M. BOREL D'HAUTERIVE
Jean-Étienne Franck, né à Saverne (Alsace), remplissait les très modestes fonctions de maître d'études à Paris, dans l'institution Brissaud, où j'étais élève vers 1830, et qui fiorissait au beau milieu du quartier Saint-Marcel.
Nous l'aimions beaucoup, ce maître d'études. Chacun le respectait, le vénérait tellement, quoiqu'il atteignît alors vingt-huit ans à peine, que jamais il ne nous arriva de le désigner par cette qualification de a pion », si insultante et pourtant si usitée dans les collèges.
Nous l'appelions invariablement « monsieur Franck» , et tous, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, nous suivions assidûment ses répétitions de mathématiques. Les uns « piochaient » par goût, par amour de Vx; les autres savaient vaincre leur inaptitude ou leur paresse, afin de ne point causer de peine à ce brave répétiteur, dont la conscience était au niveau des talents, et qui s'intéressait à notre bien, à nos études et à nos progrès.
C'était un très fort mathématicien, qui avait l'algèbre pour beau idéal. Ses penchants, ses pensées, ses rêves s'en tenaient à l'examen des formules algébriques. Il ressemblait à un mystique de la science, vivait en dehors de l'existence commune, gardait une timidité d'enfant, accomplissait sans broncher tous ses devoirs de répétiteur, et savait inculquer à ses élèves un certain amour pour son enseignement. Bref, Franck n'avait pas son pareil.
Il parlait peu. Son visage était sévère, mais sympathique. Ses cheveux presque blonds, ses yeux gris, son teint pâle, tout accusait sa nature alsacienne, tempérée par l'éducation parisienne. Sa mise, exempte de coquetterie, surtout de luxe, se distinguait par l'exquise propreté.
Quelques petites rentes, provenant d'un capital déposé chez le meilleur notaire de Strasbourg, — car Franck, il faut le dire, était un enfant naturel non reconnu par ses parents, — se joignaient à des appointements plus que médiocres. Elles lui permettaient de vivre sans trop de gêne. Il s'étudiait, d'ailleurs, à modérer ses désirs, conséquemment à diminuer ses besoins. Ne se soumettant pas aux tyrannies du superflu, il ne connaissait ni les fantaisies ni les caprices coûteux.
Franck ne mettait jamais le pied dans un café. Deux ou trois fois par an, en ce temps de romantisme, il allait classiquement au Théâtre-Français voir jouer une pièce du vieux répertoire, une comédie de Molière, une tragédie de Corneille ou de Racine, qu'il écoutait livre en main.
Sa plus grande débauche de dépense consistait dans l'achat de livres techniques venant de France et de
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l'étranger, qu'il consultait avec fruit, et dont Tétude approfondie le charmait pendant de longs jours.
Peut-être eût-il dû viser et atteindre à de hautes destinées, dans le monde de la science. Mais Franck était absolument exempt d'ambition, à plus forte raison d'esprit d'intrigue. Voué aux théories, sans rechercher les gens pratiques, il manquait de savoir-faire et ne frayait pas avec les savants qui lui eussent ouvert la carrière de l'enseignement supérieur.
C'était un homme à part, content de vivre et de mourir humble, ignoré, indépendant; c'était une victime de la société, qui ne- haïssait pas le monde, dont pourtant sa naissance le séparait.
Un matin, comme la cloche annonçait la descente du dortoir, il se passa un événement tout à fait extraordinaire dans la pension Brissaud, un de ces événements qui laissent de longs souvenirs aux cœurs jeunes et généreux.
Les domestiques, en balayant la cour des récréations, tcouvèrent, le long d'un mur mitoyen, un énorme panier sans couvercle, mais pourvu de linge comme un berceau.
Ayant soulevé ce qui formait une espèce de rideau en gaze, ils virent une créature humaine, un enfant nouveau-né, dont les petits cris ne tardèrent pas à se faire entendre.
M. Franck fut aussitôt appelé par les domestiques. Nous descendîmes du dortoir avec lui, et nous le suivîmes dans la cour.
Quelle fut la surprise générale! Chacun s'empressa autour du pauvre innocent, et, d'un commun accord, tout d'une voix, on déclara:
— Gardons-le, adoptons-le, ce petit enfant trouvé !
— Gela est très facile à dire, objecta M.Franck. Mais nous ne pouvons prendre aucune décision à cet égard avant que le chef de la maison ait parlé. Il y a des formalités à suivre, mes amis.
— Nous les suivrons! s'écrièrent les élèves avec un vif enthousiasme, avec un superbe élan du cœur.
— Il sera l'enfant de la pension, de même qu'il existe des enfants de régiment, adoptés par les soldats, ajouta notre plus savant camarade.
Il fallut que M. Franck nous rappelât avec autorité les leçons à apprendre ; il fallut que le son de la cloche se fît entendre de nouveau, pour nous indiquer l'entrée en étude.
Encore fûmes-nous fort distraits et fort dissipés. Ce que comprit et excusa Franck, car il ne décréta pas le moindre pensum.
Notre chef d'institution et sa digne épouse, ayant appris l'événement du matin, s'étaient déjà occupés de découvrir comment le nouveau-né avait pu être descendu dans la cour. Mais ils ne savaient pas plus que nous d'oii venait le précieux dépôt envoyé par un inconnu. Ils approuvèrent notre résolution, dont ;^rae Brissaud, principalement, s'empressa de nous féliciter.
Les formalités qu'avait indiquées M. Franck furent remplies exactement. On chercha bien vite une nourrice.
M. Brissaud parut moins favorable à nos desseins que sa femme. Il alléguait de bonnes raisons. N'avaitil pas deux fils, Tun de sept ans, l'autre de cinq? Pourtant, cédant à nos pressantes sollicitations, il consentit à se charger du pauvre abandonné.
Notre maîtresse de pension et un camarade que le
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sort désigna tinrent sur les fonts baptismaux le nouveau-né, qui reçut le nom d' Adolphe-Etienne. Ce dernier nom, nous l'avions choisi en l'honneur de notre excellent répétiteur, dont il était un des prénoms.
Au retour de l'église. M, Franck," assez préoccupé, nous dit d'une voix attendrie :
— Mes chers amis, je ne puis m'empêcher de réfléchir sur le sort probable de notre enfant. Puisque l'on a bien voulu l'appeler Etienne, je ne me considère pas comme lui étant étranger.
— Aucun de nous ne lui sera étranger! s'écria un élève.
— Eh bien ! messieurs, reprit le maître d'études, je vais vous faire une proposition qui, je l'espère, ne sera pas mal accueillie. Cette proposition, je vous l'adresse sous forme de problème...
Un éclat de rire général interloqua d'abord M. Franck. Le mathématicien demeura muet un moment; puis il reprit, avec un sang-froid qui nous désarçonna :
— Voici le problème, messieurs : Étant donné un chétif petit enfant, délaissé de son père et de sa mère, seul au monde, sans un sou vaillant, que peut-il devenir au milieu d'une société dont chaque membre est classé, aidé, dirigé, protégé ?
— Nous cherchons l'inconnu, dis-je à Franck.
— Des vers de Racine répondent à cela, remarqua un rhétoricien en déclamant :
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne la pâture, Et sa bonté. . .
Il suffit, interrompit M. Franck.
— Oui, observa l'heureux parrain d' Adolphe-Etienne. Mais il y a un proverbe qui dit : Aide-toi, le ciel t'aidera. Il ne faut pas que nous laissions toute la besogne à la Providence. Si vous le voulez, nous allons organiser dans la pension une souscription en faveur de mon filleul.
— Très bien ! très bien! s'écrièrent ]es élèves.
— Je m'inscris pour vingt francs, déclara Franck.
— Bravo, monsieur Franck.
Sur une feuille de papier que le mathématicien présenta tour à tour à chacun de nous, les noms de tous les élèves figurèrent pour des sommes diverses. Il y eut une puissante émulation parmi les protepteurs du petit Adolphe-Etienne.
En très peu de temps, la souscription atteignit le chiffre respectable de trois cent vingt-six francs.
Nous sautâmes de joie en apprenant le total. L'accomplissement de cette bonne œuvre rendait heureux tout le personnel de la pension Brissaud.
On chargea M. Franck de résoudre lui-même, par la suite, le problème qu'il avait posé.
Le digne homme accepta, non seulement sans hésitation, mais avec une ardeur que nous n'eussions pas soupçonnée en lui.
Depuis le jour oii nos camarades accomplirent cette action louable, les uns sont morts, les autres sont allés par le monde fournir des carrières plus ou moins brillantes. Tous savaient Adolphe-Etienne placé entre bonnes mains. Son sort ne les occupa jamais. Franck supporta toute la charge, veilla sur l'enfant, l'instruisit, se signala par un dévouement sans limites.
Il y a quelques mois, j'ai revu M. Franck, parvenu à
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la soixantaine. Le temps et les événements l'ont changé à son avantage, quant au physique. Sa figure est plus souriante, sa démarche plus vive qu'autrefois. Il a rajeuni sous ses cheveux blancs.
D'oii vient cette métamorphose ? Vous vous l'expliquerez bien vite. Je puis, d'après des renseignements authentiques, vous raconter son histoire et celle de notre protégé; je puis vous faire connaître la solution définitive du problème posé par notre ancien répétiteur.
Etienne commença, acheva ses études dans notrepension. Chose particulièrement agréable à Franck, il montra de bonne heure de rares dispositions pour les mathématiques.
Il entra d'emblée à l'Ecole polytechnique, où il obtint un rang très honorable; il en sortit comme élève des ponts et chaussées.
Aucun professeur ne manquait de prédire au jeune homme un avenir hors ligne. On avait les yeux sur lui.
Doué d'une figure agréable, possédant le regard vif et l'air intelligent, s'exprimant avec une facihté naturelle, Etienne plaisait de prime abord. 11 commandait la sympathie.
Quelque mélancolie régnait en lui, — sans doute parce qu'il n'ignorait pas les circonstances malheureuses qui avaient accompagné son début dans la vie ; ou bien parce qu'il éprouvait, peut-être, de tristes pressentiments sur son avenir.
Notre chef d'institution avait vendu son étabUsse-
ment. Mais Etienne allait passer près de lui la plupart de ses jours de sortie, sans oublier que M'^^Brissaud lui avait prodigué des soins maternels.
Puis M. Brissaud mourut, assez jeune encore. Par testament, il laissa une somme ronde à celui que ses élèves avaient adopté.
Etienne reporta sur Franck toute sa tendresse véritablement filiale ; d'autant plus que les deux fils de M. Brissaud, ayant pris de la jalousie à l'égard d'Etienne, le voyaient de temps à autre seulement, et que M™^ Brissaud, veuve, s'était retirée dans une campagne du Jura, son pays natal.
Etienne entretint correspondance avec cette excellente femme, qu'il alla voir une ou deux fois, à l'époque des vacances.
Mais ce fut tout. Les relations directes, intimes, cessèrent peu à peu entre M""® Brissaud et son filleul.
Franck, au contraire, demeura sans cesse avec l'ingénieur, et le suivit dans les postes divers où celui-ci fut placé par le ministre des travaux publics.
Revenus à Paris, Franck et Etienne ne se quittaient guère. Mêmes goûts, mêmes plaisirs, même direction d'esprit. Jamais l'ombre d'une discussion amère ne s'était élevée entre eux.
Quelques salons s'ouvrirent, peu à peu, devant Etienne. Sa renommée, allant croissant, l'y faisait admirer. 0 prodige ! Franck ne résista pas aux invitations qui parfois le venaient chercher, lui aussi. Le vieux maître d'études parut presque mondain.
— Bah ! disait-il fréquemment, il faut voir ce que mon cher Etienne accomplira, et ce que la destinée lui réserve. Je ne dois rien négliger des choses qui peuvent m'aider à résoudre mon problème. Il me semble,
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d'ailleurs, qu'Etienne se trouve en assez bon chemin. Les journaux parlent à tout instant de lui; cela promet.
En effet, grâce à sa supériorité marquée, le jeune ingénieur avait des admirateurs fervents, par conséquent des rivaux, des jaloux, des ennemis toujours prêts à contester sa valeur.
Oui, des ennemis qui ne lui pardonnaient pas ses succès éclatants, mais bien mérités. Dans le monde, dans toutes les carrières, quiconque s*élève au-dessus de la foule, même par l'effet de dons naturels et du travail opiniâtre, compte aussitôt quelques méchants dénigreurs. Ceux-ci attaquent les célébrités pour se faire connaître au moyen de leurs critiques sans vergogne. Ils prennent plaisir à jeter leur bave sur le héros loyal, sur le savant acclamé, sur le radieux écrivain.
Ces hommes-là ont un public de sots prétentieux, qui les croit sur parole, et qui les applaudit de confiance. Ils fondent habilement leur renommée de mauvais aloi sur les ruines des renommées honnêtes.
L'État avait confié à Etienne le soin de diriger une de nos grandes usines.
Sa réussite semblait complète, telle qu'on ne pouvait la méconnaître sans injustice et sans mauvaise foi. Etienne justifiait la confiance que le ministre avait eue en lui.
Tout à coup, un article de journal parut, signé d'un nom redouté dans le bataillon des critiques. L'article était écrit assez habilement pour ne pas enfreindre la loi qui punit les diffamateurs. Il contenait des insinuations perfides, touchant à l'honneur de l'ingénieur rapidement parvenu.
Chaque matin, Franck se rendait dans un cabinet
de lecture voisin de son logis. Il y passait une bonne heure, pour se mettre au courant des discussions politiques, scientifiques ou littéraires.
Naturellement, Tarticle injurieux ne lui échappa point. Il le lut avidement, éprouva une commotion indicible, pâKt d'une telle façon que des lecteurs assis près de lui remarquèrent son trouble extrême.
Franck se leva tout d'une pièce et sortit en parlant haut, en gesti-culant comme un fou.
— On insulte mon Etienne! répétait-il. Un misérable attribue publiquement aux effets de la basse intrigue des succès dus à un talent réel.. . Si ce cher garçon apprend cela, il en demandera raison... Qui sait? il se fera tuer, peut-être, par l'insolent... Que deviendrais-je, moi !
Et le mathématicien marchait à pas pressés dans la rue. Les oisifs, en le regardant, riaient sans trop savoir pourquoi. C'est si drôle de rencontrer svir son chemin un homme violemment agité, en proie à une peine inconnue I
Indifférent à toute chose extérieure, Franck arriva promptement devant sa maison, grimpa l'escalier comme un malfaiteur poursuivi, ouvrit avec grand bruit la^ porte de son appartement, et tomba énervé sur un fauteuil, en face du bureau de noyer où ses livres gisaient pêle-mêle.
— Voilà une carrière brisée ! s'écria-t-il en cachant sa tête dans ses mains. Etienne peut perdre le fruit de quinze années d'un travail- opiniâtre... pour un mot équivoque, pour une insigne calomnie.
Puis Franck resta presque immobile, médita pendant plus d'un quart d'heure, avec de nombreuses exclamations.
Etienne était absent pour la journée entière.
Franck résolut de mettre à profit cette absence. Il redescendit de sa chambre, courut au bureau du journal oii l'article avait paru, demanda le signataire des lignes calomnieuses, mais apprit que celui-ci venait de quitter la salle de rédaction.
On devine assurément le projet du mathématicien. Attaquer Etienne, c'était meurtrir la chair de sa chair, c'était anéantir son œuvre, c'était le frapper au cœur.
Aussi Franck voulait-il se substituer à l'offensé, demander réparation par les armes. Il frémissait de colère .
— Vous arrivez trop tard, monsieur, lui dit un garçon de bureau, le sourire aux lèvres, car les façons de Franck révélaient ses intentions hostiles.
— Gomment, trop tard !
— Oui, monsieur... Rendez-vous est pris... Je crois qu'ils se battront demain matin. Ah! par exemple, je ne sais pas où le duel aura heu... On ne m'a rien dit à cet égard.
— Le duel ! le duel ! s'écria Franck au comble de l'abattement. C'est impossible ! Etienne ne sebattra pas. 0 mon Dieu !... J'empêcherai tout... C'est mon affaire, à moi... Adieu, coquin!...
En jetant ces mots à la face du garçon de bureau, Franck sortit et ferma la porte avec fracas.
Cet incident motiva, de la part du subalterne, l'observation suivante, accompagnée d'un gros rire :
— Voilà qui est singulier... Depuis dix ans que j'appartiens au journal, je n'ai pas encore vu un homme prendre si chaudement fait et cause pour Rattrapage d'un autre.
Franck rentra chez lui. Etienne n'était pas revenu.
Il l'attendit jusqu'au soir. Vers dix heures seulement, le jeune ingénieur apparut, calme comme d'habitude, et prompt à se diriger vers sa chambre, après avoir donné une poignée de main à Franck...
Mais celui-ci barra le passage à son fils d'adoption.
— Etienne, lui dit-il d'une voix émue et pénétrante, Etienne, tu me caches quelque chose ! Je m'en aperçois... J'en suis certain...
— C'est vrai, répondit le jeune homme avec la plus complète franchise.
— J'ai deviné...
— J'ai été grossièrement insulté, et je' me bats demain, au bois de Vincennes, avec le drôle qui s'est permis d'attaquer mon honneur.
— Il te tuera, mon ami... il te tuera!
— Dieu merci, je sais tirer. Qu'importe, d'ailleurs? Je ne dois pas supporter cet outrage, mon brave Franck... Mes témoins sont trouvés... deux camarades d'école... Cet homme s'est refusé à publier la rétractation que j'exigeais... Il faut* que le sort des armes décide entre nous. Je me bats demain.
— Mon pauvre enfant ! mon pauvre enfant ! répéta Franck. Je veux t'accompagner, demain, jusqu'à Vincennes...
— Non, non, dit Etienne avec vivacité... Mes deux témoins suffisent. Sois tranquille ! Je ferai de mon mieux...
Etienne alluma une bougie et se dirigea de nouveau vers la porte de sa chambre, sans rien perdre du calme qu'il avait jusque-là montré.
Mais soudain il s'aperçut que Franck pleurait.
Il revint près de cet homme qui lui avait toujours été si dévoué.
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— Pourquoi ces larmes? demanda- t-il. Vois donc, tu trembles !
— Ah î mon ami, s'il t'arrivait malheur! ... Ne l'en va pas comme cela, sans m'embrasser ! Car tu es comme mon fds, Etienne. Ma vie dépend de ta vie. Toutes mes dernières espérances résident en toi. La balle qui t'atteindrait me frapperait aussi !
Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
Le vieux Franck sembla reprendre courage.
Quand Etienne l'eut quitté, ce ne furent pas des pleurs qui inondèrent le visage du mathématicien. Des éclairs et comme des rayons de bonheur jaillirent de ses yeux.
Cette douce étreinte faisait vibrer son âme. Bientôt le sommeil, rebelle d'abord, le vint bercer en lui apportant un heureux songe.
Le lendemain, dès la pointe du jour, Etienne alla au rendez-vous assigné.
Franck resta au logis, sur les pressantes instances du jeune homme, à la volonté duquel il ne savait pas résister. Mais il soupirait incessamment :
— C'est moi, répétait-il, qui devrais être là-bas ! Moi, un vieux, un homme fmi, dont la vie ne peut plus servir à rien!
Il ne tenait pas sur place, et il disait tout haut les coups les plus savants de l'escrime, art sur lequel il possédait, d'ailleurs, les connaissances les plus rudimentaires.
Vers huit heures, un fiacre s'arrêta devant la maison de Franck.
L'ancien répétiteur ouvrit précipitamment sa fenêtre, regarda dans la rue, jeta un cri éclatant.
Deux jeunes gens, — les amis et témoins d'Etienne, — portaient l'ingénieur, dont le bras était enveloppé d'un linge ensanglanté.
•Un chirurgien suivait.
Franck alla au-devant du blessé, qui, épuisé par la souffrance, ne proférait pas une parole.
Avec les plus grandes précautions, on plaça dans un lit Etienne, dont l'épaule droite était à demi fracassée par une balle. Il fallait prendre des mesures promptes et efficaces ; il fallait empêcher les complications, qui pouvaient entraîner des conséquences fatales.
Lorsque sa visite fut terminée, le chirurgien sortit, en promettant de revenir le lendemain matin. Il avait dicté aux amis d'Etienne des instructions précises sur la médication qu'il convenait de suivre.
Presque aussitôt, la sonnette retentit à la porte d'entrée.
Un des amis d'Etienne alla ouvrir» Quelqu'un demanda :
— Monsieur le professeur Frank ?
— Entrez, madame! dit Franck, s'adressant à Tinconnue qui se présentait.
C'était une femme de quarante-cinq ans environ, aux traits amaigris, assez pâle, et dont les cheveux grisonnaient.
Sa mise, des plus simples, était celle d'une ouvrière. Sous son brun costume, on devinait cette pauvreté propre, ordonnée, sympathique, bien souvent compa-
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grie du travail, à laquelle tout le monde se plaît à rendre hommage.
M}^^ Rosalie, — ainsi déclara-t-elle se nommer, — passa dans une petite chambre de l'appartement, présenta une lettre à Franck, et s'assit en attendant la réponse, non sans manifester quelque inquiétude sur le résultat de sa démarche.
Un fournisseur du mathématicien recommandait ]Vr^® Rosalie comme garde-malade, dans une circonstance 011 les soins méticuleux d'une femme semblaient indispensables.
L'affaire se conclut. Immédiatement, M^'^ Rosalie devait s'installer auprès du blessé, transformer la cuisine en une espèce de laboratoire.
. Elle accomplit ponctuellement sa tâche et ne tarda pas à rendre à Franck de précieux services.
Tout marcha d'abord comme le chirurgien l'avait espéré. Oa pouvait compter sur la guérison plus ou moins prompte d'Etienne.
Franck et Rosalie suffirent aux besoins du malade.
C'était le premier qui, généralement, avait passé les plus redoutables nuits. Mais, maintenant que la fièvre avait presque cessé, Franck se reposait davantage.
Déjà Etienne touchait à l'époque de la convalescence.
La garde-malade et l'ancien répétiteur se félicitaient du succès dont leur zèle avait été couronné.
Rosalie s'était signalée par une activité et une douceur peu communes. Il n'y avait pas eu un seul mot à lui dire, pas une observation à lui faire. Le moindre désir du blessé ou de Franck était aussitôt réahsé par cette garde-malade sans égale, qui même prévenait la plupart des ordres qu'on lui donnait, avec une intelligence au-dessus de tout éloge.
— En vérité, se dit maintes fois le bon Francîv, nous sommes bien heureux qu'on nous ait adressé M^^^ Rdsalie. Une sœur de charité ne remplirait pas mieux son office.
Gomme Franck féhcitait Rosalie sur sa manière d'agir, celle-ci se contenta de répondre :
— Monsieur, je fais volontiers ce que le devoir m'ordonne.
■■ — Bientôt vos excellents soins deviendrout superflus, madame, reprit le mathématicien. É tienne va de mieux en mieux. Encore une huitaine de jours, et nous réglerons notre compte, car...
— Ah ! monsieur, interrompit vivement Rosalie, notre malade est donc guéri?
— Certainement, ou à peu près.
Rosalie n'ajouta rien. Mais la joie brilla dans ses yeux, quand ses lèvres faisaient une petite moue. Ce que Franck sut remarquer, puisque, en sortant de la cuisine pour retourner au chevet d'Etienne, il se dit intérieurement :
— Allons, c'est singulier et c'est rare. Voilà une garde-malade qui, d'une part, manifeste un contentement véritable en voyant son tributaire revenir à la santé, et qui, d'autre part, semble attristée de quitter notre maison... Il y a là-dessous quelque chose de mystérieux... d'autant plus que, bien sûr, je connais de vue M^^*^ Rosahe. 11 y a déjà longtemps que j'ai rencontré pour la première fois cette bonne figure.
Enfin, Rosahe n'eut plus qu'une nuit à passer près d'Etienne.
Cette nuit-là fut tout à fait réparatrice pour le blessé, qui s'était endormi plus profondément que d'habitude.
Vers deux heures, Franck, désireux de savoir com-
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meYit Etienne reposait, se leva bien doucement, revêtit sa robe de chambre, marcha sur la pointe des pieds; et, par un vitrage qui permettait d'apercevoir le malade dans son lit, il regarda.
0 surprise ! Comme Etienne sommeillait de la façon la plus calme, Franck vit Rosalie se pencher sur le front du jeune homme et y déposer un baiser...
Après, la garde-malade revint s'asseoir en face d'Etienne, qu'elle contempla silencieusement.
Quand le premier moment de surprise fut passé, Franck, cédant à une pensée subite, tourna ses regards vers Rosalie, qu'il observa pendant quelques minutes.
De grosses larmes coulaient le long des joues de cette femme.
Franck se retira, retenant son souffle jusqu'à ce que, en se recouchant, il s'estimât assez édifié par cet incident pour conclure :
— Assurément, il existe une certaine ressemblance entre RosaUe etÉtienne... Et ce baiser tout maternel et si tendre ! Ces soins si diligents ! Oui, oui, je me rappelle bien avoir souvent rencontré la fausse gardemalade... soit dans le quartier Saint-Marcel, il y a vingt ans, soit en province, soit dans la rue que nous habitons aujourd'hui. Gela mérite une attention soutenue... Il convient que j'en aie bientôt le cœur net...
Le lendemain, en réglant ses comptes avec Rosalie, qui paraissait fort émue, Franck lança cette interrogation soudaine :
— Madame, n'avez-vous pas connu, naguère, dans un quartier fort éloigné de notre demeure actuelle, une institution de jeunes gens dirigée par M. Brissaud ?
A ces mots, Rosalie éprouva un trouble très visible, V Elle balbutia :
— Je ne me rappelle pas bien... oui... peut-être... Depuis longtemps j'habite une maison voisine de la vôtre....
— Recueillez vos souvenirs, madame, reprit le mathématicien, qui énonça la date précise du jour où un panier contenant un enfant avait été trouvé dans la cour de l'institution Brissaud.
Aussitôt Rosalie poussa un profond soupir. Elle trembla de tous ses membres, et, surmontant sa timidité,
— Monsieur! monsieur! Epargnez-mtDi, dit-elle avec une agitation qui achevait de divulguer, malgré elle, son secret déjà à demi surpris par l'ami d'Etienne.
Franck fît un geste bienveillant qui rassura Rosalie. Sans hésiter, il alla droit à son secrétaire, pour y prendre une petite somme d'argent qu'il présenta à son interlocutrice.
Mais celle-ci,
— Il m'est impossible d'accepter, dit-elle. Je ne puis ici recevoir un salaire... Oh! non, non! Etienne est sauvé! Etienne vivra! Gela me suffit... Gela me paie amplement des soins que je lui ai donnés.
En vain P>anck insista, cherchant à la faire changer de détermination. Elle repoussait la main qui lui donnait de l'argent.
Gomme Franck considérait Rosalie avec attendrissement et avec une certaine sévérité, tout ensemble, la garde-malade ne songea point à se retirer.
Loin de là, ayant fermé la porte qui donnait dans la chambre d'Etienne, elle supplia le mathématicien de
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daigner l'entendre, parce qu'elle devait lui expliquer les causes de sa conduite coupable.
— J'attends votre récit, madame, dit l'ancien répétiteur... Regardez-moi comme un discret confident.
Rosalie, après avoir fait un suprême effort sur ellemême, commença ainsi :
— Je demeurafs avec ma mère dans une maison contiguë à celle qu'occupait M.Brissaud. J'avais dixsept ans. On me disait jolie. Nous travaillions dans les .châles, pour un marchand en gros de la rue de Gléry. Tous les deux jours, j'allais au magasin reporter l'ouvrage que nous avions achevé, et recevoir les fournitures nécessaires à un nouveau travail. J'étais bien fatiguée, quelquefois, au retour. Alors je montais dans Tomnibus qui passait près de la porte du magasin et devant la porte de notre demeure. Pour mon malheur, hélas ! un jour je ne revins pas à pied chez ma mère... Dans cette voiture, je fis la rencontre de celui qui devait à jamais briser mon existence. J'y connus le premier artisan de mes fautes !... Cet homme, à peine âgé de trente ans, 'avait l'air le plus doux et le plus distingué. Il m'adressa la parole, car il se trouvait placé à côté de moi. Il vanta mon amour pour le travail et plaignit le triste sort d'une personne comme moi, obligée de gagner si péniblement sa vie... J'écoutai d'abord avec une satisfaction naïve, puis ce fut avec une complaisance imprudente. L'accent de cette voix me semblait très sincère. Plusieurs voyages, aux mêmes
heures, plusieurs rencontres, que je croyais fortuites, établirent entre ce protecteur et moi des relations suivies. Il ne tarda pas à les rendre plus sérieuses et plus intimes, à mesure que nous nous connûmes davantage... Dans des lettres, que j'ai conservées, il me déclara son amour, il me fit les promesses les plus positives. Il se présenta en futur mari...
— Pauvre brebis! murmura Franck.
— L'union d'une petite ouvrière avec un homme distingué! Ah! quel brillant mirage ! ajouta Rosalie. Je perdis la tète. J'eus pleine confiance en cet imposteur...
— C'est bien l'éternelle histoire de la séduction!
— A l'aide d'un véritable roman, trop long à vous raconter, imaginé pour triompher de mon inexpé- • rience, et aussi, je dois l'avouer, en caressant le désir que j'avais de m'élever au-dessus de ma condition, cet homme devint l'unique objet de mes pensées... Je lui cédai... Puis je me berçai d'une folle espérance. Je ne doutai point de devenir bientôt la femme de celui qui m'avait indignement abusée... Oh! monsieur, il faut que vous ayez été l'ami le plus constant d'Etienne pour que je vous fasse de si pénibles aveux!...
— Parlez, dit Franck. J'ai maintenant hâte de tout savoir.
— Ma mère mourut, continua Rosalie. Une maladie foudroyante l'enleva. Elle mourut, ignorant cette intrigue et mon déshonneur. Mais à peine elle eut fermé les yeux que je pus mesurer l'étendue de mes maux. Presque simultanément, j'appris que j'allais mettre un enfant au monde, et que mon séducteur était marié !... A dix-neuf ans, seule sur terre, car l'homme que j'avais tant aimé m'abandonna, je ne gardai plus aucune
foi en l'avenir. La honte dominait mon âme. J'étais éperdue. Je me sentais écrasée sous le poids de ma faute... Mais je voulus me venger!... J'exécutai un projet dont vous connaissez quelques détails, et qui a eu pour conséquence l'adoption d'Etienne parles élèves de l'institution Brissaud.
— Gomment vous est venue l'idée de nous confier votre enfant? demanda Franck, ému de compassion.
— Vous la trouverez naturelle, repartit Rosalie, quand vous saurez la suite de mon histoire, quand vous aurez appris le nom du père d'Etienne. . . Oh ! je ne vous cacherai rien, monsieur! Vous me condamnez? Vous flétrissez de toutes les forces de votre âme, si généreuse et si belle, l'indigne mère qui manqua de courage après avoir faiUi au devoir, et qui, ayant un fils, ne sut pas réparer du moins sa faute en élevant elle-même ce fruit d'un amour illégitime?...
— Tout dépend des circonstances , observa gravement Franck.
— Oh! merci pour votre indulgence!... Un mot suffira pour que vous compreniez ma conduite... Le père d'Etienne s'appelait Brissaud !
— M. Brissaud ! s'écria Franck au comble de l'étonnement. Oh! qui l'aurait cru! oh! l'hypocrite!
— Lorsqu'il m'eut lâchement délaissée, après m'avoir rendue mère, il m'avoua sa situation impossible... D'abord, je le menaçai de poursuites incessantes... Lui, il implora ma pitié, pour ainsi dire... Et je n'eus pas la force de le perdre, en frappant sa femme, innocente de son crime !...
— Vous avez eu raison d'agir ainsi.
— Mais la pauvreté m'étreignait, et je me débattais en vain sous les griffes de la misère... Je voulus que
mon enfant ne partageât pas mon sort... J'usai d'un stratagème. Me rendant chez une amie qui habitait notre ancienne maison, à côté de la pension Brissaud, je l'intéressai à mon malheur, je la fis complice de mon désespoir. De très grand matin, après avoir passé la nuit chez elle, je plaçai le petit innocent dans un panier et je le descendis dans votre cour. Personne ne se douta de la chose.
M. Brissaud dut bien se rendre compte de mon acte prémédité, du dépôt que je lui confiais. Mais il se garda de risquer des recherches, de me trahir, de me dénoncer. Qui sait ? Probablement, ses entrailles de père s'émurent... Il donna asile à son enfant! Maintes fois j'ai résolu de me faire connaître au fils, qui, grâce à vous, grandissait de corps et d'intelligence. Plus j'étais ignorante, misérable, anéantie, plus je savourais la joie de le savoir instruit, hors de peine, destiné à une carrière honorable... Jamais, depuis, aucun rapprochement n'a eu lieu entre M. Brissaud et moi... L'homme qui s'est joué démon amour, qui par caprice a torturé mon cœur, n'existe plus... Je reste dans ma pauvreté humiliée, douloureuse. Je combats toute pensée de troubler la vie d'Etienne en me nommant à lui... Ne vous figurez pas, monsieur, que j'aie de l'indifférence pour ce fils déjà glorieux, envié par ses rivaux, bientôt aimé d'une femme qui aura le bonheur pur de vivre auprès de lui... Depuis le jour où j'ai eu le triste courage de m'en séparer, j'ai cherché, j'ai multiplié les occasions de l'apercevoir... Quand il passait, tout jeune, pour aller, sous votre conduite, au collège Henri IV ou à la promenade, je le couvais du regard et je pleurais. Plus tard, oii qu'il fût, je vins loger dans les environs, de manière à me tenir au courant
LE PÈRE DE l'enfant. 79
de ce qui lui arrivait. Oh! souvent, quelles muettes et profondes jouissances j*ai intérieurement éprouvées! Chacun de ses nombreux succès compensait une de mes tortures, effaçait un de mes remords, me payait tous les sacrifices que je m'étais imposés pour ne pas lui dire, en implorant mon pardon : « Je suis ta mère ! »
— Et aujourd'hui?...
r- Aujourd'hui, lorsqu'il vient d'échapper [à un si grand danger, je remercie le ciel d'avoir connu sa maladie, pour lui prodiguer, en cachette, des soins maternels!...
— C'est bien ! dit Franck en se frappant le front... c'est très bien, cela.
— Vous respecterez mon secret, monsieur, et vous continuerez de guider Etienne jusqu'au jour où vous déciderez que je puis lui avouer...
— Oh! oh!... Je verrai... je ne dirai rien... répondit Franck en hochant la tête.
Ces quelques mots percèrent le cœur de Rosahe. Elle rompit l'entretien en ajoutant :
— Je reviendrai quelquefois, n'est-ce pas? pour voir mon fils, pour le voir seulement!
Et Rosalie prit congé de Franck. Elle n'était pas sans inquiétude sur les déterminations ultérieures du mathématicien.
Celui-ci, resté seul, se rappela les paroles de cette femme. Il décida, dans sa sagesse, qu'il convenait de disposer toute chose de manière à préparer un heureux dénouement pour la mère et pour le fils.
Telle fut la première pensée du mathématicien.
Mais lorsque, complètement revenu à la santé,
Etienne reprit sa vie ordinaire, un sentiment nouveau s'empara de Franck.
Il conçut une sorte de jalousie. Il craignit que, tôt ou tard, Rosalie ne revendiquât ses droits imprescrip- .libles, et que, en conséquence, la parenté d'adoption existant entre lui et Etienne ne s'altérât sérieusement. Ce fils pouvait le sacrifier à sa mère, aller vers elle, le quitter, préférer à tous la femme qui lui tendait les bras.
Rosalie dérangeait donc le problème de Franck. Selon lui, elle avait le droit, elle aurait la volonté de détruire, par un mot, l'ouvrage de vingt années. Jamais Etienne ne s'était appesanti sur la question de sa naissance. Lui en parler, quelle imprudence insigne !
Qu'adviendrait-il de Franck, au cas où l'influence d'un véritable parent annihilerait la sienne? Il ne posséderait plus que la moitié, à peine, du cœur de celui dont il avait fait^son idole. A coup sûr, il en mourrait de chagrin.
Aussi, loin d'engager Rosalie à se nommer, Franck, ' la première fois qu'il revit cette rivale, lui donna presque à entendre que le jour oii Etienne saurait la vérité, elle n'aurait plus à compter sur un dévouement absolu du père adoptif de l'ingénieur.
C'était mal, sans doute. Mais cela s'accordait avec le caractère de cet homme bizarre, n'agissant en rien comme les autres, et poursuivant à outrance une idée fixe. Etienne était sa chose, sa propriété, — disons le mot : son problème vivant.
LE PÈRE DE l'enfant. 8i
Cependant l'ingénieur, guéri, avait repris ses travaux. Son talent grandissait, et sa position, comme spécialiste, devenait considérable.
Dans les réunions officielles du ministre, il paraissait toujours entouré d'un groupe de notabilités industrielles, qui le tenaient en haute estime. Plusieurs invitations privées le faisaient, en outre, pénétrer dans des intérieurs opulents, oii il était fort recherché.
De temps à autre Rosalie venait visiter Etienne et Franck, en gardant la plus complète réserve. Si Tun d'eux avait besoin de quelque aide, soit pour le linge, soit pour certains soins domestiques, il consultait l'excellente femme, dont la valeur était justement appréciée.
Les choses ne cessaient de marcher au gré d'Étienne.
Franck, lui aussi, ne se sentait pas d'aise, tant Rosalie avait exactement suivi ses injonctions. Il commençait à ne plus ressentir la moindre jalousie.
Plusieurs années s'écoulèrent, marquées par les fortes œuvres et les succès croissants d'Etienne, désormais passé à l'état de savant non contesté. Honneurs, récompenses, gains superbes, tout semblait lui tomber du ciel. Chacun citait son heureuse fortune.
Mais, tout à coup, le front de l'ingénieur se rembrunit.
A son air inquiet, parfois troublé, incessamment nerveux, Franck devina quelque contrariété nouvelle, dont, selon l'usage, il voulut avoir sa part.
Il interrogea Etienne sur ce point délicat.
— Je n'ai aucun chagrin, mon cher Franck, répondit l'ingénieur. Seulement je te dois un aveu qu'il ne me coûtera pas de te faire.
— De quoi s'agit-il donc? Allons, avouez, monsieur, avouez ! dit Franck un peu rassuré.
— Volontiers. Je suis amoureux... déclara Etienne.
— Amoureux, toi ! s'écria Franck, comme s'il n'eût pu admettre une telle énormité. Voilà, en effet, du nouveau. Etienne donne dans le travers! Etienne est amoureux !
— Ah ! dame, tu ne t'attendais pas à cela ?
— Non, certes. L'amour est un méchant bambin muni de carquois, et aux traits duquel j'ai toujours su me dérober. L'amour a horreur des mathématiques ; celles-ci le lui rendent bien. Les mathématiques ne peuvent s'accorder avec le dieu qui inspira Anacréon et tant d'autres faiseurs de vers grecs, latins ou français.
— Sur ce point, cher Franck, il me semble que tu émets des idées fausses. Pour être mathématicien, on n'en est pas moins homme.
— Parfait!... si quelque caprice sans conséquence ne te distrait que pour un temps. Je n'exige pas qu'un ingénieur soit de marbre... La jeunesse ne perd jamais ses droits... Au quartier latin, jadis... moi-même...
— Je te le répète, interrompit brusquement Etienne, tu émets de fausses idées... Tu sais pourtant, Franck, que j'ai un esprit sérieux, un cœur qui ne joue pas avec les sentiments.
— Est-ce que tu ne me l'as pas prouvé ?
— Eh bien ! laisse-moi achever ma confidence, repartit vivement Etienne, assez radouci.
LE PERE DE l'eNFANT. 83
Le jeune homme annonça à l'ancien maître d'études qu'il avait rencontré, dans les salons d'un inspecteur des mines, une personne charmante, avec laquelle il avait fréquemment dansé, et dont la conversation lui avait révélé le vif et rare esprit. M^^^ Blanche Guérin était jolie, aimable, gracieuse au suprême degré; peu riche, heureusement, car sa très mince fortune permettait qu'il la demandât en mariage...
— Patatras ! voilà mon échafaudage qui s'écroule, dit Franck, avec une gaieté railleuse. Baste, j'avais disposé tout pour que M. Etienne vécût en célibataire, comme moi ; je m'étais bercé du doux espoir qu'il suivrait mes traces et ne 'voudrait que la science pour compagne de ses jours et de ses nuits!... Mais les deux yeux d'une jeune fille ont brisé cet espoir...
Tout bas, le mathématicien ajoutait :
— Et rendu mon problème insoluble !...
— Ainsi, tu serais mécontent, si je me mariais?
— Je ne dis pas cela, Etienne. Ta volonté est libre, liberiim arbitrium.Si tu crois que l'amour et la science puissent faire bon ménage, marie-toi, mon garçon. Je n'y mets aucun obstacle...
— Merci, Franck, grand merci... Des difficultés s'élèveront peut-être... Sans famille, seul au monde, j'ai trouvé en toi un guide, un protecteur, un père... Je chercherai à nouer des relations avec les parents de M'^^ Blanche Guérin, et, au moment propice, je te chargerai d'aller demander la main de celle que j'aime...
— On ira. Qu'importe la différence de nos manières de voir! Il faut que tu sois heureux... Il me semble certain, d'ailleurs, que M'^^ Blanche sera fière de devenir ta femme.
84 ENTHE AMIS.
— Bon Franck ! que Dieu t'entende !
L'heure du dîner ayant sonné, les deux amis s'apprêtèrent pour aller prendre leur repas chez le restaurateur, comme les étudiants, comme les Parisiens qui n'ont pas maison montée. Ni l'un ni l'autre ne soufflèrent mot sur le sujet en question. Un accord tacite existait entre eux. Etienne avait gagné sa cause.
Huit jours après, Franck s'habilla, le matin, de la façon la plus irréprochable, avec habit et pantalon noir, avec gants et cravate blanche.
Eh quoi î Franck mettait des gants ! Cela signifiait qu'il devait rendre une visite de cérémonie.
Les voisins, qui le connaissaient, sourirent légèrement en le voyant passer. Depuis bien longtemps, notre original n'avait fait pareille toilette.
Il était brillant de la tête aux pieds. On eût dit qu'il allait assister à une distribution de prix et déposer des couronnes sur le front des lauréats, ou bien qu'il avait audience chez un ministre. En réalité, il S3 dirigeait vers la demeure de M. Glovis Guérin, petit propriétaire, habitant la rue de Saintonge, au Marais.
Bientôt Franck demandait pour Etienne la main de M^'® Blanche Guérin, exposait avec franchise, avec orgueil aussi, la valeur du jeune prétendant, et croyait fermement avoir réussi dans sa négociation, quoiqu'il n'eût pas reçu de réponse immédiate.
Était-il possible de refuser un gendre tel qu'Etienne? Aucun ingénieur ne possédait un avenir plus assuré > ne promettait de plus brillants travaux.
Refuser Etienne ! Non, non : le soupirant de M^^® Blanche avait toujour marché à la tête de sa promotion, en laissant fort loin de lui ses rivaux. Il ne connaissait
pas d'obstacle ; il triompherait dans cette circonstance comme dans tous ses concours.
Voilà ce que M. Franck posait en principe, en axiome indiscutable.
Le mathématicien n'imaginait pas que M. etM™°Guérin gardassent quelque préjugé à l'endroit de la naissance d'Etienne. Il leur prêtait volontiers ses sentiments propres, en homme qui ignore les préjugés du monde,
— Donc, se plaisait-il à conclure, donc, mon laborieux Etienne goûtera tout le bonheur auquel il aspire. Plus favorisé que moi, il aura place entière au banquet de la société.
S'occuper de Rosalie, admettre les droits de cette femme à se déclarer hautement mère d'Etienne, cela n'entrait point dans l'esprit de Franck.
— Plus tard, décida-t-il tout d'abord, les événements indiqueront la marche à suivre quant à la fihation naturelle de mon fils d'adoption.
En attendant, et d'une manière absolue, puis({u'Etienno aimait Blanche Guérin, il fallait vite célébrer fe mariage. Rien ne pouvait empêcher ce dénouement. Une fois marié, Etienne deviendrait chef de famille, d'une famille légitime. Le problème de Franck allait se résoudre entièrement.
Quelle joie sans mélange ressentait le digne Franck!
Oui, le pauvre enfant recueilli par des écoliers devait enfin conquérir un rang dans la vie mondaine, être l'égal des fils de bourgeois enrichis.
Et qui avait accompli la noble mission d'élever, d'instruire, de diriger Etienne ? Qui avait patiemment cultivé son inteUigence ? Qui avait fait de lui un homme remarquable à tous les points de vue ?
C'était Franck, toujours Franck, dont l'œuvre s'achevait d'une façon transcendante.
Durant la soirée qui suivit la demande en mariage, notre homme « marcha vivant dans son rêve étoile, » €omme dit le poète. Pendant la nuit, il ne put dormir, tant il pensait au bonheur prochain de son cher Etienne.
Celui-ci se laissait aller au même rêve, sous l'influence des éloquentes paroles avec lesquelles Franck raconta les détails de son ambassade.
L'un et l'autre, ne doutant pas du résultat, roulaient dans leur tête une foule de petits projets pour l'avenir. Après les tristesses et les luttes, on se jette si aisément dans les bras de l'espérance !
A la première heure , le lendemain , une lettre fut montée par le concierge et remise à Franck, qui l'ouvrit, lut rapidement, et éprouva des éblouissements. Elle contenait cette seule phrase :
« Monsieur,
« Après nous être consultés, ma femme et moi, sur la proposition que vous m'avez faite, nous avons le regret de vous apprendre qu'il ne nous semble pas possible d'y donner suite.
« Agréez, je vous prie, etc.
« Glovis Guérin. »
LE PÈRE- DE l'enfant. 87
Il restait à savoir comment Etienne accepterait ce congé en bonne forme. De plus, le mathématicien s'imposa la tâche pénible d'aller chez M. Guérin, pour obtenir quelques explications.
Le premier point ne tarda pas à être éclairci, car bientôt s'établit entre Etienne et Franck la conversation suivante :
— Mon cher Etienne, dit Franck, la nuit porte conseil. Or, après mûres réflexions, j'estime que nous nous sommes trop hâtés dans nos projets de mariage...
— Que veux-tu prétendre? s'écria Etienne avec agitation, l'œil en feu, la voix altérée...
— Je. . . ne. . . prétends rien. . . balbutia Franck. . . assurément, non. Je m'en garderais bien. . . Mais j'ai obtenu, ce matin, des renseignements sur la famille Guérin, et. . .
— Et?... Parle, achève!... reprit Etienne, dont l'impatience redoubla.
— Ces gens-là , ce me semble , mènent une vie différente de celle à laquelle nous sommes accoutumés.
— Gomment?... fit Etienne en levant la tête... Quel vie mènent-ils donc?
— Ah! je ne sais pas... car... certes, ajouta Franck avec force qui et que^ comme on en trouve tant dans certaines harangues de préfets embarrassés pour expliquer une mesure inexplicable.
— Franck, la nuit t'a donné un mauvais conseil, je te l'assure. Les façons d'être de M. et de M'"^ Guérin sont très respectables. Je n'ai point à les juger... Leur fille possède mille qualités... Je l'aime, et si elle refuse de m'accepter pour mari, j'en mourrai de désespoir...,
— Ah ! les grands mots, toujours ! . . . Quo diable !
on aime, rien de mieux ; mais quand on n'a plus dixhuit ans, on raisonne.
— Raisonner ! Hier soir, tu ne tenais pas ce langage, remarqua Etienne. Tu m'approuvais ; tu déclarais que la réussite de mes projets assurerait mon avenir ; enfin tu te montrais aussi enthousiaste que moi, sinon davantage... Voilà bien les hommes, même les meilleurs ! Ils manquent de foi et de persévérance. Puis, quand vous leur exposez un amour vrai, lorsque vous livrez votre âme à l'espoir de toucher le but, lorsque vous avouez que l'insuccès vous causerait un chagrin audessus de toute consolation, ils déclarent que ce sont là de grands mots et qu'il faut raisonner... Ah! mon cher Franck, je ne te croyais pas si insensible !...
— Allons, allons, calme-toi, Etienne, dit l'ancien maître d'études fort affecté par ces reproches, et mordant sa lèvre inférieure, comme il faisait ordinairement quand il voulait résoudre une équation algébrique.
— Du calme! répliqua l'ingénieur. Puis-je rester froid en entendant un pareil langage?... Si tu parles ainçi pour m'effrayer, c'est un triste jeu, mon bon Franck. J'aime, j'adore M'^® Blanche Guérin, je te le répète. . . J'espère qu'elle partage mes sentiments. . . On ne s'y trompe guère, Franck, lorsqu'on adresse ses hommages à une jeune fille. .. J'ai su lire dans les regards de Blanche, et je puis croire, sans fatuité, que je ne lui suis pas indifférent... Demain, je la rencontrerai au bal. J'oserai l'interroger. Tout s'expliquera ; mon cœur y compte bien. . , Et alors, juge de ma joie, quand ses parents m'auront permis de lui déclarer franchement mon amour... D'ailleurs ma position plaît beaucoup à M. Guérin. Le directeur général l'a dit à quelqu'un qui me protège.
LE PÈRE DE l'enfant. 89
Franck ne prolongea pas cet entretien, car il comprenait l'inutiliLé de ses paroles.
— Attendons le résultat définitif, pensa- t-il.
Le second point à éclaircir, pour notre mathématicien, c'était l'objet même de la lettre qu'il avait reçue de M. Clovis Guérin.
Franck voulut savoir le motif du refus, ainsi que nous l'avons dit. 11 retourna chez le rentier de la rue de Saintonge.
Le père de Blanche était seul, et lorsqu'on lui an« nonça la visite de Franck, il fit un geste de mécontentement. Toutefois, il ne put se dispenser de recevoir ce galant homme, dont il appréciait les mérites, et dont l'abord « lui revenait, » avait-il dit maintes fois.
M. Clovis Guérin se tint sur la défensive. Plus Franck l'interrogeait avec insistance, plus il évitait, lui, de répondre catégoriquement, en rappelant seulement, à plusieurs reprises, les termes laconiques de sa missive.
Poussé à bout par le vieil ami d'Etienne, M. Guérin teririina pourtant la discussion par cet aveu :
— Malgré notre estime pour M. Adolphe Etienne, malgré les avantages que son union avec Blanche nous présenterait dans l'avenir, tout nous impose le devoir de ne pas prendre comme gendre un jeune homme sans parents. . . dont quelque mystère enveloppe la naissance...
— Ce mystère, rien n'empêche de vous le dévoiler, reprit Franck; mais, monsieur, je ne le ferai que si je puis espérer vaincre vos préventions...
Puis, soudainement dominé par une arrière-pensée encore indécise, le mathématicien s'arrêta, non ™,-^, demander à M. Clovis Guérin le parti qu'il i)v^mY£^ii^^'^i^\
LIBPvAJRY,
dans le cas où les parents d'Etienne seraient d'humbles personnages.
Il résulta des affirmations du vieux rentier que les talents d'Etienne étaient de ceux qui conduisent certainement à la fortune , ce qui souriait fort à M. Guérin ; que le refus de celui-ci était bien réellement motivé par la situation de l'ingénieur au point de vue «ocial.
Un fils illégitime ! Pas de nom de famille ! Pas de père ni de mère !
— C'est un préjugé, pensa Franck en prenant congé ■de M. Glovis Guérin. Hélas! moi-même, aussi malheureux sous ce rapport que mon cher Etienne, combien il m'a fallu de philosophie pour accepter mon sort, et pour me venger de ceux qui m'avaient laissé seul dans la vie par une affection sans bornes donnée à l'enfant dont la condition ressemblait à la mienne! Ce préjugé, que les bons bourgeois trouvent enraciné dans le milieu oii ils végètent, je dois le respecter. Mais aujourd'hui, par devoir ou par amitié, je veux le vaincre. Les obstacles augmentent mon désir d'aider sans cesse le vaillant jeune homme qui, après tout, est le fils de ses œuvres !
Rentré en sa demeure, Franck garda un profond silence sur son entrevue avec M. Glovis Guérin.
Il évita de voir Etienne pendant toute la journée.
Le soir, vers huit heures, après avoir diné ensemble, Franck et Etienne sortirent en même temps. Etienne, en costume de bal, prit un coupé pour se faire conduire chez l'inspecteur des mines, où il devait rencontrer Blanche. Franck, toujours contenu, serra très •cordialement la main d'Etienne et se dirigea à pied vers le réduit de M^^° Rosalie.
Rosalie habitait au cinquième étage d*une maison de la rue Baillât, dans un de ces vieux bâtiments qui, n'ayant ni air ni clarté, contrastent avec les palais du Paris moderne.
Au moment oii Franck frappa à sa porte, Rosalie travaillait, en face d'une petite lampe dont l'abat- jour vert empêchait toute lumière de se répandre dans la plus modeste des chambres.
En apercevant Franck, la pauvre ouvrière jeta un léger cri :
— Vous ! monsieur Franck ! dit-elle avec une fiévreuse anxiété.
— Moi, répondit le mathématicien, comme en murmurant.
— Est-ce que... M. Etienne ?...
Franck brisa l'interrogation.
— Ne craignez rien... il n'est pas malade... Au contraire, il danse probablement à cette heure. Le gaillard cultive Terpsichore , non moins brillamment qu'Uranie.
Rosalie, aussitôt calmée, offrit une chaise à Franck, en reprenant :
— Que monsieur Franck veuille bien me dire le motif de sa visite. Seulement, qu'il ne se formalise pas si je continue mon ouvrage en. sa présence. On attend ce châle brodé, demain, chez le patron pour lequel je travaille depuis nombre d'années, depuis ma jeunesse... Vous le savez, monsieur.
— Ne vous gênez pas, répondit Franck.
— J'aurai beaucoup à faire pour arriver à temps, dit Rosalie en poussant son aiguille.
— Veuillez, à votre tour, être fort attentive, ajouta Franck avec la brusquerie qui le caractérisait.
— Parlez, parlez, monsieur ! fit l'ouvrière. Je vous écoute.
— Et surtout ne m'interrompez pas, madame... cela prolongerait notre entretien.
— Je vous le promets.
— J'y compte.
A peine eut-elle prononcé ces mots que Franck s'approcha un peu de Rosalie, et que, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, il déclara :
— Voici le fait, madame, le fait indispensable au bonheur d'Etienne...
— Au bonh...
— Ah ! vous m'interrompez !...
Rosalie se tut, ouvrant les yeux, prêtant l'oreille.
— Or, continua Franck, je suis d'avis que un et un font deux, que deux et deux font quatre, etc. Je suis d'avis que la ligne droite... Vous me comprenez?
— Sans doute...
— Ne m'interrompez pas... Madame, tout problème appelle une solution... La solution de mon problème, je vais vous la donner... Écoutez bien.
Franck, tout à coup, quitta ces façons embarrassées. Il lança avec une étonnante volubilité, et sans préparation, les phrases qui suivent:
— Madame, il faut, pour le bonheur d'Etienne, la chose la plus simple. Vous êtes sa mère. Vous aimez votre fils. Vous l'avez soigné, il y a quelque temps, comme on soigne un enfant chéri... Mais pour lui, dans les circonstances présentes, une mère seulement
LE PÈRE DE l'enfant. 93
ne suffit pas... Plus tard, je vous expliquerai pourquoi... Il convient qu'Etienne nomme son père... un père vivant... un père qui ne soit pas M. Brissaud ! Rosalie cacha sa tête dans ses mains.
— Eh bien ! madame, ce père qu'il convient de faire connaître au monde scrupuleux et méchant, toujours prêt à rendre les enfants responsables du crime de leur naissance...
— Oh ! monsieur ! monsieur ! Vous m'accablez ; vous êtes sans pitié...
— Non, Rosalie. Vous allez vous en convaincre... Ce père, ce n'est pas M. Brissaud, lequel ne pouvait donner un nom à son enfant... Ce père, c'est moi î
— Vous ! vous, monsieur!..
— Pour le monde, avec lequel Etienne doit compter, vous dis -je, il faut que ce soit moi. Donc, c'est moi qui autrefois vous ai séduite, — entendez-vous? C'est moi qui veux régulariser notre position ; c'est moi qui vous propose de devenir ma femme pour légitimer notre fils !.... Rien de plus clair, ni de plus facile.
Rosalie laissa tomber son aiguille et son ouvrage. Elle n'en pouvait croire ses oreilles. Toute ébaubie, elle regardait Franck avec do grands yeux effarés... Ses lèvres murmuraient:
— Mais...
— Il n'y a pas de mais, madame... Je vous apprends la pure vérité. Pour Etienne, il existe une mère malheureuse, tendre, repentie, — vous. M. Brissaud n'a jamais été que son maître de pension, son protecteur. Moi, je m'avoue son père . . . Oui, madame. Et nous embrasserons tous deux, demain, votre fils, à qui je révélerai ma faute dans le passé. Ainsi, tout ira bien... Certes, madame, je n'ai pas beaucoup l'air d'un séduc-
leur. Mais j'accepte cette mauvaise réputation avec empressement. Je n'ai ni richesse ni beauté. Par goût, je n'étais point porté vers le mariage... à cause des embarras... Pourtant, je ne suis pas rebelle aux jouissances de la paternité. Je Tai prouvé. Vous le diraije sans modestie ? Je n'imagine pas que personne, personne, excepté vous , ait aimé Etienne comme je l'ai aimé, comme je l'aime encore....
— C'est vrai !...
— Grâce à ce lien d'affection, nous vivrons en bonne intelligence, comme frère et sœur, ayant l'un pour l'autre une amitié inépuisable. Nous nous estimerons l'un et l'autre. Car je vous estime, Rosalie, je vous estime infiniment , autant que vous êtes digne de respects.
Le mathématicien, en prononçant cette dernière phrase, saisit les deux mains inoccupées de Rosalie, toujours aussi étonnée, mais entraînée par l'éloquence de Franck.
L'ouvrière, alors, ne pi^it maîtriser sa joie concentrée, qui déborda. Son cœur s'épanouissait avec déhces.
— Oh! s'écria-t-elle bruyamment, je pourrai donc l'appeler mon fils! Et il ne me maudira pas !...
— A moi seul il reprochera une faute... Mais comme j*ai été bon pour lui, il me pardonnera... Rosahe, estce convenu?
— Vous le demandez ! ... Je ne puis croire encore à la réahté de votre offre généreuse.
— Consentez-vous à vous appeler madame Franck, à porter le nom d'un ancien maître d'études, d'un homme tout absorbé par les mathématiques, d'un abruti dont la seule œuvre appréciable est la personnalité rayonnante d'Etienne ?
LE PÈRE DE l'enfant. 9S
— Oui, mille fois oui ! murmura Rosalie en 'regardant Franck avec admiration... Mais, monsieur, vous savez qui je suis ! ajouta-t-elle. Je vous ai tout divulgué... Mon passé ne vous arrête pas? Me donner votre nom ! . . .
— J'ai dit, déclara Franck à la façon des personnages d'Homère.
— Oh! pourquoi suis-je inférieure à vous? reprit Rosalie, de plus en plus émue.
— Je ne partage pas, madame, cette sorte de mépris que vous avez pour vous-même. Trente années de chagrins, de luttes et de misères vous restituent le droit de lever la tête devant moi et devant votre fds. L'expiation a dépassé la faute... N'ajoutez rien... Il me reste à vous expliquer .les causes qui dictent ma conduite; il me reste à vous apprendre la position critique dans laquelle se trouve notre ïils Etienne, au moment où je vous parle.
Ici, le mathématicien demeura stupéfait à son tour,, car Rosalie était presque au courant de ce qui se passait. Elle avait suivi du cœur et du regard toutes les actions d'Etienne. Elle avait su son amour pour Blanche Guérin. Elle avait prévu les obstacles, et elle comprenait, en la trouvant héroïque, cette démarche de Franck résolu à se dévouer pour le protégé de la pension Brissaud.
A toute heure du jour, la pauvre femme s'enquérait du sort d'Etienne, et son esprit savait inventer mille moyens de le connaître. Jamais la maxime « vouloir c'est pouvoir » n'avait semblé si vraie.
Que de fois Rosalie avait négligé son travail, dont elle vivait difficilement, pour suivre de loin son fils, pour le contempler !
Rosalie et Franck ne tardèrent pas à s'entendre au sujet de l'ingénieur. On n'eût pu établir sûrement lequel des deux l'aimait le plus, lequel était capable des plus grands sacrifices.
Tout ce que Franck recommanda à Rosalie fut promis sans hésitation ; tout ce que Rosalie demanda à Franck en faveur d'Etienne fut accordé sur-lechamp.
Ils convinrent que, le lendemain, après midi, à rheure où Etienne se trouvait chez lui, Rosalie commencerait son rôle de mère. Car, dès le matin, Franck aurait tout appris à son fils ; il aurait aplani les difficultés, s'il s'en était élevé ; il aurait disposé le jeune homme à l'entrevue décidée.
En quittant RosaUe, Franck lui baisa solennellement la main, assez gauchement, il faut en convenir.
Puis il tira de son portefeuille un billet de banque de mille francs qu'il plaça sur la table de l'ouvrière.
Celle-ci fit un geste de refus. Il insista. Il ordonna, même.
— Rosalie, dit-il, cette fois vous ne pouvez me refuser, comme lorsque je voulus payer des soins donnés à Etienne malade. Voici votre premier cadeau de noces. Vous m'excusez : je ne me connais guère en objets de toilette ; je ne me charge pas d'acheter des robes ou des châles, ni des bijoux, ni les fariboles nécessaires aux femmes. Je vous prie d'agir à votre guise, et de venir nous voir, demain, vêtue sans luxe, néanmoins parée comme il convient à la mère de l'ingénieur Etienne, du prétendu de M^^° Guérin.
— Ne craignez rien, répondit l'ouvrière, donnant le dernier coup d'aiguille au châle commencé. Etienne
LE PÈRE DE l'enfant. 97
n'aura pas à rougir de moi... Ma joie m'inspirera et me guidera. ,
Aussitôt que Franck eut refermé la porte derrière lui, Rosalie fondit en larmes de ravissement, d'ivresse indescriptible.
— Oh! s'écria-t-elle, est-ce un rêve?... Vit-onjamais un homme aussi parfait que M. Franck, — mon mari !
Onze heures sonnaient, quand le mathématicien revint dans sa chambre. La nuit était calme. Pensant qu'Etienne en passerait une bonne partie dehors, Franck songea à se mettre au lit. Il s'estimait content de sa journée, et il réservait pour le lendemain la nouvelle qu'il voulait apprendre au fils de Rosalie.
Cependant, un léger bruit se fit entendre. Franck écouta.
Etienne était déjà rentré.
Le mathématicien alla bien vite vers le jeune homme, qu'il trouva assis, les coudes sur une table. Etienne, en apercevant Franck, s'écria avec douleur :
— Mon ami, tout est rompu entre 'M^^^ Blanche et moi... Il y a plus... non seulement son absence m'a frappé au cœur, mais de tous les côtés, dans les salons ou j'espérais la voir, j'ai surpris des phrases désobligeantes à mon égard. On parlait, à voix basse, de M. Guérin et de nous. Une invitée, me montrant à sa voisine, déclara, — je l'ai bien entendu ! — à celle-ci que je ne. pouvais prétendre à la main de M"^ Blanche, parce que je n'avais pas de nom!...
98 EISTRE AMIS.
Pas de nom ! toujours cela !... Moi qui ai tant travaillé sous ta direction, depuis mon enfance^ pour arriver au poste que j'occupe ! Moi qui ai conquis une certaine supériorité sur mes collègues ! Moi qui ai obtenu mon rang dans le monde scientifique, en dehors des intrigues !
— Je comprends, et je ne m'étonne pas, observa très froidement Franck. M. Glovis Guérin appartient à cette classe de gens qui se garderaient bien de braver les préjugés... Ceux-ci, apparemment, sont puissants chez lui, puisqu'ils l'emportent sur son désir de marier sa fille avec un homme distingué, marchant sur la route de la fortune.
— Eh bien ?
— l^h bien ! nous allons le satisfaire...
— Que veux-tu dire ?
— Ton père triomphera des obstacles... Je t'en réponds.
A ces mots, Etienne se leva tout d'une pièce.
— Monp'ère ! mon père !... Tu le connais, Franck?.., s'écria-t-il. Oh ! ne prononce pas de légères paroles... Dis... Mon père existe ?
— Oui, et ta mère aussi. Ils te serreront bientôt dans leurs bras !
— Est-il possible ! ne me trompe pas, Franck ; ne te joue pas de moi... Je te regarderais comme mon plus cruel ennemi, si tu retournais le poignard dans mes plaies... Hélas! elles saignent depuis que j'ai l'âge de raison... Sans nom ! sans parents !... ô malheur !
— Etienne ! s'écria le vieux répétiteur avec un ton de reproche très accentué, t'ai-je jamais trompé? Ce que je t'annonce est la vérité. Demain, tu verras ta. mère, que tu connais déjà...
LE PÈRE DE l'enfant. 99
— Quoi! je la connais !
— Oui... quant à ton père, embrasse-le... Etienne éprouva une commotion électrique. Il bondit
presque.
La parole expira d'abord sur ses lèvres ; puis, maîtrisant un peu son agitation, il dit, à phrases entrecoupées :
— Toi ! toi !... Franck ! mon bon Franck ! tu es mon père ! Oh ! je suis vraiment ton lils ! Répète cela... Je veux te l'entendre répéter... Je suis ton fils !,..
Pour toute réponse, Franck s'élança dans les bras d'Etienne.
Tous deux, enlacés, s'étreignaient avec une indicible tendresse. Le mathématicien n'exagérait point son émotion. Il ressentait réellement toutes les joies de la paternité. A le voir, on eût pu dire, comme les légistes romains, que « l'adoption imite la nature ».
Il se fît un long silence. Après quoi, Franck avoua, ainsi qu'il l'avait déclaré à Rosalie, la prétendue faute par lui commise.
Et le jeune homme mesura soudain l'influence heureuse qu'une pareille révélation devait exercer désormais sur sa vie. Avoir des parents I Être doucement aimé, caressé, consolé ! Ne plus subir les terribles atteintes d'un préjugé odieux ! Il y avait, dans ces pensées nouvelles, de quoi l'attendrir et le réconforter en même temps. L'amoureux, tout à l'heure vaincu par le désespoir, ne voyait plus, maintenant, le moindre obstacle à son mariage. Blanche partagerait son bonheur ; Blanche serait à lui. L'avenir, enfin, était souriant et magnifique.
Franck alla au-devant des désirs d'Etienne :
— Aussitôt, dit-il, que le temps légal sera écoulé;,
pour l'accomplissement de notre simple union, ta mère et moi nous irons officiellement redemander pour notre fils la main de M"® Blanche. M. Guérin ne pourra nous éconduire, car je lui ai arraché des promesses par avance... Tout dépendait de tes parents...
— Tu espères?... Il reviendra sur son refus ?
— J'en suis à peu près sûr, te dis-je. Ah ! mon cher Etienne, combien je te remercie du pardon que tu m'accordes, et combien ta mère, elle aussi, te remerciera î
Etienne serra de nouveau la main de Franck.
— Mais, observa celui-ci, nous achèverons demain la conversation. L'heure du repos a sonné pour toi et pour moi. Bonne nuit, Etienne !
— Bonne nuit, mon père ! répondit Franck en embrassant de plus en plus étroitement son ancien répétiteur.
— J'ai toute confiance en toi, maintenant, ajouta Franck, le sourire sur les lèvres.
— Tu as raison, Franck... mon père, répondit Etienne, se reprenant.
Il devait garder quelque temps encore l'habitude de traiter le mathématicien en vieil ami.
Ils se séparèrent, toujours agités, toujours étonnés du changement qui venait de s'opérer dans leurs destinées. L'espoir les enivrait. Particulièrement, sur la figure de Franck apparaissait une animation qu'on n'y avait jamais remarquée.
Le sommeil se fit attendre pour eux. Il vint néanmoins, après qu'Etienne eut répété mille fois peut-être :
— Blanche m'aime, et je l'épouserai !...
Franck, de son côté, redit aussi fréquemment sur tous les tons :
LE PÈRE DE l'enfant. 101
— C'est égal, me voilà mari et père... Il faudra m'accoutumer à cette double fonction. Je la crois difficile, mais non pas impossible, après tout.
Le dénouement de cette histoire fut simple, tel que nos lecteurs l'ont sans doute deviné, en conséquence des résolutions prises par le mathématicien.
Rien ne dérangea les calculs de Franck. Trois semaines après l'entretien qui précède, Rosalie s'appelait M™e Franck.
Tout aussitôt, les époux rendirent visite à M. Glovis Guérin.
Celui-ci apprit de leur bouche que tout l'avoir de Franck, ou à peu près, passerait à Etienne. Rosalie exigeait cette clause, dût-elle plus tard recommencer à travailler, à pousser l'aiguille dans les châles.
D'ailleurs, comme Blanche n'avait pas caché ses sentiments à l'égard d'Etienne, comme Etienne était à la veille d'obtenir un poste très élevé dans l'administration, le mariage des deux jeunes gens futpromptement conclu.
M. Clovis Guérin avait cédé avec une facilité d'autant plus grande que son gendre ne pouvait manquer d'arriver un jour au million, cette étoile sans égale des bourgeois passés, présents et futurs.
Le problème de Franck fut résolu à sa complète satisfaction.
Voici comment il se le posa souvent à lui-même :
— Etant donné un chétif petit enfant, délaissé de
son père et de sa mère, seul au monde, sans un sou vaillant, que peut-il devenir au milieu d'une société dont chaque membre est classé, aidé, dirigé, protégé?
Solution : Il suffit qu'une seule personne le prenne en pitié d'abord, puis en affection, se dévoue à lui, et, le cas échéant, épouse sa mère, pour lui créer une famille légitime.
Et Franck ajoutait :
— C'est ainsi que j'ai triomphé de la société, qui m'avait refusé, à moi comme à Etienne, les joies du foyer paternel !
Augustin GHALLAMEL.
NOUVELLE
Jamais la belle jeunesse du moment ne connaîtra les émotions puissantes que me fit éprouver la possession de ma première paire de bottes.
Aujourd'hui ce genre de chaussure est absolument démodé. De mon temps, chausser la botte, c'était une façon d'endosser la robe prétexte, de s'élever, d'un coup de talon, à la dignité d'homme fait, cette ambition de tous les potaches.
Je n'en jurerais pas, car c'est bien loin, mais cet idéal, je crois ne l'avoir pas caressé pendant moins de deux bonnes années. Lorsque je passais par les rues de la ville, ce n'étaient plus les magasins des confiseurs qui avaient le privilège d'exciter ma concupiscence ; je dédaignais même les gigantesques bocaux aux contenus multicolores qui servent de signes de reconnaissance aux officines des pharmaciens et devant lesquels, tant de fois , j'étais resté en extase en me pourléchant et en murmurant : « Cette belle liqueur rouge, mon Dieu, que cela doit être bon! » Je n'avais plus de considération que pour les boutiques de cordonniers, je demeurais pendant
des heures en contemplation devant les produits de leur art exposés à la vitrine, passant une revue minutieuse des bottes qui y figuraient, comparant les unes aux autres, justifiant mes préférences, et me disant, le plus souvent avec un gros soupir : « Voilà comment je les voudrais, seulement il les faudrait un peu plus hautes. »
Hélas ! tout arrive en ce monde, et l'heure de mes premières bottes finit par sonner, comme sonnèrent depuis tant et tant d'autres heures moins agréables. J'avais eu un deuxième prix de version latine à la distribution précédente ; mes parents jugèrent qu'une telle distinction méritait une récompense extraordinaire ; ils tinrent conseil, la paire de bottes me fut décernée à l'unanimité de deux votants. Quand je revins aux vacances de Pâques, mon père m'annonça solennellement que son cordonnier viendrait dans la journée me prendre la mesure ; je jouai la surprise; ma mère, confidente de mes vœux, redoutant peut-être les effets d'une émotion trop brusque, avait jugé à propos de m'avertir la veille, à mon arrivée, que ces vœux allaient être comblés; je ne les embrassai pas moins l'un et l'autre avec enthousiasme.
Après une semaine qui me parut éternelle, j'eus enfin la satisfaction de voir poindre à l'extrémité de la courte avenue qui conduisait à la maison un monsieur, porteur de mon idéal enveloppé de serge verte ; le cœur me battait terriblement en procédant au préambule de l'essayage. J'eus quelques difficultés naturelles, en raison de mon inexpérience, à introduire mon pied dans la tige ; j'en triomphai et je parvins à l'engager dans le coude ; mais, malgré ma bonne volonté, il refusa d'aller plus loin.
— Poussez, monsieur, me dit le cordonnier.
Les deux doigts enfoncés dans les tirants, je fis un effort surhumain; j'avançais décidément, ce qui redoublait mon courage; rouge comme une pivoine, je donnai une nouvelle secousse ; elle eut pour premier résultat de me faire tomber sur mon séant, pas de haut, bien entendu; mais la prise de possession s'était également affirmée; encore un bon coup de collier et j'y étais; pas tout à fait cependant, le talon n'arrivait pas à destination.
— Tapez du pied, maintenant, monsieur, reprit l'artiste.
Le conseil était bon, le talon suivit le reste, un peu à la façon d'un coin de fer qu'un coup de mailloche fait pénétrer dans un morceau de bois. Mais je n'avais accompli que la moitié de mes peines, la botte gauche ne se montra pas moins récalcitrante que sa sœur jumelle, mais, en ma qualité d'élève de cinquième, j'étais ferré sur l'axiome : Labor improbus omnia vincit. Je parvins à témoigner une fois de plus de la vérité qu'il exprime. Mais si la réalisation d'un vœu si longtemps caressé plongeait mon cœur dans un bain de voluptés, il n'en était pas de même de mes extrémités inférieures ; elles souffraient mort et passion dans la prison de saint Grépin oiàje venais de les insérer.
— Elles vont comme un gant, dit le bottier.
— Elles me semblent diablement étroites, reprit mon père; elles te gênent, n'est-ce pas, petit?
— Mon Dieu 1 si elles allaient te blesser! ajouta ma mère.
Il me fallait vraiment du courage pour retenir le oui, prêt à éclater sur mes lèvres; mais je venais de réfléchir que ce cordonnier de malheur demanderait proba-
blement une autre semaine pour remplacer les fameuses bottes que je tenais, ou plutôt qui me tenaient si bien; de songer que ma petite cousine Jeanne, qui me traitait un peu du haut de l'année qu'elle avait de plus que moi, devait venir passer la journée du lendemain à la maison ; j'allais laisser échapper l'occasion de lui imposer à mon tour, par la considération qui devait s'attacher à des chaussures aussi viriles, et je me raidis contre la douleur.
Gomme ce jeune Spartiate qui, ayant volé un renard, — une idée vraiment lacédémonienne, — l'avait caché dans sa poitrine, je m'élevai jusqu'à l'héroïsme et, insensible aux picotements comme à l'engourdissement qui commençait à monter de mes pieds à mes jambes, je fis, à grands pas, plusieurs fois le tour du salon et, revenant me poser devant mon père, je lui dis en me mirant dans le cuir lustré au-dessous de moi :
— Vous le voyez, elles ne me gênent pas du tout, mais du tout.
Ma cousine Jeanne avait treize ans, j'en avais douze. On dit que chaque chose vient à son heure ; cependant, en ce qui concerne nos sentiments, il en est quelquesuns qui se révèlent longtemps avant que le timbre de l'horloge ait sonné. J'aurais été absolument incapable de dire pourquoi je préférais Jeanne à tous mes autres cousins et cousines ; l'émotion que je ressentais lorsque mon regard rencontrait le sien, que sa main touchait la mienne, qu'une boucle de ses longs cheveux bruns soulevée par le vent venait me caresser le visage, restait pour moi aussi ténébreuse que la langue hébraïque, et cependant il était clair que l'affection que j'éprouvais pour elle ne ressemblait pas à
ramitié que je portais à mes petits camarades des deux sexes.
Comme je l'ai donné à entendre, Jeanne me traitait un peu en petit garçon. Vous le savez, il n'y a point de petite filles, il n'y a que des petites femmes. Cellelà avait déjà soulevé un coin du rideau bienfaisant qui protège l'enfance, entrevu un coin des réalités de la vie par cette échappée. Elle appréciait avec une maturité prématurée la distance que mettaient entre elle et moi les douze malheureux mois qui séparaient les dates de nos naissances. Jamais elle n'eût consenti à me prendre pour partenaire dans le jeu du petit mari. Il en était un autre, en revanche, dans lequel elle se plaisait singulièrement à m' attribuer le rôle principal, le jeu de la petite maman, qui m'humiliait un peu, mais ne m'empêchait pas de savourer les friandises dont elle me gorgeait, sous prétexte de dînette ; où elle me couchait, me levait, faisait semblant de m'habiller, me prenait sur ses genoux, me berçait, me dorlotait pendant des heures entières, me couvrant de caresses et de baisers, qui me laissaient dans un certain trouble.
Il va sans dire que le lendemain, je renouvelai, cette fois à huis clos, ma pénible et laborieuse campagne contre mes bottes neuves. J'en sortis vainqueur, mais non moins étranglé que la première fois. Loin de s'élargir comme je l'espérais, comme le cordonnier l'avait promis, ce cuir maudit se montrait de plus en plus implacable : j'étais réduit à boiter quand je me voyais seul, pour reprendre mon sourire de jubilation aussitôt que ma misère avait un témoin. La torture fut si aiguë pendant le déjeuner, que ce fut à peine si je pus manger, et que, de temps en temps, j'étais
forcé d'essuyer les gouttes de sueur qui me perlaient sur le front. Il est vrai que mon peu d'appétit, excitant la sollicitude de ma cousine, elle me prodigua des témoignages d'intérêt qui ne contribuèrent pas peu à me fortifier.
Gomme nous en avions l'habitude, nous quittâmes la table en emportant notre dessert pour aller le manger dans le jardin. C'était un petit parc de sept à huit hectares, qui embrassait une colline couverte de bois, à laquelle la maison était appuyée, et une petite prairie, qui faisait face à l'habitation ; ce qu'il avait de plus remarquable était une allée d'énormes marronniers, dont en ce moriient les feuilles commençaient à émerger de leurs gaines d'un brun vernissé. C'était une de ces tièdes journées d'avril oii le soleil sanctionne le renouveau ; il semblait aux rayons d'or qui frissonnaient sur les branches et sur la prairie, que Ton voyait la vallée encore morne et dépouillée sortir de son engourdissement. et revenir à la vie.
— Mon Dieu ! que c'est donc beau d'avoir des arbres autour de soi, au lieu de maisons ! s'écria Jeanne. Je vais joliment m'en donner aujourd'hui, mon petit Georges.
J'étais déjà légèrement désappointé du peu d'effet que l'importante addition qui s'était opérée dans ma toilette avait produit sur ma cousine, la qualification qu'elle ajoutait à mon nom ajouta à la mortification que j'éprouvais.
— Tu n'as donc pas remarqué qu'il y avait quelque chose de changé dans ma personne ? lui répondis-je avec un accent légèrement piqué.
— Quoi donc? Est-ce qu'il te serait poussé des moustaches, par hasard ?
Gomme elle m'examinait avec attention, je relevai les deux jambes de mon pantalon jusqu'au-dessus des genoux; mais au lieu de l'explosion d'admiration sur laquelle j'avais compté, mon espiègle cousine éclata du plus frais, du plus argentin de tous les rires.
— Oh! le chat botté! s'écria-t-elle, que tu es donc drôle comme ça, petit Georges, je dirai à ma tante de faire faire ton portrait.
— Dame! repris-je avec une humeur croissante, puisque j'apprends à monter à cheval, il me semble que je ne peux pas faire autrement que de mettre des bottes.
— Ghausse-toi comme l'ogre, quand tu vas au manège, mais mets de bons souhers pour courir avec moi dans les champs; je suis venue ici avec l'intention de te faire faire du chemin d'abord, et avec tes bottes, jamais tu ne pourras me suivre. Tiens, essaye donc de m'attraper.
Elle était partie légère et rapide comme un oiseau, et je m'étais mis à sa poursuite, surmontant mes angoisses; mais, hélas! malgré mes efforts, je voyais à chacun de mes pas s'élargir la distance qui me séparait de Jeanne. Si je parvins à la rejoindre, ce fut parce qu'elle s'arrêta devant la grille, et encore, je dois l'avouer, les élancements de mes extrémités inférieures étaient devenues si aigus, que j'eus la lâcheté de modérer mon allure, aussitôt que je la vis immobile.
— Quand je te disais, mon petit Georges, que tu ne saurais plus courir avec ces imbéciles de tuyaux de cuir que tu as fourrés à tes jambes. Te voilà à peu près aussi leste qu'un hanneton qui a un fil à la patte. Ne t*entête donc pas à faire l'homme par les pieds; ça sera bon quand tu auras passé l'âge de jouer.
Le conseil était bon, et j'avais grande envie de le suivre : mais mon amour-propre était en jeu, il ne pouvait pas se rendre à la première sommation, je temporisai en me promettant d'exécuter ce sage programme, lorsque nous reviendrions du côté de la maison, ce qui me semblait ne pouvoir tarder beaucoup. Mais, le diable à quatre que j'avais pour cousine, avait aperçu les saules en fleurs, dans les prés, sur le bord de la rivière, et elle s'écria :
— Ah! regardes donc les belles herdandoules; je veux m'en faire une couronne; allons-y vite, tu monteras dans l'arbre pour me les cueillir.
En même temps, toute frêle et toute mignonne qu'était sa main, elle réussit à faire rouler la lourde grille sur ses gonds, et elle s'élança au dehors avec une pétulance qui m'interdisait le placement des protestations que j'étais très disposé à lui opposer, beaucoup parce que cette escapade allait ajourner le moment de ma délivrance, un tout petit peu parce qu'elle constituait une grosse désobéissance ; je n'eus donc rien de mieux à faire qu'à la suivre au pied de l'arbre aux herdandoules.
C'étaient les pendeloques jaunâtres qui, chez le saule Marsault, préludent à la pousse des feuilles que nous appelions de ce nom baroque au village. Il me fallut une seconde fois me raidir contrôla douleur pour grimper dans l'arbre, dont le tronc vermoulu et incliné se prêtait heureusement à l'escalade; je cueillais les brindilles chargées des plus beaux chatons et les jetais à ma cousine, qui les attachait très artistement à un brin flexible qu'elle avait arrondi à la grosseur de sa tête ; quand je redescendis elle était déjà coiffée de sa couronne, et alors se posant
devant moi, se plaçant tour à tour de face, puis de
profil :
— Regarde-moi cela, petit Georges, me dit-elle, et avoue que c'est un peu plus gentil que tes fameuses bottes, cela ne m'enlaidit pas du moins, tandis que tout à l'heure, en te regardant courir, tu me rappelais ce gros singe que nous avons vu au cirque et qui montait sur un poney.
Cette nouvelle allusion à mon infortune me mortifiait cruellement, mais en ce moment Jeanne m'apparaissait si charmante, que je ne trouvai pas la force de lui témoigner mon courroux.
— Puisque nous voilà dans les prés, dit-elle, nous allons cueillir des coucous, vois donc, l'herbe en est toute semée.
— Oui; mais tu sais bien qu'on nous a défendu de sortir de l'enclos.
— Bah! nous apporterons un beau bouquet à ma tante et à maman, elles n'auront pas le courage de nous gronder ; maman adore les coucous d'abord.
En même temps elle se lança à travers la prairie. Il faut être sincère dans une confession, et je dois avouer que le courroux maternel était, cette fois encore, pour beaucoup moins dans ma résistance que mes petites préoccupations individuelles. La torture était devenue intolérable : du pied, l'engourdissement avait passé dans la jambe; je vacillais sur ma base comme un homme ivre, j'étais devenu absolument incapable de faire un mouvement. Abjurant tout respect humain, je me serais décidé à avouer franchement mon malheur à ma cousine, mais elle était déjà bien loin, et si je retournais à la maison je risquais fort de ne pas la retrouver. Je n'hésitai plus, je m'assis sur l'herbe, et suant,
soufflant, tirant avec des efforts désespérés, je parvins à extraire ces maudites chaussures, et les plaçant sous mon bras, je partis à toutes jambes dans la direction de Jeanne, soulagé tout de suite par la fraîcheur du vert tapis que foulaient mes pieds endoloris, savourant avec déUces cette liberté, cette aisance d'allures, qu'ils venaient de reconquérir.
J'étais si heureux d'avoir enfin échappé à la prison de saint Grépin, que je fus absolument insensible aux moqueries dont ma railleuse cousine ne pouvait manquer de m'accabler lorsqu'elle me vit arriver pieds nus et portant mes bottes comme un dictionnaire.
— A la bonne heure, s'écria-t-elle, on ne t'accusera pas de ne pas être soigneux, petit Georges, voilà que tu as ôté tes belles bottes de peur que la rosée ne les enrhume ! G'est vraiment charmant des chaussures comme cela, et tu avais raison d'en être fier.
— Si je les ai ôtées, vois-tu, Jeanne, lui répondis-je, c'est parce qu'elles me faisaient mal, et que ce que je préfère à tout, c'est de courir avec toi.
— A la bonne heure, reprit ma rieuse cousine, subitement radoucie, quoique ta franchise ait été un peu tardive, elle te raccommode avectapetite maman Jeanne qui t'en voulait un peu de faire le coquet, ce qui ne sied point à un garçon. J'avais bien vu tout de suite que c'était trop étroit. Si tu tiens tant à être chaussé comme un homme, on t'en fera d'autres et voilà tout; allons, donne-moi la main, mon petit Georges, nous allons faire notre provision de coucous pour rentrer bien vite afin qu'on ne nous gronde pas.
En même temps, elle passa son bras sous le mien avec un affectueux abandon qui me rendait fier et
heureux tout à la fois : nous nous dirigeâmes vers un coin du pré, tout constellé de primevères, et nous commençâmes notre moisson. Hélas ! ma gentille cousine était beaucoup trop capricieuse pour que notre cueillette fut très persévérante. Nous n'avions, elle et moi, rassemblé qu*un bien mince bouquet des fleurettes, qu'elle avait déjà cédé aux fantaisies qui venaient la solliciter.
Tantôt c'était un papillon aux ailes neigeuses, une libellule au corselet d'émeraude et d'or qui avaient excité son envie ; elle m'appelait pour l'aider à leur donner la chasse, et cette communauté qu'elle établissait entre nous me plaisait trop pour que j'hésitasse à la satisfaire ; d'autres fois, quand elle voyait un oiseau s'envoler de quelque saulaie, elle prétendait que nous allions trouver son nid, et son esclave docile, heureusement redevenu leste et ingambe, recommençait ses escalades ; le ruisseau la captiva à son tour : c'était le trop-plein d'une source qui serpentait à travers les prairies; la tiédeur de ses eaux avait hâté la végétation de ses rives, le vert intense de ses joncs, de ses lis, formait comme un ruban se déroulant sur le fond encore un peu jaunâtre des autres herbes; transparentes comme le plus pur cristal, elles roulaient sur un lit de cailloux, dont les teintes avivées avaient l'éclat de pierres précieuses ; do légers frissons couraient à leur surface, en s'irisant de toutes les couleurs du prisme aux rayons de ce soleil printanier.
Ce joli ruisseau nous avait ravis elle et moi : couchés sur ses bords, enfouis dans l'herbe, la main dans la main, nous ne nous lassions pas d'écouter sa chansonnette, de contempler les menus intermèdes dont il
était le théâtre et dont de minuscules poissons, au dos mordoré, des insectes bizarres représentaient les acteurs. Faut-il l'attribuer au contact de cette main de ma petite amie, à la solitude dans laquelle nous nous trouvions, au calme recueilli de cette resplendissante matinée, aux effluves printanières qui passaient dans l'air, je n'en sais rien, mais j'étais sous le coup d'une impression étrange que j'étais impuissant à traduire autrement que par le vœu de ne voir jamais finir cette journée, et la résolution de me montrer de plus en plus soumis aux volontés de Jeanne.
Les petits cailloux si gentiment colorés l'avaient tentée; je me mouillai les jambes jusqu'aux genoux, mais elle eut ses cailloux qu'elle glissa dans la poche de sa robe après les avoir admirés. Elle m'assura que nous devions trouver au bord de l'eau une petite fleur, la plus charmante de toutes parce qu'elle était bleue. Nous nous mîmes à sa recherche, mais ce fut en vain que nous explorâmes les deux rives, nous n'apercevions rien qui lui ressemblât, ce qui n'avait rien d'étonnant, l'heure du myosotis n'étant pas encore arrivée. Tout à coup, je l'entendis pousser un cri de joie ; elle accourut vers moi, tenant à la main une fleurette d'un bleu pâle, elle l'attacha elle-même à la boutonnière de ma veste et elle me dit avec un sourire et un accent dégagé qui contredisait un peu le regard qu'attachaient sur moi ses grands yeux tout humides :
— Voilà pour te remercier de tes jolies pierres, petit cousin, et je suis sûre que tu attacheras quelque prix à mon cadeau, quand je t'aurai dit que cette petite fleur s'appelle, ne m'oubliez pas î
Je demeurai interdit pendant un instant; mille pen-
sées confuses se heurtnient dans mon petit cerveau, et ce fut d'une voix étranglée que je balbutiai :
— Tu sais bien, Jeanne, qu'avec ma mère, tu es ce que j'aime le plus au monde; je n'avais pas besoin de cette fleur pour me souvenir, mais cela n'empêche pas qu'elle ne me quitterajamais.
Ce fut alors que nous nous aperçûmes que notre flânerie nous avait conduits à la limite extrême des prés, il fallait se décider à regagner la maison. Un pont de pierre qui servait à l'exploitation des prairies débouchait à cent pas de nous sur la route, et cette route devait abréger la moitié du chemin que nous avions à faire. Nous aUions nous diriger de ce côté, lorsque j e réfléchis que j'allais donner un spectacle assez étrange aux passants que nous pouvions rencontrer, et puis que les semelles de coton qui en ce moment représentaient ma chaussure, me préserveraient très imparfaitement du contact des cailloux que désormais nous allions fouler. Je me décidai donc à remettre mes bottes que j'avais rattachées l'une à l'autre par un lien d'osier et que je portais en forme de Inssac sur mon épaule. L'état de satisfaction intime dans lequel je me trouvais me permettait de braver les souffrances que je prévoyais; elles devaient, du reste, être de courte durée. Malheureusement les bottes traîtresses se montrèrent moins complaisantes que la veille; j 'eus beau tirer et ma cousine daigner réunir ses efforts aux miens, mes bas trempés se refusèrent absolument à aller plus loin que les tiges. Jeanne était au désespoir.
— Que vont dire ma tante et maman? s'écriait-elle, nous leur avons désobéi, nous les avons inquiétées peut-être; Dieu sait l'état dans lequel je te ramène et pas seulement un pauvre bouquet de coucous
pour légitimer notre escapade et nous la faire pardonner !
Je la consolai de mon mieux, en lui assurant qu'il m'était si souvent arrivé de marcher pieds nus que j'y étais presque aussi habitué que les petits paysans, que d'ailleurs je cheminerais sur le revers du fossé, garni d'une herbe presque aussi douce que celle des prairies, et en lui promettant de prendre à mon compte la petite école buissonnière dont nous avions été coupables.
Tout en parlant, nous étions sortis de la prairie. En arrivant au pont, nous aperçûmes, à l'abri de son arche, un petit campement de ces bohémiens indigènes qui vont de villages en villages, mendiant beaucoup et vendant quelques paniers qu'ils fabriquent avec des tiges de chèvrefeuille. La tribu se composait de trois ou quatre enfants à la chevelure hérissée, au teint olivâtre, à peine vêtus de quelques haillons déguenillés, et d'une grande femme maigre, osseuse, habillée d'une mauvaise camisole d'indienne déteinte et d'un jupon effrangé, qui tenait son dernier né dans un de ses bras, en s'occupant de la main restée libre à rassembler quelques ustensiles épars et quelques nippes qui constituaient la fortune de la pauvre famille.
— Ah ! regarde donc, petit Georges, s'écria ma cousine, regarde donc les beaux bouquets de coucous !
Effectivement, tandis que la mère faisait ses préparatifs de départ, les petits réunissaient un gros tas de primevères jaunes qu'ils avaient ramassées dans la prairie, ils en formaient d'énormes bouquets qu'ils se disposaient probablement à aller vendre à la ville. Aussitôt qu'ils nous avaient aperçus, chacun d'eux s'empa-
rant de l'un de ces bouquets avait lestement grimpé le talus, et au moment où nous débouchions sur le pont, ils nous entourèrent en nous présentant leurs fleurs et en nous étourdissant de leurs prières. Jeanne avait vivement fouillé dans sa poche, elle n'y trouva pas ce qu'elle cherchait, car se tournant vers moi, toute rouge et toute frémissante :
— As-tu de l'argent? me dit-elle à demi-voix. Hélas! les mêmes perquisitions dans tous les coins de mes vêtements avaient abouti aux mêmes résultats ; j'étais si honteux, si désolé de la voir visiblement contrariée, que je n'eus pas le courage de prendre la parole, ce fut d'un signe négatif de la tête que je lui répondis. Alors, sans nous être concertés, nous franchîmes le pont d'un pas rapide; les petits marchands de coucous nous suivirent encore quelques pas, mais ils avaient surpris mon signe et compris qu'ils perdaient leurs peines, ils se décidèrent bientôt à nous abandonner.
Jeanne était profondément agacée par cette petite mésaventure ; elle y revenait sans cesse, se lamentant sur le malheur d'avoir perdu une si belle occasion de se procurer ces primevères qu'elle avait tant désirées; peu à peu ses regrets se traduisaient par de l'irritation, elle m'accusait d'avoir manqué de hardiesse, il ne s'agissait, après tout, que de dire à l'un de ces enfants de venir avec nous jusqu'à la maison où on l'aurait payé.
— Ah ! ajoutait-elle, si cette grande femme noire ne m'avait pas fait peur, tu aurais bien vu !
Enfin il lui échappa de dire :
— Et moi, qui m'étais tant promis de rapporter un beau bouquet de coucous pour mettre sur la table de
ma chambre ! Voilà qui m'apprendra à oublier ma bourse quand je sors avec un enfant !
Cette fois j'étais touché dans le vif; je m'arrêtai, et, avec une fermeté qui devait lui indiquer qu'elle essayerait vainement de modifier ma résolution :
— Écoute, Jeanne, lui dis-je, tu vas marcher doucement pour que je puisse te rejoindre. Dans cinq minutes tu me verras arriver ave c tes bouquets.
— Que vas-tu faire ?
— Ce que' tu m'as reproché de n'avoir pas fait, ou autre chose, je n'en sais rien ; ce qui est certain, c'est que tu auras tout à l'heure ce que tu as désiré.
Je m'élançai à toutes jambes sur le chemin que nous venions de parcourir. Il était temps : ayant terminé ses apprêts, la famille se mettait en route.
— Madame, dis-je à la femme, voulez-vous me vendre troiâ de vos bouquets ?
— Tout de même, mon petit monsieur, mais c'est vingt sous pièce, vous savez?
— C'est que, repris-je avec un peu moins d'assurance, je n'ai pas d'argent sur moi, et il faudrait qu'un de vos petits enfants vînt avec moi, jusqu'à notre demeure, pour y être payé.
Avec une rouerie au-dessus de l'âge que j'avais, j'espérais, en ne marchandant pas, triompher de toutes les résistances ; mais mon extérieur, probablement cette façon de porter mes bottes, n'inspirait qu'une médiocre confiance à la bohémienne, et ce fut d'un ton très hautain qu'elle me répondit :
— Et de quel côté est-elle, votre maison? Avec mon doigt, je lui indiquais la gauche.
— Alors, c'est impossible, reprit-elle avec le même accent ; nous allons de l'autre côté, et il faut que nous
soyons à la ville avant l'heure de la promenade du beau monde, si nous voulons trouver le placement de nos deux douzaines de bouquets.
J'étais resté consterné. La femme s'aperçut de mon trouble et elle continua , avec une intention malicieuse :
— Mais 'dame! un beau petit monsieur, comme vous, doit bien avoir sur lui un bijou, une montre, quelque chose qui vaille trois francs, et pour vous obliger, je consentirais à l'accepter en échange.
En fait de bijoux, je n'avais que mes bottes, ce fut à elles que je songeai tout de suite; après quelques secondes d'hésitation qui m'étaient inspirées bien plus par la crainte que l'objet que j'offrais en troc ne parût pas suffisant, que par mon chagrin de me séparer *de ce que j*avais si ardemment convoité, je les tendis à la mégère.
— Peuh! fit-elle avec dédain, que voulez-vous que nous fassions de cela?
— Mais elles sont toutes neuves, m'écriai-je tout haletant.
— Enfin ! dit l'affreuse bohémienne, je le veux bien, puisque cela paraît vous rendre service.
En même temps elle engouffra l'objet de mon triomphe du matin dans un bissac, et elle me tendit trois bouquets en ayant soin de choisir les plus petits. Toujours courant, j'eus bientôt rattrapé Jeanne, qui accueillit ma conquête avec de véritables transports de reconnaissance et de joie ; mais ce ne fut qu'en arrivant à la grille qu'elle s'aperçut qu'il manquait quelque chose à mon bagage.
— Ah ! mon Dieu ! tu as perdu tes bottes I s'écriat-elle.
Je lui racontai humblement ce que j'avais fait. Elle me regarda une seconde fois avec ces yeux humides et brillants, qui une fois déjà m'avaient causé une si vive émotion ; puis me sautant au col, elle m'embrassa sur les deux joues en murmurant :
— Que tu es gentil , mon pauvre petit Georges, et quel dommage que tu ne sois pas plus vieux que moi, seulement de deux ou trois ans.
Ce fut le seul bénéfice que je tirai de ce mémorable sacrifice, car je ne peux qualifier ainsi l'effroyable semonce et le gros rhume que me valurent cette campagne en compagnie de ma cousine Jeanne.
M^^ G. DE GHERVILLE.
NOUVELLE
Le comte de Mauny appartenait à cette noblesse insouciante et légère du règne de Louis XVI, qui donnait tant de grâce même à ses écarts, qu'on ne se sent pas le courage de les juger sévèrement. Aveuglément confiante dans l'avenir, elle s'acheminait, le sourire sur les lèvres, vers la Révolution, comme si la fête, dans laquelle elle oubliait la réalité et les conseils de la froide raison, ne devait jamais finir. Nul plus que le comte ne dépensait fastueusement sa fortune et n'assistait plus gaiement aux préludes de la tempête ; on vantait le luxe de ses équipages ; ses réceptions étaient brillantes entre toutes.
Quand vinrent les jours sombres, il fut le dernier à s'en effrayer; c'était, à ses yeux, une épreuve passagère, après laquelle le soleil des meilleurs temps éclairerait encore les joies momentanément interrompues.' Cependant, d'heure en heure, l'horizon devenait plus menaçant, les orages succédaient aux orages, chacun surpassant en violence celui de la veille. Le comte restait sourd à tous les avertissements et bravait avec une folle témérité le parti triomphant ; ses
propos, son attitude défiaient la proscription. Elle ne devait pas plus l'épargner que beaucoup d'autres qui n'avaient rien fait pour la provoquer. Un soir, il reçut une visite mystérieuse. C'était celle d'un jeune homme qui était né dans une de ses fermes. Marcel, dès son plus jeune âge, avait manifesté de rares dispositions pour l'étude; le comte lui avait fait donner de l'instruction; il en avait profité au delà de toute espérance; son nom était déjà connu et il était en passe de figurer parmi les savants les plus illustres de l'époque.
— Monsieur le comte, dit-il, un décret d'arrestation est lancé contre vous, il faut prévenir ceux qui sont chargés de s'emparer de votre personne.
— On n'oserait ! répondit le comte avec cette folle présomption qui avait été fatale à tant d'autres.
— Je vous jure que demain il serait trop tard; hâtez- vous de fuir.
— Le comte de Mauny ne fuit pas.
— Vous avez le droit de jouer votre vie et votre liberté, vous n'avez pas le droit de compromettre celles de M™® la comtesse et de M)^^ Adrienne.
La femme et la fille du comte étaient présentes; elles joignirent leurs instances à celles de Marcel et eurent gain de cause. Par une nuit noire, ils prirent le chemin de la frontière et furent assez heureux pour gagner TAllemagne.
C'est là qu'ils passèrent de longs mois, supportant la pitié dédaigneuse des étrangers et attendant anxieusement le terme d'un douloureux exil. Le comte, toujours réfractaire au sentiriient de la réalité, toujours obstiné dans ses illusions, gardait son imperturbable confiance dans l'avenir et comptait toujours sur une réparation prochaine de la fortune. La comtesse et sa
lille , moins accessibles à raveuglement , ne cherchaient pas à le détromper, déployaient une ingénieuse sollicitude pour lui adoucir les privations de l'exil et écarter de lui la préoccupation de la pauvreté. Elles utilisèrent, pour lui procurer quelques ressources, les talents qui autrefois charmaient le* loisirs d'une vie opulente. Grâce à leur travail, grâce à la générosité d'un dévouement anonyme, qui de temps en temps leur envoyait de l'argent, la table du comte était assez convenablement servie et son habitation ne trahissait pas la misère.
Contre l'attente générale, l'événement donna raison aux prévisions optimistes du comte et les portes de la France s'ouvrirent pour lui alors qu'elles restèrent encore fermées pour les autres émigrés. Il n'en fut pas surpris, fidèle à sa confiance imperturbable, il répétait en homme sûr de son étoile :
— Je l'avais bien dit.
Arrivé à la frontière avec sa famille, il y trouva Marcel. Le fils du pauvre fermier était devenu un personnage. La France, qu'un cercle de fer et les croisières anglaises isolaient du monde entier, avait fait appel aux applications pratiques de la science pour obtenir l'équivalent des produits qu'elle ne pouvait plus demander à l'étranger. Marcel, émule des Fourcroy, des Berthollet, des Monge, s'était signalé par plusieurs découvertes fécondes, qui avaient puissamment aidé le pays à sortir de cette crise terrible. Ses services lui avaient donné du crédit, et il en avait usé pour soulager bien des infortunes, pour dérober bien des victimes à la proscription ; on aurait vainement fouillé sa vie pour y chercher un souvenir qu'il eût à répudier.
Après un voyage où tout était objet de surprise pour ceux qui n'avaient pas été témoins des convulsions des années précédentes, le comte et les siens arrivèrent à Paris ; ils n'y restèrent pas longtemps, et Harcelles conduisit à un château bâti sur les coteaux qui avoisinentMeudon. C'était une des propriétés qu'ils habitaient de préférence du temps de leur splendeur.
— Monsieur le comte, dit Marcel, vous êtes chez vous.
— Je croyais, dit celui-ci, que tous les biens des émigrés avaient été confisqués et vendus.
— C'est vrai, mais j'ai eu la bonne fortune de me faire allouer cette terre, et je suis heureux de la remettre entre vos mains.
Gomme M. de Mauny insistait pour connaître le prix d'acquisition, Marcel laissa entendre qu'il avait pu l'obtenir comme récompense de ses travaux et ajouta que, d'ailleurs, ce serait un compte facile à régler plus tard. Tout cela fut dit simplement, presque humblement, comme si le jeune savant avait voulu éluder les remerciements. Le comte apporta donc, dans l'expression de sa reconnaissance, une certaine légèreté, que la comtesse et sa fille cherchèrent à faire oublier en prodiguant à Marcel des attentions pleines de tact et de délicatesse, en lui adressant quelques-unes de ces paroles que les femmes savent trouver dans leur cœur. Ce n'était pas tout cependant de rentrer dans le domaines de Prébois ; l'entretien de cette propriété était coûteux, il fallait beaucoup d'argent, non pas pour tenir un rang en rapport avec le passé, mais pour y vivre dans des conditions modestes. Heureusement, le comte, qui se sentait une médiocre aptitude aux affaires, eut la bonne idée de demander conseil à Marcel et de le
charger d'opérer le recouvrement de quelques créances oubliées sans doute depuis longtemps par ses débiteurs.
Le jeune savant fit merveille et eut le talent de faire rentrer des sommes importantes dans la bourse
ducomte. Décidément celui-ci avait raison de parler de sa bonne étoile et de vanter la chance qui le suivait partout.
Il se croyait à l'abri des atteintes du malheur. Le malheur vint cependant le frapper. La comtesse tomba malade et le mal fit des progrès foudroyants. Le médecin qu'on appela à son chevet hocha tristement la tête et déclara que pour un cas aussi grave ses lumières, étaient insuffisantes et que l'intervention d'un des princes de la science était indispensable; il ajouta qu'un traitement spécial, très onéreux, pouvait seul prévenir une catastrophe. Le comte, qui d'habitude laissait avec insouciance l'argent glisser entre ses doigts, en comprit pour la première fois le prix, et regretta amèrement son imprévoyance. Il aimait passionnément sa femme et l'idée de la perdre l'épouvanta. Mais, où trouver l'argent nécessaire pour la sauver ? D'une main convulsive il bouleversa tous les tiroirs et constata avec désespoir qu'ils étaient vides. En proie à une consternation indicible, il renouvela ses recherches ; il maudissait leur inutilité lorsqu'un 0 bjet brillant attira ses regards.
C'était un diamant d'une grosseur exceptionnelle, que depuis longtemps on se transmettait dans la famille delà comtesse; précieux souvenir de ses ancêtres, que l'on conservait pieusement et qu'on entourait d'une sorte de culte religieux.
A la pensée de se séparer de cette épave de la for-
tune évanouie, le cœur du comte se serra; c'était, à ses yeux, presque une profanation, une impiété ; mais pouvait-il laisser mourir la compagne des jours heureux et malheureux, celle qui avait fait le charme de sa vie et dont le courage l'avait soutenu dans ses épreuves? Non, cela n'était pas possible ; il ne devait pas hésiter devant ce sacrifice.
Marcel était l'homme dont il invoquait toujours l'expérience dans des circonstances semblables. Il le pria donc d'emporter le diamant, de le vendre ou de le mettre on gage.
— Il sera fait suivantvos désirs, monsieur le comte, dit le jeune savant.
Le soir même, il revint avec un gros rouleau de pièces d'or. Rien ne manqua à la comtesse, les soins les plus dispendieux lui furent prodigués, et elle fut aussi bien traitée qu'elle eût pu l'être à l'époque où elle éblouissait Versailles de l'éclat de sa fortune. La maladie céda, et bientôt tout danger eut disparu.
La convalescence était avancée et la comtesse, encore un peu pâle, se promenait à pas lents au bras de son mari dans la grande allée du jardin.
— Attendez-vous à recevoir bientôt une visite, lui dit M. de Mauny ; j'ai voulu attendre que vos forces fussent revenues pour réaliser un projet formé de longue date et dont les événements ont ajourné l'exécution. Vous vous rappelez le baron de Blaviac, mon voisin et mon ami ; vous savez qu'avant la Révolution nous avions résolu de marier son fils avec notre fille. Il est rentré en France ; il est même en grand crédit dans ce moment et en passe de parvenir très haut; je lui ai écrit que j'étais tout prêt à mettre notre programme à exécution et l'ai invité à venir nous voir.
Il ne peut tarder beaucoup à se rendre à mon invitation.
— N'avez-vous pas réfléchi que le baron est riche, tandis que nous sommes pauvres, et que cette disproportion de fortune peut être un obstacle?
— Mon ami de Blaviac n'est pas homme à se laisser arrêter par de pareilles considérations, répondit le comte, qui jugeait les autres par lui-même.
La comtesse sourit.
— Je ne partage pas votre confiance, dit-elle, et je doute que votre ami pousse le désintéressement jusqu'à accepter pour son fils une fiancée qui ne pourra pas mettre le plus petit bijou dans sa corbeille.
— Hélas ! répondit le comte, auquel cette parole rappela le douloureux sacrifice qu'il avait fait, vous avez raison, elle ne pourra pas même y mettre ce diamant auquel vous teniez tant; car, il faut que je vous en fasse l'aveu, j'ai été réduit à m'en séparer.
— Vous avez vendu le diamant qui était dans le secrétaire; malheureux, qu'avez-vous fait?
— Fallait-il donc vous laisser mourir ?
— Ce que vous considériez comme un trésor n'était qu'un verre sans valeur. Je ne vous l'avais pas dit, parce que c'eût été vous faire une peine inutile ; pendant notre séjour à Bayreuth, à l'époque où nos dernières ressources étaient épuisées, j'ai vendu ce diamant à un juif allemand et en ai fait faire une imitation; c'est elle que vous avez trouvée!
— Mais alors comment se fait-il qu'en échange Marcel m'ait procuré une somme considérable ?
— Je n'y comprends rien ; peut-être avons-nous mis notre ami dans un grand embarras, peut-être l'avonsnous compromis? Il faut que vous alliez le trouver,
afin de pré venir, s'il est temps encore, les conséquences de cette erreur.
Le comte s'empressa de partir. Il trouva le jeune savant occupé à travailler dans une salle vaste et nue, où l'on ne voyait rien de ce qui révèle l'aisance et le bien-être. Tout y était réduit au plus strict nécessaire; on distinguait contre les murailles la place vide de meubles récemment enlevés.
— Marcel, dit le comte en tombant dans la chambre comme la foudre, j'ai commis une déplorable erreur : le diamant que je vous ai remis est faux.
— Je le savais, monsieur le comte, dit Marcel sans s'émouvoir; le voilà.
— Il le savait ! murmura le comte, suffoqué par l'émotion.
Du regard, il embrassa la pièce dans laquelle il se trouvait et comprit que le jeune homme s'était séparé de tous les objets qui avaient quelque prix, afin de trouver l'argent dont le comte avait besoin.
Marcel avait une attitude humble, presque confuse, comme s'il eût eu honte de la façon dont s'était exercé son dévouement.
— Marcel, lui dit le comte, il faut en prendre votre parti, vous êtes démasqué, la découverte actuelle éclaire le passé ; vous m'avez trompé, lorsque vous m'avez fait croire que l'acquisition de Prébois ne vous avait coûté aucun sacrifice, lorsque vous avez attribué à mes débiteurs une honnêteté imaginaire, dans bien d'autres circonstances encore.
— Monsieur le comte, dit simplement Marcel, je vous dois tout ; c'est grâce à vous que je suis quelque chose dans le monde, comment vous aurais-je laissés dans
l'embarras, vous, M"'® la comtesse et M^^^ Adrienne ! Je n'ai fait que mon devoir.
Le comte était attendri.
— Laissez-moi, Marcel, dit-il, serrer la main du plus honnête, du plus galant homme que je connaisse; je croyais, jusqu'à ce jour, que la loyauté et l'honneur poussés à un certain degré étaient l'apanage d'une classe particuHère, mais je vois bien aujourd'hui que personne ne pourrait vous disputer la palme ; il faut que votre modestie se prépare à une nouvelle épreuve; vous vous expliquerez devant ces dames.
Quand ils arrivèrent à Prébois, la comtesse et la jeune fille les attendaient.
— Je vous présente, dit-il, un Machiavel d'un nouveau genre.
Il entama une dénonciation en règle; on l'écouta sans étonnement.
— Je l'avais deviné, dit la comtesse.
— Et moi aussi, ajouta Adrienne.
Il fallut qu'il subît les féhcitations et les éloges, qu'il écoutait en rougissant, confus, comme s'il avait été pris en flagrant délit de mauvaise action.
— A propos, dit la comtesse à son mari, j'oubliais de vous dire qu'il est arrivé une lettre pour vous.
Le comte lut la missive avec l'expression du désappointement et de l'irritation.
— C'est, dit-il, ce faquin de Blaviac qui me répond avec une froideur voisine de l'impertinence; il me rend ma parole et me fait entendre que les événements qui ont passé sur notre projet ne permettent plus d'y penser.
— Ah! tant mieux , s'écria Adrienne.
— Vraiment! cela te fait plaisir? dit la comtesse.
Et elle fixa sur sa fille un regard observateur sous lequel celle-ci se sentit rougir. Quelques instants après elle l'entraîna dans une allée de marronniers et eut avec elle un long entretien; elle revint seule, échangea quelques mots avec son mari et prit Marcel à part.
— Mon ami, lui dit-elle, j'ai un renseignement à vous demander sur la manière de se rendre à Fribourg. Une de mes parentes, chassée de son cloître pendant la Révolution, est allée demander asile à un couvent de cette ville et en est devenue supérieure. Je compte lui confier ma fille.
— Quoi! M^^^ Adrienne prendrait le voile?
— Que voulez-vous qu'elle fasse? Une triste perspective attend les jeunes filles pauvres dans le monde; elle échappera ainsi à bien des déceptions.
— Et vous croyez qu'elle a du goût pour la vie religieuse?
— Je n'en suis pas sûre; mais elle a de la raison et du courage, elle s'y résignera.
— Oh! madame la comtesse, comment avez-vous pu vous arrêtera cette pensée d'ensevelir dans la solitude du cloître cette beauté admirable, ce cœur et cette intelligence qui font 'de W^^ Adrienne une jeune fille accomplie? Ce serait épouvantable; non, cela n'est pas, cela ne peut être.
Il prononça ces paroles avec feu ; comme M"^® de Mauny restait silencieuse, il reprit d'une voix profondément troublée, et comme faisant violence à sa timidité :
— Madame la comtesse, si un honnête homme, plus riche de dévouement que d'aïeux, se chargeait de son bonheur?
— Encore faudrait-il qu'il s'expliquât.
Marcel s'expliqua en effet et avec une émouvante éloquence. La comtesse Técoutait sans surprise, l'encourageant d'un sourire bienveillant.
Quelque temps après, ils étaient réunis tous ensemble autour de la table de la salle à manger. Une douce gaieté présidait au repas; le rayonnement du bonheur se voyait sur tous les fronts. Le comte, oubliant ses rêves de grandeur, n'avait plus besoin de faire appel aux caprices ambitieux de son imagination pour envisager l'avenir sous un riant aspect. Gomme il exprimait le regret de marier sa fille sans dot :
— Détrompez- vous, repartit la comtesse, Adrienne a une dot; c'est ce diamant qu'elle conservera toujours précieusement. Il lui rappellera le culte qu'elle doit à son mari et évoquera un souvenir qui sera pour le foyer un élément de courage et de bonheur.
Le mariage ne tarda pas à s'accomplir; Marcel, dont le nom acquit de jour en jour un plus vif éclat dans la science, devint riche. Il se servit de sa fortune pour répandre le bien autour de lui. Fier de sa femme, il se plaisait à parer sa beauté et lui composa un écrin en harmonie avec le rang qu'elle occupait dans le monde. Mais parmi ces bijoux, la place d'honneur appartenait au diamant de verre; souvent elle prenait plaisir à le contempler d'un regard attendri.
Marcel mourut respecté et honoré de tous ; sa veuve voua un culte sacré à sa mémoire, et, plus tard, quand elle maria la fille qu'il lui avait laissée, elle lui dit :
— Jeté confie le talisman de la famille; aucun trésor ne saurait égaler celui-là ; c'est le symbole de la tradition que chaque génération doit transmettre pieu-
sèment à la suivante; c'est un titre de noblesse qui doit flatter ton orgueil à l'égal des plus antiques parchemins ; qu'il passe de main en main pour entretenir dans les cœurs la flamme sacrée de l'honneur et du dévouement.
Louis COLLAS.