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Il me souvient d’avoir lu, dans un discours de Pasteur,—son discours de réception à l’Académie française, je crois, —que la grandeur des Œuvres se mesure sur l'inspiration qui les fait naître. ‘Heureux, dit-il, celui qui porte en soi un idéal de beauté et qui lui obéit: idéal de l’art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Évangile.” Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions.
Puisque tu admires le maître, cher Arthur, aie comme lui ton idéal et sache lui obéir.
Si tu n’as pas à expliquer le phénomène de la fermentation et à confondre les vieilles théories de Liebig et autres savants allemands, tu as au moins le devoir de te rendre bien compte du ferment qui agit en notre nature déchue, en développe la masse et, par le travail de mille petites passions, désorganise en nous la vie spirituelle, plus vite que les microbes, bacilles ou bactéries ne désorganisent la vie du corps dont ils ont fait leur victime.
Se préparer à la guerre future contre les microbes,— y compris le microbe de la rage, — c'est fort bien; mais c’est encore mieux de faire la guerre présente aux microbes qui rongent
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les consciences. Ennemi pour ennemi, mieux vaut celui qui mord l’habit que celui qui mord la peau; microbe pour microbe, va pour celui de la peau, plutôt que celui du cœur! Celui-ci tue, et il faut que tu vives.
Bonne santé!
Prends courage, mon cher Artaur, et monte jusqu’à ma chambre. Nous causerons de ton retour au travail, aux idées, aux amis meilleurs, à ‘‘l’idéal des vertus de l'Évangile”.
Ton vieil ami,
LALANDE, $. J
Collège Sainte-Marie, Montréal, 22 décembre 1886.
Prépare-toi, cher Ami: voici venir Noël.
C’est l’Avent, l'attente du Christ. Mets-toi bien dans le cœur, là, que ce n’est pas tant nous qui attendons le Sauveur, que .: Sauveur qui nous attend.
Il te pardonnera peut-être d’arriveren retard, parce que tu portes des fardeaux. Mais encore faut-il que tu arrives. Arrive! -
Quand à seras près de lui, il prendra tes fardeaux ; ils disparaîtront tous dans l’absolution. Et ce sera pour toi, pour nous deux, le repos, la joie, le vrai
Merry Christmas !
Louis.
Collège Sainte-Marie, (soir de Pâques).
Mon cher Arthur,
Je me suis enfin accordé le plaisir d’aller voir Eugène.
C’est toujours le même brave cœur, amusant, très drôle, avec ses projets réalisés, ses esperan- © irréalisables, ses préoccupations constantes "e l'effet à produire et ses idées, d’une grandeur! grandes comme lui-même : — lève ta main au plafond.
Marié depuis deux ans, il nage encore dans l'éther de son bonheur. On dirait, à l'entendre, que Son voyage de noces reste pour toujours son dernier souvenir.
Son enfant —une grosse pelote de chair rose — Compte déjà ses huit mois. Il le trouve très intelligent, pa-ce qu’il fait beu! beu! beu! et
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très complaisant, parce qu’il fait ce beu! beu! sans qu'on le lui demande.
Sa femme, qui parle plutôt l'anglais, —ce qui ne suffit pas pour l’embellir,— a offert de boire a cup of tea À ta santé. Eugène, pendant ce temps, fumait un havane plein d’arôme, en souvenir d'Arthur et du cigare homicide, qui faillit te faire rendre l’esprit, dans le campenient de l’île Jones.
Lui et elle veulent te voir à tout prix. Et si beu! veut dire quelque chose, l'enfant le veut furieusement, Je m'acquitte du message,
Vas-y; tu verras un bon petit intérieur, qui te donnera envie de te marier, — Ah! quand tu t'embarqueras dans ce bateau, c'est moi qui t'en souhaiterai un bon voyage!
Vas-y bientôt; tu vas connaître un couple très gai, qui fait entrer la prière comme élément de son bonheur; qui enracine son amour conjugal dans le cœur de Jésus, afin de le rendre immortel; qui introduit le moins possible de monde mondanisant dans sa maison, pour y mieux conserver l'harmonie, la pureté, la confiance mutuelle et pouvoir toujours, sans secret ni soupçons, se regarder jusqu’au fond des yeux.
Te prépares-tu à jouir bientôt de ce bonheur-
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là? Il sera ce que tu le fais: on récolte ordinairement dans le mariage ce qu’on a semé dans le célibat.
Pâques a été d’une joie éclatante au Gesà.
La musique, l'auditoire, le sermon, les fleurs et le soleil, les toilettes claires et les physionomies plus claires encore, les saints et les saintes dans leurs niches, les quatre Évangélistes rayonnant sous leurs candélabres illuminés :
tout proclamait la Résurrection, sur un rythme contagieux et dans un triomphal unisson.
Je sens encore l'espérance du resurgam me chanter au cœur: et l'espérance est une artiste qui chante bien.
Quel spectacle édifiant que la communion des hommes, ce matin! Pourquoi t’es-tu privé du bonheur d'y être? et m'’as-tu privé du bonheur de t'y voir ?
Reçois tout de même mes joyeux bonjours.
Je te serre la main; — mais je te serrerais bien plus fort si tu étais ressuscité.
Alleluia, Alleluia !
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Collège Sainte-Marie, 30 juin 1887.
Pardon, cher Ami, de ne te répondre que quelques mots à la hâte. Ce sera mal écrit et tu vas dire: ‘C’est dommage! lui qui m'a habitué à un si joli griffonnage et si lisible !
Tu as fort bien agi, mon Cher; merci pour ce pauvre Jules qui est enfin casé. M. B** me dit qu’il est heureux de le prendre à son service. Puisse-t-il être heureux de le garder! Te voilà avec une preuve personnelle de plus que ja prière constante et humble est exaucée.
C'est ça, va-t-en! Ne reste pas à la ville pendant l'été. Retourne dans Soulanges et prouve à tes bons amis de là-bas que ton séjour à Montréal n’a diminué en rien la foi pratique de ta première jeunesse. Va respirer l'air, courir à travers champs et bois, pêcher
le brochet, lire sous les vieux ormes, t’occuper
en te reposant, afin de revenir en septembre fort et dispos pour le travail.
Je pars pour Vancouver dans une heure, et c'est tout le temps qu’il me reste pour faire mon sac, —c'est-à-dire pour jeter pêle-mêle
dans une valise les quelques chaussettes, rasoirs,
chemises, cuir et mouchoirs que même un jésuite ne saurait décemment mettre dans ses poches. J'aurais bien voulu y ajouter des cigares pour mon compagnon de voyage; mais je n’en ai pas, tu n’en as pas, ils n’en ont pas; et Fred, sur qui je comptais, m'en a donné un, dont on ne m'a laissé que l’odeur. Fred continue d’aimer les un: il ne fait qu'un avec sa "maison, un avec sa fortune; et, l’autre jour, sachant que le pauvre frère 7*** devait traverser plusieurs fois à Longueuil pour lui faire ses écritures, il lui a donné un billet de passage. Le frère en a profité: pour revenir tout de suite; mais il n’en revient pas.
Il est vrai que les temps sont durs, que Fred n’a pas d'enfant, qu’il ne possède qu’une centaine de mille dollars et que les Sœurs quêtent beaucoup.
Son frère est toujours avec lui: un brave garçon encore celui-là; seulement il ne va pas à la messe, à cause, dit-il, de ses oreilles qui le déparent ; l’une est beaucoup trop grande et l’autre n’est pas achevée, (Ça forme un drôle de cadre à son visage bon-enfant.
Le départ m'a mis dans une humeur qui
chante des actions de grâces en dedans et fait glisser ma plume en pattes de mouche. J'ai bien peur que ces pattes de mouche te fassent chanter autre chose que des actions de grâces.
Il paraît que notre C. P. R. tout neuf livre ses voyageurs, dans les Montagnes-Rocheuses, à un roulis d’océan. Dis à ton ange gardien de dire au mien de ne pas nous laisser rouler dans les précipicés.
Adieu. kr Es
En chemin de fer, près du lac des Bois.
C'est un voyage féerique, cher Ami.
Trois jours à travers une nature neuve, immense, imprévue, qui m'a monté à la tête et dont je ne suis pas encore tout à fait dégrisé, Jusqu'ici, toutefois, c’est surtout le passage au nord du lac Supérieur qui émotionne et fait vibrer. Les interminables forêts grillées de Pontiac et du nord d'Ontario, que le feu a ravagées l’année dernière, offrent un aspect de tristesse navrante, On aperçoit à peine quelques pousses vertes à travers les COrpS morts et noirs de ces solitudes endeuillées : — un champ
de bataille sans limite encore jonché de ses cadavres.
Aux approches du lac, la nature est plus tourmentée. On s'engage dans les premiers contreforts des Laurentides et le Pacifique- Canadien s’y fraie un chemin dont les audaces donnent parfois le vertige. Ce qu'il a fallu de courage, de travail persévérant, de puissance téméraire et de génie pour couper ces montagnes, franchir ces abîmes, y jeter des viaducs, y pousser ensuite des locomotives et des convois entiers de chemin de fer, est quelque chose de merveilleux. A certains endroits, les Laurentides, comme arrêtées brusquement au bord du lac Supérieur qu’elles surplombent, ont forcé les ingénieurs à trancher le roc vifen une sorte de demi-tunnel triangulaire: un triangle dont un des côtés est sous nos pieds, l’autre en forme de corniche au-dessus de nos têtes, et dont le troisième, ouvert, laisse voir à gauche le ciel bleu et les eaux cérulées du lac. On éprouve un plaisir intense, fait d’admiration et de surprises, à côtoyer en mille méandres ces pics abrupts des Laurentides, à sillonner ces flancs de montagnes dont les sommets et les arêtes inclinés sur nous d’un côté, nous écrasent de
leur hauteur vertigineuse, nous pressent et nous poussent de l’autre, semble-t-il, — tant l'imagination s’aiguise à ce spectacle, — vers les profondeurs du lac et de l’abime qui nous attire.
I me restait trois jours heureusement pour m'apaiser. L’apaisement est venu dans une halte à Port-Arthur; et presque l'ennui, dans les savanes de Fort William et les premières plaines du Manitoba.
Saint-Boniface, 5 juillet.
Winnipeg n’est pas du tout ce que j'avais imaginé en lisant l’histoire des Métis. C'est une ville très moderne, bâtie dans un pays plat, bien américaine d’ailleurs par ses divisions et son architecture, Elle a grandi comme par enchantement il y a une dizaine d’années, à l’époque du ‘boom ”; puis s’est arrêtée soudaiïn, il y a cinq ans, avec le “krach” qui a ruiné un grand nombre de propriétaires, au profit de quelques spéculateurs.
Elle reprend aujourd’hui plus sûrement sa marche vers le progrès. Son hôtel des postes, son palais de justice, ses magasins de la Compagnie de la baie d'Hudson, tout son Main
street ne dépareraient pas les plus beaux quartiers de Montréal. Les Winnipeggers sont pleins de confiance dans l’avenir. Dans trente ans, pensent-ils, leur ville viendra bonne <econde dans le Dominion, avant Toronto et juste après Montréal.
Laissons-les croire; ça ne tire pas à conséquence, et Ça leur fait plaisir sans faire de tort à personne. Dans trente ans, tu seras un grand spécialiste, tu voyageras et seras reçu partout comme un bienfaiteur de l'humanité souffrante, — tu viendras voir.
Saint-Boniface, séparée de Winnipeg par la rivière Rouge, est une petite ville beaucoup plus modeste, Personne ne prédit ce qu'elle sera dans trente ans. Pour le moment, elle se compose d’une population d’à peu près douze cents âmes, presque exclusivement canadiennefrançaise et catholique, groupée autour de la cathédrale de Mgr Taché. Le collège y est dirigé depuis deux ans par les Jésuites. Leurs élèves viennent de subir leurs examens annuels avec un succès qui dépasse toutes les espérances. Sur huit candidats examinés par le bureau universitaire, sept ont obtenu des bourses ; — c'est-à-dire, proportion gardée du nombre des
Concurrents, trois ou quatre fois plus que n’en Ont obtenu les élèves de l’université de Mani. toba et autres collèges anglais. Et il en va à peu près ainsi chaque année. Nos enfants viennent en tête, même pour les mathématiques. En philosophie, ils n'ont pas de rivaux sérieux ; dans les classiques anciens, leur supériorité se marque sans efforts, Ce n'est PaS pourtant que les Anglais de l'Ouest négligent les langues de l'antiquité et la formation intellectuelle par le grec et le latin. Peut-être sont-ils même plus fidèles, sur ce point, que ceux d’Ontario, aux exemples et aux traditions de l’Angleterre, Ils savent que ce n’est pas dans les seuls auteurs modernes, dans les auteurs anglais, qu’on forme l'esprit d’un Jeune Anglais. Pour que son intelligence atteigne à son maximum de vi- Bueur, il lui faut en fréquenter d’autres consacrés par le temps et le goût universel; il lui faut d’autres alliances qui soient moins de la famille, Choisir tous ses maîtres dans la langue maternelle l’exposerait à S’affaiblir dans un travail trop aisé et dans l'illusion d’une imitation facile. C’est comme dans entre parents, d’où il ne so rachitiques.
ces mariages rt que des êtres