BOULEVARD SAINT-GERMAIN
LE CAPITAINE PONTAUBRY
« Attends! Attends, polisson! Je m'en vais t'aider à arraclier des crins à la queue de mon cheval !
— Mais, monsieur Pontaubry, je vous jure....
— Et il faut que tu mentes encore! Comme si je ne t'avais pas vu, vu de mes propres yeux! «
Comment M. le capitaine Pontaubry pouvaitil m'avoir vu faire une chose que — je le jure encore! — je n'avais pas faite?
Nous nous trouvions au milieu des bois de Saint-Roch, devant la o-aie maisonnette qui por-
tait aussi le nom de ce saint: je jouais je ne sais plus à quel jeu avec Tony de Marson, Henri de Forges et Digeaux, sous le magnificjue hêtre qui ombrageait alors cette clairière; à côté de nous, il est vrai, Rossinette, la jument du capitaine, était attachée et broutait; mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu m'approcher d'elle de trop près, ni surtout lui tirer quoi que ce fût : j'aurais eu trop peur de recevoir une ruade.
Et, à vingt pas de là, planté sur le seuil de la maisonnette, en compagnie d'Armand et de Frédéric de Marson, de Paul Yauthier, d'Adolphe Mesnil, de Joseph Pernot et autres a grands «, M. Pontaubry continuait sa mercuriale.
ce Yoilà longtemps que je me doutais que c'était toi, petit vaurien! Que je t'y prenne encore! Tu peux compter que je t'allongerai les oreilles! »
Je n'avais même plus la force de protester de mon innocence : j'étais atterré. Pour comble, tout l'entourage du capitaine se gaussait de moi et riait aux éclats.
Il faut vous dire qu'il y avait certain semblant de vérité dans cette accusation de M. le capitaine en retraite Pontaubry. Nous ne venions pas chaque jour au bois uniquement pour couper des baguettes, grimper aux arbres, nous rouler
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sur l'herbe ou jouer à cache-cache; tous, phis ou moius, nous nous occupions de tendues^ nous confectionnions des raquettes et des rejauts, et contribuions de notre mieux, hélas! selon une imprévoyante et barbare coutume de la contrée et de l'époque, à la destruction des oiseaux. Or, pour fabriquer cette sorte de pièges appelés rejauts chez nous, dans la Meuse, et rejetoirs en bon français, il faut du crin, et, la veille ou l'avant-veille, j'avais précisément demandé à Paul Yauthier et aux deux grands Marson de vouloir bien m'en donner quelques mèches, requête qu'ils n'avafent eu garde d'exaucer. Comme ils soupçonnaient que je cherchais à m'en procurer, ils avaient trouvé très spirituel et très drôle d'insinuer à M. Pontaubry que c'était au détriment de la queue de son cheval, et ils avaient si bien réussi que l'excellent capitaine allait jusqu'cà prétendre m'avoir vu, « vu de ses propres yeux ».
Et notez, pour surcroît, qu'il reconnaissait luimême que sa vue baissait, qu'à distance il se méprenait, commettait de fréquentes confusions....
J'en avais la preuve.
Armand et Frédéric de Marson, Yauthier, Maucroix, Marchai, Surlanges, tous ces grands garçons de dix-sept ou dix-huit ans, ne savaient
d'autre part qu'imaginer pour nous faire pièce, à Digeaux, à Maginot, à Guerpont et à moi, qui ne comptions encore que dix ou douze printemps, et se débarrasser de nous. Car nous les gênions, ces messieurs. Quelle confiance pouvait-on avoir en des « moutards ^^ de notre espèce, qui répètent tout ce qu'ils entendent el racontent tout ce qu'ils voient? On n'osait rien dire, pas même fumer en notre présence. A peine toléraient-ils dans leur illustre compagnie Tony de Marson, tant par égard pour ses frères qu'en considération des deux années qu'il avait de plus que nous.
Honteux de l'injuste algarade que m'avait faite M. Pontaubry, j'abandonnais les tendeurs qu'il fréquentait régulièrement, et je m'attacbais aux pas de Henri de Forges, dont la grand'maman, Mme Micbel, possédait un bois situé aussi dans la forêt du Haut-Juré, à Saint-Rocli.
Forges était de beaucoup mon aîné cependant; il appartenait à la même classe — rhétorique ou logique — que Pernot, Marchai, Colin, Yauthier et Armand de Marson; partant, c'est avec eux qu'il aurait dû frayer. Mais c'était un élève quelque peu taciturne et sauvage et qui
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faisait volontiers bande à part. Il me laissait néanmoins l'accompagner sans me rabroner, me témoignait toujours au contraire beaucoup de douceur et de complaisance, et j'ai gardé de nos promenades forestières et de nos tournées dans ses tendues le meilleur souvenir.
Grand, mince et robuste, bien découplé, Henri de Forges était d'une agilité surprenante. Il avait la passion de la chasse aux vipères, et je le vois encore, comme nous côtoyions la lisière rocheuse d'un taillis, près de la Croix-Rouge^ par une brûlante après-midi de septembre, s'arrêter net, en étendant le bras pour m'empêcher d'avancer.
<c En voilà une ! Attention ! Ne bouge pas ! ! ! »
Et, sans autre arme que son mouchoir, il s'élançait à la poursuite du dangereux reptile, que notre approche avait éveillé, se baissait et plongeait dans le taillis, puis en ressortait bientôt, triomphant et radieux, levant en l'air son trophée — la vipère, qu'il tenait fortement serrée par le cou, entre le pouce et l'index.
Jamais je n'ai oublié cette scène.
Comme sa grand'mère, Mme Michel, qui, l'hiver même, sauf les temps de grosses neiges, passait toutes ses journées au bois, assise, son journal ou son aiguille en main, devant sa
maisonnette, Henri de Forges adorait le calme qui règne sous ces vertes voûtes, cette solitude enchanteresse, embaumée de vivifiantes senteurs et sans cesse égayée par le gazouillis des oiseaux, le bruissement des insectes — voire le sifflement des vipères.
Le plus souvent Mme de Forges et ses deux filles tenaient compagnie à Mme Michel : encore un motif pour moi de quitter Tony de Marson et ses frères, la bande des « grands », pour me faufiler tantôt seul, tantôt avec Digeaux, Guerpont ou Maginot, dans le sillage et sous la tutelle de Henri de Forges et de sa grand'mère. Les sœurs de Henri, qui étaient jumelles, avaieni à peu près mon âge ; elles étaient élevées rustiquement, à la dure, comme de vrais garçons, et que de courses endiablées, de bonnes parties nous faisions dans toutes les sentes, les tranchées et places à fourneau de ce coin de forêt!
Quand, fatigués de galoper et de nous pourchasser, nous regagnions, tout en nage, la maisonnette, ou lorsqu'une pluie soudaine, une a levasse, nous forçait à nous y réfugier, Mme Michel avait toujours en réserve, outre notre collation de pain et de fruits habituelle, une multitude de belles histoires à notre intention, d'attrayants
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détails à nous conter sur les caractères et les propriétés des plantes qui nous entouraient, sur les mœurs des volatiles, reptiles ou insectes que nous pouvions rencontrer, sur toute la flore et la faune de nos bois. Ou bien encore elle nous apprenait et nous aidait à jouer aux charades, aux devinettes, à
Cherche, clierche, macuson, Tes bien loin de ta maison !
Elle allait même jusqu'à nous chanter et nous faire chanter des chansonnettes, et, de préférence, — comme pour aller au-devant de la plaisanterie, narguer la raillerie, — la célèbre complainte consacrée à son homonyme :
C'est la nier' Michel qui a perdu son chat, Qui cri' par la fenètr' qui est-c' qui lui rendra. L' compèr' Lustucru lui a répondu :
« Allez, mèr' Michel, vot' chat n'est pas perdu! »
Et comme elle riait de bon cœur de ces doléances et sarcasmes adressés à sa devancière infortunée, à la vraie « mère Michel «!
Ses deux petites-filles, dont j'ai oublié ou n'ai plutôt jamais su les véritables prénoms, étaient appelées par tout le monde et couramment Go et Coco, sobriquets dont je ne me charge cer-
tainement point de vous dévoiler l'origine ni le sens. Elles étaient jumelles, comme je vous l'ai dit, et offraient entre elles la plus étonnante et la plus embarrassante ressemblance. C'étaient la même taille, les mêmes yeux bleus, les mêmes bonnes grosses joues vermeilles, les mêmes cheveux châtain clair. Notez qu'en outre elles étaient invariablement et identicpiement vêtues l'une comme l'autre, portaient la même robe de cotonnade bleue pointillée de blanc, le même col plat tout uni, le même ruban de velours noir autour de la tête ou la même résille. Si bien que je n'ai jamais pu parvenir à distinguer l'une de l'autre Go et Coco, et qu'à tout moment il m'arrivait de dire à celle-ci ou à celle-là : « Est-ce toi ou ta sœur (jui m'as demandé cela? Est-ce à toi ou à ta sœur que je parle? »
Mais revenons à M. le capitaine en retraite Pontaubry, dont les admonestations m'ont causé jadis si grande honte et qui était renommé dans notre petite ville de Popey par ses mésaventures de chasse.
Originaire de la Ville-Haute de Popey-sur-
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Ornain, M. Achille Pontaiibry, après avoir lor.glemps guerroyé en Afrique et conquis là-bas ses épaulettes, était revenu manger sa pension au pays natal, où il avait vite renoué avec d'anciens camarades.
Peu de temps après son retour, il fut invité l)ar l'un d'eux, riche propriétaire des environs, à prendre part à une battue de sangliers. M. Pontaubry accepta de grand cœur et lit immédiatement emplette d'un fusil, un superbe lefaucheux, qu'il se mit en devoir d'essayer. Il possédait, sur le chemin de Saint-Rocli, à l'orée du plateau des Roches, un petit bois entouré de vignes, où les grives abondaient. Il s'y rendit, et comme il venait de brûler ses premières cartouches, sans d'ailleurs rien abattre, un certain Coquillard, qui demeurait tout près de là, dans une bicoque perdue au milieu des champs, et vivait moins de son métier de tisserand que de ses maraudages, braconnages et rapines, attiré par ces soudaines détonations, s'avança à pas de loup vers notre chasseur. Dès que celui-ci l'aperçut, Coquillard lui fit signe, avec la plus expressive mimique, de ne plus tirer, de ne pas faire de bruit.
ce Qu'y a-t-il donc? demanda le capitaine.
— Pchttt! Pclittt!! susurra l'autre, toujours
10 extrp: camarades.
avec d'impérieux gestes et en continuant de s'avancer sur la pointe des pieds. Voulez-vous tuer un beau lièvre, m'sieu? reprit-il d'une voix étouffée, à peine distincte, lorsqu'il fut arrivé sous le nez de M. Pontaubry. J'ai votre alfaire....
11 y en a un de gîté dans mon carré de choux.... Là!... tout près! »
31. Pontaubry d'emboîter le pas aussitôt à ce complaisant personnage, et tous les deux de se glisser le plus doucement possible vers la lisière du bois, à portée dudit carré de choux.
« Tenez, le voyez-vous? nnu^mura Co(|uillard.
— Où donc?
— Derrière ces groseilliers.... Tenez! Tenez! Mais tirez donc, sapristi!
— Je ne vois rien!
— Oh! si c'est permis !... Vous n'apercevez pas ses oreilles (jui pointent, qui remuent? Tenez ! tenez !
— J'ai beau écarquiller les yeux.... Derrière les groseilliers, vous dites?
— Oui, un peu sur la droite....
— Décidément non, je ne vois pas!
— Prêtez-moi votre fusil une seconde; je m'en vais vous le jeter bas, moi, cet effronté! Bien entendu, ce sera pour vous, je n'ai rien à prétendre.... Ne bougez pas de place! Je vais
LE capitainp: PONTAUBRY. Il
me couler clans le fossé.... Ça me sera plus facile pour l'ajuster. »
Et Coquillard, qui s'était emparé de l'arme, descendit avec précaution dans la longue tranchée.
Mais c'est en vain ([ue M. Pontaubry attend le bruit de la détonation; rien ne vient interrompre le silence. Qu'est-ce à dire?
Étonné, quelque peu inquiet même, il s'avance à son tour jusqu'au fossé, y plonge les regards....
Yide! Personne!
Par où le détenteur du fusil a-t-ii bien pu disparaître?
M. Pontaubry court à l'extrémité de son bois, jusqu'au milieu de la route qui le longe, mais, à droite comme à gauche, il n'aperçoit pas plus son homme qu'il ne distinguait tout à l'heure le lièvre dans le carré de choux. Il s'élance vers l'autre extrémité, du côté des vignes, rien non plus. Il franchit alors le fossé, pénètre dans le terrain de Coquillard et s'en va heurter à la porte de sa masure, heurter à coups redoublés.... Pas de réponse!
« Diantre, mais!... se dit-il en fronçant les sourcils. Un fusil tout neuf! qui m'avait coûté 3o0 francs! Sac à papier!!! A moins que ce ne
soit une farce que ce brigand-là ait voulu me jouer! Je m'en vais peut-être bien le retrouver chez moi, mon fusil; il va me le rapporter.... Oui, c'est cela! Ce n'est qu'une plaisanterie, une mauvaise plaisanterie, soit, mais ce n'est pas sérieux! ^)
Hélas! si, capitaine, c'était tout ce qu'il y a de plus sérieux, et force vous fut bien d'en convenir le soir même, en rentrant dans vos pénates.
Et le lendemain matin, vous alliez faire votre déclaration à M. le commissaire de police Poustor. Le braconnier Coquillard était arrêté, conduit à la prison de la place Saint-Pierre, puis déféré à la justice.
Mais alors, et pour comble, les choses changèrent absolument de face; Coquillard fournit la preuve d'un alibi et démontra victorieusement son innocence.
« Cependant il vous ressemblait bien, mon voleur! Oh! il vous ressemblait bien! s'exclamait sans relâche le désolé capitaine, dont la vue, dès cette époque déjà sans doute, n'était l)lus très nette, ou qui, en attendant qu'il « me vit, vît de ses propres yeux )> détériorer la queue de son cheval, était déjà sujet à certaines hallucinations.
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— Possible, m'sieii! Fort possible! répliquait rautheiitiqiie Coqiiillard. Mais ce n'était pas moi ! Je ne pouvais être en même temps à pêcher aux grenouilles dans les mares de Savonnières, et à vous regarder tirer des grives à quatre kilomètres de là, dans votre bois des Roches. Ça, avec la meilleure volonté du monde, ca ne se peut pas, m'sieu! «
Et le pauvre M. Pontaubry dut enclore, outre les frais du procès, payer soixante francs de dommages-intérêts au braconnier Cocpiillard.
Une autre fois qu'il avait tendu des collets dans ce même petit bois des Roches, le capitaine Pontaubry, en faisant sa tournée du soir, trouva un lièvre de pris.
« Bonne aubaine! » se dit-il.
Il se baissa pour décrocher cette proie, et, n'ayant pas sa gibecière, l'enveloppa tant bien que mal dans son mouchoir.
Mais, pendant qu'il s^^ livrait à cette opération, le lièvre, qui n'était pas mort, se ravigota et fila presto à travers bois et vignes, en emportant le mouchoir déjà attaché autour de son cou.
ce Oh!... « rugit notre chasseur déconfit.
Ce n'est qu'un instant après, en regagnant son domicile, qu'il comprit, par une soudaine réflexion, la gravité de sa perte et toute l'étendue de son malheur.
Sa clé, la clé de sa porte d'entrée, se trouvait nouée dans un coin du mouchoir et en conséquence faisait actuellement partie des liagages (lu fuyard.
« Oh!! Oh!!! ^> gronda de plus belle le capitaine, en mordillant de rage ses moustaches.
Dans le légitime dessein de faire ouvrir sa porte et de réintégrer ses lares, il courut frapper aux carreaux du serrurier Simon, dont l'atelier était situé à proximité de la Grand'Rue, au sommet de la côte de l'Horloge.
Mais c'était un dimanche et M. Simon avait fermé boutique pour aller dîner et festoyer chez ses petits-enfants.
Derechef et de plus belle encore, M. Pontaubry soupira et grinça les dents.
« Oh! cette Yille-Haute! On n'y trouve rien! Les fournisseurs en prennent à leur aise et s'y moquent de vous! Tout est pour la Ville-Basse! Tout! Nous ne comptons pas, nous autres! Nous sommes sacrifiés! Autant la supprimer tout de suite alors, la Yille-Haute, la raser d'un seul coup, comme une taupinière! Mais oui! ce se-
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rail i)lns sinii)lo au moins, plus logique, plus loyal ! ->
C'était la vieille rengaine de Popey, l'éternelle rivalité de ses deux quartiers.
Mais serait-il plus heureux à la Ville-Basse? En un jour comme celui-ci, un jour de repos, il risquait bien de rencontrer partout visage de bois.
« Ah! misère! Quelle ville! Quelle ville! « Il n'était pas patient, notre capitaine: il passait même pour « s'emporter comme une soupe au lait », être sujet à des accès de vivacité et de colère passablement désagréables pour ses amis et son entourage.
Ce dimanche-là il eut quelque raison de donner libre carrière à son mécontentement, sinon à sa fureur; car, après être descendu dans la rue de Savonnières, au bas des quatre-vingts, et avoir en vain heurté et carillonné à la porte du serrurier-ferblantier Testevuide, il dut remonter tout seul et tout penaud ce même escalier des quatre-vingts degrés.
<c Rien! Impossible de trouver.... Oh! quelle ville! mon Dieu! mon Dieu! »
Et, après avoir longuement objurgué, pesté et fulminé, il lui fallut bien se calmer, reconnaître que ce qu'il y avait de mieux à faire c'était de ne
déranger ou pour mieux dire de n'essayer de déranger personne, qu'une mauvaise nuit est bien vite passée, — et d'aller s'étendre sur une botte de paille, dans l'écurie de Rossinette.
Était-ce par suite de cette violence de caractère et de ces intempestifs bouillonnements du sang, ou plutôt et plus simplement à cause de sa mauvaise vue, je l'ignore, mais ce qu'il y a de certain, c'est que M. Pontaubry était d'une maladresse insigne à la chasse, le plus mauvais tireur de tous les nemrods de Popey. Aussi devait-il se résoudre à recourir aux lacets et collets, s'il voulait manger de son gibier : encore fallait-il qu'il empêchât celui-ci de ressusciter et de prendre la clé des champs — sans parler de la sienne propre.
Je me souviens d'une partie de chasse que nous fîmes avec lui, Maginot et moi, dans la plaine de Yéel. Alfred Maginot, mon condisciple au lycée, habitait dans la Grand'Rue, presque vis-à-vis de M. Pontaubry, et sa famille était en relations fréquentes avec le capitaine. Un matin d'octobre, quelques jours avant la c. rentrée », je me promenais avec Maginot sur la
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route de Combles, quand M. Pontaubry vint à passer, carnier au dos et fusil en bandoulière. Nous le saluâmes poliment, et — il ne m'accusait pas encore à cette époque de m'approvisionner de crin au préjudice de Rossinette, — il nous invila à l'accompagner, ce que nous acceptâmes avec joie.
« Je ne vais pas bien loin..., aux abords de Véel seulement, nous dit-il, et nous serons rentrés })our midi. Il paraît qu'il y a plusieurs comi)agnies de perdreaux de ces côtés-là. »
Devant nous trottait Sanspuce, un gentil épagneul à poils blancs et taches rouge-feu, que M. Pontaubry venait d'acheter au garde Gilquin.
Ce garde — encore une de mes vieilles connaissances — avait la spécialité d'élever et dresser des chiens pour les chasseurs du canton. Pauvre Gilquin! Il est mort d'un bien horrible accident, comme je pourrai vous le conter un jour, mort asphyxié dans un terrier de renard, où il avait pénétré sans qu'on s'en doutât, et qu'on s'était mis à enfumer.
M. Pontaubry avait entrepris le panégyrique de sa nouvelle acquisition et ne se lassait pas de nous énumérer, chemin faisant, les inappréciables qualités et innombrables mérites de M. Sanspuce.
ce II comprend tout, cet animal-là! C'est la première fois que je l'emmène seul avec moi, mais dès qu'il m'a ^u décrocher mon fusil, il s'est mis à japper de plaisir et à gambader comme un fou. S'il avait pu parler.... Ah! il ne lui manque vraiment que la parole, c'est le cas de le dire! Vous ne croiriez pas qu'il y a huit jours il a arrêté un cheval enqjorté? - Où donc?
— Gomment cela, monsieur Pontaubr\ ?
— Le cheval de Fritz, le brasseur. Oui. il partait tout seul, au grandissime galop, allait dégringoler la côte des Prêtres, quand Sanspuce lui a sauté à la bride et n'a plus voulu le lâcher!
— C'est précieux, une bête comme ça! s'écria Maginot.
— Je crois bien! Ça n'a pas de prix! repartit le capitaine. Et si vous l'aviez vu chasser avec Gilquin! Ah! sui)erbe, merveilleux, mes petits amis! Jamais de fausse pisle! Rien ipii le détourne de sa voie — de son devoir! Ah! il s'y entend, à les dresser, les chiens, le père Gilquin ! Il n'y a que lui vraiment !
— C'est ce qu'on dit partout, monsieur Pontaubry, assurai-je.
— N'est-ce pas? Il n'y a qu'un avis là-dessus! o Tout à coup, connue nous atteignions l'em-
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branchement de la route de Yéel et allions nous engager dans le hois, Sanspuce fit lever un lièvre et le dirigea, le lanra si bien, avec tant d'espril et de ruse, qu'il le contraignit à fder de notre côté et passer à quelques mètres de nous.
M. Pontaubry épaula son arme.
Pan ! pan ! Deux coups retentirent.
Mais le lièvre courait toujours.
Alors Sanspuce, abandonnant la partie, revint vers son maître, s'assit devant lui et le considéra iixement, d'un air quasi ébahi et inquiet, triste et soupçonneux, un air qui semblait dire :
ce Comment, tu le rates? Quand je l'amène à ta portée, te le pousse dans les jambes, quand il n'y a qu'à tirer! Mais quel chasseur es-tu donc? »
Nous reprîmes notre marche.
A la sortie du bois, dans les premières éteules de la plaine, de nouveau Sanspuce donna de la voix, et nous vîmes s'envoler une caille, — toujours dans notre direction.
M. Pontaubry tira, mais sans plus de succès que tout à l'heure.
L'épagneul ne se borna pas alors à se planter devant son maître et à le contempler avec cha-
20 EXTRE CAMAKIDES.
grill et défiance, il se mit à tourner lentement
autour de lui, en groornant et secouant la tête.
et à le regarder en dessous, le reluquer de tous les côtés, curieusement, étrangement, avec honte et pitié, stupéfaction et indignation.
« >'on: Un n"es[ pas maladroit à ce point-là 1 semblait-il ruminer. Pas possible ! Qu'est-ce que c'est que ce maître que le sort m'a infligé? Qui ma atTublé de cette mazette? Je n'ai pas mérité un tti-l alïront! Je fais bien mon métier, moi; c'est lui qui ne sait pas le sien! >
Oui. c'était un chien bien intelligent et admirablement dressé que ce Sanspuce! Et il avait alors une si drôle de mine, il semblait si ennuyé, dépité et furieux contre M. Pontaubry. (|ue Maginot et moi, nous nous mordions les lè\ res pour ne pas éclater de rire.
ce Tu n'as pas bientôt fini de me regarder et de virer comme ça autour de moi? Allons, oust! Oust: je te dis! » cria M. Pontaubn. qui était encore plus vexé et mortifié f^t surtout plus rageur que son chien.
Sanspuce. qui avait bon caractère et ne demandait qu'à se rapatrier avec son maître et lui restituer son estime, se remit en quête, et, à cinq cents pas de là, fit partir — partir à belle — une compagnie de perdreaux, sur laquelle