un sentiment toujours identique. Les expressions, comptent pour peu de chose : le geste, l'accent, le regard sont les interprètes délicats des banalités les plus triviales. « Monsieur, quel beau clair de lune il fait ce soir » peut aussi bien se traduire par : « Je vous aime, » que si l'on répond : « Madame, la couleur de votre écharpe est de bon goût. »
Néanmoins, au bout de quelques minutes, cet effort qu'il nous fallait faire pour prononcer tout haut des choses si éloignées de celles que nous pensions tout bas nous devint insupportable, et notre dialogue s'éteignit de nouveau dans le silence. W^ Daverseul le rompit la première, et secouant la tête avec une mélancolie compatissante :' « Pauvre jeune homme ! » dit-elle.
A ce mot, qui ressemblait autant à une plainte qu'à un soupir, mon cœur éclata tout à coup comme sous un choc électrique ; je saisis, dans ma frénésie, une main qu'elle retira, mais pas assez vite ; mes lèvres frémissantes l'avaient effleurée. M. Daverseul rentrait presque à ce moment, sa femme se retira d'un pas rapide. !K Je laisse ces messieurs à leurs graves confidences, » dit-elle ; et, prenant cet adroit prétexte pour cacher son trouble, elle s'envola dans la chambre voisine.
M. Daverseul me parlait, mais ma tête n'était plus à moi, encore moins à lui. Je ne l'écoutais que machinalement, c'est à peine si je l'entendais et si je parvins
à saisir qu'il s'agissait pour le lendemain jeudi, jour de congé pour tous les deux, d'une excursion à faire ensemble au Trou du Galel. « Surtout que ma femme n'en sache rien ; elle croirait tout perdu ! » Telle fut la seule phrase que je perçus distinctement dans tout cet entretien : peut-être parce que c'était aussi la seule qui,, par son objet, rentrait dans l'ordre de mes pensées.
Le lendemain donc, M. Daverseul et moi, nous nous acheminâmes de grand matin vers la grotte où. nous sommes. Mon ami, que ses études portaient vers les phénomènes de la nature, l'avait explorée à deux reprises avec l'exaltation du savant. Pour moi, c'était la première fois que je pénétrais dans ce périlleux dédale. Ces éblouissantes splendeurs, cette profusion de merveilles nous jetèrent dans un enthousiasme irréfléchi. Mon compagnon s'était chargé de semer derrière nous des feuillets de papier. Après de longs circuits dans ces excavations admirables, mais effrayantes, l'heure du retoui* nous sembla venue et même il fut constaté par nous avec un léger mouvement de terreur, non avouée de part et d'autre, que nous avions consumé la plus grande partie de notre luminaire. La retraite s'effectua aussitôt, silencieuse et rapide ; chacun de nous, en proie à de sinistres préoccupations. Les yeux fixés en terre nous ramassions une à une les traces trop espacées que la main distraite de mon ami avait laissé tomber sur nos pas. Tout à coup, à l'endroit où les sentiers se bifurquent et se dirigent de toutes parts vers des gorges inconnues, M. Daverseul se baissa, prit un de ces morceaux de papier, le considéra et s'écria avec effroi : « Ces traces ne sont pas les nôtres. Nous suivons une fausse
piste. Notre papier était imprimé, n'est-ce pas? Celuici est blanc, tenez, regardez plutôt ?
— Eh ! qu'importe, répondis-je, ces traces nous conduisent vers l'issue. — Ou peut-être nous en éloignent. » Et il ajouta en me montrant une torche presque entièrement consumée : « C'est la dernière ! »
Et nous courûmes au hasard à travers ce labyrinthe qui semblait tout exprès multiplier ses défilés et ouvrir ses précipices. Bientôt notre torche s'éteignit et ses dernières clartés projetèrent des lueurs vacillant es et lointaines qui ne faisaient qu'accuser la profondeur de ces abîmes. Cette grotte, naguère resplendissante, nous apparut lugubre comme des catacombes ; et notre arrêt de mort nous sembla gravé sur les reflets funèbres, que se renvoyaient les stalactites jaunâtres.
— 0 mon Dieu, nous sommes perdus !
Ce cri de détresse nous fut arrache simultanément par le dernier souffle de notre lumière : « Nous sommes perdus, car personne ne nous sait ici ! »
— Il nous reste un dernier expédient, m'écriai-je après un moment de silence et d'anxieuse réflexion.
— Lequel?
— Daverseul, vous avez dans vos poches un briquet et des allumettes.
— Oui, après?
— J'ai des vêtements et vous aussi.
— Je comprends.
Et sur-le-champ mes habits et les siens, mis en pièces, furent tordus en mèches grossières. Mais hélas ! les flammes eurent bientôt dévoré ces niaigres aliments, et les quelques pas que nous fîmes, avec le secours de cette lumière suprême, ne servirent qu'à
nous dévêtir en nous démontrant davantage l'inutilité de nos efforts. Gomme l'homme en détresse s'accroche à l'espoir le plus frivole ! Je vois encore M. Daverseul, saisissant le dernier lambeau que mes doigts brûlés avaient laissé échapper, le soulevant avec impétuosité, courir en furieux, à travers les gouffres, pour revenir ensuite vers moi, haletant, épuisé, anéanti.
Enfm, exténués de lassitude, de frayeur et de désespoir, nous nous couchâmes côte à côte sur cette terre humide qui glaçait nos corps dépouillés. Longtemps nous dénombrâmes nos chances de salut ; mais toutes nos investigations aboutirent à cette conclusion terrible et inévitable : la mort !
Cette perspective inexorable, à laquelle nous étions condamnés à aboutir à travers la plus cruelle et la plus lente des agonies, nous glaça de. terreur. En face de l'éternité qui s'ouvrait devant nous, abandonnés, comme nous l'étions, de la nature entière, nos regards se tournèrent vers Dieu, notre unique ressource. Oh ! combien je me félicitai de l'éducation religieuse qui m'avait été donnée. Quelle consolation de croire et d'espérer en ces heures suprêmes! M. Daverseul prit l'initiative d'une proposition qui peut-être vous paraîtrait étrange partout ailleurs, mais que voustrouverez naturelle, puisque vous avez sous les yeux le théâtre de cette lugubre scène. Notre religion, dit-il, autorise la confession de laïque à laïque, en cas d'absolue nécessité et d'impossibilité évidente de recourir à un prêtre; mon ami, mon frère, recevez la mienne, j'écouterai ensuite la vôtre, et le bon Dieu sera peut* être touché de notre contrition et de nos souffrances. Ce qu'il me confia est un secret enterré dans mon cœur ; mais il m'est permis de vous révéler une partie
de ma confession. Mon amour insensé pour sa femme, mes folles pensées, mes luttes impuissantes, tout lui fut dévoilé, tout, même l'entrevue de la veille. Je n'osai pas hésiter; je m'adressais à mon juge, sur le seuil de l'éternité. Je n'ai rien de bien précis à ce sujet dans ma mémoire, mais je crois me rappeler que mon ami fit un mouvement d'horreur et tressaillit sur son séant. Je venais d'attaquer, par un raffinement d'inévitable cruauté, la seule fibre encore épargnée, encore intacte de ce désespéré. Bien des heures s'écoulèrent après cette mutuelle confidence. Nous n'avions aucune perception du temps. Faisait-il jour? faisait-il nuit? Nous l'ignorions au milieu de ces ténèbres infinies, interminables peut-être, qui nous ensevelissaient lentement, inexorablement dans leur horreur. Il arriva un moment que la faim, dont nous avions comprimé les sollicitations premières, nous harcela de son impitoyable aiguillon ; la faim, ce mauvais conseiller, moins violent pourtant que la soif, une soif de Tantale qu'irritaient les criailleries de ce ruisseau qu'on entend là-bas au fond du pi'écipice. Si vous n'étiez mon ami, mon meilleur ami, je n'oserais pas vous exposer les idées affreuses qui bouillonnaient dans ma tête. J'ai pu sonder alors les horribles appétits de cette faim homicide qui pousse à l'anthropophagie ! Faut-il vous mettre à nu les plaies hideuses de l'égoïsme? Je méditais avec mon compagnon un combat sans merci, après lequel celui qui aurait succombé devait servir de pâture à l'autre. Oui, dans le délire de la fièvre, cette abominable pensée me torturait sans relâche, et j'ai appris plus tard que M. Daverseul, de son côté, était en proie aux mêmes hallucinations.
Dominé, subjugué par cette exaltation, par la faim et
par une indomptable lassitude, je me sentis comme enveloppé du sommeil de la mort.
A partir de ce moment-là, je ne me souviens plus de rien.
Ce n'est que par le récit qu'on m'en a fait plus tard, que j'ai appris comment on avait fini par nous retrouver et comment on nous avait extraits tous deux de ces ténèbres pour nous rappeler à la lumière et à la vie.
En cet endroit du récit survint le père André qui probablement avait fmi par s'ennuyer "en tête-à-tête avec sa bouteille vide. Du plus loin qu'il nous aperçut :
— Messieurs, nous dit-il, voilà plus d'un quart d'heure que je vous, cherche: nos torches s'en vonty il faut faire comme elles.
— Partons, dit le narrateur, en jetant autour de lui un long regard oii se peignait toute la mélancohe d'un adieu.
A quelque distance de là, comme nous nous en retournions, l'ex-concierge se tournant vers mon ancien professeur, avec cet air humble et rusé si familier aux gens du pays, se prit à dire :
— Si je ne suis pas trop curieux, messieurs, m'est avis, s'il n'y a pas d'indiscrétion, que vous parliez de la fameuse perdition d'il y a une dizaine d'années.
— Précisément, André, dit M. de Scopont ; est-ce que vous vous la rappelleriez ?
— Pardi! messieurs, si je m'en rappelle, comme de ce que j'ai fait hier. Vous étiez là-bas juste à la même
place où je vous ai rencontrés. Voici l'histoire. Personne ne savait où vous étiez et tout le monde savait que vous étiez partis ensemble. Mais pour où? Voilà le diable. Tout Sorèze vous plaignait; car; sauf votre respect, on vous considérait joliment tous les deux et on vous aimait aussi, pardi! Pensez si M™^ Daverseul était dans la désolation, la pauvre dame ! Elle ne pouvait s'en consoler, elle ne faisait que pleurer comme une Madeleine et courir partout comme une folle. Ni elle ni moi, ni personne ne savait qu'en penser. Car, sans vous commander, je vous prie de croire que tout un chacun avait la tête à l'envers, par rapport à vous, deux; il semblait que le diable s'en mêlât, par ma foi! On alla, on envoya vous chercher partout où l'on pouvait présumer que vous pouviez vous être perdus ; car personne ne savait qu'en dire: les plus malins n'étaient pas plus avancés que les plus bêtes. On examina les puits, on alla au bassin de Saint-Ferréol, à la rigole du canal, au moulin du pont Grouzet; on parlait d'assassinat, de chute dans la montagne, de duel, de tout le tremblement enfm. Mais tout cela n'était que de la fumée de lentilles, pardi! On était au troisième jour, et personne n'avait entendu mentionner les pauvres professeurs; car c'est comme ça que vous appelait \epauvre monde, par pure amitié et famiUarité. Alors la mère de ma femme, qui était une vieille fort entendue, viédaze ! prit un tamis, le fit tourner, et il lui vint une idée. Vous savez que nous avons un sorcier fameux dans le pays. On le consulte à vingt lieues à la ronde, et même plus; on vient depuis Cordes, comme pour saint Stapin. Ce sorcier habite à Enealcat, et on l'appelle 7o« Rébeillou dé Dourgno. On dit que ce nom lui vient d'un ancien de sa famille qui, dans le temps,
faisait le métier de ré veilleur de nuit, quand la ville de Dourgne, qui était fort conséquente autrefois, voulait être gardée contre le feu et contre, les voleurs. Le Rébeillou^ qui est aujourd'hui cardeur de laine, est donc un devin des plus fameux; il est terrible pour les ensorcellements. La mère de ma femme y alla et l'attendit sous une treille pendant que quelqu'un était allé le prévenir qu'on le demandait, heRébeillou la fît monter et, en faisant quelques simagrées, après avoir récité trois pater et trois âve, il dit, en faisant trois fois le signe de la croix :
Le grillon du trou sortira.
Quand le jour y pénétrera.
Ce verset ôvi sorcier fut aussitôt répété de bouche en bouche, et les personnes qui savent deviner \es devinations décidèrent que le trou du sorcier ne pouvait être que le Trou du Calel. Pardi, c'était bien clair, pour ceux qui s'y connaissent, vous me direz; car mieux vaut un qui sait que cent qui cherchent. Moi j'avoue, le diable m'emporte ! que je n'aurais jamais trouvé ça tout seul. Pardi ! je n'ai pas été éduqué comme vous autres, quoique pour me plaisanter il y a des imbéciles qui disent que j'ai fait toutes mes classes derrière la porte du collège de Sorèze.
Bref, à travers le verbiage du père André, j'appris tous les détails de ce sauvetage.
L'ex-concierge partit de Sorèze à la tête d'une douzaine de jeunes gens pour le Trou du Calel, avec la ferme résolution de parcourir la grotte dans tous les sens. Après une heure d'exploration, ils trouvèrent, gisant à terre, couchés côte à côte, deux hommes nus.
couverts de boue, de sang et ne donnant plus signe de vie.
Le concierge eut Tidée de nouer ensemble les mouchoirs de toute la troupe et d'improviser ainsi des vêtements bizarres pour les malheureux qu'il s'agissait de couvrir et de sauver. Gela fait, la bande se divisa en deux groupes, pour transporter ces deux corps. On arriva ainsi, au petit pas et sans encombre, jusqu'au lieu dit le Pas de la Fouine. Ici, la difficulté devenait très grande; c'est une sorte de tuyau presque à pli de corps percé dans un rocher ; et, seul, on a de la peine à se ghsser comme un reptile dans cette sorte de fihère; à plus forte raison, quand il s'agissait de faire passer par ce pertuis deux corps inertes. Le pèra André usa d'adresse et de sang-froid ; il s'engagea le premier, après avoir lié à sa ceinture, une corde dont l'autre bout était attaché sous les aisselles de l'un des deux corps qu'il fallait traîner dans cet orifice. La manœuvre était des plus pénibles et des plus incertaines. On crut qu'on n'en viendrait jamais à bout. Gomme on ne pouvait s'insinuer qu'un par un dans cette sorte d'étroite cheminée, celui qui était en avant ne pouvait concerter ses moirvements avec l'aide qui poussait par derrière, séparés qu'ils étaient par toute la longueur d'un corps inanimé. De là, aucune entente possible, ce qui produisait une impuissance réciproque et des efforts perdus faute d'être combinés; de là résultaient un découragement et une fatigue doublés par l'isolement des deux sauveteurs. Enfin, après une grande déperdition de temps et de forces, on parvint à extraire un des deux professeurs; il était nuit noire quand on le sortit de la grotte et, à l'aide de quelques paysans de bonne volonté, on le coucha sur une sorte
de brancard improvisé et on le dirigea sur Sorèze pendant que le concierge et ses compagnons rede'scendaient dans la caverne pour porter secours à la seconde victime.
Les deux corps étaient tellement défigurés qu'ils en étaient méconnaissables. Toute la population était ■en Tair pour les recevoir, ce qui fit que, dans la confusion, dans la joie et dans la nuit, les porteurs se trompèrent de domicile et que M. de Scopont fut dirigé sur la maison de M. Daverseul et réciproquement. Cette méprise ne tarda pas à être reconnue, mais on jugea qu'il y aurait eu péril à la réparer sur-le-champ, tant on avait eu de peine à transporter jusque-là les deux moribonds. Un déplacement nouveau pouvait être fatal à l'un ou à l'autre et peut-être même à tous les deux.
Notre guide venait de terminer son récit quand nous arrivâmes à l'orifice de la grotte. Ce n'était plus une voûte souterraine, c'était le ciel que nous avions sur la tête. Il faisait grand jour. Oh! comme la terre nous parut belle ! comme on se prosternerait volontiers devant la lumière du soleil lorsque, six heures durant, on a marché dans un pays de ténèbres à travers un air méphitique, empesté par le guano infect des oiseaux de nuit qui vivent dans ces cavernes, sur un sol visqueux qui n'a pas le plus petit brin d'herbe pour couvrir sa gluante nudité. Oh ! passer ainsi et sans transition d'une nuit opaque à un jour aveuglant... c'est un bonheur qu'il faut avoir éprouvé pour le bien comprendre. Sans doute, il vous est arrivé quelquefois, dérogeant aux habitudes urbaines, d'assister à un lever do soleil dans la campagne. Ce réveil de la nature, ce bruissement folâtre qui circule dans l'air matinal,
cette teinte rose et blanche dont se colore l'Orient; ce^ derniers adieux de l'étoile qui pâlit ; le premier œil ouvert de cet argus de flamme qui se découvre peu à peu en roulant devant lui des flots de pourpre lumineuse : ce spectacle vous a ému, transporté, ravi. Et pourtant ce n'est que par degré que la nature vous a initié à toutes ces splendeurs. Entre ces deux contraires, la nuit et le jour, elle nous a ménagé une transition : l'aurore. Jugez de notre enthousiasme quand elle se révéla à nous tout d'un coup, ex abrupto, cette belle nature, cette nature riche, gaie, exhubérante du Midi, ce soleil d'or qui se promène dans son ciel bleu, à nous qui échappions à peine à une nuit profonde. Dans notre joie déhrante nous eussions voulu nous jeter dans les bras de la nature entière, il nous prenait envie d'entamer de tendres dialogues avec les oiseaux qui volaient dans l'espace, les arbres qui nous prêtaient leur ombrage, le vent frais qui respirait dans nos cheveux. Absorbés par cette extase, nous arrivâmes aux portes de Sorèze, sans y avoir pris garde, sans presque avoir échangé une parole. Chose étrange, au milieu de la campagne, pour si belle que soit la nature qui vous environne, l'homme ne se trouve ni pauvre ni laid; sans doute parce qu'il n'existe aucun rapport de comparaison entre elle et lui, et qu'il s'oublie luimême vis-à-vis de toutes ces magnificences. Mais qu'un autre homme vienne à passer, fût-il un rustre; qu'une maison se présente à ses regards, fut-ce une chaumière, et aussitôt malgré vous, et à votre insu, un parallèle s'établit et vous faites un retour sur vousmême.
Cette opération involontaire nous suggéra à mon ami et à moi ces diverses réflexions qui se terminé-
rent par une stupéfaction mutuelle, à l'aspect du grotesque accoutrement que vous connaissez. Par surcroit une couche de boue, brochant sur le tout, avait métamorphosé notre costume en un fourreau de malpropreté, en une gaine de fange épaisse, assimilables au plus dégoûtant des uniformes ; il fallait un certain courage (le seul qu'on n'ait pas en France) pour oser se montrer en cet état dans une petite ville où la curiosité est toujours aux aguets, oii portes et fenêtres sont autant de loges ouvertes sur le spectacle de la rue. Il fallait pourtant s'offrir ainsi faits aux regards et aux railleries des curieux et des oisifs. Notre bravoure recula devant cette perspective. Notre guide eut pitié' de notre embarras. Une cabane, qu'il possédait dans sa vigne, nous servit de refuge en attendant qu'elledevînt notre cabinet de toilette, alors qu'il nous rapporterait nos vêtements ordinaires qu'il alla chercher à notre hôtellerie.
Je pVofitai de ce tête-à-tête pour prier M. de Scopont de continuer son récit.
— Très volontiers, me dit-il, je vais le reprendre à l'endroit oii l'a laissé ce brave homme. Je suis seulement fâché qu'il ne soit pas là : il m'eût aidé à remplir une lacune assez peu intéressante, il est vrai, mais qu'il n'est pas en mon pouvoir de faire disparaître, et pour cause, ajouta-t-il en souriant. Je ne sais rien de ce.qui se passa dans les premiers jours. qui suivirent : toutes mes forces étaient trop absorbées par le duel à outrance que je livrais à la mort pour qu'il m'en soit demeuré quelque chose, même des impressions con- \fuses.
Un matin, je sentis mes yeux s'ouvrir, comme après un sommeil léthargique. Si l'enfant avait conscience
de l'heure où il vient à la vie, je suppose qu'il devrait éprouver une sensation pareille. Je crus renaître : il me sembla que je ressaisissais l'existence par la dernière branche qui m'était offerte. Malgré la double barrière des persiennes et des rideaux, le soleil avait éludé ce veto du docteur pour ghsser quelques rayons auprès de mon lit. Je regardai autour de moi, mais d'abord je m'imaginai que je voyais mal, car je ne reconnus dans tous les meubles qui m'entouraient, ni mon secrétaire, ni ma table de travail, ni ma petite bibliothèque en merisier. Les meubles qui remplaçaient ceux-là ne m'étaient pas étrangers, mais ce n'étaient pas les miens.
Alors je les examinai un à un, je creusai le vague de mes idées, je fis appel au peu de mémoire que j'avais à mon service, et je me jugeai fou. En effet, il me sembla que j'étais dans la chambre de M"'® Daverseul ; dans cette chambre où je n'avais jamais pénétré sans sentir ma poitrine se gonfler et mon cœur battre avec violence ; dans ce sanctuaire où je ne posais jamais le pied sans trembler autant que sous les voûtes d'un temple ; vénération que j'aimais à m'imposer à moi-même pour en écraser de tout son poids ces frémissements intérieurs, ces tumultueuses pensées qui soulevaient la vase des passions mauvaises, boue intestine que je refoulais au fond de mon âme.
L'inventaire que je ne me lassai pas de faire de cette chambre me confirma dans ma première croyance. Plus de doute, je suis dans sa chambre. 0 délire! ô transports fougueux! Je me soulevai sur mon séant afin de me donner à moi-même un certificat d'homme qui agit et qui veut, qui pense et qui veille. Ce mouvement subit irrita mes douleurs, et la souffrance que
j'en ressentis me ramena incontinent à ma position horizontale.
Aux cris aigus que je poussai, quelqu'un accourut :
— Par pitié, demandai-je, apprenez-moi oii je suis?
— Chez un ami, rassurez-vous, répondit mon docteur.
— Et pourquoi pas chez moi, monsieur?
— Vous le saurez plus tard : mais vous serez bientôt en état de quitter cette chambre si vous le désirez.
— Sur-le-champ, monsieur, je le veux, je l'exige... Je vous en supplie ! ordonnez que je sorte d'ici. Tirez-moi de ce lit : il est brûlant, il me consume ; voyez, docteur, mon sang y bout, la fièvre me calcine. Si' vous m'y laissiez encore, j'y mourrais, je le sens ; sauvez-moi, docteur, sauvez-moi !
Sur mes frénétiques instances, on me transporta, le soir même, dans mon domicile, que M. Daverseul venait de quitter.
Ainsi, cette méprise, un seul jour suffit à la réparer matériellement. Mais le mal moral était produit : la nouvelle de ce déplorable quiproquo avait couru de bouche en bouche. Vous comprenez avec quelle malveillance furent interprétés les soins affectueux que m'avait prodig"ués M™^ Daverseul pendant les courts moments où ' elle avait partagé l'erreur générale. 0 ignominie ! on alla jusqu'à prétendre que ce malentendu avait été concerté peut-être : on parla presque de jeu joué. Pauvre femme !
Le premier jour que mon docteur et ma maladie me permirent de me tenir debout, je me promenais seul
dans ma chambre. On frappa discrètement à la porte ; j'allai ouvrir, c'était M"® Daverseul, mais pâle, tremblante, éplorée.
— Qu'avez-vous donc, madame? lui dis-je en la priant de s'asseoir ; et la conduisant à un fauteuil : vous avez l'air de bien souffrir ?
— N'est-ce pas, répondit-elle en secouant la tête, oh! oui, je souffre, je souffre beaucoup; et elle appuya la main sur son cœur.
— Croire que je puisse quelque chose pour diminuer votre peine, c'est un espoir dont je n'ose me flatter, madame.
— Écoutez-moi, monsieur, vous déciderez après, dit-elle d'un air solennel.
— Parlez ! ordonnez, madame, j'obéirai ; trop heureux d'accomplir un ordre qui émane de vous.
— Mon mari n'est plus le même à mon égard : si vous saviez, monsieur, avec quelle froideur il reçoit mes soins assidus, de quel sourire glacial et sceptique il récompense mes prévenances attentives ; il me repousse avec un dédain poli : M. Daverseul ne croit plus en moi. Entre nous, il existe une arrière-pensée, un sous-entendu fatal. L'œil soupçonneux de mon mari interroge tous mes regards, épie tous mes gestes; il est jaloux et défiant autant que je suis malheureuse. Cette démarche va peut-être me perdre à jamais ; mais, jugez si le service que je viens vous demande? est important, cette démarche était indispensable, et je n'ai pas hésité un moment à l'entreprendre.
— Oh! mon Dieu, madame, vous m'effrayez.
— La méprise fuReste, poursuivit- elle, la méprise, qu'occasionna votre catastrophe de la grotte du Calel^
a glissé le soupçon dans l'esprit de mon mari et le deuil dans mon ménage. M. Daverseul s'est fait raconter dans les plus minutieux détails les épisodes les plus insignifiants. Enfm, mon mari a compris ou deviné que je vous aimais.
— Madame, m'écriai-je hors de moi, cet aveu me rend tout mon courage ; il centuple mes forces ; me voici à vos pieds, qu'exigez-vous de moi?
— Que vous quittiez ces lieux... à l'instant même et sans retour.
— Plutôt cent fois la mort, madame; que je prenne la fuite, que je me dérobe à votre vue, que je vous abandonne quand vous venez d'inonder mon cœur d'une ineffable félicité ; quand d'un mot vous venez de réaliser mon rêve le plus ardent, mes vœux les plus inespérés. Jamais, madame ; mais, pour me contraindre à l'exil, il fallait m'accabler de vos dédains et de votre froideur. Ehl qui sait encore s'il m'eût été possible de me priver de votre présence adorée? N'insistez pas, madame, je resterai ; car vous m'aimez ! oh ! vous l'avez dit, vous m'aimez!
— Oui, monsieur, je le répète, je vous aime !
A ces mots. M""® Daverseul se leva, et l'air grave de sa figure, la dignité de son geste, ne furent pas démentis par l'imposante fierté de ses paroles.
— Oui, je vous aime, reprit-elle, pourquoi le nier? Mais, en fouillant tous les rephs de mon cœur, je saurais bien y trouver de la haine et du mépris pour l'homme dont l'égoïsme me repousse quand je lui demande l'aumône de ma tranquillité et de mon honneur. Oui, j'en fais ici le serment devant Dieu, si ma prière vous trouve insensible, j'apprendrai facilement à vous mépriser et à vous haïr, car Thonneur que je
VOUS demande n'est pas seulement le mien, c'est encore celui de ma fille, d'une enfant à qui je ne dois pas laisser un héritage de honte et d'opprobre. Adieu, monsieur, adieu pour toujours, vous êtes un ingrat.
Je me précipitai vers elle pour la retenir et la calmer; toutes mes instances furent vaines; elle disparut sans vouloir rien entendre.
Après cette douloureuse entrevue, ma détermination fut bientôt prise; le jour même j'allai voir le directeur du collège, et, dès le lendemain, je me présentai chez M. Daverseul.
Il était assis dans un large fauteuil, un livre dans les mains, qu'il faisait semblant de lire; mais, en réalité, l'œil fixé sur sa femme qui brodait à quelques pas de là; il me parut désagréablement surpris de ma visite, ce qu'il me témoigna suffisamment par ces paroles :
— Monsieur, je ne m'attendais pas à vous voir... tout au moins de sitôt... Pourrais-je savoir à quel motif je dois attribuer cet honneur?
— A un devoir que je viens remplir auprès de vous.
— Lequel, s'il vous plaît ?
— Celui de vous demander pardon de tout le chagrin que je vous ai fait, et de tous les ennuis que je vous ai causés.
— Monsieur, il n'y a pas lieu à pardon là oii il n'y a pas eu d'offense, reprit-il d'une voix fière; ainsi, vous n'avez pas besoin du mien. Et d'ailleurs, pourquoi cette hâte ?
— Je ne pouvais retarder plus longtemps ; car j'ai attendu lejour de mon départ.
A ces mots, je vis la figure de M. Daverseul changer tout à coup. Elle avait repris cet air de bienveil-
lance qui lui était habituel: il m'offrit un siège à côté de lui. M""^ Daverseul qui, jusque-là,- n'avait pas levé la tête, trouvant dans le travail de sa broderie un prétexte suffisant à cette attitude, M^e Daverseul dirigea ses beaux yeux de mon côté, et, par ce geste muet, me dit avec mille fois plus d'éloquence et d'expression ces mots que son mari m'adressa :
— Quoi! mon ami, vous êtes décidé à nous quitter?
— Dès aujourd'hui, j'ai tout disposé pour mon départ, et je viens vous faire mes adieux.
— Mais ne craignez-vous pas, me dit-il avec douceur, qu'un départ aussi subit soit mal interprété?
— Non, répondis-je ; c'est un projet de longue main que je vais mettre à exécution. J'ai pris congé du directeur du collège ; mes élèves en sont instruits, et vous êtes les derniers à qui je sois venu l'apprendre.
Cet entretien fut court, il devint même affectueux, ce qu'on n'aurait guère pu présumer d'après le début. M. Daverseul me serra tendrement la main et je vis une larme muette tomber des yeux de Jenny. J'étais au bout de mes forces ; je sentais ma poitrine oppressée, des pleurs déborder mes paupières ; mon émotion allait me trahir. Je pris congé brusquement et sans retourner la tête en arrière, comme si le feu du ciel fût tombé sur cette maison.
Rentré dans mon logis, je donnai un libre cours à mes larmes et à mes réflexions. Je regrettais de m'ètre engagé ; j 'aurais voulu reprendre la résolution que j'avais publiée. Pourquoi tant de hâte ? me disais-je. Ne pouvais-je pas attendre encore? Le mal n*est peut-être pas aussi grand que je l'ai supposé. Pourquoi m'arracher de vive force à cette solitude où j'ai pris racine? Et, d'ailleurs, faut-il que je subisse la peine d'une
faute que je n'ai pas commise? Elle est innocente, elle!... Et moi innocent aussi?... Non, coupable, oui, coupable devant Dieu qui lit au fond des âmes, devant son mari, à qui j'ai dévoilé le secret de mon amour adultère. Aux yeux du juge suprême, la criminalité consiste dans le désir, dans la volonté, dont le fait n'est que la manifestation matérielle. Les hommes, pour vous condamner, ont besoin d'un corps de délit; mais l'intention suffit devant le tribunal de la conscience, l'intention quiéinane de nous, de la volonté qui est libre, tandis que l'action ne l'est pas toujours. Oui, je suis, je me sens coupable. Je dois, je veux partir; cet air me pèse, il est trop chargé de souvenirs et de remords.
En me parlant ainsi, je sortis de la maison et je courus dans la rue comme un insensé. Une heure me restait encore avant le départ; où la passer ? Celui qui a fait ses adieux doit se considérer comme exilé, déjà. Quel ami avais-je le droit d'attrister de mes plaintes ? A quelle porte pouvais-je aller frapper, en disant : « Voici un malheureux ; ouvrez et consolez-moi ! »
L'éghse de Sainte-Marie se rencontra sur mon passage. Une éghse! c'est le refuge de ceux qui n'en ont point. Dans une église, on est toujours le bienvenu. Triste ou gai, humble ou puissant, la porte s'ouvre pour tous. Bien souvent, j'étais allé puiser des conseils et des inspirations dans le silence majestueux de cette basilique. Maintes fois j'avais senti ma tête brûlante se rafraîchir sous Tair glacial qui tombait de ces sveltes ogives. Mes pensées vagabondes bondissaient moins impétueuses dans cette atmosphère, et je rapportais toujours de cette visite un peu de la paix et de la sérénité du saint lieu.
Ce jour-là, l'église me parut avoir un aspect plus austère que de coutume : les rayons d'un soleil mourant, tamisés par les vitraux de la rosace, s'épanouissaient près du jubé, dans un pêle-mêle de couleurs indécises et plongeaient le reste de l'édifice dans une obscurité, à laquelle l'œil s'habituait insensiblement. -J'aperçus au fond d'une petite chapelle une femme agenouillée ; si absorbée qu'elle me parût dans sa méditation, le bruit de mes pas lui fit retourner la tête; elle tressaillit et se leva.
C'était elle !... c'était M°^« Daverseul ! C'était elle ! et je ne courus pas à ses pieds; c'était elle et je ne me précipitai pas pour embrasser le bas de sa robe et la mouiller de mes larmes!... Cloué à ma place par un irrésistible pouvoir, je demeurai anéanti comme devant une apparition surnaturelle. Je ne me sentais plus exister, toute ma vie était passée dans cette femme, que je vis glisser dans l'ombre, s'enfuir et disparaître.
Je ne fus pas plus tôt seul dans l'église que le sentir ment de ma personnalité revint, et, avec lui, la désolation et les larmes.
Je me maudissais pour ma lâche immobilité ; je me reprochais amèrement de ne m'être pas jeté en travers de la porte pour barrer le passage à M"® Daverseul et en arracher ou en obtenir un adieu, un mot, un geste. Et j'errais éperdu dans cette église déserte et je parcourais le chemin qu'elle avait suivi ; puis je tombais à genoux sur la dalle où je l'avais vue prier. Je couvris de baisers brûlants la place oii elle se tenait naguère; je chf^rchais dans l'air un parfum oublié; je demandais à l'écho des sombres voûtes de me rendre le frémissement de ses pas, le frôlement de sa robe, et je n'entendais que mes sanglots.
Tout à coup, prosterné la face contre terre, je sentis un anneau sous mes doigts; je le pressai contre mes lèvres; je le dévorai du regard, car cet anneau pieux, cil était jalonnée en relief une dizaine de ro'saire, cet anneau avait sans doute appartenu à Jenny ; il avait été le témoin et l'instrument de ses prières. Mais comment se trouvait-il entre mes mains? Était-ce hasard ou volonté ? Oubli de sa part ou chance de la mienne ? L'avait-elle perdu dans la préoccupation de sa fuite ? Me l'avait-elle laissé, de dessein prémédité et comme un souvenir d'adieu éternel ? Ma pensée flottait entre ces deux probabiHtés.
Don ou larcin, je remerciai Dieu de ce trésor, et je l'emportai comme le signe du bonheur de toute ma vie que je venais de voir s'évanouir et disparaître avec cette femme idolâtrée.
Trois jours plus tard, je gravissais la frontière d'Espagne, et un mois après, du fond d'un séminaire de la Catalogne, oià j'étais allé demander asile, j'écrivais à M. de Scopont, mon père, pour m'excuser de n'avoir pu prendre la hardiesse d'aller lui dire un adieu qui eût déchiré nos cœurs.
Voici cette lettre :
« Mon cher père,
« Peut-être vous sera-t-il difficile de me pardonner une résolution que j'ai prise et exécutée sans votre consentement ; mais vous serez sans doute attendri en
songeant à ce qu'il m'en a coûté d'efforts et de souffrances pour ne pas aller me jeter dans vos bras et recevoir de vous le baiser d'adieu. Oh! combien j'aurais désiré, mon père, faire provision à vos genoux de conseils et de forces pour mieux supporter l'absence ! Hélas ! je n'avais point oublié que, rempli d'un louable orgueil pour votre famille, vous souhaitiez que votre fils unique, en restant dans le monde, perpétuât votre nom vénéré et les exemples de votre noble existence. Je me rappelais encore une inexorable parole qui vous était échappée lorsque ma pauvre mère, à son lit de mort, essayait de vous rendre favorable à mon penchant religieux : « Je l'aimerais autant mort que prêtre, » fut votre réponse. Et pourtant, mon père, il m'a été impossible de résister plus longtemps à cet appel du Seigneur! mais je n'ai pas voulu vous désobéir en face; je n'aurais jamais osé affronter votre colère en votre présence, car au bout, je pouvais rencontrer une terrible malédiction !..;
« L'ardeur de la lutte vous l'eût arrachée peut-être; mais, si je connais bien votre cœur, le sang-froid de la réflexion ne saurait vous l'inspirer, et votre main se refuserait à l'écrire contre un fils qui expie, loin de vous, dans la douleur et dans les larmes, tout le mal que vous causera sa détermination. Pardonnez-lui d'être assez malheureux pour n'avoir pu sacrifier sa vocation à celui auquel il eût volontiers sacrifié sa vie ! Pardonnez-moi, mon père, car je n'ose vous demander qu'à deux genoux une faveur que vous vouliez bien me laisser prendre autrefois, celle d'embrasser votre auguste figure. »
Cette lettre écrite et envoyée, je me sentis allégé
d'un poids immense. L'aveu de ma désobéissance était pénible à faire et je me félicitai d'avoir pu le formuler, en le motivant, devant ce juge inflexible qui était mon père. Longtemps j'attendis une foudroyante réponse, mais elle n'arriva point; déjà j'éprouvais l'influence du nouveau régime auquel je m'étais soumis. Dans le monde, on vit peu en soi et de soi ; le bruit qui se fait autour de l'individu domine sa voix intérieure. Dans la solitude, au contraire, tout étant silence et recueillement au dehors de vous, l'agitation et le bruit se réfugient au-dedans. C'est dans la solitude qu'on estime exactement la valeur, qu'on peut mesurer l'étendue et connaître la nature d'un sentiment.
Mon amour s'agrandit au sein de ma retraite ; mais il s*épura aussi. M""® Daverseul avait cessé d'être pouimoi une femme que je pouvais aimer sans crime. Mon attachement s'était imprégné de je ne sais quoi de pur et d'éthéré, qui tenait à la fois de l'affection que vous inspire et une mère et une sœur, avec quelque chose de plus tendre encore. Je me complaisais dans cette passion; je m'y abandonnais sans remords; j'étais heureux d'imaginer que ma bien-aimée conservait de moi un noble souvenir. Tantôt emportée sur les ailes de ma volonté, ma pensée se jouait des distances pour aller surprendre M^^e Daverseul dans quelque occupation que je lui savais familière. Gomme autrefois, je n'éprouvais plus de ces transports jaloux qui fixaient l'insomnie au chevet de ma couche, en songeant que cette femme se vouait au bonheur d'un autre : plus de ces désirs de vengeance, de ces imprécations haineuses, de ces élans furibonds, qui venaient m'assaillir durant mes nuits désolées. Mon amour était devenu calme et solide ; aussi pur que cet anneau d'argent
qui me rattachait à la terre et au ciel ; au ciel par la prière, à la terre par le souvenir. L'événement que je vais dire servit encore à me rendre plus cher, s'il était possible, ce gage si précieux. J'avais choisi pour directeur spirituel, un abbé dominicain, le père Manoël. En stratégiste habile, il avait étudié le fort et le faible de mon âme, et il avait mesuré les épreuves à mes forces ou plutôt à mes faiblesses de novice. Et il ne m'imposait les épreuves que par degré, et dans la proportion qu'il jugeait que je pourrais les supporter. I! y avait trois ans que je menais cette existence de dévotion et d'ascétisme. L'époque de l'ordination approchait, j'étais désigné pour entrer dans les ordres ; car l'austérité de ma conduite m'avait attiré la faveur d'être appelé au ministère de sous-diacre. Le père Manoël me fit mander dans son oratoire la veille de cette solennité ; et là, d'un ton à moitié affectueux et à moitié sévère, il me parla ainsi :
— Mon fils, jusqu'à présent, vous étiez libre encore; mais il s'agit aujourd'hui de vous engager dans des liens indissolubles, et de prononcer des voeux éternels. Moi, qui suis la caution de votre fidélité devant Dieu, j'ai besoin d'avoir par devers moi toutes les garanties et tous les otages de votre foi sincère. A ce titre, mon fils, je viens vous demander un sacrifice qui vous coûtera peut-être, mais qui n'en sera que plus agréable à celui à qui vous allez l'offrir. Je désire que dès ce jour vous vous sépariez, en me le remettant, de cet anneau qui vous tient au cœur. Il est indispensable de le sacrifier à ce Dieu jaloux dont vous allez devenir le représentant sur la terre.
— 0 mon père, répondis-je, condamnez-moi aux pénitences les plus rudes, aux macérations et aux jeu-
nés les plus violents, je suis prêt à tout; mais par pitié ne m'imposez pas un sacrifice au-dessus de mon pouvoir.
^^ Il le faut absolument, répliqua avec sévérité le père Manoël ; et me voyant tombé à ses pieds, il me releva d*une main nerveuse, et sans prononcer une seule parole, il me conduisit en face d'une Bible ouverte sur son prie-Dieu et il me désigna du doigt ce passage qu'il me fit lire à voix haute : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propriété, il ne peut être mon disciple. »
— Oh ! mon père, par pitié, n'exigez pas de moi ce gage innocent, ce souvenir épuré d'une passion éteinte.
Et le dominicain secouait la tête.
— Vous résistez, vous êtes inflexible, m'écriai-je. Eh ! bien, vous serez la cause de ma damnation. Pourquoi me condamner à un renoncement au-dessus de mes forces, pourquoi imposer à mes épaules un poids qu'elles sont impuissantes à supporter !
Mais sans me répondre directement, le révérend père jeta les yeux sur la Bible et lut d'une voix forte ce verset du même évangile : « Quel est celui d'entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne suppute auparavant la dépense qui sera nécessaire afin de s'assurer s'il aura de quoi l'achever ?» Et, tournant le feuillet, il continua sur un ton plus grave : « Nul serviteur ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l'un et aimera l'autre ; ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. » Aussi, ajouta~t-il, ce n'est pas moi, c'est Dieu lui-même qui vous condamne, mon fils. Qu'un scandaleux exemple d'insubordination ne soit pas donné par vous ; car, je vous le déclare irrévocablement ici, votre diaconat en dé-
•iSiS ENTRE AMIS.
pend. Mais j'espère, je suis même certain que vous réfléchirez, continua-t-il, en me reconduisant. Rentrez dans votre cellule, livrez-vous à la méditation et vous ferez ce qu'elle vous inspirera. Je viendrai vous joindre dans une heure et prendre cet anneau que vous me donnerez alors librement. Dieu vous assiste et vous protège, mon fils !
Le ton dont il prononça ces mots fut sec. Je compris que c'était une sentence immuable, contre laquelle il n'y avait pas de lutte possible ; je m'inclinai sans rien répondre.
Rentré dans ma cellule, mes pleurs débordèrent. Je me certifiai cent fois à moi-même que je n'aurais jamais le courage de tenir l'engagement tacite que je venais de prendre. Plutôt la mort ! m'écriai-je.
En parlant ainsi, je tombai presque épuisé sur mon escabeau de bois. Alors il s'éleva un tourbillon confus dans ma tête, comme un chaos fourmillant d'idées obscures, au milieu duquel toutes bouillonnaient sans qu'aucune fût assez précise pour jaillir à la surface. Dès que ce trouble se fut éclairci, ainsi qu'une fontaine qui reprend sa limpidité, je pus regarder au fond, oii je ne trouvai qu'une pensée unique, aboutissant sous toutes les formes à cette conclusion : « Je dois conserver cet anneau, n'importe à quel prix ! »
Et pour y parvenir, n'ayant pas l'énergie d'être fort, je m'évertuai à me faire lâche. Je m'abaissai jusqu'à recourir à un projet de ruse et de mensonge. Il s'agissait de substituer un autre anneau à celui que j'aurais sauvé subrepticement. Mais ce subterfuge fut jugé presque aussitôt indigne de ma loyauté et je rougis d'avoir eu seulement l'idée d'y recourir. Alors la voix austère du père Manoël retentit à mes oreilles, son
regard impérieux et son geste inexorable se retracèrent dans mon esprit ; l'éclat imminent du lendemain se dressa devant moi. Et tout ce scandale et tout cet effroi, se multipliant l'un par l'autre, me jetèrent dans une détermination qui était celle de la soumission et de l'obéissance. Aussi, pour profiter d'une résolution momentanée, comme fait un poltron qui veut utiliser un moment de courage inopiné, je détachai mon anneau et je me dirigeai en courant vers l'oratoire du père Manoël.
Déjà je posais le pied sur la première marche du perron qui conduisait à son appartement, quand le concierge de la communauté vint vers moi et me remit une lettre à mon adresse.
Je me saisis avidement de la précieuse missive, la seule qui, depuis trois ans, me fût parvenue dans ma retraite et je retournai sur mes pas pour aller la lire dans ma cellule.
Une lettre dans le monde, c'est un de ces mille accidents journaliers qui perdent tout intérêt par leur banalité. Pour la plupart ce sont des phrases futiles, des tenant lieu de visite, des rendez-vous d'affaires ou d'amitié, et pourtant, qui a jamais brisé le cachet d'une lettre inattendue, sans éprouver ce sentiment de curiosité qui sert de préface à tout inconnu qui va se révéler. Dans la solitude oia de telles communications sont si rares, il est laissé à une lettre toute la grave solennité d'un événement ; aussi, avant de déchirer l'enveloppe de celle-ci, je m'appuyai contre la muraille pour attendre que le tournoiement vertigineux qui obscurcissait ma vue m'eût permis de lire les lignes que voici :
« Généreux ami,
(c J'ai eu le malheur de perdre, l'an dernier, M. Da- « verseul. Si trois ans d'absence n'ont pas changé <( vos sentiments et si vous m'aimez encore comm& « vous m'avez aimée, ma petite Pauline retrouvera en (c vous le père qu'elle n'a plus. Adieu !
« Veuve Jenny Daverseul. »
^ Si je t'aime, m'écriai-je en couvrant ce billet de caresses et de baisers, si je t'aime, Jenny. Oh ! cedoute ne se fût pas rencontré sous ta plume, si tu avais pu être témoin du combat que je viens de livrer à Dieu, oui à Dieu lui-même, pour conserver un gage de ton amour, ou plutôt pourquoi s'insurger contre la Providence? N'est-ce pas elle qui me vient en aide aujourd'hui? Elle n'a pas voulu que je demeurasse enfoui pour toujours dans cette triste sohtude. Ce silence mepèse^ me glace et m'effraie. Ce calme a quelque chose de lugubre et de sépulcral. Oh ! je le sens, j'ai soif de bruit, d'agitation, d'avenir. Il me faut le monde, la vie, le travail ; avec toi, Jenny, à côté de toi, auprès de ta fille.
Je relus mille fois cette lettre chérie, puis, par cet instinct de la passion qui pousse l'amant à suivre avec tendresse les traces de sa bien-aimée, moi, qui étais privé de cette joie, je suivais avec ma plume les moin^ dres contours indiqués par celle de Jenny. Je croyais ainsi m'assimiler davantage à elle et à ses pensées ; sur ces indices, je recomposais son attitude, son geste^ ses sensations. Voici ce qu'elle a dû éprouver en tra-
çant ce mot; sa main était tremblante en écrivant cette phrase. Et, m'abandonnant ainsi aux inductions de l'imagination la plus complaisante, j'étais parvenu à voir cette femme devant mes yeux : elle était là, à côté de moi. Je gémissais, je souriais avec elle, je lui parlais en lui pressant la main.
Alors je mis l'anneau d'argent à mon doigt, et me relevant plein d'énergie et de volonté, je m'adressai à cette douce vision : « Jenny! m'écriai-je, ma Jenny ! à la face du ciel qui m'entend, cet anneau qu'on voulait m'arracher sera celui de notre mariage ! je te le jure ! »
Et, profitant du moment oià mes camarades vaquaient à l'exercice du soir, je m'échappai de ma cellule; d'arbre en arbre, je me glissai discrètement jusqu'à un petit bois, dont notre parc ombrageait les abords d'un vivier. Parvenu ainsi jusqu'au mur de clôture de l'étabhssement, un oranger me prêta ses branches, dont je me fis une échelle pour monter; arrivé au sommet, je méditai quelque temps, prêtant l'oreille pour savoir si ma fuite n'avait réveillé aucune attention sur mon passage. A cheval sur cette muraille circulaire, il me sembla être moi-même le fléau de cette balance effrayante du jugement dernier. Je me figurai que de ma résolution allait dépendre la destinée de ma vie éternelle. Il me parut encore que j'étais grimpé sur ce pont étroit que les Orientaux placent à la fin de notre existence, puis, de vision en vision, de terreur en terreur, je me sentis seul, debout, entre ma perdition et mon salut. Cette cruelle alternative me tourmentait ; mais peu à peu le silence qui m'environnait ramena mon esprit à des idées plus exactes de la réalité déjà si imposante de ma situation. J'allaism'é-
loigner pour toujours de ce lieu d'asile qui, pendant trois ans, m'avait accueilli ; je quittais un séjour où j'avais pleuré et prié, où j'avais rêvé de celle que j'aimais tant, refuge consolateur où j'avais rencontré la paix de la conscience et des sens, si ce n'est le bonheur, qui n'est pas de ce monde. Cette religieuse enceinte, qui se déroulait placide à mes pieds, m'offrait les pures délices du cloître. Je me voyais placé entre le calme et la tempête, entre la solitude et le monde. Ces réflexions diverses se partagèrent un moment mon anxieuse pensée; mais toutes mes hésitations cessèrent en apercevant, à travers les obscurités naissantes de la fin du jour, une ombre qui se dirigeait vers ma cellule.
Les trois coups que frappa à la porte de mon réduit le père Manoël (car c'était lui, je l'imaginai du moins) me restituèrent toute ma première ardeur pour la fuite. Je pressai contre mon cœur et eomme un talisman la lettre que je venais de recevoir; j'approchai de mes lèvres cet anneau qu'on venait me ravir au nom de Dieu, et je me laissai glisser du côté de la campagne, en prononçant et en mêlant deux noms qui étaient comme la devise de mon audacieuse entreprise, le nom de ma patrie et le nom de ma bien-aimée : « France et Jenny ! »
Je n'entrerai pas dans les détails de ma fuite aventureuse. A quoi bon raconter ce que vous devinez sans peine? Des courses inutiles, des mécomptes, des nuits sans sommeil, mais non sans périls et sans fatigues.
Et que m'importait tout cela, puisque ctiaque pas que je faisais me rapprochait d'elle? Enfin, deux jours ne s'étaient pas éroulés, que je foulais sous mes pieds le plus beau piédestal que puisse se faire un homme : je contemplais la France du formidable sommet des Pyrénées. Oh! combien je portais envie à ce nuage que je regardais au-der5sous de moi. Comme j'aurais voulu rouler avec lui d'abîme en abîme, descendre à pas de géant cette chaîne de montagnes pour arriver sur les ailes du vent ou les flèches de l'éclair jusqu'au lieu chéri dont je cherchais à découvrir la direction à travers les déchirures d'un brouillard lointain, étendu sur l'immense plaine.
A la frontière, à Fignières, je trouvai un domestique qui m'attendait; il m'apportait de l'argent et dos vêtements laïques qu'il me lit changer contre le costume ecclésiastique dont j'étais revêtu. Questionné par moi sur les personnes dont il exécutait les ordres, il me nomma M'"^ Daverseul.
a Quelle femme! dis-je à part moi, et combien elle mérite d'être aimée î Elle a jugé mon cœur d'après le sien et n'a pas douté de mon affection ; et cependant, un jour plus tard, il n'était plus temps! »
Je frissonnai à cette idée : « Quelle tendre sollicitude ! quel amoiir ! Pauvre femme ! ses bonnes qualités viennent au-devant d'elle et au-devant de moi !»
Ainsi, je m'abandonnais aux idées les plus riantes, aux souvenirs les plus suaves du passé, aux rêves les plus enivrants de l'avenir. Je traversais en toute hâte les villes qui se rencontraient sur mon itinéraire; je tremblais qu'une amitié indiscrète se réveillât sur mon passage, et, par une affection importune, ne dé-
robât une parcelle de ce temps que j'aiguillonnais de toute l'impatience de ma course.
0 Toulouse ! avec quel bonheur je vis disparaître derrière moi vos flèches, vos tours, vos minarets, vos clochers superbes et toute cette végétation architecturale qui fleurit sur vos églises gothiques et vos palais romains.
Le même jour, je sentis un grand serrement de • cœur, lorsque, de la butte de Saint-Félix de Garaman, je pus voir la plaine si fertile de Revel et, un peu plus loin, la riante petite ville vers laquelle je me dirigeais. En moins de deux heures, j'étais arrivé aux portes de Sorèze.
Près de toucher au but, j'éprouvai un trouble mêlé de faiblesse; un vertige soudain me fit chanceler; un bourdonnement aigu tintait à mes oreilles.
Je ne ressaisis un peu de calme que lorsque je pus contempler, dans une douce extase, une petite maison blanche, à laquelle on accédait par une dalle jetée en travers du ruisseau, qui la séparait de la rue.
Quelle fraîcheur ! Quelle décence! sa maison à elle; ma maison bientôt.
Respectueux et découvert, j'y pénétrai comme dans un sanctuaire. La porte donnant sur la rue était ouverte. Après avoir parcouru un frais corridor, je me trouvai dans une salle basse où jouait une enfant vêtue de noir, c'était Pauline. A mon approche, elle se dérangea de son jeu, me sourit, et, de ses petites mains, fit mine de m' avancer une chaise, que je m'empressai d'aller prendre moi-même.
— Ma bonne Pauline ! lui dis-je en l'embrassant.
— Ahl vous savez comment je m'appelle? repritelle avec une surprise ingénue.
— Oui, ma chère enfant! Et je la pris sur mes genoux, je la couvris de baisers, je la dévorais des yeux; je'cherchais avidement dans sa figure quelques traits de ressemblance avec ceux de cette adorable femme, que sans doute j'allais voir paraître, qui sans doute était là, dans quelque pièce voisine, qui m'entendait peut-être.
La petite Pauline, étonnée de mes transports de joie, ne comprenait rien à mes extases, à mes folies.
— Tu es ma fille, lui disais-je en l'embrassant plus fort; je serai ton père, va! je t'aimerai bien, nous jouerons ensemble ; qu'en dis-tu, ma Pauline?
— Oui, monsieur. .
— Je ne veux pas que tu m'appelles monsieur; appelle-moi papa; c'est plus joli.
— Oh ! non; vous n'êtes pas mon papa, vous. Mon père vient de sortir, il est au collège.
. — Pauvre petite! pensai-je, pourquoi la détromper î . . .
— Et ta maman, où est-elle?
— Vous le savez bien, méchant! reprit la petite lille, avec un mouvement de tête, oii perçait un dépit enfantin ; vous le savez comme moi : maman dort.
— Elle dort ? mais où donc, ma lille ? — - Elle dort là-bas !
En même temps son petit doigt se dirigeait du côté de l'église.
— Où donc, parle, exphque-toi, ma bonne Pauline ?
— Mais là-bas, ajouta- 1- elle, toujours avec le même geste. Là-bas, dans un jardin où il y a beaucoup de pierres blanches et de croix noires ; maman à la sienne. Oh! elle doit avoir bien froid, allez, la nuit, sous
l'herbe; car elle ne s'est pas réveillée depuis diman- .che.
— Depuis dimanche ! que veux-tu dire, mon enfant? m'écriai -je en proie à la plus vive anxiété.
— Oui, dimanche, on vint la chercher dans une caisse et on l'emporta avec de beaux cierges. Moi, je ne voulais pas la laisser s'en aller, et je pleurais, papa aussi pleurait, mais .on nous la prit tout de même.
— Pauline ! PauUne ! tu es folle, mon enfant... Ta mère serait morte?... Que dis-tu là?
— La vérité ! répondit une voix énergique, et, en même temps, j'entendis derrière moi s'ouvrir la porte du salon.
Cette parole imprévue glaça mon sang et perça mon cœur comme un coup de poignard.
Quelle était donc cette voix ?
Je sentis un frisson ; j'eus comme peur. Il me sembla qu'un horrible rideau venait de se déchirer derrière ma tête et je tremblais de me retourner de crainte de voir se réaUser mon épouvante; j'avais cru reconnaître la voix sinistre de mon père.
C'était bien la sienne; je ne m'étais pas trompé : M. de Scopont; mon père, était là.
— Vous mentez tous, m'écriai-je au comble du désespoir. Vous mentez ! C'est M. Daverseul, mon ami, qui est mort. C'est sa femme qui existe. En fautil une preuve? Lisez cette lettre! Tenez !
Et je me tournai brusquement vers M. de Scopont.
— Cette lettre, je la connais, répondit-il; M™^ Daverseul l'a écrite sous ma dictée !
— Quand? Gomment?
— A son agonie, sur ma prière.
— 0 piège infâme! Père impitoyable! vous êtes mon bourreau.
— Dis plutôt, mon fils, que je suis ton sauveur.
Et me saisissant dans ses bras que je repoussais avec indignation :
— Je vous remercie, ômon Dieu ! s'écria mon père en levant sa tête orgueilleuse. Je vous remercie d'avoir exaucé ma prière. La vieille fam.ille des Scopont ne s'éteindra pas encore !...
Frédéric THOMAS.
NOUVELLE
La ville de Granville, chef-lieu de canton du département de la Manche, oh se passe notre récit, n'est pas faite pour déplaire au touriste qui la visite.
Les Granvillaises sont jolies et par conséquent coquettes ; le haie ne flétrit pas leurs joues; elles ont même la peau lactée et transparente.
Est-ce le capot qui les protège? Probablement. Le capot est un grand manteau doublé de soie blanche que portent les Granvillaises, et dont le capuchon leur couvre entièrement le cou et le visage.
La couleur en est noire, ce qui me déplaît, et j'aurai la franchise de leur dire que le capot, par sa forme et sa couleur, leur donne les apparences d'un sac à charbon, bien mesuré, qui se rend à pied chez la pratique... Près de la rue du Cours Jonville, située en face de l'entrée du Casino des bains, commence la belle route nationale qui mène de Granville à Goutances. A sa base même, elle se divise en deux tronçons, dans l'intervalle desquels s'élève le roc et sont construites quelques maisons, puis, à cent pas plus loin, les deux tronçons se rejoignent, en face d'une grande corderie
à vapeur, et forment une seule et même route bordée de jeunes arbres et de maisons fort propres.
En quelques minutes, vous arrivez à la croix du Lude.
Pourquoi cette croix ? vous demandez-vous en l'examinant.
Est-ce une simple station religieuse, comme on en rencontre partout, jetée là au gré du hasard ou de la fantaisie ?
Si ce n'est pas cela, qu'est-ce donc?
Ah ! vous êtes curieux, je le vois. Eh bien, j'en puis dire autant pour mon compte, et comme j'aime rà satisfaire ma curiosité, et que si je rencontre un champignon sur une borne, je tiens absolument à ce qu'on m'exphque pourquoi ce n'est pas la borne qui est sur le champignon, et ce qu'ils viennent faire là, tous les deux, l'une portant l'autre, j'ai fureté, j'ai questionné, et j'ai fini par apprendre (ce n'est pas sans peine) que cette croix du Lude a sa légende.
Je m'en doutais bien.
Cette légende, la voici :
En 1789, M™^ du Lude et sa fille Henriette occupaient à Douville, faubourg de Granville, une modeste maison avec jardinet, qui leur appartenait, par voie d'héritage, depuis plusieurs années. Cette maison était située à l'endroit précis où se trouve aujourd'hui la croix qui porte le nom de la famille.
Le courant de l'émigration les entraîna d'abord vers Jersey, puis, plus tard, lorsque les événements justifièrent les alarmes de ceux qui tremblaient pour leur vie et leur fortune, vers Londres, où l'on était, du moins, tout à fait en sûreté.
Jacques du Lude, frère aîné d'Henriette, qui avait
alors dix-huit ans, ne voulut pas les suivre dans l'exil. Il était, d'ailleurs, légèrement imbu des idées nouvelles, et penchait, sans trop savoir encore s'il tomberait tout à fait de ce côté, vers la Révolution, dont l'audace souriait à son cœur hardi et aventureux. Sans se prononcer d'une manière formelle, et par des actes décisifs, capables de le compromettre à jamais, il eut le courage, rare à son âge, d'affronter le péril, en téméraire, et dut se féliciter d'avoir pris cette résolution, car on le laissa tranquille.
Il est vrai que, comprenant le dommage considérable que faisaient à son civisme, un peu modéré et trop exempt de fanatisme, la fuite rapide et l'absence prolongée de sa mère et de sa sœur, qui témoignaient trop visiblement du peu de confiance que leur insjûrait le gouvernement, il prit 4e parti héroïque de s'engager comme volontaire en 92, et de racheter les fautes de sa famille en s'immolant à la patrie en danger. Ce qui était le parti le plus sage et le seul que dictât l'honneur.
Lorsque M""^ du Lude arriva à Jersey, avec sa fille, elle se trouva dans le dénuement le plus complet, tant son départ avait é^té précipité. La famille jouissait d'une médiocre aisance, et l'on n'avait pu emporter avec soi que de maigres économies qui furent promptement dévorées.
Que faire? que devenir?
Henriette était trop jeune, sa mère était trop malade, pour demander à l'âpre travail, et en obtenir les ressources nécessaires à leur existence. L'eussent-elles voulu, que Jersey n'aurait pu leur donner ce qu'elles lui auraient demandé.
En outre, les nouvelles devenaient, chaque jour,
plus mauvaises, car l'Angleterre se remplissait d'émigrés qui fuyaient la patrie, et jetaient l'alarme sur leur route.
Il fallut se résigner à les suivre, à aller plus loin encore chercher la sécurité et les moyens de vivre, et ce fut à Londres même que l'on se fixa pendant la tourmente.
A partir de ce jour, la mauvaise fortune sembla diminuer ses rigueurs.
M"'^ du Lude, charitablement recueiUie par une riche famille anglaise, trouva dans son sein le repos et les soins qu'exigeait l'état précaire de sa santé, gravement compromise par la terreur et le chagrin.
Quelque temps après son arrivée dans cette famille, qui l'avait prise en grande affection, elle accepta avec reconnaissance l'offre généreuse qui lui fut faite de confier sa fille, Henriette, alors âgée de huit ans environ, aux soins d'une institutrice qui se chargerait de son éducation.
Tout allait donc le mieux du monde et l'horizon s'éclaircissait de l'autre côté du détroit, tandis qu'en France l'orage grossissait chaque jour, et devenait plus terrible.
Pas de nouvelles de Jacques, mais comme dit le proverbe : Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, et l'on espérait en Dieu qui veillerait sur lui.
Quelques années s'écoulèrent ainsi.
La chute de Robespierre ne put décider encore M™® du Lude à retourner en France, où son fils n'était plus d'ailleurs, car l'armée française se battait partout, et loin dies frontières.
Elle aurait eu l'idée de ce retour qu'elle en fut dis-
suadée par les conseils du jeune officier — Jacques était déjà lieutenant — qui la trouvait plus en sûreté à Londres qu'à Paris, et même à Granville.
De plus, l'éducation d'Henriette était loin d'être achevée, et de nouvelles habitudes, prises peu à peu, rendaient moins amer le pain de l'exil, surtout depuis que Jacques les avaient rassurées toutes deux sur son sort, si longtemps incertain pour sa mère et sa jeune sœur.
Cependant il fallut bien, un jour, se décider à prendre un parti.
En 1801, Henriette avait ses dix-huit ans sonnés, son éducation était complète, et Jacques, à son tour, insistait depuis longtemps pour leur retour, car la guerre menaçait de s'éterniser entre la France et l'Angleterre, et son cœur de soldat répugnait à ce que sa mère et sa sœur vécussent plus longtemps des bienfaits d'une famille anglaise.
Déjà les préparatifs du départ s'achevaient, lorsqu'un événement inattendu le fit différer encore.
Ce soir-là, à J'heure où l'on prenait le thé, en famille, un violent coup de sonnette retentit, et avant qu'on eût le temps de s'enquérir, la maîtresse de la maison se leva droite et pâle, et s'élança vers la porte.
— C'est James, dit-elle, c'est mon fils James!
La porte s'ouvrit. Un beau jeune homme, en costume d'officier de marine, apparut sur le seuil.
Mais James, c'était lui, sa mère l'avait deviné — ne put s'élancer dans les bras de sa mère aussi vite qu'il faurait voulu, car il était blessé, et s'appuyait sur des béquilles.
— Ma mère ! fit-il, ma mère I
444 ENTRE A WPS.
— Mon James !
Et ce fut tout — les béquilles venaient de tomber sur le tapis, et la mère retint dans ses bras son fils évanoui.
Henriette assistait à cette scène douloureuse, et son cœur sensible en ressentit une profonde commotion.
L'image de cet officier, iils de sa bienfaitrice, dont le visage amaigri s'était empreint tout à coup des couleurs de la mort, l'effroi de cette mère éperdue à la vue de son fils bien-aimé, agonisant dans ses bras, ne sortirent jamais de sa mémoire, et y demeurèrent gravés en traits ineffaçables.
L'occasion était trop belle, d'ailleurs, pour s'acquitter de la dette de reconnaissance contractée envers mistress Heresford, et le départ fut immédiatement ajourné.
La blessure de James, mal cicatrisée, s'était rouverte, et son état inspira longtemps de vives inquiétudes.
Toutefois, grâce aux soins empressés de M'"° du Lude qui se prodigua, nuit et jour, d'une façon admirable, grâce aussi peut-être à la présence d'Henriette, dont la beauté le charmait tous les jours davantage, le blessé se rétablit plus vite qu'on n'aurait osé l'espérer, et après deux longs mois d'angoisses et de souffrances, il entra en convalescence.
Ce fut un beau jour pour tout le monde que celui où James, appuyé sur le bras de sa mère et sur le bras d'Henriette, put faire, sans béquilles, les premiers pas dans sa chambre, penchant, sans s'en douter, d'un côté plutôt que de l'autre.
Mais comme le cœur de la jeune fille tremblait !
Comme elle aurait volontiers versé des larmes, en
le voyant lui sourire, si son aniour-propro uo lui avait commandé de ne pas se trahir !
Car elle pensait déjà qu'il faudrait bientôt partir, que sa tâche étant remplie, puisque James était guéri, le devoir lui ordonnait de retourner en France, et de quitter cette maison hospitalière, si pleine des plus affectueux et des plus tendres souvenirs.
Certes, ce ne fut pas sans une profonde émotion, sans une promesse formelle de se revoir un jour, dès que la paix serait conclue, qu'on se sépara, mais l'espoir soutenait leur âme défaillante, et sans s'être dit un mot d'amour, les regards moudlés d'Henriette du Lude disaient éloquemment :
— James, vous ne m'oublierez pas?
Et ceux du jeime officier, brillants d'une fièvre à laquelle le savant docteur qui f avait guéri, ne pouvait rien, répondaient à leur tour :
— Jamais, Henriette, non, jamais!
Sir James Heresford, lieutenant de la marine royale, était un brave officier, digne de toutes les sympathies. Jeune, riche, gentilhomme jusqu'au bout des ongles, doué de tous les agréments physiques auxquels les femmes attachent tant de prix, il était assurément fait pour plaire, et il eût été bien surprenant que M'^*^ du Lude se fût avisée de fermer son cœur à celui qui les ravissait tous. Elle eut beau lutter contre elle-même, se donner les meilleures raisons pour rester ^cruelle et désespérer son chevalier d'amour, sa résistance fut vaine, et les yeux bleus du bel Anglais l'ensorcelèrent comme les autres.
Les circonstances romanesques dans lesquelles cet amour était né, les événements dramatiques sous l'influence desquels il s'était développé, n'avaient pu que
le forlitier et l'exalter. Aucun obstacle humain n'était capable de le briser.
De peur qu'on ne se méprenne sur la portée de nos paroles, hâtons-nous d'ajouter qu'Henriette du Lude, aussi hère que Marie de Béthune, princesse du Lude, de laquelle quelques généalogistes trop originaux prétendaient la faire descendre en droite hgne, n'avait point forfait à l'honneur... du moins selon la mode anglaise.
Tout? oui. — Ça? non.
Flirtation, avec fortes variations à la clef, je ne dis pas le contraire, mais...
Gomment exprimerai-je ma pensée?
En ne l'exprimant pas, je crois être clair, et je n'en dirai pas davantage
Huit mois après le combat naval d'Algésiras, oià James avait reçu la blessure qui avait failli lui coûter la vie, le traité de paix d'Amiens fut signé entre la France et l'Angleterre ; mais dans cet intervalle^ pourtant si court, un grand malheur était venu fondre sur la famille du Ludè.
La mère d'Henriette était morte, et la pauvre enfant se trouvait, pour ainsi dire, seule au mojide, car son frère Jacques ne pouvait quitter son régiment, qui se trouvait alors en Italie.
Si la solitude, pour une jeune fille dont le cœur ne s'est pas encore ouvert à l'amour, est une triste compagne, elle devient une dangereuse ennemie pour celle dont les pensées, pleines d'amertume, se reportent involontairement vers le temps passé et les souvenirs charmants dont elle regrette l'enivrante réalité.
Mais quand, par un hasard que nous ne nous permettrons pas d'appeler providentiel, car la Providence
LA CROIX DU LUDE. -t'i
nous paraîtrait; jouer, dans ce cas, un rôle des plus suspects, celui dont l'image remplit le cœur, à qui l'on pense jour et nuit, que Ton désire enfin, vient troubler cette solitude par sa présence inattendue, le trait qui n'effleurait peut-être encore que l'épiderme, s'enfonce brutalement dans le cœur et la blessure est mortelle.
Ce malheur atteignit Henriette dans son isolement.
James Heresford, mettant à profit la liberté, que lui donnait la paix, de venir en France, et prétextant la nécessité d'un voyage immédiat, sous un ciel moins brumeux que celui de Londres, débarqua un beau matin à Granville.
Il est inutile de s'appesantir sur cette odyssée sentimentale qui durait encore au moment de la rupture du traité d'Amiens : hésitation d'Henriette à recevoir le jeune officier, insistance de James, entrevues d'abord rares et sous l'œil vigilant d'un tiers (on n'était plus à Londres, et Henriette avait repris d'abord les usages de son pays), bientôt plus fréquentes, et le tiers écarté, flirtalion sans scrupules, baisers furtifs, promesses d'amour éternel, bref, engagement réciproque et solennel de mariage, à la suite duquel Henriette écrivit à son frère pour lui demander son consentement, comme chef de la famille.
Le moment était mal choisi, il faut bien le dire, car on était sur le point de reprendre la lutte terrible dont on ne connaît que trop le dénouement fatal pour la France.
Le gouvernement anglais, en effet, ayant cherché mille prétextes dilatoires pour différer l'évacuation de Malte et d'Alexandrie, consentie, ou plutôt imposée
par le traité d'Amiens, le Premier Consul, qui supportait impatiemment l'attitude cauteleuse du ministère Addington, avait traité vertement, en audience publique, lord Whitworth, ambassadeur de la Grande-Bretagne, lui rappelant, en termes impérieux, le respect dû aux traités.
L'éclat avait été humiliant, et le bruit de cette réprimande solennelle avait retenti dans toute l'Europe, attentive aux moindres gestes, aux moindres paroles du jeune Bonaparte.
Sur ce pied-là, tout accommodement, toute transaction devenait impossible. L'amour-propre de lord Whitworth avait été profondément blessé de cette algarade anti-diplomatique.
Le 17 mai 1803, le général Andréossy, ambassadeur français à Londres^ étant arrivé à Douvres, et lord Whitworth à Calais, l'échange de ces deux hauts personnages s'opéra de la façon la plus courtoise et selon les règles du droit des gens.
La guerre était imminente, mais sans être encore déclarée officiellement.
Les Anglais sont des gens pratiques, tout le monde est d'accord sur ce point; mais, dans cette grave circonstance, ils dépassèrent la mesure de ce qu'autorisent la délicatesse et le savoir-vivre, car, sans attendre une heure, au moment même où lord Whitworth foulait le sol de sa patrie, Tordre fut donné de courir sus aux navires de commerce français, et deux vaisseaux marchands furent enlevés par des frégates anglaises dans la baie d'Audierne.
Bientôt, de tous les ports, arrivèrent aux oreilles de Bonaparte des bruits du même genre. La chasse maritime était ouverte brutalement, sans dénonciation offi-
LA CROIX DU LUDE. i VJ
cielle de l'état de guerre; et comme des pirates, ces écumeurs de mer sans vergogne faisaient main basse sur la riche proie qui n'aurait pas manqué de leur échapper, s'ils avaient différé d'un jour l'occasion de la surprendre.
Time is money.
En apprenant ces fâcheuses nouvelles, le Premier Consul, qui n'était pas manchot, comme disaient les soldats d'Egypte, fut profondément irrité, et, usant de représailles, il donna sur-le-champ l'ordre d'arrêter tous les Anglais voyageant en France au moment de la rupture, et de les considérer comme prisonniers de guerre. . .
Jacques était alors a Boulogne-sur-Mer.
Grâce à son éducation, à sa bravoure, à son nom même, qui sonnait mieu-x dans les camps que dans les clubs, Jacques du Lude avait fait un chemin rapide dans la carrière militaire, et le Premier Gonsul,.qui se connaissait en hommes, l'avait élevé tout récemment au grade de chef de brigade.
La lettre de sa sœur le surprit et le chagrina ; aussi, si la réponse fut prompte, elle n'était malheureusement pas de nature à la satisfaire.
Il y marquait même un vif mécontentement. La rupture avec l'Angleterre était de nouveau fort à craindre, et il s'étonnait de voir sa sœur choisir le moment où les affaires s'embrouillaient entre les deux nations pour donner sa foi et promettre sa main à un officier anglais. Certes, James Heresford était un galant homme, et l'on devait une grande reconnaissance à sa famille, mais en l'épousant, n'était-ce pas payer cher les services rendus autrefois?
Car enfin, malgré tous ses mérites, qu'il ne niait
pas, puisque sa sœur les reconnaissait, James avait combattu la France. C'était un ennemi. Et s'il fallait se battre encore?...
Il priait donc sa sœur de se tenir sur une grande réserve (Henriette lui avait seulement avoué que James était à Granville, et qu'elle l'avait souvent rencontré chez une dame de ses amies), de cesser ses visites et d'attendre, sans s'engager davantage, son arrivée, qui ne tarderait pas.
Elle tarda si peu, en effet, que deux jours y.Jus tard il était à Granville, chargé par Bonaparte d'organiser la défense de cette ville, et muni des instructions les plus sévères pour veiller à l'exécution immédiate du décret contre les Anglais résidant en France.
Cette mission, il l'avait sollicitée lui-même, soit pour revoir plus tôt sa sœur, soit pour mettre fin, par sa présence, à des relations qu'il désapprouvait.
Nul, plus que lui, d'ailleurs, n'était capable de défendre Granville contre un coup de main des Anglais, ' dont on devait tout craindre, depuis leur attaque barbare contre les vaisseaux de commerce qu'ils venaient si déloyalement de capturer.
L'entourage militaire de Bonaparte en était tellement outré, qu'on devait attendre, de la part des officiers chargés de venger cet outrage au droit des gens, une rigueur inexorable.
Le malheureux James, que les bruits alarmants qui couraient dans la ville plongeaient dans le désespoir, n'avait pu encore se résoudre à partir.
Son amour pour Henriette était devenu si profond, si impétueux que toute séparation de son idole lui semblait plus cruelle que la mort.
Si la rupture était complète, il serait sans doute
forcé de quitter Grari ville, et l'honneur exigerait ce sacrifiée douloureux; mais, jusque-là, qu'avait-il à craindre ?
Pouvait-il prévoir le terrible décret du Premier Consul ?
Le soir même de l'arrivée de Jacques du Lude, il était arrêté, par ses ordres, au moment où il se disposait à aller voir Henriette, et consigné dans sa demeure, sous la garde d'un gendarme.
Cet acte de rigueur, accompli si brusquement et d'une façon si brutale sur l'homme qu'aimait sa sœur, troubla la conscience de Jacques, et dès qu'il eut rempli son devoir sans faiblesse (c'était l'excuse qu'il se donnait), il ne put se défendre d'en parler à Henriette.
— Ma chère sœur, lui dit-il, je ne puis te cacher que je ne suis pas venu à Granville uniquement pour t'embrasser, malgré le grand désir que j'en avais. Je suis encore chargé d'une mission de confiance que j'ai dû remphr sur-le-champ, et sans hésitation, toute pénible qu'elle soit.
— Quelle mission ? demanda Henriette en pâHssant, car le ton solennel de Jacques l'inquiétait au moins autant que son arrivée subite. Est-ce un secret d'État, ou peux-tu me le faire connaitre ?
— Je le puis d'autant mieux, ma chère sœur, qu'à l'heure où je te parle, tout est fini.
— Comme tu me dis cela ! On croirait que tu vas m' annoncer une mauvaise nouvelle !
— En effet, chère sœur, et je fais appel à ton courage pour la supporter.
— Mais qu'est-ce donc, Jacques? quel mystère?...
— Tous les Anglais résidant en France, à cette heure, sont prisonniers de guerre.
i52 ENTRE AMIS.
— James! murmura Henriette en comprimant de ^es deux mains les battements de son cœur brisé. *
— James Heresford est arrêté, reprit froidement Jacques.
— Et vous allez sans doute le faire fusiller? s'écria Henriette avec une énergie désespérée.
— Tu n'es pas généreuse, ma sœur, continua Jacques, mais j'excuse ces paroles de colère, car je comprends ta douleur. Rassure-toi. J'aurai pour lui tous les ménagements compatibles avec mes ordres, et sa vie ne court aucun danger.
— Alors il est en prison? demanda Henriette.
— Chez lui, répondit Jacques. Qu'il me donne sa parole de ne pas chercher à fuir, et je lui rendrai demain la liberté de se promener dans la ville.
— Il ne la donnera pas, fit Henriette.
— Tant pis pour lui, ma sœur.
— C'est bien, dit Henriette.
— Tu ne m'en veux plus, chère sœuf ?
— Pourquoi t'en voudrais-je? tu as fait ton devoir.
Et tout bas elle ajouta :
— C'est à moi de faire le mien.
Deux heures après cet entretien, et comme tout était silencieux dans la ville, une femme, enveloppée dans son capot, pénétrait sans difficulté dans la demeure de James Heresford.
Elle portait à son bras un grand panier, renfermant sans doute des provisions de bouche, car, pour forcer la consigne, elle prétendit qu'elle était chargée par le commandant de la place d'apporter des vivres au prisonnier.
Le souper de James se prolongea tellement, que le
gendarme lui-même s'en étonna, tout gendarme qu'il était.
Mais, au moment où il allait se décider à ouvrir la porte de la salle à manger pour voir ce qui s'y passait, la femme au capot se retirait, son panier sous le bras.
— Eh ! eh ! la petite mère, dit le gendarme goguenard, il ne mourra pas d'inanition, cette nuit, notre Anglais, s'il a employé tout ce temps-là à manger.
La petite mère grommela quelques vagues paroles dont le bruit se perdit dans le capot, et disparut dans la nuit.
Le gendarme, tranquille désormais sur son prisonnier, appuya sa chaise devant la porte, qui venait de se fermer au verrou, et prit ses dispositions pour faire un bon somme jusqu'au matin.
Pendant ce temps, la femme au capot gagnait la falaise, après s'être débarrassée du panier qui la gênait, et, ce qui aurait bien surpris le gendarme, quand elle fut arrivée au bord de la mer, elle quitta ses vêtements, sans observer les lois élémentaires de la pudeur, qui font rhonneur de son sexe et le désespoir du nôtre, et s'y précipita, la tête la première.
Mais il ronllait comme un troubadour sans remords, le digne gendarme.
Le lendemain, Jacques, qui était matinal par état, voulut donner à sa sœur, dès son réveil, cette consolation d'apprendre que le prisonnier avait consenti à donner sa parole, et qu'il était libre.
Il se rendit donc, dès l'aube, chez James, pour lui demander sa parole.
— Le prisonnier est-il éveillé? demanda-t-il au gendarme, qui était déjà debout et s'étirait péniblement.
— Mon commandant, je ne l'ai pas entendu remuer ce matin.
— Ah! fit Jacques. Eh bien ! va le réveiller tout de suite.
— Pardon, mon commandant, c'est qu'il a fermé sa porte. Après ça, je vas cogner.
— Gomment ! fit Jacques, la porte est fermée ?
— Précisément, répondit le gendarme, c'est quand la femme est sortie...
— Quelle femme ? s'écria Jacques soupçonneux ; il est venu une femme ici ?
— Oui, mon commandant, dit le gendarme troublé, avec des provisions pour son souper.
— Ah! tonnerre! je suis joué, dit Jacques furieux. Mais toi, tu me le paieras, imbécile.
Au même moment, la porte s'entr'ouvrit, et Jacques pénétra vivement dans la pièce.
Henriette était là, debout devant lui, pâle, mais résolue.
A la vue de sa sœur, Jacques poussa un cri terrible.
— Fermez la porte, dit tranquillement Henriette, ce sont affaires de famille qui ne regardent personne.
Et comme Jacques, ahuri, hébété, ne suivait pas son conseil, elle ferma la porte elle-même.
— Vous avez rempli votre devoir, mon frère, dit-elle, et moi le mien. Vos ordres font fait prisonnier, moi je l'ai rendu libre.
— Et vous avez passé la nuit dans sa chambre? demanda Jacques.
— Oui, mon frère, mais James est gentilhomme, et moi, je suis votre sœur !
— Malheureuse ! fit Jacques.
— Pourquoi ? demanda Henriette. Vous seul et moi le savons. L'honneur est sauf, si vous le voulez. D'ailleurs, James est mon époux devant Dieu !
— Lui! jamais, répliqua Jacques, j'aimerais mieux...
— Me voir mourir? Eh bien, je mourrai, dit simplement Henriette.
Deux jours après cette scène violente et la fuite de James, qui avait gagné à la nage les îles Ghausey, et de là s'embarquait pour Jersey, une frégate anglaise bombardait la côte de Granville.
Henriette écoutait avec une émotion facile à comprendre le bruit lointain du canon ennemi, et les éclats plus bruyants du canon français, quand un obus vint éclater sur sa maison et la pulvérisa.
On retrouva son corps mutilé sous les décombres.
Pauvre fille !
C'est en souvenir de cet épouvantable accident que Jacques fit élever, sur l'emplacement de sa maison en ruines, cette croix à laquelle on a donné son nom, et au pied de laquelle, dit-on, repose Henriette du Lude.
James Heresford fut tué à Trafalgar, aux côtés de l'amiral Nelson.
Jacques du Lude, devenu général, eut la tête emportée d'un boulet de canon à Friedland.
Charles VALOIS.