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de faire quelque chose et de devenir quelqu'un. Le but de ton travail ne sera plus de faire la traduction plus ou moins boiteuse d’un texte latin ou grec: tes facultés, développées et assouplies par ces exercices d'autrefois, viseront à d’autres découvertes plus importantes. Cette gymnastique de classe, qui nous a si souvent paru inutile, est finie; tu ne la recommenceras plus, du moins sous cette forme. C'étaient des exercices de parade nécessaires aux jeunes recrues ; c'était l’entraînement des futurs athlètes.
L'heure de la lutte est maintenant venue, la vraic bataille pour la vie, dans le champ de la science et de la profession.
Tu vas voir qu'aucun de ces exercices préparatoires n’a été inutile. Il n’y a eu d’inutile en tout cela que l'opposition de nos esprits revêches au moule et à la discipline. Tes thèmes et tes versions ne t’ont point initié aux moyens ordinaires de gagner ta vie; mais ils ont contribué à former ton Jugement sûr et droit, et un jugement sûr et droit sert parfois, même à &agner sa vie. Cicéron et Bossuet ne t'ont guère éclairé sur les opérations de la Bourse ; mais tu as appris chez eux à bien penser et à bien dire; bien penser et bien dire, c’est une valeur
qu'on n’achète pasfacilement, même à la Bourse. Tes traductions et tes analyses d'auteurs anciens ne t'ont pas appris l'anglais et les transactions commerciales: mais elles ont affiné ton goût, assuré ta connaissance de notre langue, éclairé tes lectures, aiguisé en toi l'esprit d’observation des hommes et des choses; savoir observer, avec goût, avec discernement, est un gros atout dans le jeu de la vie, même parmi les Anglais. Tes classiques t’ont fourni peu de choses immédiatement pratiques; ils te permettent d'en amasser beaucoup et d’en bien user. |
Les humaniores litteræ ne t'ont conquis ni un bureau, ni une clientèle, ni de l'argent, ni des procédés de faiseur, ni... est-ce que je sais ? Elles t'ont fait plus homme, et, dame! ce n’est pas si peu. C’est une conquête peu banale que celle qui rend un homme humanior, comme c'est une trouvaille rare que de découvrir un homme complet. Si Diogène revenait et rallumait son fanal, peut-être n’aurait-il pas plus de succès parmi nous, que parmi ses Grecs d'antan.
Ce de quoi l’on se plaint avec raison, mon cher Ami, c’est que les étudiants d’aujourd’hui
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ne travaillent pas assez à devenir les hommes de demain. Plusieurs n’ont pas l’air de saisir l'importance de la mission du jeune homme instruit ; ou, s'ils la saisissent, leur conduite en est la trahison. L'instruction ne semble pour eux qu'un moyen d'éviter les travaux manuels ; l’Université, un moyen d'arriver à la profession; la profession, un moyen d'arriver dans la société pour en vivre.
Ce n’est pas de devenir des hommes cultivés, utiles, éclairés, distingués, autant par la grandeur de leur caractère, la dignité de leur vie et la fermeté de leurs principes, que par leur science et leur travail. Ce n’est pas cet honneur digne de tous les honneurs que rêvent beaucoup de Jeunes gens, c’est d’être un homme de profession. Là se borne toute leur ambition, même si cette profession ne leur sert qu’à embrouiller la justice, vu à voir mourir plus de patients. On a conquis un titre de professionnel, c’est assez. C’est le sommet, on ne monte pas plus haut.
C'est si bien porté! N'est-ce pas pour cela qu’on a fait son cours? Et les braves gens ne disent-ils pas: “C’est un homme instruit, puisnu'il a fait son cours!”
Dès que le titre est conquis, on peut s’en
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aller dans un village ou une ville voisine, se faire une clientèle, en Pratiquant, en écrivant Ou en plaidant à meilleur marché que son con- Current ; ou, ce qui est plus facile encore, et quelquefois plus lucratif, se faire avocat, notaire Ou tiédecin de Parti, je veux dire, opérer, écrire ou plaider pour les ‘‘rouges”” si le concurrent opère, écrit ou plaide pour les ‘‘ bleus ”, Cela ne demande ni de grands efforts de tête, ni de lourds frais £ bibliothèque, ni de longues veillées penchés sur des livres. (Ça laisse des loisirs, après les assises, lee “hicanes du conseil municipal, les Purgations, les accouchements et les funérailles, nour lire les journaux et les trouver intéress.…. , à condition qu’ils aient des événements politiques et beaucoup de nouvelles de la rue; Pour jouer aux cartes ou aux dames quatre ou cinq heures Par jour; pour causer chevaux, débiner les voisins, en remontrer aux frères et au curé, déchiqueter le sermon du dimanche et colporter des potins.
Après cela, si la Science n'est pas contente, c'est que la Science est une vieille dame exi- 8eante. Et si la société trouve qu’on lui donne trop peu, qu’elle cherche ailleurs !
Elle cherchera chez toi, mon cher Arthur,
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et chez les jeunes comme toi, de qui elle a droit d'attendre beaucoup.
Pour répondre à cette attente, il faut t'y préparer, il faut être, parmi les nombreuses catégories d'étudiants, de la catégorie des étudiants qui étudient; parmi les intelligents, de la catégorie des intellectuels; parmi la Jeunesse bien vivante et bien remuante, de Ja catégorie qui se remue dans le bien et vit de la vie chrétienne.
Ceux-là visent plus haut que le terre à terre de la profession; ils sentent toutes les responsabilités qu’elle impose et toutes les conditions à remplir pour la bien exercer. Ils savent qu'avant d’être médecin, avocat, notaire ou ingénieur, on est citoyen, et comme tel on se doit à son pays et à ses compatriotes dans toute la mesure des talents, cultivés et enrichis, que Dieu a donnés. Ils savent qu'avant d'entrer dans une carrière libérale, ils sont entrés dans l'Église par la porte des sacrements, et qu'avant de tenir leur diplôme, ils tiennent un acte de baptême qui oblige.
Voilà des dispositions, cher Ami, et une préparation qui sont pour te plaire. Garde-les ! Sois-y fidèle !
Tu les perdrais vite dans la chasse aux plaisirs, le sport excessif, les réunions, les Courses tapageuses et vulgaires, où l'esprit écolier fait ses dernières sottises, en se faisant croire que le bruit c'est la joie, que l’insolence c'est le Courage, qu'ine frasque sous le nez d'un policeman est un acte de bravoure.
Je ne vois pas Pourquoi un jeune homme bien élevé comme toi ne tiendrait pas toujours à le paraître, Tu peux passer des soirées charmantes chez les parents et les amis de ta famille ; tu sais combien on est bien aise de te voir et de jouir de ta gaieté. Tu ne perdras ]à, ni le goût des choses de l'esprit, ni ta délicatesse d'homme de cœur et d'homme du monde, ni tes manières de gentilhomme, ni cette distinction de langage et de sentiment, respectueuse de l'âme, de la femme et des réputations d'autrui.
Ailleurs, peut-être laisserais-tu bien des lambeaux de cette élégance virile et de cette courtoisie de borne société que j'ai toujours tant aimées chez toi. Comment pourrais-tu te sentir à l’aise et rire de bon CŒur, en compagnie d'êtres blasés, déjà flétris, de filles et d’amusards? ou bien, dans une de ces chambres dont
tu me parles, où une dizaine de camarades perdent leur temps, dans une fumée épaisse, autour d’un crachoir, s'égayant de spiritueux en guise d'esprit, et de gravelures, en langage grotesque et lourd ? Tu ne sortirais de ces milieux qu'amoindri dans ta santé, plus encore dans ta dignité, dans tes goûts, dans ta conscience et tes espérances d'avenir; amoindri à tes propres yeux et aux yeux des familles honorables, qui t'attendent plus haut que cela pour te donner leur estime, en t'ouvrant leurs portes et leurs cœurs.
Si Jamais il t'arrive, ne fût-ce qu'une fois, de perdre ton temps dans un de ces Jours de vie de i;ohême, promets-moi qu’en entrant dans ta chambre, tu t'accorderas au moins cinq minutes de réflexion. Tu écriras sur une feuille de papier l’ad majora natus sum: tu garderas la feuille Sous tes yeux, et j'espère que ce sera fini.
Moi, je finis ma lettre en te donnant une poignée de main, chaleureuse et ferme comme notre amitié.
Louis LALANDE, s. J.
ee.
Sault-au-Récollet, 8 octobre 1884.
Mon cher Ami,
Si tu veux à tout prix ‘‘être un carabin comme les autres”, soit! Pourvu que tu le sois comme les autres qui sont de bons carabins.
Mais tu te trompes étrangement sur Je sens de ma dernière lettre, si tu crois que mon intention est de faire de toi un timide, un bigot, un battu-des-autres, qui ne sait que fuir, ne se mêle de rien et ne commande à personne, C’est tout le contraire que je prétends, et Je cherche en vain pourquoi tu me rappelles que ‘‘le stage n'est pas un noviciat ”,
Je prétends — comme toi et avec toi, j'en suis Sûr—que personne ne doit être moins timide que celui qui dit bien et fait de même ; personne moins bigot que le catholique sincère, assez loyal pour être pieux sans peur, comme sans oStentation. La bigoterie est une autre forme de l’hypocrisie: elle n'est pas la piété, c’en est la moisissure, Personne n’est moins battu des autres que celui qui les domine de toute sa Supériorité intellectuelle et marche à leur tête, en leur offrant Je bel exemple du travail:
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personne de fait n’est plus battu des autres que l’esclave du respect humain, sans autr:, ronvictions que celles de tout venant, ‘uprès duquel c’est toujours le dernier arrivé qui à raison, et dont la volonté, comme la gélatine, prend la forme de tous les moules.
L'homme prudent, prévenu par saint Paul sur la fragilité du vase dans lequel il porte sa vertu, n’est pas un fuyard; c’est un vainqueur qui se commande à lui-même et a assez de courage pour renoncer au péril aimé.
Tu ne passeras jamais pour un peureux, si, du pas relevé que je te connais, tu vas droit ton chemin: chemin du devoir, chemin de l’honneur, chemin du joyeux entrain, chemin de l'église. Si tu y perds un peu de la popularité des bons diables, il n’y a pas de raison de t’en alarmer. Cette popularité, faite de farces et de temps perdu, ne contribuerait guère à celle que te réserve l'avenir. Elle est à la vraie popularité, douce au cœur et puissante sur les honnêtes gens, ce qu'est à la fortune des millionnaires, la fortune des enfants, faite de gros sous entassés dans leur petite banque. Quand la banque est bien lourde et qu’en la retournant tout
son cuivre résonne, les enfants se croient riches.
À peine ont-ils acheté un polichinelle ou un cheval de bois, que la fortune est coulée.
La popularité que tu sembles regretter est une popularité de gros sous. Tu n'en as que faire, puisque tu n’achètes plus de polichinelle et ne montes plus à cheval de bois.
D'ailleurs, cher Ami, rien n’est plus éminemment sociable que la vertu. Pas cette vertu gauche, incivile, raide, dans son air sombre, qui donne au regard quelque chose de craintif et de faux, comme Je regard d’un homme qui a toujours l’air de demander la permission de ne pas faire de péché mortel. C’est là une caricature de la vertu: c’est la vertu que Gœthe transformait en hibou, pour la faire haïr.
La vertu sociable, la vraie, la tienne, est de meilleure tenue. Elle veut des yeux francs et droits, la tête levée, une attitude indulgente et ferme, quelque chose de généreux, d’humble et de grand à la fois qui attire et séduit ; elle veut cette assurance que seule donne la vérité, cette fierté qui ne cède rien au mensonge et n’accorde aux menteurs, tout au plus, que la charité.
Cette vertu-là, mon cher, commande autant qu’elle sauve. Elle doit être chez elle à l’École de médecine, non moins qu’au noviciat,
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