X PRÉFACE
de fond en conible la langue française ! Si elles négligeaient celles-là, en voici d'autres qui méritent que les meilleures plumes de Paris se taillent en leur honneur: « Paul et Virginie^ la première D communion du désir. » — « Henri Heine, le » Christ de son œuvre, un peu un crucifié au phy- ^ sique. » — « On croirait voir en même temps
> Tapothéose lumineuse de l'Action et le cadavre » glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce i> champ de bataille éteint, où il semble qu'on finisse
> par entendre germer comme le bruit d'une armée D d'àmes et par apercevoir comme un pâle che- * vauchement d'ombres à Thôrizon du trompes> l'œil. » — « Des consciences césariennes de vieille » femme qui repassent muettement dans une mé- D moire de marbre une vie fauve et des jours » rouges. » — « Des pâleurs d'une seconde, des j> diaphanéités d*un instant, à peine visibles, pas- 3> sent sur leur peau qui frémit : suspendues sur
> le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles sem- » blent boire de tout leur corps le chant et Témotion
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j> des instruments.. , la messe de Tamour! » ete. Voilà le an du un, dirait Toinette, et quand la prose contemporaine s'embellit de telles merveilles, les coteries ont le droit de vous dire : Passez votre chemin, mon bonhomme ! nous avons nos pauvres, et ce sont les bons. Que venez*vous nous raconter dans un style que Fesprit le plus borné peut atteindre ? Vous ne cherchez pas à par«- 1er aulremept que tout le monde, et vous voulez qu'on vous écoute ! Allez étudier en chambre les modèles dont nous venons de vous offrir les glo* rieux échantillons ; mettez le mot sur une enclume, l'idée sur un billot, et frappez dessus, jusqu'à ce que vous en ayez fait jaillir Tantithèse et la métaphore, Tétincelle et la flamme, Tithos et le pa-t thos ! Vous serez en sueur, nous aussi ; excellent exercice, qui vaut pour Thygiène. le trapèze et le tremplin; transpiration salutaire, bonne à nous débarrasser de ces humeurs malsaines qui tour-* mentaient autrefois notre littérature et qui s'appelaient la simplicité, la clarté et le naturel ! Ten-
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dez-vous, travaillez vos effets de biceps et de couleur; faites effort pour vous rapprocher de ces maîtres, ne soyez content que quand vous serez sûr de n'être pas compris : surtout initiez-vous, affiliez-vous, soyez de l'association d'encouragement mutuel , d'admiration respective, d'enthousiasme par délégation et de vanterie réciproque ; apprenez à tenir Téchelle à autrui pour qu'on vous la tienne; faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse ; «t nous verrons alors s'il y a quelque parti à tirer de vos écritures et de vous!
En vérité, quand je songe à toutes ces circonstances réunies pour tuer un livre qui n'avait pas, hélas ! la vie dure, mon étonnement redouble , et, si je n'avais de vives raisons pour penser le contraire, je croirais qu'un bon génie domestique ou familier a fait, comme pour cet excellent vicomte d'Ârlincourt, disparaître en masse la première édition, afin de me donner Tillusion de la seconde.
Sérieusement, c'est pour celle-ci que les auteurs devraient en général réserver leur préface, et cela
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pour trois motifs : d'abord il y aurait moins de préfaces ; ensuite elles seraient de meilleure humeur; troisièmement, il serait plus facile de les mettre d'accord avec l'effet produit par le livre.
Lorsque nous publions un ouvrage, nous ne savons pas toujours ce que nous avons voulu faire; en revanche, nous savons très-rarement ce que nous avons fait : la publicité éclaire les ombres , accuse les défauts, et nous met en mesure ou en demeure de nous expliquer avec nos lecteurs : nos lecteurs! quel substantif et quel possessif! nous n'oserions pas les écrire avant d'être à peu près certains d'avoir été lus : précieux avantage de la seconde édition sur la première.
Pour ce petit volume, Entre chien et loup, livre crépusculaire, songe de malade, rêvé dans le demi-jour d'une alcôve, à la pale clarté d'une veilleuse, sous les plis de ces rideaux qui semblent si épais et si lourds quand ils nous séparent de la santé, de la lumière, du
XIV PRËFAGE
soleil, de la vie, l'explication sera nette et facile. On m'a fait remarquer que mon livre manquait d'ensemble, que ce n'était pas un roman dans l'exacte acception du mot:, non ; mais est-il bien nécessaire que toute œuvre d'imagination et de fantaisie soit un roman ? Est-il indispensable que tout se réduise à la question de savoir si Alfred épousera Ernestine, si Jes parents d'Eugénie consentiront à la marier à Maurice, ou, dans une autre gamme, si le comte Gontran triomphera de la vertu de la Marquise? Faut-il croire, comme Sganarelle, que tout soit perdu^ si, de la première page à la dernière, ensemble et détails ne soqt pas combinés, calculés, ficelés, serrés comme la cravate d'un garçon de noces, en vue du grand événement qui doit combler les vœux d'Arthur, punir les fautes de Rodolphe, vaincre les résistances de Valentine, châtier les faiblesses de Madeleine et conduire le dénoùment à la mairie ou au cimetière? Qui dit imagination, dit la plus * indépendante des facultés humaines, et n'est-ce
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pas la condamner à une véritable servitude, que • •
de la forcer à s'ajuster toujours aux mêmes cadres , à entrer dans les mêmes moules, à passer par les mêmes chemins, à trébucher dans les mêmes ornières, à surplomber les mêmes précipices? Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt-cinq ans, par habitude de vingt-» cinq à trente, et par état de trente à cinquante-» cinq, lu des myriades de romans, vous me pardonneriez d'avoir essayé de faire un roman qui n'en soit pas un !
Je vous suppose d'humeur rêveuse, un peu poëtc, un peu malade: vous venez de passer une mauvaise nuit, pour avoir trop mal ou trop bien diné, appris une heureuse ou fâcheuse nouvelle, subi un coup piquant au whist, perdu votre argent au club, soupçonné la fidélité de Coralie, vu tomber à la Bourse des valeurs que vous aviez prises en hausse, constaté la fuite de vos cheveux noirsou la blancheur de vos cheveux gris. Vous-
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avez eu un sommeil agité, fiévreux, coupé d'insomnies et de rêves : ces rêves, au lieu d'être tout simplement, à l'instar de ceux de M. de Pourceaugnac, de la nature des rêves, ont rassemblé les idées , les images, les souvenirs de la journée, comme sous l'aile d'un oiseau de nuit. Survient, à votre réveil, un ami doué de l'esprit critique : vous lui racontez votre songe, comme si vous étiez un héros de tragédie. — Mais cela n'a pas le sens commun ! vous dit-il d'abord ; puis il ajoute : Voyons pourtant... Si «nous mettions un peu d'ordre dans ce chaos, un peu de jour dans celte ombre ! — Et voilà les deux facultés rivales ou contraires, l'imagination et le jugement, la fantaisie et la raison, la rêverie et la critique, qui s'unissent un moment pour faire le triage. Le fil que Tune a laissé tomber, l'autre le ramasse ; le bougeoir que celle-ci éteint, l'autre le rallume ; de ce travail en partie double, de cette alliance passagère, d'où Hoffmann
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et Edgard Poë, Charles Nodier et Wieland, Heine et Gérard de Nerval, Henri Rivière et Erckmann-Chatrian auraient tiré une œuvre charmante, je n'ai su extraire que ceci : Entre chien et loup ! Chacun fait ce qu1l peut, et le moins joli critique du monde ne peut donner que ce qu'il a !
J'avais pourtant mon idée. Le père Garasse, jésuite de beaucoup d'esprit, a remarqué que les grenouilles étaient très-contentes de leur chant^ et il en a conclu que le bon Dieu permettait la vanité aux mauvais auteurs pour les indemniser du chagrin de n'avoir pas de talent : d'autre part, il est avéré que les enfants malingres et rachitiques sont ceux que préfère la tendresse paternelle. J'aurais besoin de multiplier toutes ces autorités avant d'avouer que, fort disposé à faire bon marché des neuf dixièmes de mes pages de critique, je n'abandonne pas tout à fait à leur malheureux sort mes œuvres d'imagination.
Comme rien n'est plus gauche qu'un plaidoyer de