‹ Entre chien et loupChapitre 10 sur 26 · ARMAND DE PONTMARTIN · texte numérisé non relu

ARMAND DE PONTMARTIN

Paris, 15 juin 1866.

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A mesure que le vieux Paris s'efface et que le nouveau déploie ses merveilles, il est naturel que l'imagination réagisse contre cette immense débâcle de toutes les poésies du passé. Il n'y a pas de cordeau pour le rêve, et la fantaisie refait à sa guise ce que le marteau démolit. Plus les boulevards s'allongent, plus les rues s'élargissent, plus les maisons s'alignent, plus leurs façades neuves rivalisent de monotonie et de

blancheur, plus aussi les souvenirs et lee songes, ces pâles oiseaux de nuit, viennent battre de l'aile à cette mince cloison qui sépare, dans notre cerveau, le monde des chimères du monde des réalités. Les métamorphoses parisiennes sont une vraie révolution, et toute révolution, on le sait, a ses proscrits et ses émigrés.

Supposez un vieillard, rêveur, poète ou artiste en son temps, contemporain des premiers récits d'Hoffmann et des prom^ades 4ie Victor Hugo à travers la Cité ou la cathédrale du moyen âge :

il revient à Paris après de longues années d^ab-

sence; il regarde autour de lui, et se demande avec angoisse si Page a obscurci sa vue ou s'il est le jouet d'un cauchemar. Le berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu : il ne sait plus même où loger ses regrets : il lui semble que son exil recommence sur les li^ux mêmes où il vient de finir : c'était son corps qui n^avait plus de patrie ; maintenant, c'est son âme. Là où il ne se croyait qu'absent, il se reconnaît

étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s'y réveillent pour y mourir encore ; bien des liens qui s'étaient détendus se resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées, devenues des visages indifférents : s'ils ont encore des larmes dans les yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour d'autres que lui.

Un aimable moraliste a écrit : « Quand un jeune homme se plaint d'être malade, on doit Jui dire : — Contez-nous vos peines! Quand un vieillard nous dit qu'il est triste, il faut lui demander i — Quel m^\ souffrez-vous ? » -^ Eii efîetj notre vieil émigré, que nous appellerons^ si vous le voulez, le chevalier Tancrède, ne tarde pai^ â tomber malade : sombre^ pessimiste^ mo* rose, de plus en plus envahi par le froid et l'obscurité du soir^ il associe j dans le cadre étroit qu'enveloppent les rideaux de son alcôve, les fantômes du passé aux souffrances du présent, la

miniature d'une \ision dantesque à. Tébauche d'une rêverie d'Edgard Poe, un lambeau de satire à une oipbre de confe: 'C'est là que je l'altends^ et que je voudrais le saisir, afin qu'il nous guidât dans ces essais de flânerie le long d'un Paris \ bizarre, e^itre chien et loupy fantasque, paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire, vu à « la clarté d'une veilleuse ou exploré à yo\ de hibou. Sous la dictée de cet étrange cicérone^ tour à tour aux prises avec les spectres du. sommeil et les hallucinations de l'insomnie, je voudrais chercher à peindre ces parcelles db vérité, ces vagues réminiscences du monde réel, cet insaisissable va-et-vient de Fimage sensible et de l'idée impondérable, qui, dans les rêves de malade, se mêlent aux chimères d'une imagination surexcitée par la fièvre. Ce n'est ni le bon sens, ni le délire; c'est quelque chose d[intermédiaife ' où se combinent ce qui existe, ce qui n'existe . plus et ce qui n'a jamais existé.

Ov :

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