IV AU LECTEUR
Compte. Il me sert d’excuse auprès de ceux qui trouveraient étrange de me voir publier ma
Propre correspondance.
Sans cette volonté dernière de mon vieil ami et sans mon espoir d’aider quelques âmes
à croire et à vivre pour bien mourir, ces lettres,
Où Je suis nécessairement mis en scène et que
J'ai dû compléter ou refaire, seraient restées
dans le secret de mes cartons.
Dieu veuille les bénir!
PAS PE à En la fête de 1 ’Assomption 15 août 1907.
Maison Saint-Joseph, Sault-au-Récollet, 5 novembre 1881.
Mon cher Ami,
C'est fait! Me voilà dans une petite chambre de jésuite, encore tout étourdi du bon coup qui m'a frappé. Ne crois Pas que j'y aie trouvé tout le calme que j'attendais.
J'avais compté, en fermant sur moi la porte du noviciat, mettre fin aux luttes dont tu as été le témoin depuis deux mois. Je pensais, hier soir, laisser sur le seuil le personnage qui joue en nous le rôle de l’opposition. Point du tout. Il m'a suivi. Je ne l'ai jamais senti si près, si tenace, si aggressif, si violent. Il m’a empêché de dormir toute la nuit. Il proteste, quand je remercie Dieu de la grâce qu’il m'a faite; il repousse ce que je demande: il rede-
mande ce que j'ai repoussé; il maudit ce que J'aime; et quand Je me dis, pour me calmer, que ma vie est enfin fixée, il me crie que tout est à recommencer. Quand je m'affirme que je suis heureux et commence à goûter mon bonheur, il fait jaillir mille regrets et se met à pleurer.
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Heureusement, en me jetant dans les bras de
Notre-Seigneur, j'ai bien senti qu'il ne se reculait pas pour me laisser tomber. Et comme il est plus fort que toutes les oppositions, il me gardera. Oh! mon cher Arthur, comme Dieu fait de bonnes choses en nous, quand seulement on le laisse faire!
Ceux qui croient que la vocation est affaire d’inclination et de goût naturel n’ont jamais éprouvé ce que j'éprouve, n’ont jamais été retenus par la force qui me retient. Je suis ici parce que Lui, Dieu seul, l’a voulu: mon inclination naturelle me poussait ailleurs. J'y resterai parce que sa grâce me donnera de le vouloir, et que tes prières, celles de nos bons amis, surtout les mérites de mes vieux parents, m'obtiendront de ne point résister à cette grâce divine.
C'est une grosse peine pour moi que tu n’y Sois pas aussi. Mais j'essaie de m'en consoler, cn songeant que notre séparation est une preuve de plus que j’accomplis la volonté du Maître. Ta présence au noviciat mêlerait un attrait humain à ma détermination. Je n’en veux pas d'humain! Je démélerais mal peutêtre les motifs surnaturels de mon entrée dans
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la vie religieuse, en pensant au plaisir naturel de continuer ici nos bonnes relations d’amitié.
Ce nouveau sacrifice me rassure: on n’obéit pas au caprice de la nature, quand on contredit ce que la nature désire; on agit pour Dieu et non pour les hommes, quand. pour Lui, on se sépare des hommes que l’on voudrait voir le plus près de soi.
Et puis, pourquoi suis-je appelé, moi, qui ne le méritais pas, qui suis moins digne et moins préparé que toi? Tu as pourtant fait ta retraite comme moi, y apportant de plus des désirs religieux que je n’avais pas; tu as suivi les mêmes exercices de saint Ignace, sous la direction du même sage et saint P. Charaux, à qui nous nous sommes également confiés, qui nous a également connus; et voici qu'il te laisse retourner dans le monde et me reçoit parmi ses enfants. Pourquoi ?
Dieu seul peut éclairer ce pourquoi. Moi, je n’ai à y répondre que par des actes de fidélité et de reconnaissance. Il importe moins de savoir pourquoi il m'a choisi, que de me rendre moins indigne de son choix.
Je le bénis donc et le remercie. Je suis fier dans mon sacrifice; je suis heureux, malgré
l'opposition de la sentimentalité qui gémit en moi. La grâce divine m'a fait vainqueur.
Aussi bien, les deux hommes que nous sentons en nous tous ne font pas chez moi une lutte égale. L’un compte avec Dieu, et Dieu, c'est toujours le gros bataillon, L'autre compte sur la faible nature; il se tient en bas, dans les brouillards de l’imagination, de la sensibilité, des passions mécontentes. Celui-là habite les hauteurs de la raison et de la foi; il est dans la lumière. C’est dans la lumière qu’il faut regarder, c’est en haut qu'il faut se tenir.
Ceci me fait remonter tout neuf à la mémoire un souvenir.
Tu te rappelles certaines matinées d’automne, au collège Bourget, où nou: passions des quarts d’heure à la fenêtre de l'étude, — de cette étude où nous avons si mal étudié? Les grandes pluies de la puit avaient cessé. Des chutes de la rivière, des collines voisines, des plaines inondées, montait une buée épaisse, qui se condensait en un nuage gris et lourd.
Quand le nuage ne pouvait plus monter dans l’air attiédi, il S’accrochait aux flancs de la Montagne qu’il enlaçait de ses replis vaporeux.
Cependant, sur les hauteurs, les sapins dressaient leurs cônes verts sous un ciel bleu et rose; le soleil ratinal iiluminait les sommets.
Ce spectacle se refait dans l’âme d’un novice.
Au bas, la nature, longtemps inondée des plaisirs du monde, laisse monter la buée des misères, que l’on traîne en les désavouant. Il s’en forme un nuage lourd, qui nous enveloppe et nous cache à nous-mêmes. On se désole, on se trouve abandonné, on cherche 21tour de soi dans l'obscurité; on croit entendre la foudre ; et le nuage souvent retombe en pluie de larmes. Cependant, là-haut, l’âme se tient dans la sérénité du ciel bleu, la foi brille dans le renouveau de ce matin d- vie nouvelle, la volonté reste ferme dans sa constance, et le soleil de Vérité a des rayons caressants.
Allons, maintenant je vais me mettre avec courage à mon postulat. J'y ai passé ma première nuit, mais je ne puis pas dire que j'y ai fait mon premier somme.
De t'avoir écrit, cher Ami, me réconforte et me réjouit. Dieu, qui se montre à nous sous bien des formes diverses, ne dédaigne pas de nous sourire dans le souvenir de nos amis et de leur bonne amitié.
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Tu ne sais pas ce que c’est que le postulat ? C’est un temps où l’aspirant jésuite demande d’entrer, frappe à la porte, postule, — rappelletoi les quelques douzaines de mots latins que nous aurions dû apprendre. Ce temps dure dix à quinze jours. La Compagnie nous tient dans son vestibule. Avant de nous revêtir de l’habit religieux et de nous admettre aux exercices du noviciat, elle veut que nous la connaissions davantage, que nous sachions bien où nous allons entrer et pourauoi.
Je frappe donc à sa porte. Et par moment — j'ai honte de le dire — j'entends au fond, tout au fond de mon âme, un écho de vieille nature qui répète: “Ah! si le P. Charaux me faisait le plaisir de ne pas ouvrir!” Quand cette porte sera ouverte, j'y passerai, et il ne me restera plus, j'espère, le reste de ma vie, qu’à frapper à la porte du ciel.
Tu y frapperas aussi — autrement et ailleurs, ce qui importe moins. L'important est de la faire ouvrir et d'entrer. Et comme cela dépend d nous, elle s'ouvrira et nous entrerons. Adieu.
Postulant d’hier, jésuite de demain, ton ami . Pour toujours. LALANDE
Maison Saint-Joseph, Sault-au-Récollet, 13 octobre 1882.
Mon cher Arthur,
Tu peux venir: les novices ne sont pas cloitrés à ce } oint de ne recevoir personne.
Depuis un an, je suis à une école de vie intérieure dont le résumé des enseignements est de tout faire À. M. D. G., à la plus grande gloire de Dieu. Cela suppose que mêrie un novice ne doit pas garder pour soi tout ce qu'il apprend, mais doit en faire part aux autres.
La part que je voudrais te faire, si je la mesurais au mouvement de mon cœur, serait large, oh! combien ! |
Toi, tu me feras part de tes joies et de tes beaux projets d'avenir.
Quant aux amis qui veulent t’accompagner, je n’aime pas à les voir avec toi, même quand tu viens me voir. Sache donc les choisir, mon cher Aïthur. Je te connais assez pour savoir que si tu les appelles tes amis tu les aimes: si tu les aimes, tu dois agir comme eux; si tu agis comme eux, tu t’amoindris et tu descends. C'est déjà commettre le mal que de se jeter,
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sans motif suffisant, dans l'occasion de le commettre.
Oh! que je voudrais te tenir par la main!
Jusqu'au plaisir de te voir, mardi.
LALANDE
Sault-au-Récollet, 13 novembre 1883.
En la fête de saint Stanislas, S,].
Mon cher Ami,
Ce matin, à cinq heures, dans notre petite chapelle du noviciat, J'ai fait des vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté :t d’obéissance.
Tu dois être le premier, anrès ma famille, à en recevoir la bonne nouvelle.
Il y a deux ans que Je me prépare à ce sacrifice, que j'en étudie l'étendue, la beauté, les conséquences, les responsabilités; j'ai essayé le fardeau deux ans sur mes épaules, et je vois qu'avec le secours du ciel je puis le porter, Joyeux, longtemps, toujours.
Tu ne saurais croire combien je me sens riche, depuis que je n’ai plus rien et ne puis rien avoir! Combien je me sens maître et fier, depuis qne, vainqueur de moi-même, des sens,
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de la nature, j'ai renoncé à toutes les joies charnelles, pour garder à mon Ame l'indépendance qu’il faut à l’accomplissement des œuvres surnaturelles, pour lui conserver, dans ce vase fragile qu'est notre corps, la pureté qu'il faut aux œuvres de Dieu!
Tu as là, en trois phrases, tout le sens de ce que j'ai dit à Dieu ce matin. Et je l'ai dit avec serment. Ce sont là mes engagements:
je les renouvelle et veux les renouveler chaque jour de ma vie. La masse en est énorme, je le sais, je l’accepte, je m’en réjouis, je n’en veux rien retrancher. Prie avec moi, pour que je n’en détache jamais une seule parcelle.
Maintenant, cher Ami, avec mon bonheur qui déborde, j'ai autre chose à te dire.
Si j'ai bien lu entre les lignes de ta lettre, tu n'es guère disposé à te réjouir avec moi.
Tes idées me semblent tristement changées sur la vie religieuse. Que signifie cette ‘‘connaissance du monde” que j'aurais dû acquérir avant de m'engager ? ces ‘regrets ” qui pourraient bien me venir quand il sera trop tard? cette “contrainte”” qui gênera mon activité et mon initiative ? cette pitié” dont tu me fais l’aumône ?
Si c’est pour plaisanter, passe! Et pourtant
tu as trop d'esprit pour plaisanter sur un tel sujet. Choisis-en un autre, et laisse cette façon à notre pauvie B**, chez qui elle est inoffensive.
Si les préjugés t'ont déjà brouillé les idées, et si le monde dont tu fais l'apprentissage n’a su se faire connaître i, toi qu'en mêlant de pareilles illusions à tes jugements, naguère si justes et si sûrs, voa un monde dont je suis content de n’avoir pas fait la Connaissance,
Aussi bien, ce ne sont pas des primeurs que tu me sers là. Beaucoup de parents, dans leur sagesse, paraît-il, pensent comme toi, qu'il faut fairc connaître le monde à leurs fils et à leurs filles, avant de les jaisser entrer dans l’état religieux. Pour le leur faire connaître, ils les y jettent, au grard péril de leur vocation, et volent ainsi, en tout cas, des mois et des années que Dieu réclamait.
En fin de ccmpte, qu'est-ce que ces fils et ces filles y ont gagné, en Supposant que leur volonté soit resté persévérante et que la grâce ait triomphé du péril ? Connaissent-ils mieux l’état qu’ils choisissent ? Savent-ils mieux la valeur de ce qu’ils quittent? Toi-même, croistu que tu pèserais mieux aujourd’hui les motifs ‘lu choix que tu as voulu faire il y a deux ans?
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Ou bien les novices apportent dans leur communauté la connaissance du monde tel qu'on le voit À vingt ans: un monde qui s'amuse, qui tourbillonne dans des éclats de joie, au milieu d'amis, de flatteurs, de parents qui se chargent de faire la vie belle, sans en faire deviner les revers, le travail, les rudes retours, les responsabilités et les déboires; que l’on aperçoit se prolongeant au loin, dans une perspective ininterrompue de Jouissances et de succès ; — et alors ruand viennent pour ces novices les inévitables moments d’ennui, ce monde brillant et faux engendre la tentation de retourner en arrière et de ressaisir le bonheur perdu. Plus d'un y cède. Bientôt le voile illusionnant se déchire; et je me suis laissé dire que parmi les vies.malheureuses, il en est peu de plus malheureuses que celle desinconstants défroqués.
Ou bien les apprentis du monde ne suivent leur résolution première qu'après avoir connu le monde tel qu’il est, avec ses misères, ses illusions, les chutes où il pousse et les blessures qu’il porte au cœur. Et alors le novice, — repenti et pardonné, sans doute, — traîne toute sa vie,
comme une entrave blessante, dans sa mémoire, le souvenir des fautes regrettées; dans son
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imagination, le fantôme des œuvres vécues et honteuses: dans sa volonté, des brèches ouvertes par l'ennemi et qu’il lui faudra sans cesse fermer avec douleur ; dans toute son âme, les cicatrices des plaies reçues, perpétuels témoins de ses bêtises.
M'est avis que pour être fidèle à la vocation, la nature a déjà assez à porter, sans y ajouter cet attirail encombrant.
D'ailleurs, en SUpposant que la connaissance du monde ne laisse aux Jeunes “appelés ” ni ces illusions, ni ces flétrissures, qu'est-ce qu’elle peut bien ajouter à leur vocation? S'ils ont fait avec Sagesse — comme les supérieurs de Communauté l’exigent — Je choix de leur état, 1!s ont dû, avant de se décider, consulter Dieu, le prier longtemps, écouter les inSpirations et la voix secrète qu'il ne manque jamais de faire entendre à ses élus; ils ont dû se consulter euxmêmes avec leurs désirs et leurs aptitudes, afin de bien voir dans quel genre de vie ils sauraient mieux employer les qualités de leur esprit et de leur cœur, à glorifier Dieu et à Sauver leur âme ; puis, pour éviter les périls de l’amour-propre, ils ont dû consulter humblement un directeur éclairé, qui les a préservés non moins des
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enthousiasmes passagers que des craintes pusillanimes.
Après cela, Dieu, qui fait de la fidélité à son appel une condition de salut, et qui ne demande de notre part que les efforts d’une bonne volonté, Dieu a dû faire le reste. Toutes les connaissances possibles du monde n’y peuvent rien et n’y ajoutent rien.
La vocation est chose divine. Le Créateur donne à chacun de nous une place dans le corps de la société et de l’Église, de même que dans notre corps il a donné sa place à chacun de nos membres. Le membre qui se déplace ne devient pas seulement inutile, il souffre et fait souffrir tout le corps. Est-ce que tu n’as jamais pensé, mon cher Arthur, aux vocations manquées, en voyant dans la société tant de membres inutiles, déclassés, perdus, souffrants et faisant souffrir les autres ?
15 novembre.
Il y a deux jours que cette lettre sans fin est sur ma table, Un billet d'Eugène avanthier me fit espérer que tu allais monter sur l’impériale de l’omnibus de Magloire et piquer une pointe jusqu’au Sault.
Puisque tu ne viens Pas, je t'envoie ma lettre telle quelle. Je m'aperçois qu’elle n'exprime pas assez la joie dont Je suis rempli. C’est ta faute. Tes remarques sur la vocation m'ont dicté, Presque à mon insu, une lettre de raison, quand Je voulais écrire une lettre de cœur. Mais avec toi, même quand c’est la raison qui parle, c’est le cœur qui commande,
Ne te fais jamais accroire que Jj'eusse osé PTononcer, ou qu’on m'eût laissé prononcer mes vœux à la légère, J'avais tout intérêt, et les jésuites avaient plus d'intérêt que moi, à ne m'engager qu’à bon escient.
On m'a assez servi d'épreuves, et J'en ai assez tâté, pour savoir ce que c’est. Dans les moments que tu appellerais les plus rudes et les plus froids, j'ai dit de bon Cœur: Bonum est n0S hic esse, et J'y ai planté ma tente. J'ai assez bu du calice Pour en connaître, sinon la qualité, du moins Je Soût. Il y en a de plus doux; je n’en sache Pas de plus fortifiant. Le calice n’est jamais trop plein, quand c'est la volonté de Dieu qui l’a rempli.
Dans trois ou quatre ans, tu te Marieras :
Penses-tu que tu connaîtras mieux l’état où tu entreras alors que Je ne connais Je mien? Et
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pourtant tu y seras tout de suite profès. C'est peut-être même, qui sait ? pour qu'il y ait des profès du mariage qu’on n'y fait pas de noviciat. Es-tu bien sûr que ces profès seraient nombreux si on les éprouvait pendant deux ans ? Moi qui n’y connais rien, je crois que s'ils restaient nombreux, ils changeraient du moins souvent de com: ..unauté.
Grâce à Dieu, les ‘ regrets ” dont tu me menaces ne m' raient pas. Si jamais ils me mordent, ce sera pour punir ma tiédeur. Alors, ils seront les bienvenus, comme un châtiment mérité. Les motifs qui m'ont décidé étant éternels, les regrets n’y changeront rien.
J'ai offert ma pauvre vie à la gloire de Dieu et lui ai demandé de l’employer aux œuvres qu'Il voudrait. Crois-tu qu’il viendra jamais un moment où je pourrai me dire que Dieu ne vaut pas la peine, Lui de qui nous avons tout reçu, qu’on Lui donne un peu de jeunesse, de santé, de travail, de sacrifice et d'amour ?
Voulant aller au ciel, j’ai pris, comme un
voyageur qui veut arriver, le train qui y mène plus sûrement. Crois-tu que je regretterai jamais de n'avoir pas pris un train plus luxueux
et plus confortable, qui coupe des plaines plus riantes, des Paysages pittoresques et frais, mais qui mène ailleurs ?
J'ai comparé le temps à l'éternité, et pour assurer celle qui dure toujours, j'ai donné celui qui passe -i vite! Crois-tu que Je serai Jamais assez illogique pour conclure que c’est Je temps qui importe et que c'est l'éternité qu'il faut sacrifier ?
Je me suis dit que j'allais mourir, et que Dour avoir la tranquillité à ce moment suprême, il me fallait faire maintenant ce que je voudrais alors avoir fait. Crois-tu que Je serai Jamais assez fou de me mettre en tête que la mort ne viendra pas et que les plaisirs douteux de maintenant compensent assez les. regrets irrémédiables du dernier moment ?
À quelqu'un que j'aimerais et dont Je voudrais le bonheur, J'aurais dit, dans les mêmes circonstances, de faire comme j'ai fait. Pourquoi regretterai-je de me l'être dit à moimême ?
Ta sympathie, je le Sais, part d’un bon naturel, mais ne me plains plus, cher ami, j'aurais pitié de ta pitié.
Ton amitié me vaut mieux. C’est elle qui
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nous ramène souvent ensemble dans le Sacré Cœur, et c'est là que tu aimerais entendre tout ce que je dis de toi.
Ton vieil ami,
Louis LALANDE, s. J.
Sault-au-Récollet, 25 septembre 1884.
Mon cher Prévost,
S'il n’est pas nécessaire, comme tu me le dis, d’avoir décroché son brevet pour commencer ses études de médecine, il est au moins fort utile de le mériter le plus tôt possible, Sans lui, tu t’aventures dans l’à peu près, tu n'as qu’un pied dans l’Université, tu n'es qu’à demi de la tribu des Étudiants : tes titres ne sont pas clairs et francs.
Travaille ferme, et passe-moi vite ces examens-là !
Dieu t’a donné tout ce qu’il faut pour réus-
sir, pour être même au premier rang. N'’en
perds rien, ne laisse rien en friche! Les années que nous avons perdues e* abie, com::: deux étourdis, doivent être un. illon à l'étude, au
A. | cn
lieu de t'en détourner. Le bagage de science qu'un jeune homme apporte du collège n’est Jamais lourd; le nôtre a été particulièrement léger. Tu le complèteras vite, si tu veux, en y mettant un peu de sérieux et de méthode.
Ce qui vaut mieux que la science d’un collégien, c’est son ferme désir d’en acquérir. Ce qui est pire que son ignorance, c’est l’apathie qui la lui fait trouver suffisante.
Puisque ton savoir te laisseencore au-dessous d’un breveté du bureau provincial, monte-toi d’abord jusque là ; mets-toi à l’œuvre, chauffetoi!
Un homme qui a pu, un beau lundi matin, à vingt-quatre heures d'avis, réciter sans broncher tout l'Art poétique d’Horace et toute l'oraison funèbre du prince de Condé, peut ne faire qu’une bouchée du programme des candidats à la médecine.
Quand ce sera fait, tu commenceras les vraies études personnelles, où tu mettras à profit la préparation classique que tu as reçue à coup de
versions, de thèmes, d'analyses et de lectures
des grands auteurs. Tu n’as plus, désormais, de devoirs imposés par un maître » tu as à accomplir le grand devoir du travail, l’obligation