I.E CAPITAIXE POXTAUBRY
M. Pontaubry lâcha, mais encore sans le moindre résultat, ses deux coups de fusil.
Cette fois Sanspuce n'en demanda pas davantage, et. laissant M. Pontaubn- continuer le cours de ses exploits, il fît volte-face et. sans rien vouloir entendre, reprit délibérément et au petit trot le chemin de la ville.
Nous nous tordions de rire. Maginot et moi: impossible d y résister plus longtemps.
Alors voilà M. Pontaubr\- qui s'en prend à nous, qui nous traite de « petits imbéciles! petits insolents! ^ et déverse sur nous toute sa mauvaise humeur.
Maginot. qui s'était chargé de son carnier. s'empresse de l'enlever et de le lui rendre, ou. l>lus exactement, de le lui jeter dans les jambes, et nous nous sauvons à travers champs et bois. à la suite de Sanspuce. Nous finissions par craindre que. dans sa fureur. M. Pontaubry ne s'avisât de nous mettre en joue. Il est vrai qu'il visait si mal !
Quant à Sanspuce. jamais plus il ne voulut chasser avec cet indigne maître. Volontiers il accourait pour l'escorter, lorsqu'il le voyait prendre sa canne et s'en aller simplement en promenade: mais M. Pontaubry se munissait-il de son fusil, avait-il bouclé ses guêtres et
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endossé sa gibecière, le judicieux toutou lui brûlait la politesse et lllait à l'anglaise, invariablement et imperturbablement.
Il fallut le rendre à Gilquin.
Deux fois seulement M. le capitaine Pontaubry tit preuve d'adresse et <^ abattit sa pièce >^.
La première fois, c'était en revenant de Saint- Roch et en longeant cette vaste esplanade plantée d'énormes tilleuls — le pâquis — proche de notre maison. Il entendit caqueter et pinclier clans les branches qui retombaient sur le chemin et reconnut aussitôt le cri particulier, le rnjnlement du geai.
Un geai à cet endroit, presque dans la ville et au-dessus des toits?... M. Pontaubry n'en croyait pas ses oreilles.
« Il a de l'aplomb, celui-là! > pensait-il.
Et. tout en armant son fusil, il cherchait à apercevoir l'impudent et criard personnage.
Au moment où le geai, le jack ou Jacques. comme on dit chez nous, sautillait d'une branche sur une autre. M. Pontaubry l'aperçut, l'ajusta, et, du premier coup, par le plus grand des hasards, le fit choir dans Therbe qui bordait la routo.
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Mais jutroz un pt'inlc rahurissement. de l'effroi même du tireur, lorsquen se baissant pour ramasser sa victime, il entendit celle-ci prononcer distinctement et lugubrement ces paroles :
«^ Pauvre Jacques! Pauvre Jacques! 0 le pauvre Jacques! «
C'était un jorqupfi apprivoisé — mais non ensorcelé — à qui son maître, le père Antoine. dont je vous parlerai plus tard, avait appris à articuler quelques mots.
Antoine, qui arrivait sur ces entrefaites, jeta les hauts cris, comme de raison, en voyant son élève en si triste posture.
En vain 31. Pontaubry. encore tout ému de l'événement, rt'pliqua que ce n'était pas sa faute, qu'il ne pouvait pas se douter....
Je ne sais comment se termina la chose, mais sûrement le capitaine dut le payer un bon prix, au poids de For. ce (^ geai savant ».
L'autre atfaire fut plus grave et mit fin pour toujours aux exploits cynégétiques de notre héros.
Un soir d'été que M. Mesnil. l'avocat, et le garde Gilquin. tout en se promenant dans la
Grand'Rue, s'entretenaient des ravages exercés sur le territoire de Montplonne par une harde de sangliers, et projetaient d'aller cette nuit même à l'affût de cette bande, M. Pontaubry, qui se trouvait présent, manifesta le désir de les accompagner.
« Si vous le voulez, capitaine ! ^^ dit Gilquin sans le moindre enthousiasme, car il connaissait le savoir-faire de ce pitoyable disciple de saint Hubert.
On partit, après un copieux souper, vers minuit, de façon à arriver à Montplonne, qui est situé à deux lieues de Popey, avant le petit jour.
C'était, afflrmait le garde Gilquin, le moment le plus propice pour « pincer ces gaillards-là » : il fallait profiter de leur retour du gar/nagc.
Gilquin, qui dirigeait l'expédition, conduisit ses acolytes sur la lisière de la forêt, à proximité d'un vaste champ de pommes de terre, tout particulièrement affectionné par lesdits ravageurs. Il posta M. Mesnil à un angle du bois, laissa le capitaine deux cents pas plus loin, et alla se placer à un autre angle de cette lisière.
Assis au pied d'un arbre, le doigt sur la gâchette de son fusil, M. Pontaubry prêtait l'oreille au moindre bruit et fouillait du regard
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le plus loin possible la semi-obscurité qui l'entourait.
Bientôt deux coups de feu, répercutés par l'écho dans toute la gorge boisée de Montplonne, éclatèrent au loin, du côté où M. Mesnil était embusqué; puis un bruit particulier, une sorte de mugissement de vents déchaînés ou de torrent en furie, retentit toujours du même côté gauche.
Plus que jamais, M. Pontaubry ouvrit l'œil et affermit son lefaucheux dans ses mains.
Mais un autre bruit se rapprochait de notre chasseur,... ou peut-être était-ce le même, la même course folle des redoutables pachydermes.
Une masse noire apparut, se dirigeant à fond de train sur lui.
« Attention! » se dit-il.
Pan!
L'animal bondit en arrière, tourna sur luimême....
ce Touché! »
Pour plus de sûreté, M. Pontaubry lui décocha un second coup. Puis, voyant que la bête ne remuait plus, il quitta son poste et s'avança lentement, prudemment. Le garde Gilquin, après ces deux détonations, ce « doublé », qui avait subitement interrompu ce bruit de course impé-
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tiiouso, abandonna aussi sa plaro et rojoio-nit
le capitaine.
Là, devant eux, au milieu du rliamp de pommes de terre, la masse noire gisait sans mouvement. On l'entrevoyait à la timide et grisâtre elarté de la prime aube.
Mais, avec ces bétes-là, un brusque réveil, un dernier et terrible retour, est toujours à craindre; aussi le capitaine glissa-t-il deux nouvelles cartoucbes dans son fusil et se tint-il sur la défensive.
« Il est bien mort, allez! pronostiqua Gilquin. Sans cela il aurait déjà foncé sur nous.... Ah! un beau coup, monsieur Pontaubry, un beau coup! Quand vous vous y mettez!...
— N'est-ce pas? N'importe! Si je lui envoyais encore cette balle? Ça ne i)eut pas nuire!
— Mais.... mais,... attendez donc! exclama Gilquin en changeant de ton et al)aissant l'arme du capitaine. Mais... qu'est-ce que c'est que cette bête? Qu'est-ce que vous avez fait là, mon Dieu! »
Car, à mesure qu'ils approchaient de la masse noire, ils la voyaient se transformer. Ils distinguaient des jambes en fuseau, qui ne ressemblaient en rien aux pattes d'un ragot, une fine lête sans ^roin ni défenses....
Mais, attendez donc! » exclama Gilquin.
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C'était un clieval, un joli poulain à la robe d'ébène, qu'on avait mis au vert, laissé en pacage dans les environs, et qui, effrayé par la harde de sangliers qui était passée à portée de M. Mesnil, avait brisé la palissade de son parc, et s'était, pour son malheur, lancé ventre à terre droit vers le capitaine.
Ce tragique quiproquo produisit un double résultat : il amena d'abord la cession, à titre d'indenuiité et en sus d'un billet de cent francs, de la jument Rossinette au propriétaire du l)oulain si malencontreusement massacré; il décida ensuite M. Pontaubry à renoncer définitivement aux ce plaisirs » de la chasse et clôtura ainsi la liste de ces mémorables faits d'armes.
D'ailleurs quelques mois après cette dernière prouesse, le capitaine Pontaubry fut frappé d'une atta({ue d'apoplexie. Une seconde attaque lui survint l'année suivante, et alors il ne quitta plus sa chambre, sa petite chambre du rez-dechaussée, ne se leva plus de son fauteuil. En montant ou descendant la Grand'Rue, je l'apercevais assis là, dans l'embrasure de sa fenêtre grande ouverte, regardant fixement devaid lui.
l'œil atone et vitreux, la prunelle dilatée. Parlbis il tenait entre les dents une de ses longues pipes de terre et essayait eneore d'aspirer la fumée.
Je le saluais en passant, mais le plus souvent il ne me répondait i)as, il ne me voyait pas.
Depuis longtemps je lui avais i)ardonné la scène du l)ois de Saint-Roch et ce prétendu dommage causé à la queue de Rossinette. J'avais grandi, nous avions fait la paix, étions devenus amis même, — autant toutefois que mes dixhuit ou vingt ans me permettaient de donner ce titre à un vieillard septuagénaire. Mes aînés, avec qui il se plaisait tant à se promener et converser jadis, Yauthier, Surlanges, Marchai, Colin, Joseph Pernot, les Marson, etc., api)elés au loin par leurs professions, ou plus loin encore,... couchés dans le cimetière, n'étaient plus là. Volontiers il causait avec moi, m'entretenait de mes études, de mon avenir, me suggérait de salutaires projets, me graliliait des plus judicieux conseils.
« Ecrivailler des histoires dans les journaux, ca ne te mènera à rien, mon garçon, à rien du tout! Pourquoi ne songes-tu pas plutôt à entrer à l'École polytechnique, ou tout au moins à l'École centrale, et à devenir ingénieur? A la hoime heure! Voilà une i)osition honorahle el
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sorlable! Ou bien étudie le droit, de faron à le lancer dans la politique....
— Eh bien non, cher monsieur Pontaubry, je ne regrette pas le lot que j'ai choisi. Encore aujourd'hui je suis convaincu que j'ai pris ce qui nie convenait \o mieux, la meilleure part. Et peut-être ces historiettes, que j'ai eu tant de plaisir à « écrivailler », ont-elles amusé quelque autre que moi ! »