‹ Entre chien et loupChapitre 6 sur 26 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

les succès de bruit, d'argent, de scandale, qui, le nez au vent, la joue maquillée, le sourire aux lèvres, le cynisme au front, la rose au sein, Tocil vif et le pied leste, la robe retroussée jusqu'à la ceinture dorée, profitant du courroux des uns, de la complaisance des autres, de la curiosité de ceux-ci, de la malédiction de ceux-là, de la complicité de tous, se moquent gaillardement des pauvres diables assez sots pour prendre au sérieux et pratiquer le vieux précepte ; Intéresser honnêtement les honnêtes gens ! . . . .

Et les coteries, dont on est d autant plus forcé de reconnaître le pouvoir qu'on a plus obstinément essayé de s'en passer ! Vous n'êtes d'aucune coterie, pas plus de celles des salons que de celles des brasseries, et vous croyez bonnement qu'on va s'occuper de vos ouvrages ! Ingénuité de province ! naïveté de l'âge d'or ! Vous n'avez donc jamais entendu parler de la camaraderie? mot essentiellement moderne, qui, quoi qu'en ait dit son inventeur, se serait bien inventé tout seul.

DE LA SECONDE ÉDITION tu

Assurément la chose qu'il exprime n'est pas nouvelle; elle est d'origine aussi ancienne que la vanité. Mais le perfectionnement tient lieu de nouveauté. Ce n'est plus, comme dans le salon de Philaminte, un assaut de compliments entre Tris- Botin et Vadius ; ce n'est plus, comme au xvni* siècle, dans un café de beaux-esprits ou dans une correspondance de Ferney, des grains d'encens • distribués en échange de coups d'encensoir. C'est quelque chose de grandiose et de complet, un fait public, social, accepté comme on accepte l'égalité civile et le Code Napoléon. Les prodiges opérés par la société en commandite pour Fexploitation de la vanité au profit de Tamour-propre, les miracles du dévouement de chacun à la gloriole de tous, lasseraient, sans les épuiser jamais, la cari-pcature et la satire. Hélas ! sur ce terrain, les plus illustres ne sont pas les moins coupables! En délivrant des brevets d'immortalité à quiconque leur adresse un dithyrambe ou leur dédie une brochure, ils rendent notre tâche impossible et odieuse ;

vin prkfacï:

ils détruisent toute proporlion, toute mesure entre la valeur des œuvres et le sens des mots : un critique d'une médiocre renommée passe nécessai* rement pour le plus rogue des détracteurs et le plus impuissant des Zoïles, lorsqu'il essaye de dire la vérité ou de faire l'aumône du silence à une vanité de provincial ou de rimailleur, chaude encore des caresses du génie.

Il est donc tout simple que les coteries, vous voyant à l'écart, vous y laissent : aussi bien, elles sont trop occupées ailleurs ! N'ont-elles pas à faire réussir auprès du public idolâtre, à recommander bruyamment orbi et urbi les chefs-d'œuvre où se trouvent, par centa'nss, des phrases dans le genre de celles-ci : « Elle souffla ce dernier mot comme » si elle eût craint de casser le chalumeau de l'I- » ronie en soufflant trop fort. » — « Frappée aux » racines de son être par la pile de Volta du front » de son père, » -* « Mais, un jour, la bonde en- )> foncée par la prudence par-dessus tous leurs » étonnements partit avec celle d'un tonneau mis

D£ LA SECONDE ÉDITION ne

> en perce dans un des cabarets du bourg. » — « El la femme, comme la fleur délicate du cactus,

> qui brise l'jenveloppe épineuse de son feuillage, » faussait de son doux sein fragile, apte à la bles- » sure, la cuirasse impénétrable du séraphin. » — « Oui, j'aurais voulu qu'elle vous aimât ! L'a-

> mour heureux aurait une influence sur le plexus » nerveux de cet enfant, victime d'une sensibilité

> morbide et que je ne puis coh parer qu'à une » harpe éolienne !» — « On sentait, à travers le » bandeau, la voûte élargie de ce front qui avait 3> pris l'ampleur qu'il faut à une pensée heureuse, » et, à sa manière de le porter, on aurait dit qu'elle

> s'élançait du sommet de quelque calvaire, et que, » d'ange résigné passant archange triomphant, elle ^ montait d'un degré de plus dans l'éther de la vie » et dans les hiérarchies du ciel... > etc., etc

Vous voyez bien que les coteries manqueraient à tous leurs devoirs si elles s'attardaient un moment auprès de vous quand elles ont à mettre en lumière de pareilles beautés, faites pour renouveler

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