EMP.E GIIIEN ET LOUP
vinait la chaude pâleur, sa bouche un peu grandes écrin refermé sur deux rangées de perles^ prèles à élinceler au feu de la rampe, au rayon de la mélodie ; voilà le thème : nos souvenirs y ajoutaient des trésors de passion et de rêverie.
» Ce soir-là, ma tante me parut plus agitée que ne le comportaient ses soixante et dix ans. Elle me fit boire d'un petit vin blanc du margrave, dont je ne me méfiai peut-être pas assez. Tout en m'encourageant à manger et à boire, elle me racontait des histoires du temps passé, qui me préparaient admirablement aux émotions de la soirée.
» Les hasards de Témigration l'avaient conduite à Vienne, pendant cette terrible année 1793, si néfaste pour la France, si glorieuse pour la
musique, qui avait vu, à quelques mois de distance, les premières représentations du chefd'œuvre de Cimarosa et de la Flûte enchantée. Une fois Mozart sur le tapis, la bonne dame ne tarissait pas : nous avions, elle et moi, dans l'esprit, ce tour particulier qui prédispose au surnaturel, et que l'argot parisien exprime par cette
métaphore : une araignée dans le plafond. En songeant aux réalités bourgeoises, nous éprouvions tout à coup ce que ma tante appelait des démangeaisons de merveilleux. Elle comparait nos idées à un appartement complet, qui aurait eu, en guise de chambre d*amij la ctfambre du revenant. . » Elle avait embrassé Mozart ; elle Tavait vu toucher du clavecin devant l'empereur Léopold, et elle savait par cœur sa légende, dont vous n'avez jamais eu que les bribes. Elle me la redisait d'une façon qui non-seulement m'y faisait croire, mais me transportait dans un monde où le vraisemblable devenait impossible, où le fantastique paraissait indubitable. Sa voix grêle de douairière m'entfeit dans le tympan comme une vrille, et chacun de ses récits produisait sur mon cerveau l'effet de ces marteaux qui frappent les heures dans les cathédrales gothiques* Les légères fumées du vin du Rhin passaient devant mes yeux pareilles â Un voile de gaze^ à une vapeur transt)arente..i
i) Le dîner fini, ma tante me fit signe; je lui offris
mon bras î sa voiture nous emporta vers le théâtre, Dix minutes après, nous entrions dans sa loge.
» Ce qu'était le Théâtre-Italien à cette époque, les sexagénaires tels que vous et moi pourraient seuls le dire» Dès le vestibule, on y aspirait un parfum qui ne s'achète ni chez Guerlain ni chez madame Prévost ; le parfum de la bonne compagnie. Cette douce et tiède atmosphère s'harmonisait avec Télégance des habitués, les fraîches toilettes des spectatrices, le charme des mélo* dies. Tout le monde parlait bas, même dans les entr*actes, et d'épais tapis assourdissaient encore le bruit des pas et le murmure des voix. Il eût été plus facile de rencontrer une fausse note dans le gosier de ces chanteurs qu'un ton criard dans cet ensemble ou une femme tarée dans ce gracieux public. Presque tous les grands noms de France étaient inscrits sur la liste d'abonnement; les loges avaient une porte ouverte sur le faubourg Saint-Germain. A l'orchestre, des hommes politiques, des pairs, des députés, des artistes illustres, Rossini et Lamartine à trente ans ; au
parterre, de jeunes et ardents dilettantes, dont la plupart sont devenus célèbres.
. » Ma' tante me nommait quelques-unes de ces patriciennes dont le règne éphémère devait expirer entre une ordonnance et une émeute, et dont les sourires aristocratiques avaient déjà la langueur d'un adieu. J'admirais ces longs yeux rêveurs, ces lèvres hautaines ou caressantes, ces cous de cygne, ces épaules aux blancheurs lactées, trahies par les indiscrétions du corsage. Je voyais, réunies dans leur vrai cadre, ces duchesses de Langeais, ces marquises d'Espard, ces vicomtesses de Beauséant, ces comtesses Eédora, nobles lis, roses mousseuses, tubéreuses aux acres senteurs, dont les grâces et les élégances ont trouvé un chroniqueur immortel. Mais bientôt, à force .de les regarder, je ne les vis plus : elles devinrent pour mon regard ce qu'est le soleil pour un œil ébloui. Je les imaginai ; mon éblouissement se changea en rêve, et, jsi Ton m'avait dit que ces femmes étaient ae grandes dames d un autre siècle qui venaient m'appor-
ter des nouvelles d'un autre monde, on ne m'aurait pas étonné. J'étais depuis quelques heures en proie à des sensations trop vives pourne pas rompre l'équilibre de mes facultés : il me sem blait, à tous moments, que chacune de ces sensations s'émiettait, et que chacune de ces miettes, multipliées à Tinfini, craquait dans ma cervelle comme craquent les grains de sable sous des souliers ferrés.
» Pourtant, les premières scènes à'Otello me laissèrent froid. Elles ne répondaient pas à la voix mystérieuse que j'entendais chanter en dedans. Otello me parut farouche, Roderigo mignard, Elmiro glacial. Je me sentais tourmenté d'une soif shakspearienne que la musique refusait d'étanch.er. Tout à coup, le machiniste siffla : lepa^ lais des doges se replia vers les frises et fut remplacé par la chambre de Desdemona.
» Les applaudissements retentirent : madame
Malibran entrait en scène. Elle portait le costume
vénitien du seizième siècle. Jamais le type de la
Grande artiste et celui de la grande dame ne se
combinèrent avec plus de séduction, de poésie et d'éclat. Avant qu'elle eût chanté, j'étais subjugué. Puis cette voix au timbre d'or, ce visage au regard de flamme produisirent sur moi un de ces innombrables phénomènes dont ma vie est remplie, et qui me jettent sans 'cesse hors de la réalité. L'individu pauvre et chétif dont les mains crispées s'appuyaient sur le velours de la loge, ce n'était plus moi : je n'existais plus à la place où me fixait ma misérable guenille ; mais j'avais conscience d'un autre être qui aimait, souffrait, pleurait, chantait avec l'âme de Desdemona; mon corps s'atténuait, s'allongeait, devenait fluide, immatériel, intangible ; en revanche, mon imagination prenait un corps et se plaçait sur la scène, à l'endroit où je voyais d'avance étinceler e poignard du More et couler le sang de la victime. J'aurais juré que tout cela était réel, que Garcia allait réellement tuer la Malibran et me tuer avec elle.
» — Comme tu es pâle! me dit ma tante à voix basse.
» — Vous ne voyez donc pas ? Elle me regarde, elle m'attire, elle m'absorbe... Là-bas, dans ce grand cadre qui croit renfermer un portrait de famille, c'est moi... Sur ce fauteuil de chêne sculpté, où elle était assise tout à Theure, c'est moi... Si j'étranglais lago, y aurait-il un jury pour me condamner ?...
» Ma tante haussa les épaules et garda le silence : elle avait pitié de ma folie.
» Le drame marchait, Topera chantait, le second acte' allait finir...
» Je venais d'entendre le frémissement d'une robe et le léger bruit d'une porte ouverte et refermée avec précaution : je n'y avais pas pris garde ; j'étais trop absorbé, trop incapable de faire la part de mon extase et de la réalité. Un instant après, je me retournai ; il n'y avait plus personne dans la loge ; je crus sérieusement que ma tante avait passé à travers la cloison : le fait est que, fatiguée et souffrante, elle ne s'était pas senti le courage d'attendre jusqu'à la fin, et n'avait pas voulu — je le devinai et lui en rendis
grâces — me faire perdre une minute de cette soirée de délices.
» J'étais seul, bien seul, et il me semblait que cet isolement resserrait encore Tinvisible lien qui m'unissait à la cantatrice et au drame. Bientôt, dans une de mes hallucinations familières, je m'imaginai qu'il ne restait plus dans la salle que la Malibran et moi, qu'elle ne chantait plus que pour mon oreille et pour mon cœur. 11 en résulta un changement dans ces phénomènes de la vie intérieure dont je suivais la marche bizarre à /ravers tout mon être, comme on suit sur la poussière la trace d'une fourmi. Tout à l'heure, il m'avait paru que mon corps, devenu immatériel et impondérable, laissait mon âme s'échapper, et que mon âme se réfugiait sur le théâtre, auprès de Desdemona. A présent, c'était elle que j'attirais auprès de moi : elle aussi se dédoublait : je la voyais, sur la scène, agenouillée devant son père, disant avec d'inexprimables sanglots son chant de désespoir filial ; mais je la sentais à mes côtés, à cette place que venait de quitter ma vieille
ENTRE CHIEN ET LOUP. r>
tante. J'écoutais ses soupirs; j'entendais ses larmes tomber goutte à goulte, comme on entend une pluie d'avril tomber de feuille en feuille et traverser l'arbre sous lequel on s'est abrité. » Le rideau se relevait sur ce merveilleux troisième acte qui me rendait tout Shakspeare. Dès lors, ce que j'Sprouvai, ce ne fut plus l'admiration d'un dilettante passionné, mais la sensation d'un rêve enivrant, la volupté d'un mangeur de haschich ou d'un buveur d'opium. Mon imagina^ tion se tendit de noir et s'illumina comme une chapelle ardente où je me préparais à porter, après le sacrifice, le corps de ma Desdemona. Sur ce fond sombre, conslellé, pareil au ciel des lagunes à minuit, passa la mélancolique chanson du gondolier, paroles de Dante, musique de Rossini, poésie de Shakspeare :
Nessun maggior dolore
Ghe ricordarsi del tempo felice
Nella miseria...
»Tout ce qui peut saisir l'âme humaine, Tarracher à sa froide prison, la soulever, à vol d'aigle, ^
vers ridéal et l'infini, semblait réuni dans cet étroit espace ; la* passion et la tragédie débordaient. Parfois la mélodie prenait des ailes, et ces ailes frôlaient le velours de ma loge et le frêle tissu de mon cerveau. La Malibran portait un de ces vaporeux peignoirs de mousseline blanche, que tant d'actrices ont clierché à copier sans réussir à en retrouver la molle élégance et le chaste abandon. Ses beaux bras entouraient sa harpe, comme une dernière amie à laquelle on confie ses derniers secrets. Affaissée sous le poids de ses tristesses, elle murmurait la romance du Saule : la salle entière était suspendue à ses lèvres. Four moi, l'émotion était à la fois violente et vague ; le fil trop tendu se cassait de plus en plus; la sensation du rêve envahissait celle du spectacle, de même que l'ombre s'allonge, vers le soir, sur une plaine inondée de soleil. Otello descendant, sa lampe à la main, l'escalier en spirale, l'effet de terreur et d*angoisse, l'effrayante ritournelle qui prélude à son entrée en .scène, le choc de ces deux passions, les déchire-
ments de ces deux cœurs, les accents dç rage du More, Ed osi ancor^ spergiura ! le cri sublime de Tamour et de l'innocence outragée. Sono innocente.,, perfido^ injfrafo / Forage au dehors, la fureur et l'épouvante au dedans, la course désespérée de Desdemona fuyant la mort, le double coup de poignard, les tragiques détails du dénoûment, tout cela avait cessé de m'émouvoir comme représentation d'un épisode terrible, in* terprété puissamment par le génie du drame et le génie de la musique.
» Ayant perdu toute faculté de discernement entre les fictions du théâtre et le sentiment de la vie réelle, il m'arriva de donner aux unes ce que JQ retranchais à Tautre, et de devenir pour moi-même un personnage fantastique, pendant qu'Otello et Desdemona vivaient à quelques pas de moi, se tordaient sous l'étreinte de passions véritables, et mêlaient leur existence vraie à mu vie imaginaire. Au milieu de ce renversement complet de toutes les notions du possible et du chimérique, une idée très-nette^une certitude ma
restait : c'est que la Malibran, réellement morte sur la scène reviendrait^ après la chute du rideau, comme la donna Anna d'Hoffmann , me retrouver dans ma loge, s'offrir à moi sous une forme qui n'aurait plus rien de terrestre, et me proposer de partir avec elle, non pas pour le pays où les citronniers flei^ri^^ent, mais pour une contrée mystérieuse, entre terre et ciel, où il n'y aurait d'insensé que la raison et de palpable que le rêve. » Cette idée avait tant de puissance, qu elle me fixait sur mon fauteuil plus sdidement que la plus forte chaîne. Au moment où le rideau tomba, je ne bougeai pas : j'attendais ! Le public commençait à s'écouler; l'obscurité se fit dans la salle avec cette rapidité qu'ont pu remarquer, en pareil cas, tous ceux qui sont restés à leur place cinq minutes de plus que le strict nécessaire : la rampe s'abaissa, le lustre s'éteignit; les bruits qui signalent une sortie de théâtre allaient s'affaiblissant ; les ouvreuses recouvraient à la hâte, d'une toile grossière, le velours du balcon et des avant-scènes. Les corridors, encore éclai*
rés, m'envoyaient à peine, à travers quelque porte entr ouverte , une lueur crépusculaire et funèbre. Une sorte de brouillard passait devant mes yeux fatigués de visions, et je ne savais pas si c'était Teffet de cette transition subite de tant de splendeur à tant d'ombre, ou si c'était le fond sombre sur lequel glissent nos songes.
» Tout à coup, j'entendis trèstdistinctemenl frapper à la porte de ma loge : a J'en étais sûr ! » me dis-je intérigurement. Je me levai, j'ouvris, en murmurant d'une voix enivrée : c< C'est vous I » c'est toi, Maria-Desdemonal... je t'attendais... » Viens!... prends-moi, emmène-moi I...
» C'était une femme, en effet; mais qu'elle ressemblait peu au poétique fantôme que je vensis de voir, dans ses voiles blancs, tomber sous le cangiar d'Otello! Réveillé en sursaut, ou plutôt lancé d'un rêve dans un autre, j'étais en présence d'une virago de haute stature, aux larges et robustes épaules, l'œil en feu, Tair farouche, le visage noirci de poudre, le sang aux mains, le
bonnet phrygien sur la tête, les vêtements en
38 ElVTBE GHIEM ET LOUP.
lambeaux; belle peut-être, mais d'une beauté tourmentée et sinistre, — que j'ai revue depuis sur des barricades, dans les vers d'un poëte appelé Auguste Barbier, et sur la toile d'un peintre nommé Eugène Delacroix.
» Je me débattis un moment contré cette impossibilité de crier qui est un des supplices du cauchemar 1 la femme me saisit avec un ricanement sauvage, m'enleva comme une mère irritée ou effrayée enlèverait un enfant sTla mamelle, et me jeta violemment hors de la loge. Je devais, semblait-il, me briser contre les bancs du parterre; mais mon corps s'était fait si léger, et le vide s'agrandit dans des proportions si extraordinaires, que je me sentis flottant dans l'espace, sans savoir ni la distance que je parcourais, ni combien de temps dura la traversée. Un érudit m'a affirmé que mon voyage aérien m'avait pris trente-sept ans; je sais, moi, que le trajet de la place Favart à Pangle du boulevard Poissonnière peut se faire en un quart d'heure.
D Lorsque je repris terre, lorsque, écrasé de
fatigue, la poitrine échauffée, le regard perdu en de bizarres phosphorescences, l'oreille obsédée de bourdonnements confus, je me laissai tomber sur une chaise, j'étais dans une immense salle, chargée de dorures d'un goût suspect, devant une table où des garçons, dont la figure me rappelait les plus capricieux dessins de Grandville, apportaient des tasses de café, des bols de punch, des verres de sirop, des limonades, des flacons d'eau-de-vie, des chopes de bière, inces* samment engloutis par des consommateurs groupés comme les Cimbres dans le tableau de Decamps, ou les Ninivites dans la gravure de Martin. La fumée des cigares et des pipes, l'odeur des boissons, la respiration de cette foule, formaient une atmosphère épaisse, lourde, étouffante, qui prenait à la gorge et rougissait les yeux. Quant au public, jamais on ne vit pareille bigarrure. A côté d'un type d'artiste, des joues hâves d'un rapin, de la face intelligente et narquoise d'un journaliste, je ne sais combien de physiono^ mies bourgeoises, plates^ prudhommiséesj hébé^
lées, ahuries : de quoi défrayer le répertoire de Daumier, souligné par Callot et annoté par Hogarth ; toutes les expressions, depuis la curiosité moqueuse de Thomme d'esprit jusqu a la convoitise bestiale de l'imbécile qui devine un mot à double sens; depuis Tétonnement poli de l'homme du monde en goguette jusqu'à la stupeur béate de l'épicier en liesse ; depuis le rêve embaumé où nous plonge la fraîche vapeur du narghilé jusqu'à l'ivresse idiote où nous enfonce Tabsinthe.
» Tous les regards étaient tournés vers une petite porte, communiquant avec une estrade arrangée en théâtre, sur laquelle se succédaient des chanteurs en habit noir et des chanteuses décolletées. A la fin cette petite porte se rouvrit, une femme parut, et je me sentis pris dans un tourbillon d'applaudissements tels, que, comparés à ceux-là, les bravos du Théâtre-Italien ressemblaient à l'approbation discrète d'un salon ennuyé.
«Elle était laide, de cette laideur triviale et
vivace qui a plus de prise sur le public qu'une beauté fade et réigulière. Tout était paradoxal dans celte ligure : le front déprimé, les yeux fatigués trahissaient pourtant une intelligence pronjpte, tout en dehors, promenée dans les bas-fonds populaires. Le bas du visage accusait une surabondance de vie animale; le renflement de la lèvre supérieure, la bouche largement fendue, lui donnaient une expression qui tenait le milieu entre les servantes de Molière et les bêtes apocalyptiques sculptées par le moyen âge sur le portail des cathédrales. La physionomie était rude et annonçait cette gaieté triste qui est le rire des grandes villes. Jl y avait, dans cet ensemble, de l'actrice, de la bohème et du gamin de Paris. Pas un grain de sel attique, mais un gros morceau de sel gaulois et de poivre de Cayenne, acheté à la halle par une commère forte en gueule et le poing sur la hanche. On se disait, en la regardant, que, si cette femme était artiste, l'art qui l'avait choisie pour interprète ne devait plus être celui des aristocraties, mais des multitudes.
» Elle chanta, et, malgré les rugosités singulières d'une voix éraillée, la netteté de son débit, la justesse de ses intonations, la vivacité de sa pantomime, la hardiesse des sous-entendus, la transparence des intentions grivoises dont elle brodait un texte insipide et grossier, les tons chauds qui rplevaient cette musique de guinguette, le fluide électrique qui se dégageait de ces attitudes, de ces regards et de ces gestes, m'expliquèrent le prodigieux succès de la virtuose et de ses chansons.
» Chose étrange I en dépit du temps écoulé et de l'espace parcouru, ce second rêve portait encore si profondément Tempreinte du premier, l'image de la Malibran était gravée si avant dans mon cœur, que je fus frappé d'une vague et lointaine ressemblance entre mon idéale Desdemona et cette chanteuse de café. Idée folle I effet d'une nouvelle hallucination sur un cerveau tour à tour hanté par toutes les variétés du songe et tous les songes de la fièvre ! Je me dis qu'elle ressemblait à la Malibran comme Offenbach ressemble à Mo-
zart, comme Frédérick-Lemaitre, dans le Chiffonnier de Paris j ressemblait à Talma dans Maulius^ comme une bonne farce du Palais-Royal ressemble au Misanthropey comme le vin bleu de la barrière ressemble au Johannisberg... Mais eniin, pour moi^ elle lui ressemblait !
» Dès lors, il s'établit, entre ce qu'écoulait mon oreille et ce qui obsédait mon souvenir, une sorte d'antagonisme et de dialogue ; les Ipfibeaux du rôle de Desdemona me revenaient obstinément, pendant que retentissaient, au milieu de transports frénétiques, les refrains de MM. Tourte et Villebichot. Mes voix intérieures répondaient à la voix de la chanteuse. Elle chantait : Ten auras pas létrenne ! et j'entendais au fond de mon âme : Se vive il mio tesor ! Elle disait : Rien nest sacré pour un sapeur j et je me redisais à moi-même '. Assisa al piè d^un salice. Elle répétait : Cest pour l* enfant^ foi de nourrice ! et le chant mystérieux répliquait : Non arrestare il colpo !
» Cette lutte, en se prolongeant, devint pour ma pauvre tête une de ces tortures qui enivrent,
une de ces voluptés qui brisent. Je succombai. Depuis une heure, j'avalais machinalement tout ce que m'apportait le garçon au profil simiesque, dont la serviette blanche cachait mal les jambes torses terminées par des pieds fourchus et dont la raillerie muette prenait, à chaque nouveau bol de punch, des airs méphistophéliques. Cette chaleur, cette fumée, ces odeurs, ces libations réitérées me suffoquèrent : je m'accoudai, puis je m'affaissai, le front collé sur la table, et je cessai de voir et d'entendre.
» Quand je repris mes sens, il n'y avait plus que quelques personnes dans la salle ; les chanteurs étaient descendus de l'estrade ; les musiciens de l'orchestre emportaient leurs cahiers et quittaient leurs pupitres. Dans les deux loges où s'isolaient les privilégiés, je remarquai quelques femmes d'une noble et élégante beauté. Je sentis courir sur ma tête une chaude haleine : je devinai la chanteuse, qui s'inclinait près de mon épaule :
» — Tu es, murmura-t-elle, le mari, l'oncle ou
le frère de la Belle au bois dormant. Mon pauvre ami I le temps a marché, et la société aussi, depuis cette fameuse représentation d'Ofrf/o... Viens, je te réciterai mes Mémoires... rédigés par moimême... Je te raconterai l'histoire de Pâlot, ou celle de Thomas TOurs, dont le ventre s'allongeait comme une bretelle élastique; je te dirai Tanecdote des dix francs de Dumaine, et tu connaîtras Dumaine et son cœur; tu vivras parla pensée en compagnie des habitués du café du Cirque, des Funambules et du Lazary, de Clémence la gargo'ttière, du petit pèreMourier, et de ma rivale Flora qui disait à tout propos : m On vient de me- voler » mon collier de 30,000 francs I » Mais non, tu es un aristocrate, mon vieux \ ce réalisme populacier, ces détails de la borne et du cabaret te font faire une laide grimace... Eh bien, regarde dans ces loges... Vois-tu ces belles dames? Ce sont de grandes dames, comme ditMélingue dans la Tour de Nesle. Celle-ci est la petite-fille de la duchesse de Maufrigneuse ; celle-là a épousé le pelit-filsde la marquise d'Espard; celle autre est
46 ENTRE GHlEIf ET LOUP.
la nièce de la vicomtesse de Beauséant, et sa compagne est proche parente d*un neveu de la duchesse de Langeais... Ah I mon bonhomme I nous avons fait du ahemin depuis ton beau temps, et il a coulé de Teau sous le pont Neuf, qui n'est plus neuf. . .
D J'étais stupéfait, consterné.
» — Ce n'est pas possible I m'écriai-je.
» En ce moment, la petite-fille de la duchesse de Maufrigneuse sortit de sa loge, traversa la salle, s'approcha de la chanteuse, et lui dit quelques mots avec une gracieuse bienveillance.
» — Oui, madame la duchesse, répondit la virtuose populaire; j'aurai l'honneur de chanter demain chez vous, et je chanterai dans votre salon les morceaux de mon répertoire que la police m'interdit ici.
» C'est trop fort I une douleur aiguë me réveille... Me voici dans mon lit, et le docteur Sarazari} me tâte le pouls.-.
LES DEUX REVENAMTfi
— Il faut pourtant que je le tire de là! s'était dit le docteur Sarazard, en assistant au réveil fiévreux du chevalier Tancrède.
Et il ajouta tout haut, de cet air brusque qui paraissait lui être familier : x
— Allons I levez-vous I habillez-vous I Votre crise est passée, la soirée est belle ; je vais vous conduire à la vente du célèbre collectionneur Mathias Bruel, un de mes malades...
— Oui est mort?
— Naturellement.
Le chevalier Tancrède s'était logé rue d'Enfer,
à deux pas de son cher Luxembourg, dont les allées désertes se peuplaient pour lui de souvenirs charmants et de mélancoliques fantômes. 11 sortit, appuyé sur le bras de son ami. Pour ménager ses forces, le docteur voulait prendre une voiture.
— Oh! non, pas "de voiture, dit le chevalier : une bonne et longue flânerie I
On élait à la fin d'avril : toutes les poésies printaniëres du pays latin se ranimaient à la fois. Quelques heures auparavant, une légère ondée avait rafraîchi l'atmosphère, lustré les gazons, saline la verdure des massifs et des pépinières, ravivé l'odeur pénétrante des arbustes et fait courir à travers ces végétations hâtives une surabondance de vie et de jeunesse. Çà et là, des peçcées lumineuses s'ouvraient sur les grilles du jardin, sur l'allée de l'Observatoire ou les maisons neuves de la rue de Fleur us. Sous la voûte des marronniers et des tilleuls, les obliques rayons du soleil couchant semaient une poussière d'or et illuminaient les lointains comme d'un reflet d'incendie. Un ciel doux, aux tons d'aquarelle.
baigné dçins la brume, lavé par la pluie, fouellé de petits nuages à franges irisées, envoyait un dernier sourire aux dômes du Panthéon et du Valde-Grâce, dont les noires silhouettes se dessinaient sur un fond ckir, comme une pensée triste se mêle à nos heures rapides de plaisir et dejoi«.
.. La Closerie dès Lilas venait de se rouvrir. Des groupes d*étudiants, des vétérans ou des novices de la bohème et de Tart,- échappés des ateliers voisins, bruyants pour se préparer à être gais, affluaient en chantonnant les refrains mis à la mode par les virtuoses de café ou le caprice des gamins de Paris. Ils amenaient avec eux ces pauvres filles, nymphes déclassées de la rive gauche, qui ne sont plus des grisettes et ne seront jamais des patriciennes du vice. C'était un tourbillon bigarré de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel, un fouillis de toutes les notes de la gamme, un pêlemêle de teintes criardes, de rires éclatants, de •voix éraillées, de toilettes baroques, de folles chansons : chemises rouges, bérets montagnards, cri-
nolines insolentes, bonnets de travers, t eutres farouches, casquettes d'Heidelberg, vareuses de velours, robes de soie élimées, bottines grimaçantes, cris sauvages, calembours féroces, pipes colossales, parfums d'estaminet, lestes gaudrioles. Les groupes se croisaient avec nos deux promenenrs, et il se produisait alors un phénomène assez bizarre. A distance, la vue de ces deux hommes maigres, ridés, vêtus de noir, hissés sur des jambes grêles, paraissant porter leur propre deuil, éveillait, parmi ces jeunes viveurs, une bouffée de nK)querie. Le plus Hardi de la bande s'écriait :
— Ohé! les croque-morts de Montparnasse!
les trimballeurs de refroidis !
Mais, à mesure qu'approchaient le chevalier et , le docteur, l'hilarité» tombait; les groupes devenaient taciturnes, presque respectueux ; les plus turbulents éprouvaient une vague impression de malaise; les jeunes filles frissonnaient, et l'on chuchotait d'une voix mal assurée :
— Tiens ! deux revenants !
— On était plus gai de mon temps, disait le chevalier.
La nuit arrivait, et nos promeneurs n'avan** çaient guère. L'obscurité se fit sous les grands arbres ; le tambour commença à battre la retraite. C'était là cet entre chien et loup que le docteur Sarazard redoutait pour son malade : car, d'une minute à l'autre, les ombre»- du dehors péné^ traient dans cette pauvre cervelle, pareille à un vase fêlé et trop plein. Il essaya de hâter la marche; mais le chevalier résistait. A chaque pas, ses idées disparaissaient dans ses souvenirs, le présent dans le passé, le monde réel dans le monde fantastique. Tout à coup il s'arrêta :
— C'est au pied de cette statue que j'ai lu pour la première fois les Odes et Ballades. Où est Victor Hugo?
— Hors de France.
— C'est sous ce marronnier que J'eus la primeur des Méditations poétiques. Où est Lamartine ?
— A récarl.
— Dans cette allée, je voyais passer un jeune homme et un adolescent, blonds cheveux, taille élégante, tous deux poètes, disait-on. L'un s'appelait Alfred de Vigny, Fautre^Alfred de Musset. Où sont-ils ?
— Morts.
— Le soir, à Fheure où nous sommes, à la pâle clarté des étoiles, glissaient comme des ombres, dans la direction de la rue Notre-Dame* des-Champs, ceux en qui se personnifiaient alors la poésie, la peinture, la musique, la statuaire, les enthousiasmes, les espérances, les rêveries de notre jeunesse.... Poterlet, Charles Dovalle, Fontaney, Louis Brian, Feuchères, Hippolyte Monpou, Rabbç, Farcy, Bocage...
— Morts et oubliés.
— Chenavard, les deux Deschamps, Louis Boulanger. . .
— Sous la remise.
— Nodier, Eugène Delacroix, Scheffer, Bo* nington, Decamps...
— Morts.
— Ils allaient chez les Devéria...
— Défunts.
— Un jour, on iùe montra, sur cette terrasse, près de ce kiosque où on lisait les journaux, un homme de haute taille, aux cheveux crépus, aux lèvres épaisses, aux larges épaules, aux yeux rayonnants de verve et de vie : c'était Alexandre Dumas : il venait de donner Henri IIIj et il allait faire jouer Christine.
— A présent, il fait des conférences publiques où il prouve que Talma et Shakspeare, Kean et Schiller, Jules César et Napoléon, Franklin et Gutenberg, Fulton et Christophe Colomb, le Dante et Michel-Ange n'auraient pas été inventés sans lui...
— Un autre jour, près de ce bassin, je liai connaissance avec un jeune et vaillant causeur, qui commençait à faire une révolution dans le roman et le feuilleton dramatique : son front, son regard,' sa bouche, tout souriait ; il citait Horace entre deux bons mots ; il avait le bon sens et la fantaisie, la malice et le charme, la gaieté
et le sentiment, la grâce et la force; son imagination et sa plume couraient sans cesse de ridée au rêve, du fruit à la fleur, de la vérité piquante au paradoxe étincelant, et éparpillaient en chemin, comme les fées, des diamants et des perles; il y avait, dans cet esprit, du papillon et de Tabeille... Il me semble que je le vois, que je l'entends encore. . .
— Et depuis trente-six ans on l'applaudit, on l'aime... Cette veine n a pas tari, cet esprit n'a pas vieilli, cette vie de travail n'a pas eu une heure d'épuisement et de lassitude. . . Récemment, une illustre douairière a eu le mauvais goût de le faire attendre : il s'est consolé et vengé par un chef-d'œuvre de bonhomie narquoise, de beau lapgage, de bonne humeur, d'atticisme délicat, d'ingénieuse éloquence; mais le public, moins débonnaire...
En ce moment, un énorme coup de sifflet retentit à travers les premiers silences de la nuit : il venait du chemin de fer de Versailles.
Le chevalier Tancrède s'était replongé dans ses songeries rétrospectives.
— Les galeries de TOdéon! c'est là qu'un libraire au teint jauiie, le sieur Masgana, nous vendait pour cinq sous le Tartufe de Molière et ' le Charles IX de Çhénier, les premiers in-32 qui se soient vus; moyennant quoi, nous pensions donner du fil à retordre au ministère Villèle. . . Sous cet arceau qui touche à la porte des acteurs, ont passé devant moi Charles Eemble, miss Smithson, la grande Georges, la petite Anaïs, la belle Falcoz, Duprez, Ligier, Fontan,Drouineau, Soulié, Lockroy, Beauvallet, Pichald, Soumet, Guiraud, Picard, JVafflard, Andrieux, Duval...
— Des spectres !
— A cette grille que vous apercevez là-bas et qui ouvre sur la rue de Fleurus, il existait un manège, tenu par le beau Larive, fils d'un tragédien qui eut quelques années de règne avant Talma, après Lekain. Je prenais ma leçon, roide comme un pieu sur une selle à la française, quand on apprit la mort de Talma : — « Il avait
toujours été inférieur à mon père, » cria Larive; et ce phénomène de piété filiale produisit sur moi un tel effet, que je tombai lourdement sur le sable... Docteur! docteur! il y avait ici une rue!...
— On l'a remplacée par un boulevard... Vous en verrez bien d'autres !
— - Oui ; mais, dans cette rue, il y avait une maison!
— Hé ! hé! c'est assez probable...
— Len** 12. Le rez-de-chaussée était occupé par un bureau de diligences et un loueur de cabriolets.
— 11 n'y a plus de diligences et plus de cabriolets.
— Le premier par un pair de France...
— Il n'y a plus de pairs.
— Le second par un officier des gardes du corps...
— Il n'y a plus de gardes du corps...
— Le troisième par un lecteur du roi...
— Il n'y a plus de roi.
— Le quatrième par un directeur de la loterie...
— Il n'y a plus de loterie.
— Et le cinquième par un poêie et une griseiie. • • ,
— 11 n'y a plus ni grisettes ni poètes,
— Oui; mais la grisette, c'était Adolphine, et le poète, c'était moi.
A ce nom d' Adolphine, le docteur Sarazard ne put réprimer un frémissement qu'il dissimula tant bien que mal sous ses airs habituels de moquerie. Il avait commencé par se prêter aux fantaisies d'une mémoire qni se substituait peu a peu à tous les ressorts de la vie active. Il croyait ranimer ainsi les facultés usées par d^s alternatives d'exaltation et d'abattement, rétablir des points intermédiaires entre le trop près que le chevalier refusait de subir et le lointain où il se rejetait sans cesse, le ramener par degrés vers ridée présente, à l'aide de la sensation passée. Mais bientôt il eut peur : le poids des souvenirs était trop lourd pour cette intelligence malade,
et Tentrainait au fond, comme un nauft^agé que sa planche trop pesante submergerait au lieu de le sauver. Le chevalier Tancrède ressemblait à un voyageur égaré la nuit au milieu d'un pays inconnu, marchant au hasard à travers les ténèbres, lequel, en se retournant, verrait d'innombrables lumières trembloter à Tborizon. L'œil fixé sur cette zone lumineuse, il ne saurait plus où mettre le pied, et sentirait l'obscurité redoubler autour de lui.
Le docteur serra le bras de son compagnon, et lui dit d'un air de commandement :
— Marchons plus vite, ou nous trouverons les salles fermées!
Sur le pont des Saints-Pères, il y eut une nouvelle halte : l'air était vif, la nuit noire, le ciel assombri : les peupliers et les saules de la berge frissonnaient sous la brise^ comme des baigneurs surpris par le froid. Neuf heures sonnaient aux horloges, et les vibrations parcouraient l'espace^ d'un bord de la Seine à l'autre; heures d'affaireSy de plaisirs^ de ruine, de douleur, de joie,
ENTRE GHiEN ET LOUP. 59
de crime, s'abattant sur cette foule ainsi que des
volées de fauvettes et de hiboux, de ramiers et de vautours. Le chevalier s'arrêta, les mains appuyées sur le parapet. Son regard s'enfonça dans ces immensités où se massaient vaguement les tours de Notre-Dame, THôlel-Dieu, le Louvre, les Tuileries, i^Obélisque, le pont Royal. Il prêta l'oreille aux clapotements de Tcbu, se heurtant aux bateaux, aux arches et aux barrages. Il suivit des yeux les lueurs phosphorescentes que cette eau promenait dans son cours; puis, essayant de dégager son bras toujours retenu par le docteur, il dit avec calme :
— Bonsoir, mon ami, je reste ici..*
— Grand Dieu ! et pour quoi faire?
— Pour voir passer une âme....
— Une âme! et laquelle?
— L'âme du vieux Paris, de mon faris à moi, pour qui le nouveau n'existe pas* Croyez-vous donc que les villes n'ont pas des âmes comme les hommes? Le vieux Paris a une âme; je la connais, je l'aime; je suis une des parcelles de ce grand
tout, un des atomes perdus dans cet infini. Elle a été ce que j'ai Vu, elle a possédé ce que j*ai perdu, elle regrette ce que je pleure. Toutes les nuits, elle part du beffroi de la vieille cathédrale et traverse le Paris nocturne, regardant à droite et à gauche ce qu'on lui ôte et ce qu'on lui rend...
Tenez, là-bas... Ne l'entendez-vous pas qui gémît sous le marteau des démolisseurs?
— Mais non, c'est le battoir d'une blanchisseuse attardée... *^
— Ce tintement lointain, c'est le glas funèbre de nos poésies et de nos amours.
— "Non, c'est l'horloge de Saint-Germaiîi- TAuxerrois qui répond à celle de l'Institut.
— Écoutez cette plainte, ce sanglot qui nous arrive à travers la distance I
— C'est le cri de Toiseau de nuit qui plane sur le Louvre.
— Voyez ces lueurs qui brillent sur le sillage du fleuve : ce sont les yeux des trépassés; ils se rouvrent pour rappeler à ceux qui vivent ceux qui ne sont plus.
— Non, cest l'effet naturel delà transparence de l'eau sous ces milliers d'étoiles ou de becs de
gaz...
Et le docteur ajouta avec une rudesse croissante :
— Allons! marchez ! ou je vous fais appréhender par un sergent de ville.
— Des sergents de ville I il n'y en avait pas de mon temps I murmura le chevalier, qui se laissa emmener avec une résignation machinale.
— Ils s'appelaient autrement, voilà tout, répliqua le docteur en ricanant.
Au Palais-Royal, la scène recommença de plus belle. Le pauvre visionnaire ne se reconnaissait plus.
— Qu'ont-ils fait, disait-il, de la rue du Doyenné, oùcesaimablesesprits,ThéophileGautier,Édouard Ourliac, Marilhal, Arsène Houssaye, Gérard de Nerval, avaient installé en permanence un rayon de leur soleil? de la rue de Chartres où régnait le Vaudeville, si joyeux alors, si malheureux aujourd'hui? de la rue des Froids-Manteaux ?...
— Hum ! de vrais coupe-gorges !
— Ah ! les coupe-gorges les plus redoutables ne sont pas ceux qui en portent Téliquette f... Et les galeries de bois, si vivantes, si originales, si fantaisistes, le cerveau de Paris ?. . .
— Oui, un cerveau fêlé comme le vôtre ! Osezvous bien regretter ce bouge où toute l'Europe apportait la boue de ses souliers et de ses appétits, où une honnête femme ne pouvait passer, même en plein jour, gù la luxure coudoyait le vice et piétinait dans l'ordure? Des étalages de libraires et des cohues de courtisanes 1 La prostitution de la chair et celle de l'esprit !
- — C*est vrai I mais au moins ces malheureuses, parquées et traquées par la police, n'affichaient pas la prétention d'être une puissance sociale et mondaine ! Nous n'avions pas la crainte de voir nos femmes, nos filles et nos sœurs, entraînées par une tentation bizarre ou obligées de lutter contre ces indignes rivales, copier leurs modes, acheter leurs nippes, visiter leur luxe, singer leurs allures, imiter leur jargon, feuilleter
leur vocabulaire! Elles n'avaient pas, ces créatures, un chiffre dans tous les budgets, un œil dans tous les salons, une griffe dans tous les journaux, un pied dans tous les ménages, un doigt sur tous les verrous, un ressort dans tous les coffres, un mot dans toutes les énigmes, une clef dans toutes les serrures!... Ces libraires, Ladvocat, Urbain Canel, Dauriac, se ruinaient pour la gloire au bénéfice de leurs auteurs et de leur public ! Ce qu'ils publiaient, ce n'étaient pas les Mémoires (Tune femme de chambre ou d'une Biche anglaise, les Voleuses d^amour^ les Nuits de Jane, les Demoiselles de magasin, avec vignettes assorties : c'étaient Chateaubriand, Villemain, Goethe, Walter Scott, Barante, Victor Hugo, Lamartine, Casimir Delavigne, Guizot, Cousin, Jouffroy, Augustin Thierry !..•
—Vous rêvez tout éveillé, et vous me dites des sornettes à dormir debout...— Et les maisons de jeu, le 113, la roulette, la rouge et la noire, les .regrettez-vous, par hasard ?
— Je préférerai toujours^ dans la part faite
aux vices des grandes villes et aux perversités humaines, l'estampille au clandestin, Tofficiel à l'apocryphe. Qui dit estampille dit surveillance : il n'y a plus de tripots où Ton joue ; il y a des salons où Ton triche. Le démon du jeu avait un enfer spécial et un cqstume réglementaire : on savait à quoi s'en tenir; aujourd'hui, il se déguise en dandy, en agioteur, en marquis, en diplomate, en banquier, en prince; il ressemble à tout le monde, et il circule dans la meilleure compagnie...
— Assez ! assez! Vous êtes, plus halluciné que je ne le croyais... Tenez, je vais enfin vous faire rougir de toutes ces injustices que vous commettez en rêve... Voilà le Théâtre-Français... Vous souvient-il de ce qu'il était, il y a quarante ans? Ces abords ignobles, ces ruelles tortueuses, ce manque d'air, d'espace et de perspective, cette hideuse rue du Rempart, ces maisons tarées, ces portes lépreuses, cette galerie noire... Maintenant regardez... cette façade majestueuse, ces* colonnes élégantes, cette place spacieuse, pleine
ENTRE CHIEN ET LOUP. n.-)
d'air et de soleil, ces arbres transplantés tout exprès pour embellir de leur voisinage la maison que dis-je?le palais de Corneille et de Molière!...
— Vous avez raison..., Pardonnez aux folies d'un maniaque.,. Et... dites-moi... sans doute, l'art dramatique est au niveau de ces progrès matériels, de ces nouvelles magnificences?.. • Le dieu est digne du temple? Corneille et Racine, si bien logés, on les joue ?...
— Jamais.
— Molière, si splendidement restauré ?• . •
— Mal.
— La tragédie?.
— Morte.
— Le drame historique?..,
— Mort.
— La comédie?...
— Malade.
— « Ah ! mon ami, c'est moi qui vous dis à mon tour : marchons, hâtons le paa ; allons nous consoler avec les curiosités du vieux temps !...