‹ Entre chien et loupChapitre 14 sur 26 · DN COFFRET · texte numérisé non relu

DN COFFRET

Quand le chevalier et le docteur entrèrent au n"" 4 de la salle Drouot, la vente des collections léguées par feu le baron Ma thias Bruel était chauffée à faire éclater les soupapes de la fentaisie et de la vanité. Toutes les variétés de Tenchérisseur, depuis l'homme de goût jusqu'au maniaque, depuis le marchand de bric-à-brac jusqu'au millionnaire, depuis le prince russe jusqu'au banquier juif, en arrivaient à ce moment où les sages font des sottises, où les billets de mille francs dansent dans les poches, où les Greuze se payent commo

des Raphaël, et les faïences de Limoges comme les porcelaines de vieux sèvres.

Aux yeux d*un artiste insouciant, Taspect de la salle n'eût été que pittoresque : pour un vieux rêveur tel que le chevalier Tancrède, elle avait je ne sais quoi de lugubre et de fantasque, qui répondait au désordre de ses pensées. Qu'y a-t-il de plus mélancolique qu'une exposition et une vente après décès? Ce n'est pas seulement la vie, la passion, le trésor d'un homme, sur lesquels s*abaissent les derniers voiles de la mort et de Toubli : ce sont des milliers d'existences, de joies secrètes, de douleurs cachées, de vagues souvenirs, de richesses perdues, de misères latentes, dont il a tenii un moment le fil et qui se brisent avec lui. Cette coupe d'or ciselé, gagnée jadis aux courses d'Epsom par un rival de Brummel et de d'Orsay, ses créanciers l'ont forcé de la vendre avec toute sa défroque d'élégant. Ces belles tapisseries servirent à une fête offerte par une ville enthousiaste à une princesse morte en exil. Ces boiseries de chêne sculpté, ces tableaux de

chasse, ces buires au cou de cygne, ornèrent la salle à manger d'un château ducal, vendu par autorité de justice. Ce lustre aux cent branches festonnées éclaira les salons d'un hôtel tombé sous le marteau des démolisseurs. Ces toiles de maîtres, ces jades, ces émaux, ces ivoires, ces boites tressées par des mains féeriques, ces bahuts, ces tabatières constellées de diamants, ces fleurs du pays d'azur, ces médailles, ces guipures, tout cela représente des âmes qui ont vécu, aimé, pleuré, souffert: tout cela parle une langue mystérieuse : folies d'amoureux, songes de visionnaire, épargnes d'avare, finesses deMohican, béatitudes d'extatique, privations d'anachorète, provisions de fourmi, profusions d'insensé! Des heures d'attente, des années de patience, des jours de fièvre, des minutes d'ivresse, des myriades de désirs, d'espérances, d'émotions, de calculs, de regrets, aboutissant à des abîmes de néant ! Les archives de l'Hôtel des Ventes fourniraient, au besoin, l'histoire d'un pays, d'un siècle, d'un monde.

Si telles sont les idées qu'éveille en nous un.

pareil spectacle, se figure-t-on ce qui devait se passer dans Timagination crépusculaire du chevalier Tancrède ? Habitué à sauter brusquement du visible à l'invisible et de Fobjet matériel à la création de son propre songe^ il ne tarda pas à donner des inquiétudes au docteur Sarazard, qui se repentait presque de l'avoir amené* Chaque curiosité mise en vente devenait pour lui le point de départ d'un voyage dans le pays des chimères, le texte d'un nouveau chapitre dans le livre toujours ouvert où il lisait les yeux fermés.

— Paix donc ! murmurait le docteur, dont les sourcils gris menaçaient de descendre jusque sur Tarète de son nez crochu, quand les soubresauts du chevalier et ses monologues à voix basse incommodaient ses voisins.

Mais lui, sourd aux chuchotements, insensible aux coups de coude, pendant que se croisaient toutes les voix de la surenchère, il continuait à dialoguer avec sa pensée, qui tantôt se montrait à demi, tantôt se cachait en entier, tantôt se dérobait sous les dentelles noires du rêve ; il la pour-

suivait tour% tour dans les replis de son âme et dans les recoins de la salle.

— Les imbéciles I disait-il au docteur : ils mettent en vente ce service de Saxe authentique, et ils n'en savent pas seulement l'histoire I C'est Auguste 11^ roi de Pologne, qui le donna à la belle Kœnigsmark.,. attendez... en 1694. Vingt-cinq ans après, Maurice de Saxe le portait en France, et, un jour qu'il avait fait pleurer de beaux yeux... ceux d'Adrienne Lecouvreur, il lui fit ce riche cadeau pour la consoler. Après la mort tragique d'Adrienne, le service fut acheté par Paris de Montmartel, qui, devenu vieux, l'offrit galamment à madame du Barry. De celle-ci, il passa à Tallien, dont la veuve, dans un moment de gêne, le vendit à un brocanteur de la rue des Lions-Saint-Paul. Il y restajusqu'en 1810, époque du mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise. Il y euf alors beaucoup d'Autrichiens à Paris. Un d'eux vit le service et en fit Tacquisition pour le compte d'un célèbre diplomate, qui le céda, vers 1851, à Fanny Essler.

Quand elle quitta Paris, la mode des ventes commençait : le service fut poussé jusqu'à huit mille neuf cent quarante-cinq francs cinquante centimes par le baron Mathias Bruel, et il entra dans sa collection pour n'en plus sortir. Et maintenant, docteur, comptez les fantômes que je vois danser autour de ces tables, à la clarté livide de ces lam^ pes : empereurs, impératrices, favorites, rois, danseuses, tragédiennes, ambassadeurs, brocanteurs, courtisans et courtisanes ; le ballet des niorls, la criée des squelettes !

— 11 est possible que cet original dise ce qu'il

sait et sache ce qu'il dit I

Celle réflexion coûta six mille francs à up curieux qui venait d'enlendic vaguement le soliloque du chevalier Tancrède ; il allait renoncer, il se ravisa ; ses concurrents s'animèrent, et le service atloignit un chiffre fantastique.

— Les niais ! continua le* chevalier ; ils appellent ceci un Rembrandt, et ils ne voient pas que c'est Rembrandt lui-môme...

— Oh! pour le coup, c'est trop fort...

taisez-vous, ou je m'en vais, et je vous emmène!...

— C'est très-simple, au contraire. En 1669, mon trisaïeul, Tancrède IV, avait encouiu la disgrâce de Louis XIV. Il aimait passionnément la peinture ; il partit pour la Hollande, et devint Tami intime de Rembrandt. Le grand peintre, sexagénaire déjà, mais à Tapogée de son génie ^ et de sa gloire, était très-avare. Il profita de Tentliousiasme du jeune Français pour lui louer trèscher une chambre contiguê à son atelier. Rembrandt n'avait chez lui qu'une vieille servante, et, comme le bruit courait que sa maison regorgeait d'or et d'argent cachés, ses transes étaient continuelles. Une nuit, des voleurs tentèrent de s'introduire par la lucarne d'un grenier situé audessus de la chambre de mon trisaïeul : ils trouvèrent à qui parler. A la première alerte, Tancrède s'était levé, tenant d'une mainsonépée, deFautre une lanterne sourde: il monta, à pas de loup, le petit escalier tournant qui conduisait au grenier, et, au moment où le plus résolu des bandits

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passait son bras par un carreau brisé pour ouvrir l'espagnolette, Téclair de l'épée brilla dans l'ombre et le bras fut transpercé de part en part. L*homme poussa un cri de douleur et d'épouvante; il retomba en hurlant sur ses compagnons, qui l'emportèrent. Rembrandt,toujours auxaguels dans ses insomnies de vieillard et d'avare, avait entendu quelque chose; il arriva, guidé par le bruit ou rinstinct, tandis que mon trisaïeul essuyait tranquillement son épée. Voyez-vous d'ici la scène? Les ténèbres de minuit se réfugiant aux angles de cette pièce vaste et nue; Tarliste émergeant de cette obscurité parsemée de reflets fauves pour entrer dans le cercle de lumière tracé par la lanterne ; des gouttes de sang sur le plancher ; la fenêtre ouverte, le carreau cassé, et, à travers cette ouverture, un coin de ciel noyé dans le brouillard ; mon trisaïeul en chemise, debout, la taille haute, l'épée à la main. 4. Rembrandt se jeta dans le§, bras de Tancrède, qu'il appela son sauveur^ et leur intimité en devint plus étroite, i A

— Fou I archifou I ^gri somnia ! bredouillait le docteur entre ses dents, . .

— * Comme témoignage de sa reconnaissance, continua le chevalier, Rembrandt avait bien envie d'offrir un de ses chefs-d'œuvre à son hôte ; mais c'était plus fort que lui : son avarice protestait. En attendant, ils s'enfoncèrent ensemble dans les sciences occultes, qui possédaient alors, en Hollande, un si grand nombre d'adeptes. Dn soir, — Bembrandt n'avait plus que deux ou trois ans à vivre, — ils étaient seuls dans son atelier. L'orage grondait au dehors; l'artiste fit du feu, et de ses doigts tremblotants alluma une lampe i il allait de toile en toile, d'un pas de malade, voûté par l'âge, empaqueté dans une houppelande de laine brune, et, à la darté de cette lampe, la Ronde de nuit^ YAlchitnistey la Leçon d^anatomie^ les Disciples d^Êmmaûs^ les Portraits^ s'éclairaient bizarrement, puis se replongeaient dans l'ombre, en se fixant à Fétat de vision dans le regard et dans l'âme. On eût dit un feu follet glissant et s'arrètant tour à tour^ et^ à chacune

(le ses halles, évoquant des figures ou des spectres...

— Nous y sommes! Toujours Ventre chien et loup ! dit à voix basse le docteur Sarazard, sans pouvoir tout à fait se défendre* du trouble que nous éprouvons en entendant des choses folles débitées d'un ton convaincu.

— Bientôt Thallucination fut complète : les créations de Farliste vécurent ; les visages s'animèrent; la lueur vague se concentra autour de Jésus et de ses disciples, et y devint une auréole. Les soldats du guet battirent le pavé ; le chirurgien s'acharna sur le cadavre; Talchimiste agita son soufflet gigantesque, et le feu rougeâtre de ses fourneaux brilla dans la nuit comme un œil de cyclope. Les portraits prirent celte intensité de vie qu'on a exprimée par un mot :;9ar/an^/... Encore une fois, toutes les limites du monde réel et du monde imaginaire s'étaient confondues, effacées, pour mon trisaïeul et pour le vieux peintre. Alors Rembrandt, se retournant vers son ami ;

— - Je mourrai bientôt, lui dit-il ; mais ceux-là

que j'ai fait vivre — et il montrait les tableaux — ne me laisseront pas mourir : je vivrai en eux, et je vous fais, vous et les vôtres, les légataires de cette seconde vie... Oui, ce qui me tourmente, c'est de songer que, dans cinquante ans, mes toiles se payeront le triple de leur valeur actuelle, et que, dans deux siècles, elles vaudront dix fois ce qu'on les aura payées en 1725. On me vendra si cher, que la fraude et la mode inventeront de faux Rembrandt : il y en aura par centaines, et une foule de dupes et de faux connaisseurs y croira. Comprenez-vous ce supplice?... Eh bien, voici le privilège que je lègue et le souvenir que je demande à vos fils, petits-fils et descendants : chaque fois qu'en leur présence on mettra en vente un Rembrandt, si le principal personnage ne les regarde pas, c'est que le tableau sera apocryphe : s'il les regarde...

En ce moment, le docteur et le chevalier tressaillirent : était-ce l'eflet d'imaginations surexcitées, le jeu de la lumière tombant d'aplomb sur cette figure, ou tout simplement une preuve de

la magique puissance du peintre ? Le portrait les regarda fixement ; un rayon de vie passa dans $es yeux ; le front s'illumina ; les lèvres remuèrent,,.

— A quatre-vingt mille francs le Rembrandt !

glapit le garçon de salle.

—- Quatre-vingt-dix mille I cria un ténor,

-^ Cent mille I riposta un boyard.

-^ Cent dix mille I répliqua un prince valaque.

~ Cent quinze I exclama un marchand hollandaist

^ Cent vingt I dit froidement un lord, qui paraissait décidé à ne pas lâcher sa proie.

^ Adjugé I

Pendant ce temps, le docteur murmurait à Toreille du chevalier :

^ Encore un pas, nous serons tous deux aux Petites-Maisons, et je suis moins sûr d'y entrer en médecin qu'en malade...

"^ Quoi I vous, mon maître, reprit le chevalier Tancrède; vous, dont j'ai si souvent éprouvé le pouvoir magnétique, et qui croyez comme moi

que tout un monde commence là où notre sotte raison finit, vous refuseriejs de me suivre sur ce chemin pavé de merveilles? Vous ne voulez pas voir que ce qui est réel et vivant ici, ce m sont pas ces plates figures d'huissiers, de çommissaires-priseurs, de millionnaires, de curieux, d'oisifs, d'acheteurs, de revendeurs, de marchands ; cette vie banale d'aujourd'hui, qui sçra Ja mort vulgaire de demain I.., C'est,,.

Le chevalier s'arrêta suffoqué, tremblant des pieds à la tète ; une rougeur de fièvre monta à ses joues pâles ; sa bouche s'ouvrit ; mai§, inçappble d'articuler un mot, il ne put que serrer violemment le bras du docteur : -^ il lui montra d'un geste l'objet que l'on mettait en vente, et qui portait le n" 319.

— A cent francs, criait-on, le coffret, style Louis XVI!

C'était un coffret d'ébène sculpté, avec incrustalions de nacre : l'intérieur du couvercle était d'un ton clair, sur lequel un artiste inconnu avait peint de petits Amours, entrelacés de fes-

tons, d'oiseaux et de fleurs. Au fond, sur une tablette recouverte de soie bleue, brillaient une paire de ciseaux, un dé à coudre, un couteau ù couper le papier, un étui à mettre les aiguilles, le tout en nacre et argent, d'une forme élégante, d un travail exquis. Le coffret paraissait ne porter ni date ni chiffre; mais ce chiffre et cette date, on aurait pu les retrouver peut-être dans les yeux du chevalier Tancrède.

Il fit un suprême effort, et sa voix se dégagea :

— Cent cinquante francs! cria-t-il.

Et tout bas, au docteur :

— Je vous dis que je le reconnais ; c'est le mien, c'est le sien!...

— Deux cents! dit un indifférent, séduit par ridée d'entrer en concurrence avec ce personnage singulier, qui, depuis son entrée dans la salle, piquait au jeu tous ces amateurs de curiosités.

Le docteur fit entendre un sourd ricanement, qui ressemblait à un bruit de crécelle.

Le chevalier était lancé : il poussa jn qu'à cinq

cents francs avec une véhémence extraordinaire. Bientôt tous les assistants, qui s'y connaissaient, comprirent qu'une plus longue lutte ne servirait qu'à ruiner ce surenchérisseur opiniâtre, qui semblait ne posséder ni une raison bien solide, ni un portefeuille bien garni. Depuis quelques instants, ils éprouvaient, à l'aspect du chevalier Tancrède, une sensation analogue à celle que cause le contact de la torpille. La séance allait finir, et c'était par mégarde que le commissairepriseur, après l'heure réglementaire, avait laissé mettre aux enchères ce coffret, regardé comme insignifiant. L'éclairage baissait à vue d'œil : une brume fumeuse s'était répandue dans la salle. Les cerveaux, échauffés par les ardentes péripéties de la vente, fatigués de toutes ces belles choses et de tous ces cris stridents, se débattaient contre une lassitude fébrile. Comme pour donner raison au chevalier, la vie se retirait des esprits engourtlis et se raccrochait à ces panoplies, à ces cadres, à ces statuettes, à ces dressoirs, à ces tentures. Une sorte dé fantaisie tragique s'infil-

trait dans cette chaude atmosphère, y promenait de vagues frissons et se personnifiait dans ces deux hommes vieux, secs, ridés, parcheminés, blêmes, vêtus de noir, dont les yeux enfoncés dans leur orbite reflétaient toutes ces étincelles de nacre et d'opale, dont lé profil maigre, anguleux, exagérait ses zigzags dans les alternatives de lumière et d'ombre. '

Il se fit un silçnce : au bout de cinq minutes, le chevalier Tancrède était propriétaire du cpffret.

Il bondit, se précipita sur sa conquête comme une lionne qui retrouve ses petits ; puis, entraîn^jfit le docteur dans le corridor, il souleva la première tablette, découvrit un panneau imperceptible, poussa un ressort à secret, et montra à 3on compagnon, sous une dernière plaque d'ébène. mince comme unç feuille de papier, ces deux noms tracés au pinceau et encore Irèslisibles :

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