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BOBINO

En ce lemps-là, — il y a quinze ou seize ans déjà, — quelques poètes chevelus avaient pris l'habitude de se promener, à la mode péripatéticienne, par les belles soirées d'été, dans les allées du Luxembourg. Ils y causaient entre eux d'art et de littérature, se disaient à demi-voix leurs vers les plus récents et assistaient à l'éclosion des premières étoiles, tandis qu'au loin, dans la profondeur des quinconces, éclatait le mélancolique accord des tambours et des clairons qui sonnaient la retraite. Les jeunes amis restaient le plus tard possible dans le beau jardin, à contempler les astres et à réciter des odes ou des sonnets, dans le parfum des fleurs exhalé par la nuit. Mais enfin les soldats du poste du Sénat, — c'étaient souvent des voltigeurs de la garde, dont on ne voyait dans l'ombre que les guêtres blanches et les passementeries jaunes , — chassaient devant eux les retardataires en criant : a On va fermer ! » et les rimeurs, sortant du Luxembourg par la porte de la rue de Fleurus, se réfugiaient autour des tables du café de Bobino.

Car Bobino, ou, pour parler plus officiellement, le théâtreduLuxembourg, existait encore à cette époque, et pour quelques-uns d'entre nous, pour les Parisiens, c'était un souvenir d'enfance. Quant à nous personnellement, nous en avions fait jadis nos galeries, du temps que notre famille logeait rue de Madame et que nous étions un externe fort médiocrement noté du lycée Saint-Louis. Ce fut dans cet humble établissement, que fréquentaient seulement quelques étudiants et les petits bourgeois du quartier, que nous nous initiâmes aux beautés de l'ancien mélodrame en trois actes, depuis longtemps abandonné par les autres scènes, mais auquel Bobino était resté fidèle, et du dramevaudeville, genre également aboli, bien qu'un peu moins antédiluvien. Heureux âge de naïveté littéraire où nous nous régalions de la prose des Ducange et des Caignez, où nous goûtions les couplets des frères Gogniard ! Est-ce bien le critique actuel de la Patrie qui a passé de si charmantes soirées à voir jouer II y aseize ans, le Mauvais gars et les Mystères de l'Eté ?

Le directeur et le principal acteur de Bobino s'appelait Gaspari. Cet artiste, qui fait à présent partie de la troupe de l'Ambigu, était loin d'être sans mérite, et son nom triomphait sur l'affiche à côté de celui de M'^^ Gaspari, jeune et aimable comédienne dont nous ignorons le sort. Mais que sont devenus tous les autres? Il est mort, le pauvre Detroges, toujours chargé dans les vaudevilles des rôles de père-dindon ou de mari encornifistibulé. Une légende prétendait que Detroges était un riche bourgeois emporté par la passion du théâtre, et qu'au lieu de recevoir de grandes tapes sur le ventre et de passer sa tête par un œil-de-bœuf surmonté d'un massacre de cerf, pour surprendre le

jeune premier aux pieds de sa femme, le malheureux aurait pu vivre honnêtement de ses revenus, avec du linge plein ses armoires et du vin vieillissant dans sa cave. Mais il paraît que cette victime des planches aimait mieux se faire couvrir de huées et d'écorces d'oranges par les étudiants en gaîté, entassés avec des danseuses de Bullier dans les petites loges de Bobino. Quant au bas-comique, CoUeuille, qui jouait les Lassagne, — jardiniers en bas chinés, domestiques avec le plumeau sous le bras, pioupious coiffés du shako en arrière, — il est le frère aîné de cet excellent M. GoUeuille, régisseur de la scène à l'Académie de musique, qui, les soirs de « premières » à l'Opéra, proclame, si correct devant le rideau baissé,, les noms des librettistes, du maestro, dos décorateurs et du dessinateur des costumes. Mais quelle a été la destinée des autres? Où est le joli Saverny, véritable type de l'amoureux en sucre, dont nous trouvions irrésistibles les petites moustaches noires et les beaux pantalons blancs? Où est Emma-Rose, la délicieuse Emma-Rose, qui a fait battre le cœur de tous les rhétoriciens de notre génération ? Hélas ! où s'engloutissent les vieilles lunes? Où sont les neiges d'antan ?

Nos parents quittèrent le quartier, et nous n'eûmes plus de rapports avec Bobino que plusieurs années après, quand nous devînmes un habitué du café du théâtre, un membre du petit cénacle de poètes qui achevaient là leurs soirées d'été. Bobino avait changé comme nous. Maintenant on y jouait des revues, dues à la plume féconde de feu Saint-Agnan Gholer, où des petites femmes montraient leurs jambes et chantaient des rondeaux au verjus. Nous avions perdu, en matière

de Spectacle, notre innocence d'autrefois. L'ancien collégien en souliers à cordons et en pantalons trop courts était devenu un jeune romantique de la dernière heure, qui portait des gilets de velours noir boutonnés jusqu'au menton et laissait tomber sur son collet une chevelure suffisamment mérovingienne. Vous comprenez bien qu'un gaillard qui savait par cœur tout Baudelaire et tout Théophile Gautier et qui grossissait dans l'ombre le manuscrit de son premier volume de vers, se souciait assez peu des couplets de facture de Gave T eau ! ou de Cocher^ à Bobino ! pièces qui furent néanmoins plusieurs fois centenaires. Il en est un pourtant, un couplet de Gare ïeau ! qui s'est gravé dans notre mémoire en caractères ineffaçables, et qui avait un tel succès que tous les spectateurs le fredonnaient, en venant se rafraîchir dans les entr'actes, près de la table des poètes.

Voici ce couplet dans son intégralité : •

Il a tant plu Qu'on ne sait plus Dans quel mois il a le plus plu.

C'est superflu ; Mais, au surplus, S'il eût moins plu, Ça m'eût plus plu.

Ce refrain fantaisiste, qui satisfaisait notre impérieux besoin de rimes riches et de belles assonances, n'était-il pas fait pour nous séduire ?

Le pauvre Bobino a disparu ! Disparu aussi le café du théâtre oii, par les nuits de juin fourmillantes d'étoiles, nous avons vécu de si douces heures avec

nos amis, alors pleins de rêves et d'illusions comme nous !

Le vieux Paris n'est plus ; la forme d'une ville Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel !

Qu'il nous soit permis du moins de donner un souvenir ému à ce coin de Paris où la flânerie nous mène encore bien souvent et que nous ne revoyons jamais sans qu'il nous monte au cerveau un cordial effluve de jeunesse.

Une fois la grille du Luxembourg fermée, ce bout de la rue de Fleurus devenait une sorte d'impasse très silencieuse, car elle ne menait plus nulle part et il n'y passait point de voitures, et très gaie, grâce à deux cafés lumineux, avec leurs tables en plein vent, sous des arbres grêles. Les poètes avaient adopté les premiers cet endroit intime, oii le moindre vent qui soufflait apportait la fraîche odeur du jardin nocturne. Attirés par eux, beaucoup d'autres y vinrent, tous plus ou moins littérateurs, artistes. Ils s'y livraient à de longues causeries, seulement interrompues par la sortie du public de Bobino pendant les entr'actes, ou quelquefois par la collecte d'un guitariste bohème, avec de longs cheveux gris sous un vieux feutre, qui faisait le tour des groupes de consommateurs, en agitant trois ou quatre sous dans un gobelet d'étain.

C'est là que nous avons vu pour la première fois celui qui n'était alors que l'auteur des Amoureuses^ Alphonse Daudet, avec son joli et fin profil de chèvre sous sa chevelure embroussaillée ; Léon Valade, le rare et charmant poète de A mi-côte; et Paul Arène, et Jean Aicard^ — car la conquête de Paris par les

gens du Midi commençait déjà. — André Gill y paru aussi (hélas! pauvre Yorik!), dans son auréole de caricaturiste politique, André Gill, beau blond à la moustache conquérante, qui ressemblait alors au portrait de Van Dick par lui-même, qui est au Louvre. Célèbre déjà, Gill avait une vanité pleine de bonhomie^ dont il riait tout le premier. Un jour, il nous raconta qu'il était allé voir, nous ne savons plus pour quelle affaire, Timothée Trimm, alors dans toute sa gloire populaire, avec qui il espérait traiter de puissance à puissance.

André Gill arrive et frappe à la porte :

— Qui est là? demande une voix impatientée.

— André Gill.

— Connais pas.

— Vous êtes le seul! répond le dessinateur sans se troubler; et il part pour ne plus revenir.

Hélas ! beaucoup sont morts de tous ces joyeux camarades, connus par nous au café de Bobino ! Charles Bataille, sourd et exalté, qui avait publié des vers et des romans, qui avait fait représenter plusieurs pièces et que nous considérions comme un grand homme ; Glatigny, le comédien-rimeur, sorte de Gringoire moderne vêtu de l'habit bleu à boutons de métal avec lequel il avait joué en province le rôle du père dSiUs Héloïse Paranquety et qui venait nous réciter quelques strophes avant de partir pour une nouvelle tournée ; et ce pauvre Jean du Boys, mort fou, du Boys qui, manquant de feu en hiver, allait écrire sa « copie » dans un fauteuil d'orchestre de l'Odéon, les jours de spectacle classique, pour avoir chaud et être tranquille ! Et d'autres encore, qui n'ont pas même eu le temps de faire un peu de bruit autour de leur nom.

Les frères Gros, — les Gros, comme nous disions, — comptaient parmi les plus fldèles habitués. Il y avait d'abord le docteur Antoine Gros, médecin et poète, qui percutait tout le monde avec le plessimètre de Piorry, et le statuaire Henri Gros, l'auteur des belles cires polychromes que vous voyez à tous les salons. « Antoine ausculte et Henri sculpte », disait un triolet de- Valade; et il y avait aussi leur frère, Gharles Gros, qui inventa depuis lors le « Monologue », mais que nous ne connaissions dans ce temps-là que pour un fin poète et un savant excentrique, cherchant un procédé de fabrication du diamant, comme le Van Glaës de Balzac, et un moyen de communication interastrale.

Avec les Gros venait l'étrange Gabaner, pauvre diable plein de fierté et de conviction, mort récemment. Parfois Gabaner nous entraînait tous dans quelque atelier de peintre du voisinage et s'installait devant une vieille épinette pour nous jouer sa fameuse composition : le Pâté. Les paroles et la musique, dont il était l'auteur, devaient exprimer la satisfaction grave et recueillie d'un homme très gourmand qui vient de nianger un bon pâté, et nous nous rappelons encore les deux premiers couplets :

Ah ! décidément, ce pâté Est délicieux. De ma vie Je n'en ai, je le certifie, Mangé qui fût mieux apprêté.

Allez faire A la pâtissière Mon sincère compHment.

Excellent ! excellent !

Le dernier que l'on m'apporta Était aussi 1res bon, sans doute ;

Très bon ! et surtout la croûte ; Mais j'aime bien mieux celui-là.

Allez faire A la pâtissière Mon sincère compliment.

Excellent ! excellent !

Sur ces vers d'une folle platitude, Cabaner avait composé un air à porter le diable en terre, une mélodie plus solennelle qu'une fugue de Bach ; et il la chantait avec une gravité d'aliéné dont le comique était irrésistible. Nous ignorons ce qu'est devenu cet être falot, qui tint longtemps le piano dans un minuscule café-concert de l'avenue de la Mothe-Piquet ; mais ses haillons portés avec décence, son terrible accent montalbanais et son visage de Christ conservé dans l'esprit-de-vin ne sortiront jamais de notre esprit, et nous ne croyons pas qu'une créature aussi fantastique soit jamais sortie du cerveau d'Hoffmann, d'Edgar Poë ou d'Achim d'Arnim.

Des gens mieux équilibrés que l'auteur du Pâté s'asseyaient d'ailleurs sur les banquettes de velours fané de café de Bobino. Sans parler des politiciens de l'avenir, qui ont plus ou moins bien tourné, — nommons seulement M. Andrieux, l'ex- préfet de police, et le malheureux Vermersch, — nous avons vu défiler dans ce coin perdu de la rive gauche un bon nombre des célébrités d'aujourd'hui, et nous y avons formé de précieuses et sûres amitiés. On nous pardonnera donc de nous être attardé à ces anciens et chers souvenirs.

François GOPPEE.

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