FANTAISIE HUMORISTIQUE
« Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme,
c'est le chien. »
(Chariet.)
— Allons, maître Pogg ! restez tranquille et dormez... tout de suite.
Et Pogg, qui est un chien intelligent, devine que son maître veut travailler, et cessant aussitôt de jouer, il se couche devant l'âtre, les pattes sur le garde-feu comme pour se les chauffer ; puis, peu à peu s'endort du sommeil du juste, et, au bout de quelques minutes, se met à ronfler. Car il ronfle maître Pogg, tout comme une grande personne... qui ronflerait. Ce n'est pas qu'il ait la conscience troublée, non, c'est la structure de son museau qui en est cause; son museau est camard.
On n'est pas d'accord sur sa véritable race, les uns prétendent que c'est un carlin^ un mopse, les autres, un doffue de petite taille ou un terrier; je laisse dire, je ne m'y connais pas, mais je suis certain, moi, qu'il est de la race des chiens en porcelaine de Saxe qu'on voit aux devantures des marchands de faïences et de
cristaux; race que ni Buffon, ni Toussenel n'ont classée, peut-être.
Quoi qu'il en soit, Pogg a le poil court, sa robe est fauve clair, régulièrement nuancée de noir sur le dos, nuance qui se prolonge jusqu'au bout de la queue, laquelle, forte et roulée sur elle-même, forme un cercle parfait. La tête est ronde, noire dessus, au toucher elle est douce comme du velours ; deux bons gros yeux ronds, à fleur de tête, remplissent tout l'orbite, et sont surmontés d'une espèce de sourcil formé par la peau très mobile du front qui, à la moindre émotion, se contracte en nombreux petits plis. Le museau est également noir, mais cette teinte va en se dégradant sous le menton et vers les oreilles pour se fondre dans le fauve du cou, oii un grain... de beauté, merveilleusement noir, se détache en vigueur. Enfin, quand on met une étoffe blanche sur cette tête, on a la figure ridée d'un vieux Kroumir.
Tel est mon chien; qui n'est pas ordinaire, puisqu'à sa vue l'on s'arrête et que l'on s'écrie : «. Dieu ! qu'il est beau! » ou : « Fi! la vilaine bête! » Tout comme dans l'espèce humaine on voit des femmes trouver les hommes beaux ou laids, selon leur goût... ou le point de vue auquel elles se placent.
Il va sans dire que moi je trouve mon chien très beau, et si je le trouve ainsi, c'est qu'il est inteUigent et bon. Ajoutez à ces deux qualités essentielles, la douceur, l'obéissance, la grâce même, et vous serez obligé de convenir avec moi que c'est un chien rare.
En effet l'espèce est rare, car ceux qui se livrent à la traite des chiens, ont le soin de tuer les femelles quand une portée vient au monde. De cette façon, ils empêchent la reproduction, conservent à cette race
sa rareté et vendent alors chaque mâle de cinq cents à quinze cents francs, pièce. C'est un autre moyen de se faire trois mille francs de rente en élevant des... chiens.
Or, j'ai vu naître Pogg, je l'ai vu à la mamelle, puis grandir et prendre ses premières forces à la campagne. C'est donc un rural et non un citadin, le calme des champs l'enivre, le bruit des villes Teffraye. A six semaines, au sortir de nourrice, il entrait chez moi plein de vie et de santé, joueur, gai et rageur comme tout jeune chien. Aussitôt, j'ai commencé son éducation , patiemment, méthodiquement, comme on doit faire pour un enfant; et, aujourd'hui qu'il a dix mois, Pogg est un chien déjà très instruit, très savant. Il ne fait pas encore ma partie de dominos, mais cela viendra avec le temps. En attendant, il donne les pattes de devant, de derrière ; il rapporte, s'asseoit, fait le beau, marche sur deux pattes, demande à sortir, à rentrer... Bref il parle, nous causons, et nous nous comprenons très bien.
Quand je lui adresse la parole, il me regarde, porte sa petite tête à droite, dresse les oreilles et écoute. Si c*est une bonne parole que je lui dis, ses oreilles se renversent en arrière, sa petite tête plissée devientlisse, ses bons yeux se ferment à demi, sa queue, ce balancier du sentiment , s'agite gaîment ; il se lève sur ses pattes de derrière, met déhcatement celles de devant sur mon genou et, content, il attend. Si je le gronde, au contraire, il baisse la tête en plissant le front,' je n'aperçois plus alors que le blanc de son œil malin, ses oreilles et sa queue tombent, et, l'air contrit, il se couche à mes pieds.
A table, il mange avec nous, il a sa chaise. Si, en causant, nous l'oubhons, il pose, sans japper, une
patte sur mon bras lentement, en arrondissant le geste, comme pour me dire : « Tu sais; je suis là, ne m'oublie pas. » Si le morceau qu'il convoite est savoureux, on aperçoit un petit bout de sa langue passer à gauche entre ses babines. Si je suis gai, il saute, il gambade; si je suis triste ou absorbé dans une pensée quelconque, il reste couché près de moi et me lance, à chaque instant, un doux regard interrogateur.
Jamais de bruit, jamais d'aboiements que lorsque le timbre de la porte résonne. Encore n'aboie-t-il pas fort, mais à mi-voix pour avertir seulement. Si le visiteur lui est inconnu, il se rapproche de moi, et grogne sans montrer les crocs; je le caresse, alors il fait vite connaissance et est le premier à chercher à jouer.
Bref, il est parfait, je l'aime, c'est mon enfant. Et quel enfant! pas grognon, pas méchant, pas criard, propre et mangeant de tout, aussi bien du gigot que des prunes, du raisin que du pain ; et cela sans renverser son assiette, sans faire une tache à la nappe.
En vérité, en vérité je vous le dis, il n'y a pas d'enfant aussi sage que lui; et plus tard il sera comme il est aujourd'hui, aussi bon, aussi bien élevé, aussi peu dépensier. Il ne me coûtera toujours que 10 francs par an pour avoir le droit de porter le titre de... chien français, et 10 francs poursonharnais,plusla nourriture ... qui est minime. Tandis qu'un enfant ! ah ! un enfant ce sera tout autre chose. Après la première culotte : l'école, le collège, les carottes que l'on tire à papa pendant le service militaire... obligatoire, la vie de polichinelle que les jeunes gens mènent de dix-huit à... vingt-cinq ans (?), c'est-à-dire les ennuis, les chagrins et quelquefois le déshonneur pour les parents.
MON CmEN. 151
Du côté de mon chien au contraire, aucun souci. Jamais Pogg ne traînera mon nom dans la boue, jamais il ne croquera son patrimoine avec une Gora -Pearl ou une Gascadette au Grand-Seize ou aux Folies- Bergère, jamais une guerre ne l'enlèvera à mon affection, jamais il ne passera les nuits à perdre sa santé et mes écus dans ces tripots enfumés qu'on nomme cercles, jamais il ne parlera l'argot des courses ou des coulisses, jamais il ne lira iVa/ia, jamais il n'épousera. . . devant le maire et le curé (s'il croit à Dieu) une hétaïre de ruisseau, enfin et surtout jamais il ne souhaitera ma mort pour avoir plus tôt mon héritage.
Si j'ai la moindre bonté pour lui, il m'en sera reconnaissant; tandis que mon fils, pour qui j'aurai travaillé, que j'aurai comblé du nécessaire «c plus souvent même du superflu, ne me saura gré de rien. Et si, voyant qu'il abuse, je lui fais une observation, ce cher fils me traitera de... gâteux. Pour lui, je ne serai plus le père, mais seulement le banquier donné par la nature; de mon affection, de, mes conseils il n'aura que faire, ce seront mes écus, mes écus seuls qu'il lui faudra.
Décidément le respect de la famille étant mort, je préfère posséder un chien que d'avoir un enfant. C'est être égoïste, dira-t-on. Peut-être, mais je connais trop les hommes et les choses ; voilà mon excuse. D'ailleurs Toussenel a dit avant moi : « Plus on apprend à connaître l'homme et plus on apprend à estimer le chien. » Et Toussenel est un sage qui a pourtant vécu à une époque meilleure que la nôtre. Or, jadis quand il écrivait cela, il ne pensait pas que, plus tard, aujourd'hui, il vivrait heureux, entouré de ses livres et de son chien, son meilleur ami : le penseur honnête et bon est devenu le philosophe un peu sceptique que nous con-
naissons et que nous rencontrons trop rarement maintenant.
Cette pensée de Toussenel est surtout très profonde •et très juste pour l'homme, car je dois avouer que l'enfant— lorsqu'il est bon — donne à ses parents des joies sans égales; de plus il fournit plus tard des défenseurs à la patrie, ce qui est à considérer. Mais, transportez cet enfantdans la vie, mettez-le en contact avec d'autres hommes, quand lui-même est homme, c'est-à-dire perdu pour le père et la mère, et Toussenel, encore une fois, a pleinement raison, le chien est plus estimable. En effet, la seule pensée du chien, son seul besoin réel, son unique passion, c'est l'affection; il est le véritable prototype de l'amitié sûre et dévouée, jamais il ne trahit son maître qui est son ami, tandis que l'homme !... Et certes j'aime mieux la langue un peu rugueuse du chien qui me lèche la main, que la langue doucereuse du faux ami qui flatte mon amour-propre ou mes passions; le premier est sincère, le second est intéressé. Mon chien sera le gardien vigilant, le défenseur héroïque de ma propriété, de mon honneur, tandis que, souvent, mon ami voudra me prendre l'un... et l'autre.
Le chien vit tellement de la vie de son maître, que peu à peu il s'identifie à lui, il prend ses poses de tête, sa façon de regarder, parfois ses allures, et un œil observateur finit par trouver une ressemblance entre l'homme et la bête. C'est sans doute de cette identification qu'est née la race des bouledogues, ces chiens à figure refrognée qui ressemblent à tant de gens que nous connaissons. C'est une question que je renvoie à de plus savants que moi !
Enfin, et comme dernier argument en faveur de ce bon animal; avec le temps, que la fortune vous ait
trahi, ou que la vieillesse soit arrivée, les amis s'éloignent petit à petit, le vide se fait lentement autour de soi, on reste seul. Seul? Non, le chien, l'unique ami fidèle est là qui vous comprend, vous parle, vous sourit, vous console d'un regard , vous réconforte d'une gambade ; et quand la mort frappe à votre porte, qui suit quelquefois seul votre cercueil au dernier asile ? Lui, toujours lui. C'est le convoi du pauvre, ce tableau si simple et si touchant que tout Paris connait. Et, la tombe comblée, le chien pleure, hurle lamentablement et meurt souvent sur le tumulus de son maître...
De combien d'amis, et, disons plus, de combien de femmes légitimes — de celles qui ont juré fidéhté à leur mari — peut-on en dire autant??? Ne cherchons pas, le résultat compterait trop peu de chiffres.
Décidément le pioupiou deCharlet avait bien raison : (c Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien.»
Ernest DETRE.