‹ Entre deux airsChapitre 1 sur 5 · ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS DE l'odÉOX

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ML

Le Portrait de Manon.

Mieux vaut tard que jamais I M. Massenet vient enfin de trouver sa voie. Plus d'énormes opéras comme le Cid ou le Mage, encombrés de grosses caisses et de grosses prétentions, mais un gentil petit acte d'opéra-comique à quatre personnages, — deux hommes, deux femmes, — comprenant de petits chœurs dans la coulisse, une petite chanson paysanne, et un petit mariage pour finir, d'ailleurs orchestré avec une adresse qui va jusqu'à la rouerie, c'est parfait. Les théâtres d'amateurs et les casinos de stations balnéaires vont exulter.

Cette suite de Mscnon^ M. Georges Boyer était plus apte que personne à la galamment trousser; nul, comme lui, ne s'entend à chiffonner une intrigue, même Louis XV, et Tout- Paris apprécie l'art avec lequel il sait à la Bodinière — autour des danses de jadis recréées par les Invernizzi — ressusciter un passé de mignardes élégances.

Aux nombreux mérites que j'ai plus haut énumérés, le Portrait de Manon joint cet autre encore, inappréciable, et qui l'a dû faire particulièrement goûter de l'éditeur Heuo:el : il constitue le meilleur catalogue thématique, exact et complet, de Manon.

Tous les motifs de la partition se retrouvent dans la partitionnette, rappelés avec un àpropos parfait.

Par exemple : tandis que Fugère, considérant le portrait de feu son amante, évoque avec un communicatif attendrissement et deux bémols à la clef le jour qu'il la vit pour la première fois, une clarinette soupire les célèbres couplets d'entrée : « Jô suis encor tout étourdie », que détaillait, voilà dix ans de ça, Manon-Heiibronn descendant du coche d'Amiens; lors, un hautbois module l'ardent

thème du Coup de foudre où frémissait le juvénile emballement de des Grieux : « Je vous vois, j'en suis sûr, pour la première fois. Et cependant mon cœur vient de vous reconnaître ». Puis, c'est sur le très doux bruissement des violons un rappel du Rêve de bonheur à deux, brutalement interrompu par les exempts : « En fermant les yeux ». Les sanctifiantes harmonies que répandait l'orgue du séminaire de Saint-Sulpice, nous les entendons sous ces mots : Ma famille... Entre nous deux mit une grille. L'interrogatoire câlin d'autrefois : « N'est-ce plus ta main », s'envole, miélancolique, et cependant que vieux, assagi, pleurant, l'amant inconsolé s'écrie : Nous fûmes tous deux les victiynes, Toi du plaisir , moi de Vamour, une flûte esquisse la chaude et banale chanson qu'entonnaient, au bruit des pistoles roulant sur la table de pharaon, les aigrefins et les impures de l'hôtel de Transylvanie.

Après cette grande scène, des Grieux est longuement acclamé ; puis c'est au tour de madenioisejle Laisné de rafler les bravos avec une petite ronde ornithologique, où le merle siffle moqueusement, où le rossignol chante,

OÙ les trilles de flûtes s'envolent. Et Elven aux yeux de diamant noir, exquise sous le travesti, fait acclamer sa lecture d'histoire romaine, d'un joli tour archaïque.

Grivot-Tiberge, ermite devenu diable avec les années, amuse follement les habitués, de rOpéra-Comique, touchés de cette gaieté bien française, éminemment nationale.

Tout marche à souhait. Fugère jette au pubhc les noms, chaudement accueillis, des auteurs de « l'ouvrage », — de la gentille ouvrage. La foule se retire agréablement impressionnée ; M. Reyer monte dans un fiacre découvert et allume sa pipe, à la vive stupéfaction de quelques snobs. A la porte, on essaye des mots d'esprit. J'ai retenu celui-ci, caractérisant les tardifs débordements de l'ex- Mentor qui jadis chapitrait des Grieux :

« Tiberge à Caprée ! »

9 mai iS9i.

Temps sans fausses notes; exécution ensoleillée ; bon programme, bons pourboires, bonne location au Trocadéro. Un fort lot d'artistes — chant, déclamation, chorégr^iphie — que je m'en vais, prudemment, vous énumérer par ordre alphabétique : Mesdemoiselles Bréval, collet noir et guipure bise, qui récoltera, dans le rôle d'Isolde, bien d'autres bis encore ; Cécile Caron, au dernier rang des fauteuils de parquet, éclairée par les reflets du crâne d'Arthur Meyer ; Héglon pour quise prépare un gros succès dans Djelma; Ludwig aux traits fins comme ceux que dessine le violon d'Houfflack ; puis, le baryton porte-veine, non, Portejoie. '

Une foule de seigneurs étaient vernis faire

leursadieux au Patron : mes confrères Raphanel qui a jeté aux orties le froc de Tabbé de Chazeuil; le glacial Campbell Clarke ; l'ex-conditionnel de dragons Gustave Droz fils, homme unius libri (pourquoi?); le co-Porel du Vaudeville Albert Carré, Saint-Pol-Roux, baptisé de candeur par un rais de lumière diaphane et roide ainsi qu'un glaive archangéli que; le colonel Deshorties de Beaulieu, le docteur Millié, l'imprimeur Morris, l'éditeur Auguste Durand, le dessinateur Steinlen, le peintre Bompard, Tarchitecte Bourdais, le gendre Chevillard. Ouf! jen'en peux plus!...

Comme lever de rideau, la Troyenne regrettant sa patrie, gentille massenetade grécoparisienne où le hautbois et le violoncelle dialoguent « au détour du chemin », et dont on ne saurait nier l'agrément à moins d'avoir une Erinnye dans le plafond. Puis Van Dyck apparaît, ganté de gris-perle, décoré de je ne sais pas quoi, salue le public, salue les musiciens et entonne l'Invocation à la Nature immense, impénétrable et fîère, delaDamna^'on, cependant que les instruments font rage et qu'à leurs bruits souverains sa voix aime à s'unir ; tonnerre d'acclamations ; une Anglaise

passionnée lâche du Shakespeare : « If he be married, my grave is like to be my wedding bed » ; et plus d'une Française revandyck également le brillant ténor... Lors on attaque le Camp de Wallenstein, avec furie.

Plus j'entends ce d'Indy, plus je le gobe ! Le thème guerrier, dans tout l'orchestre, tapage en soZ, rehaussé de belliqueux la dièze qui sentent la poudre et le ré dièze mineur ; puis, à la trop succincte valse lente succède un rythme brutal : soudards et filles (bois en si mineur] sautillent sui- l'inattendu accompagnement en mi mineur des violons ; et, à tour de rôle, voici entrer les bassons enrhumés du cerveau ; leur petit sujet fugué coincoine, se dandine grotesqueraent et, sur ses pieds palmés, s'éloigne, cédant la place au thème dominateur de Wallenstein que, sur un trémolo des cordes, affirme la puissance des trombones.

Décidément, on a tort de vouloir nous imposer J^îenzi ; cet opéra de BuUver Lytton n'a rien de bulwersant, et la musique, mon Dieu! la musique n'en est pas flambante. Je sais bien que les wagnériens purs, qui aimaient surtout, dans leur dieu, les verrues,

vont me conspuer ; mais ils ne peuvent savoir à quel point l'Ouvreuse s'en fiche. La Prière, si 1839, de ce Masaniello mâtiné de Jean de Leyde, on l'a beaucoup applaudie parce que son allure meyerbeerienne (agrémentée de grupetti déjà tannheeusérieux) plaît aux snobs mélomanes qui, dans le fond, ne comprennent pas plus Wagner qu'autre chose, mais elle est diantrement longue, et Van Dyck l'a si bien compris qu'il a sauté une demi-douzaine de mesures vers la fin ; il a eu raison, mais il aurait du prévenir l'orchestre qui l'a trouvée mauvaise.

. Quatre rappels après le divin Prélude de Par si faU exécuté, ma foi, comme àBayreuth, avec une gravité, une piété même, bien digne de ce grand jour de fête religieuse; l'Esprit- Saint semble descendre sur la tête du Patron ; le motif du Gral (le célèbre Amen-Dresden) murmure aux bois avec une douceur infinie, et les trompettes proclament le thème militant de la Foi, joyeux comme une action de grâces, adorant comme un Croisé... Mais je vous ai déjà si souvent rasés avec tout cela que j'aime mieux passer à l'air de Walther, non pas le Preislied promis par certains prb-

grammes, mais le « Chant de présentation » en ré, vous savez bien, celui qu'Alfred Ernst a si merveilleusement traduit. Au cher foyer du vieux château... Yan Dyck y met beaucoup dé finesse, et même trop, à mon sens ; car ce hobereau de Franconie, ses maîtres furent les nuits hyémales et le charme sylvestre/comme on dirait aujourd'hui ; ce n'est pas les oiseaux des bois qui lui purent enseigner tant d'adresse à filer le son, tant de science dans le développement du crescendo. C'est très bien, mais pourquoi est-ce si bien ? On a bissé, parbleu ! preuve que j'ai raison.

Encore un mot : Alphonse Benoît vient d'écrire, pour la Revendeuse d'Illusions, une toute charmante musique de scène, Ouverture gavotte genre Lulli, trop courte à mon gré (Lulliputienne) ; prélude Franckiste ; ronde chantée par une blanche avec accompagnement de flûte que j'aimerais entendre perler parHennebains, rien n'y manque. Il y a même une suggestive ballade célébrant « le Secret des baisers qui durent toujours». Où donc, que j'y coure?

. / / mai I89i.

La millième de « Mignon.

Je sais à présent ce que c'est qu'une millième à rOpéra-Comique ! Dans les couloirs, des tentures, des gardes de Paris et des plantes vertes ; dans la salle, plusieurs centaines de graves messieurs en habit noir qui s'infligent de douloureux torticolis à dessein de voir le compositeur « élevé à la dignité de grand-croix de l'ordre national de la Légion d'honneur », comme ils disent; sur la scène,, des morceaux d'opéra choisis au hasard, et interprétés de même. C'est ça, un gala.

La partie la plus intéressante de la représentation a été, sans conteste, la remise du rouge baudrier, effectuée par M. Catnot à

l'auteur de la Tempête; celui-ci, pudiquement terré dans le fond de l'avant-scène présidentielle, avait retiré son habit noir pour que le chef d'État le pût ceindre du cordon honorifique, et, haletants, les yeux brillants d'émoi, les représentants du Tout-Paris s'écrasaient avec un empressement attendri, braquaient des jumelles inquisitoriales, pour réussir à contempler le compositeur en manches de chemise, aussi gêné que le birbe du Chapeau de paille d'Italie, qui se dissimule sous un comptoir pour changer de gilet de flanelle.

Un monsieur en sifflet, ça n'est pas extrêmement joli, mais deux cents messieurs dans ce funèbre costume, c'est tout à fait vilain; on nous a servi ce spectacle : la scène était remplie d'habits noirs contenant les artistes mâles du théâtre, choristes compris, renforcés par les élèves du Conservatoire, basses à droite, ténors à gauche, Fugère au centre ; ils ont entonné le très connu Gardes de la reine que des enthousiastes les ont contraints de recommencer, je me demande encore pourquoi.

Du reste, on a bissé tous les « numéros »

i2 ENTRE DEUX AIRS "

de la première partie, sauf la Cavatine de Raymond, plus fanochée que le reste, et qui n'offrait guère, il faut bien le dire, malgré tout le bon vouloir du petit ténor Clément, qu'un intéray, mon dieu, rétrospectif.

Conduite avec finesse par M. Danbé, — un vrai danbérament de chef d'orchestre, disent ses amis,' — la délicate gavotte de Mignon a beaucoup plu; j'en dirai autant des strophes joviales de Psyché : « Et Vénus se désespère d'avoir un si grand garçon » avec lesquelles Fugère a fanatisé l'auditoire, toujours sensible à cette mythologie bon enfant dont Galathée reste le type le plus achevé. Après la romance : « 0 vous qu'on dit plus belle », que phrase mademoiselle Delna, peplumée de blanc, avec un art in-Deiniable, toute la salle applaudit, et particulièrement la loge de VEcho de Paris que notre journal n'est pas médiocrement fier de voir occupée par njadame Ambroise Thomas, en robe de satin gris perle recouverte de dentelles de malines et ornée de gros nœuds 4e satin héliotrope.

Profitons de Tentr'acte pour lorgner quelques toilettes :

Madame Carnot porte une admirable robe de moire blanche couverte de dentelles noires ; corsage forme péplum, en moire blanche ornée d'un large galon d'or, triple rang de diamants au cou; dans les cheveux, pouff de plumes blanches et cerise, éclairé d'une aigrette. Je m'offrirai une toilette pareille quand j'aurai gagné un gros lot. Somptueuse aussi, celle de la comtesse Gr.effulhe, née princesse de Caraman-Chimay, (me dit une collègue qui a servi dans la haute), satin blanc, manches bouffantes de tulle blanc; dans les cheveux, rivière de diamants mêlés à des fleurs d'iris.

Autres grandes dames :

La comtesse de Guerne, une grande cantatrice mondaine qui devrait bien chanter chez le Patron, est en faille rose ; la comtesse Potocka, en blanc avec rubans de velours cerise; puis, la comtesse de la Redorte et sa â41e, et plusieurs dames auxquelles je n'ai pas encore été présentée.

Aux secondes loges : Madame Salla Uhring, la créatrice de Françoise de Rimini ; la marquise de Saint-Paul, robe pékin mauve et

violet, avec la jeune duchesse d'Uzès, née de Luynes, en magnifique toilette vert d'eau, et diadémée de diamants ; madame Paumier, femme du député, en blanc, malgré les opinions de son mari ; la ravissante madame Jules Dupré et son mari.

Aux fauteuils de balcon scintillent madame Christine Nilsson, en damas blanc, le corsage et les manches garnis de dentelles, magnifique rangée de perles encadrant le corsage ; madame Victor Desfossés, en satin gris perle ; madame Edouard Hervé, en toilette bouton d'or ; vicomtesse de Janzé, en noir ; mademoiselle Pepa Invernizzi, délicieuse toilette bleu-ciel, les manches retenues par un cordon de plumes noires ; j'allais oublier madame Ullmann, femme d'un banquier qui est plus riche que les Ouvreuses du Cirque d'Eté (du moins je le crois); mademoiselle Sorel se trouve, avec les secrétaires de la présidence, dans la loge de M. Challemel-Lacour, qui n'a pas cru, devoir, cette fois^ renouveler le coup de la protestation.

Côté des hommes à présent :

Monseigneur le duc d'Aumale, MM. Hervé, Jules Simon, Doucet, et quelques autres aca-

démiciens ; tous les directeurs des grands journaux parisiens, Vaientin Simond , Vacquerie, Arthur Mej^er, Edmond Magnier ; puis MM. Bertrand et Gailhard, ainsi qu'un nombre considérable de compositeurs parmi lesquels j'ai remarqué MM. Massenet, Saint- Saëns, Bruneau, Pessard, Lenepveu, Pierné, Delaborde, Le Borne, Banès, Théodore Dubois, et Joncières que j'ai gardé pour la bonne bouche.

Le temps de glisser un petit banc sous les pieds de madame Gubbay et je m'enfuis dans les couloirs pour ne pas interrompre le trille de madame Isaac, vêtue de blanc virginal, un trille classique et pur, le trille du Songe d'une nuit d'été, la perle de la partition -, il dure sept minutes trois quarts. M. Bouvet lui donne la réplique avec une généreuse ardeur; majs pourquoi a-t-on attaché le sympathique baryton-ténor à une colichemarde aussi haute que lui?

En dépit des programmes persistant à nous promettre mademoiselle Calvé dans le rôle de Mignon, c'est madame Wyns qui nous a ré-

vélé le « Connais-tu le pays... » avec son talent ordinaire, je veux dire avec des intonations un peu gutturales. Quelqu'un de peu ordinaire, en revanche, c'est Wilhelm-Mouliérat. 0 ses bottes molles ! ô ses notes dures!

Attention! Voici venir l'Opéra ! Mes collègues en sont comme des petites folles!

M. Madier de Montjau remplace M. Danbé qui va changer de linge, et on entame le ballet d'Hamlet. Entre nous, j'aurais préféré à ces évolutions Scandinaves la scène de l'Esplanade, par. exemple, où quelque chose de quasi-shakespearien se subodore, où un certain accent presque tragique se fait entendre, que M. Ambroise Thomas n'a pas souvent retrouvé, le cri des nuits effroyables et des sépulcrales apparitions : « Elseneur, elle est morte ! » Mais on ne m'a pas consultée.

Encore qu'il parût aussi gêné, sur cette petite scène, qu'aurait pu Têtre Blowitz dans la redingote de Millevoye, le corps de ballet de l'Opéra a manœuvré avec up ensemble etune précision à satisfaire les plus difficiles ; M. Parés, qui me veut du bien, m'assurait

que ses gardes républicains n'auraient pas fait mieux.

Les habitants de la rue Saint-Fiacre, si fiers d'avoir contemplé un ballon de tout près, n'ont quand même rien vu, s'ils n'ont pu admirer celui de mademoiselle Subra. Et quelles pointes î quelle ardeur ! Des « pointes de feu », murmurait Labosse (le Vieux Marcheur célébré par Lavedan) qui se déclarait tout ragailhardi.

Sa partenaire, potelée sous le travesti, a moins de légèreté, mais elle aurait remporté un bien vif succès sur le radeau de la Méduse où les naufragés auraient été unanimes à proclamer la savoureuse madame Salle à manger.

Comme disait le roi Dagobert en noyant ses chiens, il n'est si bonne compagnie qui nese quitte. A minuit dix, après une dernière ovation à M. Ambroise Thomas, mais celle-ci autrement puissante que les petites ovations partielles ébauchées au cours de la représentation, le rideau tombe. On s'en va ; les gardiens de la paix, avec leur douceur coutumière, maintiennent à distance le populo qui

voudrait se « rincer l'œil » avec le Tout- Paris des premières (pauvres gens, si vous saviez comme il vaut mieux le voir de loin !). Des abois retentissent ; pour attirer l'attention du cocher Pierre de la rue Marbeuf, j'entends ce signalement, lancé à pleine gorge : « La voiture au vieux décoré qu'aune gonzesse blonde » [sic). Les journalistes se précipitent dans leurs bureaux de rédaction respectifs : c'est fini. Les derniers potins s'échangent ultimiB, verbsi :

— Verdi n'a pas eu le grand cordon, lui !

— Oui, mais il a fait Falstaff, lui !

77 mai i89i.

Ce n'est pas au Lhomond dont le ministre Spuller, déjà un pied dans la tombe, inaugurait naguère la statue, qu'est dû le livret de Djelma. Le collaborateur de M. Charles Lefebvre n'a pas à se reprocher la moindre grammaire, que je sache; je connais de lui un drame, Jean DacieVf histoire en cinq actes et en alexandrins d'un chouan, devenu officier républicain, qui épouse pour la sauver l'aristocrate qu'il aime — un joli Cadio à faire à la Comédie-Française. (Ceux qui ont du bon Sand théâtral me comprendront. Paix aux autres!)

Il y a une pièce de quinze ans, M. Lhomond commit encore un autre drame, toujours en cinq actes, toujours en alexandrins, le Marquis de Kenilis, où les spectateurs de POdéon applaudirent avec ivresse certain vers,

Pour se permettre un peu de familiarité,

ExXTIlE DEUX MHS

qui ne s'est pas encore échappé de ma mémoire, bien qu'il coure sur treize pieds bien comptés.

Le second librettiste n'est pas nommé sur la partition (enrichie d'un dessin également anonyme de Debat-Ponsan) que l'éditeur Durand vient de m'envoyer, blasonnée d'une dédicace qui va rendre toutes mes copapagnes' folles de" jalousie; on m'a priée de ne pas le dévoiler, aussi vous coriûerai-je seulement que. Toulousain, et prénommé Pedro, ce mystérieux gailhard dirige, de concert avec M. Bertrand, un grand théâtre de musique. Absolument inutile d'insister, vous n'en saurez pas davantage.

Quant à M. Lefebvre, sachez qu'il est né 42, rue du Bac, le 19 juin 1843 : la sagefemme qui m'a donné ce détail ne se rappelle plus, malheureusement, l'heure exacte à laquelle le compositeur de Djelma fit son entrée dans la bonne ville de Paris. Ancien prix de Rome (conjointement avec Maréchal), il doit à. ce titre d'avoir été désigné par le gouverne- ' ment comme dignus intrare à l'Opéra, d'où avaient été méchamment écartées Judith, Zaïre, chère aux mélomanes lillois, et quel- '

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ques autres jeunes personnes distinguées, bien élevées, discrètes et convenables.

Car la musique de M. L,efebvre a toutes ces qualités précieuses; j'ajoute qu'elle ne dure pas longtemps (ça, c'est une veine pour les gens qui aiment se coucher de bonne heure), de sorte qu'avec Djelma on joue Déidamie ; (ça, c'est une guigne).

La principale interprète, madame Caron, femme du radjah de Mysore, a, tout le long de la pièce, un air mélancolique prouvant bien que ni Mj'sore ni la grandeur ne nous rendent heureux. Ses toilettes ont plu, surtout celle du deux, une robe brochée et rebrochée d'or, ruisselante de perles; comme coiffure, une étrange petite tiare conique avec pendeloques de perles, bien plus seyante que la ferronnière du début ; après tout, mieux vaut tiare que jamais. Assurément, l'artiste n'a plus l'assurance d'organe, la sigurité, dirai-je, que nous avons si souvent applaudie dans l'opéra similiwagnérien de M. Reyer; mais, grâce à un art « consommé » (on appelle ainsi un art qui empêche de boire des « bouillons ») elle a fait bisser l'Invocation à Lackmi, gracieux andante en sol bémol précédé d'un rappel des

deux mesures initiales du prélude (pourquoi?), et terminé par un petit chœur à bouches fermées, d'un effet sûr.

Autre bis, pour Saléza-Nouraly, après son larghetto final 0 Drahma, d'une simplicité harmonieuse qui n'est pas sans agrément. Quant à madame Héglon, les phrases qu'elle chante tiennent trop intimement à l'action pour être bissées, mais elle les a fait frénétiquement applaudir, en particulier le récit du songe prophétique : Je t'ai vu tout sanglant, lancé avec une puissance farouche qui aurait terrifié les spectateurs, s'ils ne s'étaient rassurés en contemplant les admirables bras de la chanteuse, épilés sous les aisselles, à l'orientale, ce qui est le dernier cri de la mode, vous ne l'ignorez pas, même pour les ouvreuses. Gainée de soie pourpre ramagée, elle a paru aussi agréable à voir qu'à entendre, ce n'est pas peu dire.

Raim-Renaud a eu, lui aussi, du succès, quand, revenu après deux ans d'exil, sombre,, agité, vieilli par une barbe à la d'Esparbès, il se répand contre la prétendue trahison de Djelma en imprécations qui n'ont ni Raïm ni raison, jusqu'au moment où il poignarde dans

les jungles le traître Kairam-Dubulle, belle voix, mais vilaine âme, et bassement astucieux, donc ! enfin, un Indien qui a de la méchanceté jusqu'au bout des jungles.

M. Lefebvre n'use guère des motifs conducteurs ; je ne puis m'empêcher de lui donner raison, après m'être convaincue que, quand il en trouve un, ce leitmotiv ne vaut pas grand'chose, tel le petit dessin de cor — rappelant l'appel de la pompe à incendie — qui résonne quand il est question d'amour, soit quand Raïm roucoule des aveux à l'heure où le soir bleuit les monts, soit quand Djelma se rappelle son adieu suprême, soit enfin quand Nouraly risque auprès d'elle une déclaration que va interrompre le retour imprévu de ce Jacques Damour de Mysore, sauvé par l'amulette de sa femme. Une amulette excellente, pas une amulette de la régie !

Très gentil, sinon très original, le divertissement où la brune Sandrini mime la danse des mouchoirs avec des souplesses à dégoter toutes les belles Fatmas du monde, sur un petit trois-quatre très voluptueux; la noire vaut 69, ni plus ni moins; l'opulente Van Ohœten et la fluette H. Régnier, les jambes

emprisonnées dans des réseaux à larges mailles, comme les femmes de Sardanapale dans le tableau de Rochegrosse, comme Sarah Brown aux quatr'z-Arts, ont beaucoup occupé les lorgnettes.

Le nom de M. Lefebvre, jeté au public par l'éloquent régisseur de l'Opéra, est galamment applaudi. En sortant, une dame demande à son mari ce qu'est devenu un personnage de la pièce, Tchady, disparu après le second acte sans laisser son adresse.

— Ma chère, répond le facétieux époux, je crois qu'il a fait voile pour l'Europe où on l'a couronné sous le nom de Tchady-Carnot.

Si c'était vrai, tout de même?

26 mai 18H.

La Société des piteuses auditions musicales de France a réuni hier, au Palmarium du Jardin d'Acclimatation, un public des plus aristocratiques, pour lui faire entendre une hottée d' «œuvres françaises modernes » exécutées sous la conduite du savoureux Colonne avec une incohérence si terrifiante qu'il a fallu rentrer précipitamment tous les animaux dans leurs niches respectives ; faute de cette précaution, les pauvres bêtes seraient toutes mortes dans la nuit. Nous autres, nous avons tenu bon, préparés de longue date à ces bafouillages par les exécutions du Châtelet ; c'est à peine si quelques cas de deliriuni tremens se sont manifestés, notamment chez Guy Ropartz et Pottecher ; une dame incommodée par les fausses notes de Vergnet s'est aplatie sur les gradins en bois de l'esca-

lier côté cour ; Corneau a eu le temps de se retirer au bras d'un ami, après la première partie, très congestionné ; moi-même j'ai souffert de rentrées de violons atrocement douloureuses ; mais, avec quelques sangsues derrière les apophises mastoïdiennes, il n'y paraîtra plus demain.

Le Polyeucte de M. Dukas fut martyrisé par l'orchestre de la façon la plus Sévère ; c'est un morceau symphonique, assez copieux, que j'avais entendu non sans intérêt en il893 et que je réentendrai volontiers en 1895 ;une audition par an de cette œuvre, c'est ma moyenne, et de la sorte je ne serais pas étonnée d'y prendre goût tout à fait vers l'an 1940. On y retrouve, traduits en musique, les cinq actes de Corneille : les sommations du païen Félix sont exprimées par un allegro rageur, l'amour de Pauline chante à trois temps sur les violons en sourdine, nous entendons la mort du martyr... zi zim houm boum... et son oraison funèbre ; enfin les harpes célestes résonnent, le thème de la foi s'unit aux motifs de persécution édulcorés, j'allais dire convertis, et Poujaud éclate en sanglots.

Il serait cruel d'insister sur la gaffe de M. Xavier Perraud qui a troublé le Recueillement baudelairien par d'invraisemblables coups de cymbales. « Sois sage, ô moduleur I et tiens-toi plus tranquille » et n'use plus de tels perreaucédés ! — La Penthésilée de Bruneau, décidément, a une fière allure et consolerait de plusieurs Attaques du moulin; l'Amazone si puissamment campée par Catulle Mendès^ la Reine au cœur viril, a quitté les cieux froids de la Scythie, mais elle en a rapporté des rhumes ; je ne dis pas cela pour son interprète, dont la voix est plus pure que jamais^ mais pour les « quintes » dont se hérisse ce morceau guerrier ; si j'en avais le temps, j'expliquerais à M. Bruneau que certains vers, tout pleins de sens^ du poème, me semblent exiger une traduction musicale plus serrée^ d'un emportement moins sommaire, et telle, par exemple, que celle de la phrase : « Elle jette au vainqueur, beau com,me une guerrière, un regard moins chargé de haine que d'amour », rendue avec tant de charme expressif; mais le compositeur quia pour mes critiques un mépris transcendantal me ren-

verrait à mes petits bancs ; n'en parlons plus et disons seulement que mademoiselle Bréval, exquise dans sa robe de velours changeant mousse et rubis, sut dégeler ce public chic et sot, de snobisme congelé.

Fragilité, de M. de Serre, on dirait un morceau de piano dérangé pour chant ; prosodie vitupérable, répétitions de mots, motifs un peu gnangnan, et madame Auguez de Montalant, qui susurre la chose, ressemble maintenant à madame Carnot.

Dire que l'allègre Gigue des « Streets » où Bordes a martelé de cuivres éclatants la persistance sautillante du rythme, dire que cette douleur dansant pour s'étourdir, Vergnet le pâteux en a fait une chose quelconque, qui tient le milieu entre la berceuse et le bafouillage, (Quels ouragans d'enthousiasme, jadis a déchaînés Engel, en l'interprétant au Conservatoire — « Que c'en était vraiment charmant ! » ) Avec la même mollesse lourde, le gros ténor patauge dans l'élégante et pittoresque Caravane de Chausson, puis dans le Clair de lune de Fauré, ce joyau blanc.

Pourquoi les organisateurs ont-ils fait l'économie d'un régisseur qui serait venu annoncer

que madame Deschamps-Jehin, malade, ne pouvait chanter les œuvres de Pierre de Bréville, tout heureux, je pense, de n'être pas compris dans le massacre général? Il l'a échappé laide ! Pourquoi l'acoustique du Palmarium est-elle abominable ? Pourquoi mademoiselle Marie Ador prononce-t-elle avec ant de négligence, « que ça en est Ador-mir debout», déclarait René Benoist? Pourquoi bafouille-t-on la Française d'Albéric Magnard avec une furie de même nationahté? Pourquoi a-t-il fourré tant de basson dans sa Gavotte"! J'aime son Menuet en sol mineur (à ce qu'il m'a semblé, comme chante la Gretchen à Gounod) et que Saint-Cère applaudit ferme; j'aime sa Sarabande, encore qu'un peu tourmentée.

J'aime par-dessus tout la Forêt enchantéey où. je voudrais m'égarer avec d'Indy, rêveuse... Et j'aimerais bien, aussi, qu'on n'oubliât point, sur les programmes, avec tant d'obstination, le nom de Savard.

31 mai 1894.

Reprise de « Roméo ».

J'ai entendu dire, hier soir, beaucoup de mal de l'artiste américaine qui s'essayait au rôle naïvement passionné de miss Capulet; on lui reprochait de chanter faux, parfois, d'être froide, toujours. Vétilles! Pour moi qui n'en suis pas à ma première représentation du gracieux opéra de Gounod, je m'en vais vous exposer tout net mon avis, avec la liberté d'une ouvreuse qui farde peu la vérité.

D'abord, la nouvelle Juliette a pour elle sa jeunesse, « quinze ans, ô Roméo, l'âge de Sanderson ! » Elle a aussi de magnifiques toilettes, notamment à l'acte du mariage, où elle éblouit, resplendissante de diamants tels que je n'en eus jamais au cours de ma polissonne de vie, — et pourtant j'ai été mariée plus d'une fois.

De plus, elle sait à merveille composer une salle ; toute la colonie américaine avait donné comme un seul Yankee, des loges entières nasillaient d'admiratives interjections dans l'idiome de Longfellow, et je sais un marchand de porc salé de Newark (New- Jersey) qui, de passage à Paris, n'a pas hésité à se fendre de dix louis pour obtenir un fauteuil d'orchestre entre les bras duquel, d'ailleurs, il a dormi depuis la valse initiale jusqu'aux désespoirs terminaux, hail Columbia!

Qu'importe, donc, un certain nombre d'intonations moins justes que feu Aristide; qu'importe l'absolue incompréhension du rôle ; qu'importe la composition hâtive du personnage qui transforme l'amoureuse affolée de Shakespeare — déjà fort édulcorée par Gounod — en une jeune première d'opérette chic, et qui substitue à la vision ardemment farouche de Vérone, où s'érige sur les places remplies de cliquetis d'épées la fleur pourpre du meurtre, je ne sais quel cartonnage superficiel, une petite Vérone volante?...

Je me hâte de dire que la République-sœur n'était pas seule à s'épanouir aux places select : notre public habituel était venu égale-

32 ENTRE DEUX AII^S

ment, et je m'enorgueillis de citer, au hasard du souvenir, mon patron Laraoureux d'abord, — à tout seigneur, toiit honneur 1 — puis la comtesse de Chazelles, madame Desgenetais, née de Saint-Senoch, la baronne Decazes, la baronne Pierre de Bourgoing, la baronne de Bethmann, labaronne Alphonse de Rothschild; il me faudrait deux colonnes, petit texte, pour énumérer toutes les baronnes que j'ai contemplées.

Et les hommes, demandez-vous ? Voici : le prince de Sagan (parbleu!), le marquis de la Mazelière , les Bischoffsheim , des députés comme M. Dupuytrem, des conférenciers mondains comme le vicomte de Brisay qui vient d'attirer, en parlant de la pantomime, tout le faubourg Saint-Germain à la Bodinière, des peintres comme Gérvex, des esthètes comme Louis de Fourcaud, des contralto comme madame Héglon qui s'éventait," belle d'indolence à l'amphithéâtre, des ténors comme Van Dyck, des ouvreuses comme moi.

Qui encore? Mon Dieu ! je sais ce que vous voulez dire ; eh bien ! elles étaient là, Blanche Delabarre, Jeanne Dupré, Adèle Rouvray, Alice Dauphin, et aussi Totoche, et aussi la

plus jolie de toutes qui n'a cessé de lorgner Van Dyck et m'a confié ingénument : « Je le gobe en laïque (sic), ma chère, encore plus qu'en Lohengrin ».

Si, après ce compte rendu fidèle, vous estimez encore que mademoiselle Sybil Sanderson n'est pas une incomparable chanteuse, c'est que vous êtes vraiment trop difficiles!

3 juin 1894.

Othello.

Moins exubérant que celui de la Scala milanaise, le public de l'Opéran'en apas moinsaccueilli très chaleureusement, vendredi 12 octobre, lefougueuxopéraintitulé« drame lyrique » par le vieux maestro resté jeune. Je comprends ça. Non, certes, qu'il faille prendre pour argent comptant les hyperboles des journaux italiens qui en 1887, lors de la première représentation, élevèrent Verdi aile stelle^ tout près de Dieu (un peu au-dessus); non qu'il convienne d'approuver sans réserve certain dithyrambe éclos à la même époque dans la Revue des Deux-Mondes, où mon ami Camille Bellaigue se servit du compositeur d'Othello pour frapper à coups redoublés sur celui de Parsifal; mais enfin, c'est une œuvre

toujours consciencieuse, parfois émouvante, dont l'orchestration, inférieure assurément à celle, ingénieuse, de Falstaff^ n'enmarque pasmoins un considérable progrès sur les éternelles batteries du Trouvère et les accompagnements à la va-comme-je-te-pousse de la Traviata; une œuvre dont la mélodie s'applique sur les paroles avec une exactitude à laquelle les compositeurs transalpins ne nous ont point accoutumés, une œuvre, en somme, moins indigne que bien d'autres des accents sublimes de Shakespeare.

Il serait injuste de confondre M. Arrigo Boïto avec la tourbe des librettistes habitués à mettre en pièces (de théâtre) les géniales inspirations des poètes, à se tailler des pourpoints dans les manteaux des rois de la pensée,— des pourpoints affectant quelquefois la forme de vestes ; les vers du collaborateur attitré de Verdi, toute l'Italie les connaît et les aime; son habileté dramatique est indiscutable ; et si l'on peut lui reprocher certaines suppressions excessives, à mon sens, celle par exemple de tout le premier acte de Shakespeare (partant de la menaçante prédiction de Brabantio si importante au point de vue

du drame), il convient de louer et de propo- 'ser à l'admiration des Scribouilleurs qui, chez nous, s'adonnent à ces fructueux tripatouillages, l'art avec lequel M. Boïto sait incorporer dans les scènes de son adaptation la matière des passages de la pièce originale qu'il a cru devoir couper. C'est ainsi qu'il a su, fort adroitement, transporter dans le duo d'amour du premier acte le récit d'Othello devant le Conseil.

En vertu d'une tournure d'esprit tout italien, le rôle le plus développé de l'action est celui, non du More, mais du traître, et, de même que, sous la plume de M. Boïto, Faust est devenu Mefistofele, il semble que cette œuvre devrait s'intituler lago. lago, en effet, dirige, combine, exécute ; lui seul montre de la perspicacité, de la décision, de la suite dans les idées ; entre ses mains perfides, le Lion de Venise n'est plus qu'un pantin désemparé, un furieux docile aux plus fourbes comme aux plus invraisemblables suggestions, qui, sur la foi d'un prétendu songe — un songe ! devraitil s'inquiéter d'un songe ! — et, pour un mouchoir perdu, étouffe sa vertueuse épouse après l'avoir appelée discourtoisement « infâme

courtisane ». Si tous les maris traitaient de même les femmes qui égarent leur lingerie, la rubrique Drames conjugaux occuperait dans les gazettes tant de place, que les critiques musicaux, faute de pouvoir loger leur copie, mourraient de faim. Ce serait désastreux, avouez-le.

Mais voici la toile qui se lève, et nous montre l'île de Chypre. Il fait noir comme dans l'âme de Blowitz, la tempête se déchaîne sur la mer et dans l'orchestre où les contrebasses tonitruent, parmi des appels de trompettes,— ah! nous les entendrons souvent, ces trompettes ! — cependant que les gamme's chromatiques des violons, accompagnées d'éclairs au lycopode, jettent la terreur dans l'àrae des choristes; ceux-ci ont le bon sens de ponctuer d'énormes coups de cymbales leur prière qui, sans cette précaution, aurait couru- 'risque de ne point parvenir à Dieu, étouffée par tant de tapage.' Mais qu'est-ce que l'ouragan pour Othello et les braves qui le suivent? Une tempête dans un ver... di, tout au plus ; leur vaisseau fluctue sans mergiter, et bientôt ils débarquent, empressés de sécher leurs vêtements au feu de joie qu'allument des figu-

rants maladroits. Le joli Cassio, dont la demicuirasse vénitienne enserre un justaucorps de velours bleu, s'enquiert d'une bouteille^ et lago se plaint âprement de rester toujours a de sa Moresque Seigneurie l'ensei-eieigne », avec un trille empli de rancune ; malheureux Othello, que n'es-tu semblable au bon vin qui n'a pas besoin d'enseigne !

Gros succès pour la chanson bachique à six-huit qui rappelle pas mal de chansons bachiques également à six-Jiuit; le bûcher empourpre les faces des choristes, toute flamme brille, toute flamme est aimante, tout Chypre est en l'air I Puis Tinsupportable tocsin qui produisait ses si-do dièze se décide enfin à rester tranquille, les violoncelles murmurent un tendre prélude et le grand duo d'amour entre le nègre Saléza et madame Caron se déroule, chargé de passion, parfumé d'un léger souvenir de Lohengririj sous la nuit qui cligne des étoiles d'un air complice, au bord de la mer qui se gonfle comme la poitrine de Desdemona. Camille Bellaigue laisse rouler une larme — une perle — dans l'or de sa barbe, les violoncelles rappellent pianissimo la phrase d'Othello : « "Dans cette nuit pro-

fonde,.. » sous un trille interminable des violons, et les amants enlacés se dirigent vers leur chambre à coucher. Puisque la plus élémentaire pudeur me défend de les y suivre, je profite de l'entr'acte pour examiner la salle où l'on discute chaudement les mérites du merveilleux costume vert jeune pousse et bleu ciel dessiné par Bianchini pour madame Caron, botticellique disent les uns, véronésique répondent les autres, adorable, conclut tout le, monde.

Pour tromper la longueur de l'entr'acte, M. Casimir-Perier, sous l'œil attendri de M. Leygues, entoure le maestro du grand-cordon de la Légion d'honneur. C'est un joli cadeau à faire à un vieillard. Ainsi bardé. Verdi descend sur le théâtre, précédé du colonel Chamoin, y rencontre Ambroise Thomas, tombe dans ses bras. Et ces deux grands-cordons se consolent entre eux ! Vive sensation parmi les abonnés et les machinistes qui rivalisent de bravos dont la vigueur chatouille agréablement le cœur de M. Ressmann, ambassadeur d'Italie.

Je regrette que mes appointements ne suffisent pas à me permettre l'achat d'une

maison de campagne, avec jardins, pareille à celle du second acte ; aux murailles fulgurent de coru séantes panoplies ombragées par « les plis somptueux d'un drapeau », comme dit Coppée ; franchissant l'arc d'un porche hautain, le regard traverse les verrières pour se poser sur les fleurs étincelantes comme des pierres précieuses, sur les sculptures délicatement ouvrées comme des pétales de fleurs. ' (Amable et Gardy confectionnaverunt.) Plus éblouissant que les roses et les gemmes resplendit Cassio, superbe dans son vêtement de brocart vénitien à grandes fleurs, brodé, rebrodé, soutaché, de colorations calmes avivées par la matité profonde du velours noir. M. Maurel, lui, a fait exécuter ses costumes «n Italie, aussi ont-il l'air bien moins italien que les autres dont T auteur, Bianchini, est Lyonnais de naissance, Lyonnais de cœur, aussi Lyonnet que les frères de ce nom.

Succès pour le Credo blasphématoire de lago, traversé de rauques abois de cuivres et zébré de trilles stridents. Le traître déclare successivement croire en Dieu et considérer le ciel «comme un conte d'enfant», ' appelle Satan à son aide, s'accorde le barba-

risme Irrisioni?) et affirme : « La mort, c'est le néant », contradictions démontrant que les incohérences de renseignement philosophique, honnies de nos jours en France, par Vandérem, sévissaient dès le quinzième siècle dans l'enseignement des Facultés cypriotes. Après que lago, soutenu par le nasillement ricaneur des bassons, a suffisamment enveloppé Othello de ses phrases aux replis tortueux, le More exaspéré le flanque parterre parmi des triolets de trombone, et fait bisser un s^rand coquin d'air de bravoure roulant sur des triolets dont l'emphase nous ramène aux plus mauvais jours de Simon Boccanegra; beau résultat pour lago qui s'est donné bien du mal pour rien, Muchiago aboutnothing! Non, pas pour rien; après cet accès de fureur, le cocu imaginaire prête une trop crédule oreille au récit du rêve dit par le fourbe onéiromancien avec tant de science et de charme que tout le public le redemande, séduit parla musique indestructiblement jeune (dit-il) du vieux maître droit comme un chêne et qui, avec des années, re- Verdi.

J'ai fini de ranger mes pardessus et je puis jeter un coup d'œil dans la salle où je re-

marque immédiatement que le faubourg Saint- Germain s'est presque entièrement abstenu de venir, à raison de la mort récente du comte de Paris ; il y a du monde, tout de même, allez ! Voici quelques noms de dames que j'ai notés sur des numéros de vestiaire inutilisés : comtesse Cahen d'Anvers, comtesse de Camondo, baronne de Rothschild, madame de Escandon, baronne Ephrussi, vicomtesse de Janzé, madame de Clercq, marquise de Massa, madame Bischoffsheim, madame Waldeck- Rousseau, madame Dubos^, comtesse Paul de Pourtalès, madame Porgès, madame Trouard- Riolle, madame de Iturbey, mesdames Balsan et de Sainte-Olive, madame DoUfus, comtesse de Rancy, madame Ramon Fernandez, comtesse Fleury, comtesse Joachim Murât, comtesse Jacques du Tillet, madame Bianchi, madame Diaz Albertini, etc., etc.

Et puis, parmi les représentants de Taristocratie du talent, je remarque mesdames Stolz, Lucienne Bréval, Brandès, Sanderson, Rosita Mauri, Pepa et Lotta Invernizzi, Subra, Ludwig, Marie Legault; j'en noterais bien d'autres encore, mais le troisième acte va commencer.

Le prélude de ce trois, où gronde un rappel de l'air de la Jalousie, est applaudi, comme le puéril et brillant scherzo : ce radieux flocon de neige (traduisez « ce mouchoir » ), comme les touchantes supplications de Desdemona, comme le magique décor de Carpezat, blanches embarcations cinglant, entre le double azur du ciel et de la Méditerranée, vers la ville des Doges, — les caravelles de Venise, ainsi que l'on disait au temps de Paganini ; — on applaudit tout, même le médiocre petit ballet liellénico-turco-vénitien (flûtes roucouleuses, pizzicati, etc), confectionné ad usum LutetieSi où mademoiselle Sandrini se montre gracieuse et jolie sous sa calotte grecque emperlée. Le succès de madame Caron grandit encore : elle a une si belle robe (brocart blanc et argent ouverie sur devant de brocart lilas et or !) et de si belles attitudes accablées! Attendries les bonnes grosses contrebasses tâchent de consoler sa douleur, singulièrement exprimée — « son corps. .. frappé s'affaisse » (oh !), — avec leurs pizzicati compatissants. Et plus tard, elles se démènent furieusement toutes les huit, pour souligner la farouche pantomime d'Othello approchant de Desdemone qui après

44 EMTRE DEUX AIRS

avoir soupiré une romance en fa, dièze mineur et non en saule, comme on pourrait croire, s'est étendue sur son lit sans rappeler en rien les gaillardises du « Coucher d'Yvette ».

Verdi, rappelé à grand fracas, s'exhibe dans la baignoire directoriale, salue, sourit, resalue, resourit, montre au public ses interprètes alignés en rang d'oignon comme pour dire: « C'est à eux que je dois ce triomphe » (au fond, il y a du vrai dans cette déclarati^on mimée), et va se coucher.

C'est tout. On sort, on déplore que madame Héglon, sculpturalement belle, et dont la voix chaude fait merveille dans le quatuor du deux ait un rôle si bref, et les Verdicoles déclarent qu'Othello ne quittera jamais le répertoire, jamais ! Never More (de Venise).

P. -S. ■ — Savez-vous comment Verdi remercie Paris de cet emballement? De la manière la plus touchante, en abandonnant le produit des quinze premières représentations de son œuvre à l'Assistance Publique! Madame Séverine en pleurait de joie et se promettait, pour augmenter la part des pauvres, de ne pas manquer une seule de ces repré-

sentations qui vont soulager tant de misères. J'avoue que cette décision m'a semblé bien plus difficile à prendre que celle du généreux maestro.

13 octobre 1894.

Le président de l'Association artistique nous ayant invités, Verdi et moi, à honorer de notre présence le Concert d'Ouverture de M. Colonne, de notre présence nous Thonorâmes. L'auteur d'Un Ballo in Maschera (surpris, je pense, de ne pas voir son nom au programme) s'installe dans la loge 35, fleurie d'adorables jeunes filles, tout près de son co-cordon Ambroise Thomas; quant à l'authoress de la Mouche des Croches^ elle prend place modestement parmi ses collègues, ses bruyantes collègues du Châtelet, qu'elle s'étonne d'entendre jaboter à voix haute, malgré les chut du public, pendant toute la première partie de la séance : « Si jamais nous nous risquions à bavarder avec cette vigueur, au Cirque d'Été, ce que votre beau-papa nous enlèverait, pas vrai, M'sieur Chevillard? » dis-je au compo-

siteur de le Chêne et le Roseau ; et ce gendre modèle acquiesce, avec un sourire.

Il y a d'autres compositeurs encore, dans la salle; Pfeiffer tout près de Verdi, — je parle de la distance qui sépare leurs deux loges. — Reyer tout blanc, Bruneau tout noir, cet amour de Raoul Pugno , Saint - Saëns qui écoute d'un peu loin (chez Dreher) Rémy perler le prélude de son Déluge, fort galamment, et comme Pennequin, aujourd'hui envolé vers d'autres cieux, ne s'en tira jamais ; n'oublions pas deux de nos plus jeunes musiciens, de Bréville qui me promet que la Nationale va faire grimper Tout-Paris salle d'Harcourt, et... allons, bon ! le nom de l'autre m'échappe ; je sais seulement qu'il me donne un copieux pourboire pour me récompenser de lui avoir ouvert une magnifique loge où il ey mieu placé que de coutume.

La Symphonie fantastique de Berlioz est exécutée sans encombre; œuvre aussi 1830 qu'on ne peutle souhaiter, «féroce et loyale», à tous crins, d'un satanisme candide :1e poème, qu'il faudrait citer entièrement, contient la plus réjouissante énumération d'horreurs capables, en ces temps de truculence naïve,

d'émouvoir de longues jeunes femmes coiffées à la girafe, et de faire choquer l'une contre l'autre leurs mains diaphanes enserrées dans des mitaines en filet. C'est la terrifiante aventure d'un jeune musicien « d'une sensibilité maladive et d'une imagination ardente » qui s'empoisonne avec de l'opium, croit revoir l'Aimée « dans le tumulte d'une fête brillante », la tuer, marcher au supplice — escorté par des cuivres à faire saigner les oreilles — « se voit au Sabbat, au milieu d'une troupe affreuse d'ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce réunis pour ses funérailles, etc., etc. ». Exagérément violente dans les deux dernières' parties, cette œuvre de cauchemar est, dans la « Scène champêtre », exagérément ennuyeuse. Mais en dépit de fâcheux enfantillages, quelle verve et quelle splendide orgie de sonorités !

Dans les « Rêveries » de la première partie, ce qui m'a surtout frappée, c'est la fière indépendance des violons, partant, chacun à son tour, pour arriver quand bon leur semble, en dépit des bras de crucifié qu'étend Colonne, puis qu'il lance brusquement réunis en avant, avec un chic de maître nageur. Le « Bal » où

Serpette puisa le refrain de la Complainte des Fenayrou fut exécuté congrûment; si j'osais, je confesserais que la « Scène champêtre »m'a endormie, jusqu'au tonnerre delà fin, magistralement roulé par le timbalier Vizentini-assembleur-de-nuages. En revanche, l'argument de cette pastorale bovine m'a toujours réjouie, qui explique avec candeur :' « Deux pâtres dialoguent un Ranz des Vaches ; elle apparaît... » Qui, elle? Une danseuse de chez la Mère Emile, alors ? — N'empêche que la juxtaposition du Sabbat crépitant aux cordes et du Dies irse, rugi par les cuivres, n'a pas été inventée par un crétin.

Madame Provinciali-Celraer a délicieusement harpe — pourquoi ne dirait-on pas « harper? » — sa partie du beethovénien Prométhée^ si beau dans sa simplicité, si pur en sa noble ordonnance. Puis on se répand dans les couloirs. Arthur Bernède abandonne la place et traverse celle du Chàtelet pour aller surveiller sa Ninon qu'on répète chez Carvalho; ce que voyant, l'ami Jahyer quitte rOpéra-Comique où il sécrète, et traverse aussi la place du Chàtelet pour ouïr un peu de Charpentier. Je rencontre des tas de mes-

sieurs très aimables : Armand Schiller, qui me trouve engraissée depuis les vacances ; Bagès, qui me déclare maigrie ; Corneau qui me constate sans changement; le bon Henri Amie est là, et le méchant docteur Pelet, toujours taquin. Voici la charmante madame de Bonnièreset son mari, G. Rolle qui ressemble de plus en plus à Hartmann, Chassaigne de Néronde, — pourquoi ce pouce en écharpe? — Saint-Auban auréolé de gloire depuis le flamboyant article que lui consacra Maurice Barrés, Stoullig en grande conversation avec Brémont, René Benoist chapeauté d'un feutre italien adéquat à la musique de Napoli. Le jeune Bargy, la véhémente Rousseil, l'inévitable Paul Masson, le fin Docquois, le brun Dayrolles, l'idéoréaliste Camille Mauclair, le Psychique Daurelle, le jovial Bourgeat, Maurice Lefèvre dit « Crève-Cœur » au pays normand, le bibliothécaire Céard qui voudrait entendre le Carnavctlet de Venise, H. F. G. des Débats, Texquise Georgette Leblanc en partance, hélas ! pour la Monnaie où elle va créer la iVauai^raise, une sorte de «Cavalleria espagnola » de Massenet, et enfin Schneider, pompier de service de son état.

J'ai cité tant de noms qu'il me reste à peine la place de vous dire que la Chevauchée des Valkyries fut jouée à la fois gros et mou ; que Longy est aujourd'hui le meilleur cor anglais de Paris, puisque Dorel file à Monte-Carlo d'un pied dansant; enfin, que Salmon, notre Salmon, applaudit frénétiquement le délicieux Barretti dans son solo des Impressions d'Italie, d'une juvénile audace, d'une joie extérieure et sensuelle, et dont l'orchestration fougueuse éclate d'un si magique et si captivant coloris que l'on ne se sent pas le courage de blâmer certaines violences, ou de réclamer un peu plus de profondeur dans la traduction musicale de ce panorama éblouissant.

Bien exécutées, mafoi, ces véhémentes notes de voyage de Charpentier ! Je ne dis pas cela pour le cor qui bafouille, dans « A Mules », le la initial de sa réponse aux tierces de flûtes, si tendres, soupirant dans le lointain des montagnes sabines. Vif succès pour le jeune Monteux, déjà deuxième prix d'alto Tan dernier, encore élève au Conservatoire, et toujours frère du chef d'orchestre de la Cigale.

Dans le fortissimo du milieu de « Napoli », après le solo, tu ajoutas à tes trombones un

deuxième tuba venu au Châtelet pour cause de Valkyries, et tu fis bien, ô Charpentier! Mais tu coupas ta crinière léonine, et tu fis mal !

n octobre 489i.

Enfin on rouvre notre cher Cirque ! Freudig begrûssen wir die edle Halle, et, souriantes sous nos bonnets roses, nous constatons avec allégresse que la foule s''écrase au contrôle, bien que le programme de ce premier concert^- que va dire M. von Gross? — ne porte pas une seule fois le nom de Wagner ; le temps est doux, le Patron est beau, un vent tiède susurre dans les branches dépouillées déjà (.puisque « Voici le temps où les feuilles veulent faire les oiseaux... comme chante Robert de Souzaen ses Fwme?'oZ/es), Maizeroy arbore ses gants blancs, Blowitz ronfle déjà, Varet se dit qu'il est doux d'écrire des pièces pour les cafés-concerts, Raymond Bouyer confie à Jacques des Gâchons que, pour sauver la Joconde, il brûlerait gaiement dix mille contemporains, Saint- Auban admire les choux

de satin bouton d'or qui retiennent les draperies de l'estrade (niez donc le progrès !), l'éditeur Chailley songe qu'il voudrait bien publier mes œuvres complètes, Henry Allais rumine un virulent pamphlet contre Choiseul, René Benoist lorgne mademoiselle Bartet, Jules Dupré fils salue Paul Dubois, Maurice Lefèvre louche de mon côté, libidineusement (inutile, on est honnête !), Julien Tiersot déplore que vingt-huit jours à la caserne aient pu pâlir à ce point le poète George Vanor, et la belle Marga Lucena attire tous les yeux.

On applaudit avec politesse la onzième symphonie d'Haydn (en solmajeur) dite Symphonie turque, non qu'elle ait la moindre couleur orientale, mais parce que, dans l'orchestration de l'Allégretto et du Finale, le compositeur a donné une large part aux instruments à percussion appelés à cette époque « Musique turque ». Les anas du temps prétendent que Haydn aurait ajouté, après coup, à sa partition, grosse caisse, cymbales et triangles, pour secouer un peu le sommeil dans lequel s'était trouvé plongé son auditoire lors de la première exécution de la symphonie : si l'on réfléchit que cet auditoire était composé

•exclusivement d'Anglais, on conviendra que cette anecdote n'a rien d'invraisen^iblable.

Je vous parlerai plus à loisir de la Fantame S7y mi^honzque de Chevillard (en fa dièze majeur, je crois) quand je l'aurai de nouveau entendue; après cette première audition, je ne puis en vanter que la savoureuse pâte harmonique et le très amusant tripotis orchestral ; ça dégote le Chêne et le Roseau, de très loin ; Bréville se délectait à ces exquises trouvailles de sonorités. Thèmes discutables, exposition qui vaut celle d'Anvers; après d'intéressants développements, le morceau languit un peu mais se relève, s'enlève et enlève dès le début de la péroraison bouillonnante de vie. Bravo les contrebasses ! Et bravo les cuivres, dans le passage où le motif initial se transforme, par un brisement du rythme ternaire, épatant ma foi !

Intrat Lucienne Bréval, saluée d'applau- •dissements, dont Charles Joly donne le signal. Pour présenter aux Franciots l'hymne dont Pindare-Croze a donné la primeur aux fêtes d'Orange, la Pallas-Athénê de l'Opéra a revêtu une toilette comme Kufferath n'aura jamais la galanterie de m'en offrir: jupe de

satin blanc, corsage de tulle blanc carrément décolleté, ruisselant de pierreries, manchesballon de satin blanc (ballon captif, puisque retenues par des épaulettes de fourrure et de choux vert lumière) ; elle attaque fièrement le fier début en ré mineur : « Les dieux sont morts », et lance avec ampleur le refrain de la chose : « C'est Pallas-Athênê », destiné à réveiller « Pâme des anciens dieux » ainsi que les bravos du moderne public, etjqui ne m'enthousiasme guère, je l'avoue, au risque d'encourir la colère des éditeurs toute ma vie durand (et fils). C'est de la mélodie pour félibres, té! En revanche, le passage en si: « Nos vierges... » est orchestré avec beaucoup de charme, et Croze me console du trépas de Leconte deLisle. Mademoiselle Bartet sourit, Corneau fait la grimace, un compositeur Pfeiffer-et-sel applaudit, le père Obin boit du lait, Kerval ne bronche pas, et d'HarcouH médite.

Pas fougueuse, la Fantaisie pour piano et orchestre, du Widor, cet Octave Feuillet de la musique bien pensante ; bonne petite ouvrage proprement faite, construite sur un thème,, mon Dieu, un thème de fort-en-idem un peu

mélanco, exposé d'abord par un violon, puis par Philipp, et que le hautbois reprend, égayé de modifications rythmiques et tonales ; alors, c'est au tour des violoncelles de ronronner leur phrase aimablement doucereuse, — avec échos qui se promènent aux bois pendant que l'inspiration n'y est pas; — après quoi les contrebasses fredonnent, pizzicato, un machin en ut mineur qui se transforme en Allegro resoluto joué con brio par Philippo ; toute cette musique sélect — que le distingué, presque trop distingué virtuose perle et même gris-perle — je pourrais continuer à en faire l'autopsie, mais Léon Daudet me traiterait de « Malasvon » dans les Musicoles qu'il prépare ; aussi je saute à la péroraison, remarquable en ce qu'elle comprend 29 mesures seulement au lieu de 30 promises par la Notice thématique. (Paul Masson voulait réclamer au contrôle.)

Car, pour aider à comprendre cette œuvre proprette, pas compliquée, où l'on voit qu'une Muse sage s'est appliquée, on distribue une copieuse Notice analytique chargée, surchargée d'exemples musicaux, comprenant le motif principal — bien quelconque ! — les

contre-sujets, les phrases expressives, les principaux développements etc., etc. Du moins la correction de cetinutile guide thématique devrait-elle être absolue, ne pas errer sur le nombre des mesures de la péroraison, comme je viens de le dire, ne pas omettre le bécarre du ré à la troisième mesure de la seconde partie. (Aux personnes que ces minuties intéressent, je signale également, dans la partition pour piano, quatorzième mesure, un tni que le cor aurait le plus grand tort d'exécuter bémolisé comme il est écrit.)

Le public chic applaudit, les Hellmann, les Trélat, la comtesse Potocka, le prince de Chimay ; madame de Sulzbach se réserve, Hartmann arrive et demande s'il est en retard.

Sous les bienfaisantes affusions d'Oberon, Ernst, qui séchait, relève la tête; deux danses de Brahms achèvent de rasséréner Stoullig, Amie bâille. Hue s'en va, Gabriel Marie observe que Viardot a préféré notre Cirque au Châtelet où, pourtant, « travaillait » le brun Sarasate.

Fameux travail, du reste, celui du senor Pablo, qui avait attiré chez Colonne, outre le

ministre Barthou, toutes les Espagnes. Il a divinement joué une infecte Rapsodie écossaise qui, j'en réponds, pareille à l'hospitalité des compatriotes d'icel le, « se donne... et ne se vend jamais ».

31 octobre IS9i.

Le concert d'hier n'a été qu'une longue suite d'ovations lamoureuxophiles entre lesquelles on exécutait un peu de musique ; du parterre, martelé par les cannes admiratrices et les enthousiastes parapluies, montait la poussière en fumée d'holocauste vers les vitraux grelottant sous l'averse des acclamations, et le tapage des bravos grondait si forcené que l'officier de paix Florentin, pensant être dans une réunion anarchiste, songeait à la dissoudre.

Durant la symphonie de Mozart dite « Jupiter » parce qu'elle est en do (c'est le seul motif plausible que je trouve à cette appellation), Alfred Ernest a bu du lait: pensif tandis qu'à l'Andante soupiraient les cors et que murmuraient les violons consordim, guilleret pendant le Minuetto, — que nous avons

perlé chouettement, — emballé par l'ardeur abondante du Finale que Wagner considérait comme « l'œuvre la plus parfaite de toute la musique symphonique », il ne lui est plus resté la moindre parcelle d'exaltation disponible quand mademoiselle Bréval vint chanter, avec une simplicité vigoureuse, les phrases entraînantes et peu compliquées dont M. Saint-Saëns fleurit les strophes si félibréennes de J.-L. Croze. (Bravo, pitchoun !) Mais le public, frénétiquement, rappela trois fois la belle chanteuse qu'il avait redouté de ne point entendre en voyant s'avancer sur l'estrade l'excellent Bessac, rasé comme un ponton, dont la voix douce et nette prononça : « Mesdames et Messieurs, » Mademoiselle Bréval s'est trouvée à l'ins- » tant subitement indisposée. Elle n'a pas » voulu néanmoins manquer à sa parole, mais » elle réclame toute votre indulgence dans le » cas où ses moyens viendraient à trahir sa » bonne volonté ». Grâce à Dieu, les moyens ne trahirent rien du tout, et après Pallas- Athênêj le magnifique air d'Obéron « Vaste mer, ô mer terrible ! » — auquel elle ne retrancha qu'un ut dangereux, — fut détaillé ^vec

tant de force dramatique et d'élan par la courageuse cantatrice que le Patron, j'en suis sûre, projette de lui offrir un groupe en o-Beronze bien mérité.

Sur l'ouverture de Sap/io, du « jeune » compositeur allemand Goldmark (né en 1832), les avis m'ont paru différer. Le sévère Teodor de Wyzewa la déclarait un pot-pourri de rengaines où la harpe de la poétesse lutte contre les réminiscences de musicien ; le programme y voit une synthèse des idées générales éveillées en nous par la mort de ce basbleu concupiscent, lutte entre l'art et l'amour, le cœur et l'âme, etc., etc. Pour moi, j'y ai trouvé un fort gentil solo de violon dit à ravir par notre Houfflack, des tenues de bois qu'auraient approuvées les plus sévères inspecteurs sortis de l'Ecole des Forêts, un thème rêveur exposé par la flûte non sans quelque douceur, un motif tumultueux chahutant dans tout l'orchestre, et une fin bien embêtante. Splendide exécution, énorme succès, auquel applaudissent tous les compositeurs présents, Noël Desjoyaux et Chevillard, comme de Wittkowski, suivant l'exemple de l'auteur du Rêve (a Bruneau

disce omnes /). Je profite du brouhaha pour inscrire quelques noms sur une carte de visite trouvée dans le pardessus commis à ma garde par Maizeroy; voici George Vanor, enfin déculotté de rouge après 28 jours de martyre ; Jacques Ferny, engraissé par le faro bruxellois; Corneau impénétrable; Pelet, communicatif ; Alphonse Allais, qui pétitionne pour que les jeunes sourds-muets, aussi bien lotis que les jeunes aveugles amenés à nos concerts, soient conduits, eux, aux Folies- Bergère ; Edouard Dujardin dont l'œil ne quitte pas Mallarmé à l'oreille « pâle et rose comme un coquillage marin » : Louis de Fourcaud qui confie à Paul Robert que Weber se comporta dans le Freischûtz comme Rossini dans Tancrède (Paul Robert semble étonné) ; Léon Daudet en train de contempler avec méfiance le Morticole Jullien (pourtant si délicieux !) ; qui encore ? Paulin Niboyer dit Fortunio ; Gibert, ténor; Tiersot, folkloriste ; Raymond Bouyer, esthète ; Pottecher, poète cher; Saint- Auban, orateur; Tannery, mathématicien : Schneider, pompier de service à la Paix.

Chez Colonne, les gens sortent au milieu

de l'exécution des morceaux, les cuivres couaquent, les violons grincent (ils s'en sont donné, mon pauvre Charpentier, dans Napo/i/), les ouvreuses jacassent de manière à couvrir les pianissimo, on bisse les Scènes alsaciennes et, quand il repique, Baretti violoncellise avec tant d'expression qu'il en joue faux, le cor bafouille pendant Samson et Bailla (l'éditeur Durand pâlit) ; c'est le concert du roi Pétaud. En revanche, Sarasate a joué comme un dieu du Paganinisme le froid Concerto de Max Bruch, l'exquise Fantaisie norvégienne de Lalo, et une verveuse danse surérogatoire, hongroise je pense.

Dans ce Châtelet, plein à craquer, j'ai vu les compositeurs Alphonse Benoît, Emile Pessard, George Hue, Victor Roger, Gabriel Fabre et deux cents autres; les exécutants Delsart, Lelubez; mesdames Laborde, Madeleine Godard, Rousseil, Fidès-Devriès, Marga Lucena, le peintre Thaulow, les journalistes Maurice Lefèvre, Fierons, Chassaigne de Néronde, Stoullig, Massiac, Emile Straus, et ce nigaud de Torchet, l'aéronaute Bans, le fumiste Paul Masson; je n'ai plus de place.

J'allais oublier le cher Henri de Régnier qui vient de donner au Mercure d'admirables poèmes. Et j'oubliais aussi que, chez nous, madame Héglon applaudissait furieusement l'ouverture des Maîtres Chanteurs, jouée aussi bien, peut-être mieux, qu'à Bayreuth. Elle couve un rhume, madame Région. Voilà un rhume qui ne s'embête pas.

29 octobre 1894.

Au Châtelet, exercices des artistes ne prenant jamais feu, M. Diémer et mademoiselle Pregi; la sympathique ignifugée débite impeccablement son lamento que nous commençons à connaître. Je ne suis pas fâchée de lui apprendre, et à M. Colonne aussi, que Faure ne s'en est pas tenu, comme ils semblent le croire, à cette seule romance, et qu'il est l'auteur d'un écrin de mélodies — la Bonne Chanson — contenant neuf diamants verlainiens, éblouissants! Elle détaille aussi la. Procession de Franck, « ce subjugueur d'àmes hautes », comme l'a nommé Descaves, analyste clairvoyant des aveugles « Emmurés ». Quant à Diémer, pianiste mata-fuegos, il se fait justement applaudir, ainsi que son sous-verge Risler, dans le très joli Scherzo de Saint- Saëns, et dans le médiocre Caprice arabe du

même, œuvre de Lotisme musical ou deux ou trois mélopées de marchands de dattes (bien amusante, celle de Y Allegro molto moderato^ nasillarde et déhanchée) divertissent follement l'orientaliste désorienté Paul Masson, mais jurent — comme des Templiers — avec les développements pianistiques, si quelconques! En somme l'œuvre semble confectionnée par un ânier de la rue du Caire, un ànier égyptien qui aurait fréquenté la classe de composition de M. Théodore Dubois.

Puis, grand déballage des morceaux de piano orchestrés : c'est Marguerite au rouet, de Schubert, manipulée par Ambroise Thomas •de façon proprette, qui semble ravir madame Lina Pacary; c'est la 2" iîapsodfe hongroise de Liszt emphatiquement instrumentée par Muller Berghaus, et dont ces messieurs du Châtelet bafouillent la seconde partie comme n'oseraient pas le faire les musicos d'un bal public. Dire que les mêmes exécutants ont perlé à ravir certaines parties de Peer Gyntj notamment la « Mort d'Aase », à laquelle je donne mon Aasentiment, et la « Danse d'Anitra », frénétiquement applaudie par la délicate chanteuse Jeanne Remacle aux yeux d'é-

meraude. J'ai entendu plus nettement enlever Padmirable trilogie schillerlenne de Vincent d'Indy; quelques bonnes rentrées, mais trop souvent les cuivres pataugent et alors tout fiche le camp (de Wallenstein).

Chez Lamoureux, potée de figures « bien parisiennes » qui transpirent, faut voir! Côté des bruns : Bruneau (le nom l'exige), George Vanor qui pleure pendant le prélude de Tristan^ Jacques Saint-Cère contraint de filer avant la fin par crainte d'une congestion, René Benoist couvert d'un chapeau mou à la va-tefaire-feutre, Chassaigne de Néronde trop rare chez nous, Le Borne et Htie trônant dans une loge imposante; côté des blonds : Maurice Lefèvre qui s'amuse à présenter André Gresse, ce sosie de Bourget, aux ouvreuses du Cirque-d'Été; Antonin Proust, néophyte de la critique musicale; Messager dont la Miss Dollar fait florès aux Galeries bruxelloises; Stoullig, étoile du Monde artiste, et le peintre Seguin dit Gueule-d'Or.

Aujourd'hui 4 novembre, le Patron a fait venir de Vienne madame Materna (heureuse idée) pour roucouler l'air d'Adriano de Rienzi (moins heureuse idée); assurément, le rienzi-

tatif a de l'allure, mais l'Andante en sol ne m'enthousiasme guère, bien que la chanteuse ait le bon goût de le susurrer en allemand, ce qui nous épargnelatraduction mirlitonesque de Nuitter : « L'amour lui-même dans mon cœur, S'éteint vaincu par la douleur ». Sanglée dans une robe noire avec du dor dessus, elle lance une phrase à gauche vers de Bréville, pivote comme les marionnettes de Maurice Boucher (tiens, j'ai oublié de le signaler au Châtelet!), envoie une autre phrase à droite vers Albéric Magnard rasé de frais, puis file un grupetto droit devant elle, à l'usage du comte Louis de Romain, de sorte que tout le monde est content. Les cantatrices mondaines applaudissent avec déférence, Madame Conneau en tête ; le mélomane Sarchi s'archiboute sur sa canne ; l'ex-ministre Ribot lorgne le diplomate Rosier, et j'étudie la jolie toilette mauve de madame Pierson, une blouse Liberty, divine (God and Liberty), comme disait ce vieux farceur de Voltaire au petit-fils de Franklin.

M. Teodor de Wyzewa a fait connaître aux lecteurs du Temps, dans une chronique reproduite par notre programme, un conte de fées en trois actes d'une naïveté savante, Hsensel

et Gretel; le Patron a joué hier le charmant Prélude, où M. Humperdinck tente, dirait-on, une régression vers le style de l'ancien Singspiel germanique, mais avec un raffinement de sonorités charmeuses et une mise en œuvre de toutes les ressources de la polyphonie moderne ; la Berceuse de Haensel et de Grete^. qui invoquent les quatorze anges préposés à la garde de leur sommeil se mêle à la ronde des enfants désensorcelés Die Hexer.ei ist nun vorbei. Exécution sans nuages; compliments particuliers à la trompette dont les notes claires disent gaiement Tallègre « Hokus pokus », en mi triomphal majeury et aux violons qui caressent si légèrement la phrase du Taumaennchen », secouant sur les yeux endormis des petiots une campanule emperlée de rosée.

Après la Mort d'Iseult, où l'on entend parfois la Materna par-dessus le déchaînement orchestral, M. Lamoureux est bombardé d'applaudissements qui n'en finissent plus ; ça n'a pas l'air de l'affliger, d'ailleurs. A la sortie. Catulle Mendès explique avec de magnifiques paroles cet immense développement hors de soi-même dans lequel l'amante de Tristan

sent tomber autour d'elle, selon le mot de Nerthal, cette partie d'elle-même qui s'opposait à l'Union complète... Ernst ajoute : « C'est la vraie musique des âmes qui commence à chanter dans le silence où les voix mortelles se sont taes ». Gabriel Marie fredonne : Hœre ich nur — dièse Weise — die so wunder — voll und leise — avec une voix qui tire les larmes des yeux de Bagès et précipite Henri Amie dans les convulsions d'un rire maladif.

Est-ce beau, cet Hymne à la mort qui s'élève comme un souffle, une haleine, une âme — salut, Coppée! — ce thème de la nuit qui résonne encore, et ce frissonnement, à l'orchestre, des mélodies de bonheur et d'extase; après les derniers mots d'Iseult, après le dernier épanouissement du motif de félicité, ce hautbois soupirant la phrase du Désir inassouvi qui monte, monte, monte... Ah! c'est la vraie musique, impérieuse, divine, qu'il faut contempler en face, dussions-nous, selon la mélancolique prédiction de Séailles, en garder l'éblouissement et trouver toutes choses ici-bas ternes et assombries.

Dans une page admirable de son dernier livre, Barres, avec un regret, dirait-on, que les moyens d'expression de Gounod ne nous touchent plus guère, prédit que Wagner est destiné, lui aussi, « à perdre peu à peu sa prise sur nous ». Il passera bien du monde devant les contrôleurs du Cirque d'Eté avant que ces temps néfastes arrivent; hier, on s'écrasait chez nous malgré l'augmentation du prix des places, ou à cause d'elle peut-être, car le snobisme wagnérien coule à pleins bords. Quand viendra la mode d'augmenter les ouvreuses ?

Un peu engraissée depuis dimanche dernier, Elisabeth-Materna, sur l'estrade qui fléchit, apparaît, « joyeuse et agitée », conformément aux indications scéniques de Tann/iasuser, et, telle une petite folle, gazouille le Salut

d'allégresse aux voûtes du château de Wartbourg, comme dit le programme, ou du Wartburg, selon la partition éditée chez Durand, ou de la Wartburg conformément au texte de Wagner. Yen a pour tous les goûts. On l'applaudit. On applaudit aussi, mais plus discrètement, l'intéressante et difficile Fantaisie syynphonique de Chevillard, jouée à ravir, pimentée de combinaisons rythmiques de haut goût et de sonorités savoureusement inédites (amusantes en diable, les notes profondes des bassons et, pour finir, cette étincelante fusée de harpes !).

V'ià les splendeurs qui commencent, ô divin Crépuscule des Dieux, chef-d'œuvre de « musique absolue », comme l'a si lumineusement montré H. S. Chamberlain I — Brûnnhilde a tenté d'inculquer un peu de sa science divine à Siegfried, mais en vain ; « brute militaire » (comme le désigne irrévérencieusement Péladan en un livre, pardon, en un « truchement de compréhension » que ce wagnérien à la manque ne m'a pas jugée digne de. recevoir), l'amant vigoureux et borné de la Walkyrie ne veut rien savoir des leçons sacrées; il n'entend pas avoir réveillé sa

belle pour des Runes, et saute par-dessus les mystères des Noriies — quand la Norne est franchie il n'est plus de limites... — pour parcourir le Monde dont les fiers accords du Thème héroïque lui promettent la conquête.

Pour la première fois apparaît, d'abord modulé par la clarinette qui le repasse à tous ses collègues, le délicieux motif de Brûnnhilde succédant aux solennelles harmonies de la Weltbegrûssung^ Talerte scherzo babille qui dit l'ardeur du voyage: « Salut à toi, resplendissante étoile! » s'écrie Gibert, cramoisi d'émotion. « Salut à toi, éclat de ma vie ! » répond la Materna qui ne veut pas être en reste d'amabihté : la grandiose Promesse de l'Héritage du Monde s'essore triomphalement de l'orchestre, Siegfried s'éloigne tenant par la bride Grane que vient de lui donner sa belle (les petits chevaux entretiennent l'amitié), l'enthousiasme crève ; on rappelle le ténor et le soprano qui se sont réellement surpassés et prononcent l'allemand aussi bien l'un que l'autre; on rappelle Lamoureux qui est criblé de bravos; il salue, se retire, mais on veut le voir encore, et une voix à la fois

impérieuse et tendre clame : « Le Patron ! » Rire général, l'heureux capellmeister, amusé, revient saluer de nouveau, et la Marche funèbre se déroule, tragique, gigantesque, conduisant autour du cadavre de Siegfried la sombre armée des motifs de la Tétralogie. Je conseille à la trompette basse d'économiser ces vibrations factices, à la Berton, dont le motif des Waelsungen n'a nul besoin, et j'engage l'excellent Delsart à carrément attaquer le sol culminant de sa Fanfare de l'épée, au lieu de le prendre en douceur. Du nerf, que diable!

Mesdames et Messieurs, je vous préviens que je n'ai pas de place pour citer les noms, rien que la brune Bréval, la blonde Remacle, le subtil Gunzbourg, l'élégant Abel Hermant, et Bischofifsbeim aux opulents pourboires. Et je vous confesse aussi que, malgré les dédains de Le Borne et du Ménestrel, je garde mes tendresses pour le prélude de Ilœnsel et Gretel; le motif de la Berceuse Abends, will ich schlafen gehen, si délicatement soupiré par les quatre cors, au début, court tout le long de cette jolie page, marié à la joie cavalière du petit Ha^nsel proclamée par les troni-

pettes : « Allons, cavalier, vite Hsensel!» cependant que tourbillonne la ronde des enfants désensorcelés qu'une fée méchante avait, rapide comme l'éclair, changés en gâteaux; les pauvrets en étaient restés babas. Cette fine partit! onnette d'excellente pâte orchestrale sera très feuilletée et rapportera à Humperdinck beaucoup de galette, tôt ou tarte.

Savez-vous que jamais je n'ai entendu cette admirable Materna-Krupp chanter avec plus de vaillance la prodigieuse scène finale de la Gœtterdsemmerung? Tous, haletants, nous étions suspendus à ses lèvres (elles peuvent supporter ce poids-là) d'où s'envolaient les adieux suprêmes à la vie et le cri de délivrance.

Et quelle exécution ! Le dévorant motif du feu crépite dans l'orchestre, combattu par le ruissellement de la mélodie primitive ; une dernière fois tonne la rauque malédiction d'Albérich désormais impuissante, puis voici venir le Rhin au bercement chanteur — Vagalaveya — qui entraîne dans ses vagues purificatrices l'anneau maudit et les débris de l'ancien monde, au-dessus desquels plane,

infiniment doux et pur, Tadorable thème de la Rédemption par l'amour...

Au Châtelet, devant l'académicien Hervé, la sociétaire Bartet, les poètes Mazel et de Régnier, la violoniste Madeleine Godard, le mage Bois et quelques autres personnes, l'orchestre de M. Colonne a fort bien exécuté l'Andante de la Symphonie en ut mineur et fort mal le reste. M. Diémer a délicieusement joué une Fantaisie de M. Godard persane, paraît-il. Quant aux fragments de Parsifal, si'mollasses, pfut!

Les mouvements de M. le chef d'orchestre d'Harcourt sont toujours très personnels.

12 novembre i89i.

Brouillard à Textérieur du Cirque-d'Eté ; à l'intérieur, lumière, et joie, et jolies femmes : mesdames Bapst, Natanson, Escudier, comtesse Fleury enturbannée de roses ; au parquet étincelle madame Héglon coiffée d'un oiseau de paradis et accompagnée de sa camarade d'Opéra, la charmante Loventz ; plusieurs wagnéromanes de tout sexe, entre autres, Gabriel Fabre et madame Henriette Fuchs, sont venus pour applaudir de forts morceaux du Crépuscule des dieux promis par notre programme ; les entrées de faveur sont suspendues ; enfin, c'est la fête, quoi !

Elle commence par l'Ouverture d'Iphigénie enAulide, que Pierre de Bréville écoute avec un peu de tristesse, car la « Société nationale de musique » se promettait de la jouer et voilà que le Patron lui chipe cette attraction, oh !

bien innocemment : pourvu qu'il ne continue pas ce coupage d'herbe sous le pied en jouant quelques jeunes musiciens français, ce serait terrible ! Bien exécutée, bien construite, cette solide page de Gluck fut retapée par Wagner qui en sut analyser comme personne les deux éléments antithétiques, les lourdes enjambées de l'unisson d'airain symbolisant l'unique pensée de réussite dont sont animés les héros grecs, puis, opposé à la violence de ce thème principal, le doux motif iphigénien (un tantinet coco, estiment quelques avancés), qui personnifie l'intérêt personnel de la victime exigée par Artémis et sans l'immolation de laquelle les troupes d'Agamemnon se seraient fait brossercomme de vulgaires Chinois.

Aidé de Gabriel Marie, l'éditeur Durand

— ah ! quel homme aimable avec les ouvreuses

— applaudit ferme un concerto de Saint- Saëns, violoncellisé avec modestie par notre Salmon-sauce-sans-càpres, qui en a dévidé élégamment le simili-menuet en si bémol, et trop peu brillamment le médiocre petit final à l'italienne. D'ailleurs, succès. Et succès pour l'Air d'Elisabeth (mademoiselle Blanc le roucoule à ravir chez d'Harcourt) dit par la Ma-

terna qui porte (outre des diamants au cou, des diamants aux oreilles, des diamants sur la poitrine, des diamants aux poignets), une rivière qui occupe un poste inhabituel, on dirait des diamants de chasteté. On acclame Tadipeuse cantatrice, puis le silence se réta,blit et l'orchestre se prépare à attaquer les Murmures de la, forêt^ mais il n'attaque rien du tout, et la forêt se tait (à toi. Scribe!) sans murmurer ; le Patron, son archet levé^ lance des regards terrifiants aune pauvre dame qui regagne sa place, lentement mais sûrement, tout au bout d'une rangée ; ça dure une belle pièce de trente secondes ; enfin la malheureuse atteint son fauteuil, s'y écroule, baisse la tête sous les applaudissements ironiques dont on la crible et le Waldweben peut commencer. Comme dimanche dernier, les Adieux de Siegfried-Gibert à Brunnhilde-Materna ont fait florès ; le neveu n'a plus qu'à soigner la prononciation de ses Ich (après tout, la bonne grosse tante prononce bien wœr^st comme v>irst, sans parler de ses û, tous mués en i). Notre orchestre s'est merveilleusement tiré des difficultés du petit intermède symphonique pendant lequel, au théâlre, le crépuscule s'en-

fuit devant le jour dont l'éclat efface les reflets empourprés jetés par le feu de Loge sur le Roc des Waikyries. Quant aux chanteurs, je leur souhaiterais seulement un tout petit peu plus de panache. Siegfried, c'est le héros insoucieux de la peur, rayonnant et naïf, — Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore. Et l'on croit voir Ventrée aimable de Vaurore. — Il a traversé les flammes enchantées pour conquérir la Walkyrie, dont l'orchestre rappelle magnifiquement le réveil ébloui ; il a tué le dragon Fafner, dont le thème rampant se traîne aux lourdes contrebasses ; ce n'est pas un conscrit partant, le cœur en deuil, pour tirer ses trois années. Et j'en dirais autant à la Briinnhilde viennoise si les bravos de madame Sulzbach, une vraie connaisseuse, n'arrêtaient les reproches au bout de ma plume, et si elle n'avait racheté ces menues imperfections par la splendide interprétation delà scène finale.

Là, mes enfants, elle fut épatante, et nos exécutants aussi ; ah! si vous les aviez entendus dérouler les motifs des Filles du Rhin, un peu parents des gazouillis de l'oiseau du « Waldweben », ce qui n'a rien de surprenant

puisque ces ondinessemblablesà des mouettes jouent sur les eaux (c'est dans le Nibelunge- Nôt, que vous devriez connaître au mois d'après les citations de la Tétralogie traduite par Brinn Gaubast et Barthélémy)!... On aurait juré que les flots allaient envahir le Cirque, et l'illusion était si complète que j'ai vu Diémer, croyant que c'était arrivé, relever le bas de son pantalon pour ne pas se mouiller.

Chez Colonne, on est en progrès ; la scène religieuse de Parsifal a marché sans encombre ; je n'en dirai pas autant du Prélude, dont l'exécution a été médiocre; « les miennes vaudront mieux », assurait Paul Masson, candidat à la succession de Deibler. Le cor anglais de Longy a sonné en perfection dans le Prélude de Tristan, d'une mélancolie si poignante ; c'était l'avis de tous les auditeurs, même du farouche Corneau, assez peu galant pour déclarer que mademoiselle Calvé aboie dangereusement: Calvé canem!

Par son audace, son juvénile aplomb, son ardeur chercheuse, M. d'Harcourt plaît ; ses concerts attirent la foule et j'en suis ravie. Qu'il soufTre qu'on lui dise ceci : il n'a pas le droit de s'abandonner à son génie personnel pour

modifier les chefs-d'œuvre de Richard Wagner, il n'en a pas le droit. Conduire avec cette allure funéraire l'ouverture du Tannhœuser et brusquement, au milieu de la marche, mener quelques mesures au galop pour reprendre ensuite, sans plus de raison qu'il n'en avait eu pour le quitter, le mouvement initial, c'est une plaisanterie du goût le plus fâcheux. Pourquoi un homme de sens et de bon vouloir se permet-il de telles lacérations musicales, quand il ne voudrait pas, j'en suis sûr, déchiqueter un seul tableau du Louvre ?

18 novembre 1894^.

Le Concert a été fort beau hier : public de choix, exécution plus que satisfaisante, enthousiasme violent. C'est du Châtelet que je parle, parce que chez nous, hélas!... Enfin, je vous entretiendrai du Cirque d'Été tout à l'heure ; pour le moment, je suis toute à Roméo et Juliette, par lequel l'astucieux Colonne inaugurait hier son cycle Berlioz, pour attendre, me disait Le Borne, le bi-cycle Berlioz de Mottl à la Gaîté, puis le tri-cycle italien de Sonzogno à la Porte-Saint-Martin. « Quousque tandem ! » s'écrierait le Pois chiche, ce Lafreté d'antan.

Malgré certaines longueurs, certaines laideurs même, elle crève de génie, cette symphonie dramatique avec chœurs du truculent Hector ; ni les duretés ni les maladresses ne peuvent obscurcir les flamboyantes qualités

du Roméo, g-lorieusement transposé par ce Shakespeare musical, et les indigentes rimes d'Emile Deschamps n'y parviennent pas non plus. — Dans le Prélude instrumental, les altos-Capulet se prennent aux cordes avec les Montaigu du reste de Torchestre, tancés par le Quos ego des cuivres à l'unisson (du moins ils devraient l'être), qui viennent sévèrement componere les fluctus de ces colères ; puis le chœur entre, amenant avec lui le thème principal de la scène d'amour et le motif du Bal, et madame Berthe Auguez de Montalant distille — avec un calme... plat — les strophes célèbres : « Premiers transports que nul n'oublie... )> on bisse, mais c'est à cause de Baretti dont on veut entendre une seconde ■ fois l'amoureux contre-chant — Reyer en pleurait — murmuré avec une câline morbidezza... il doit avoir un archet en cheveux de femmes, ce violoncelliste-là !

O ce Scherzetto de Mab, adorable et adorablement soupiré par Engel ! 0 ces envols de Sylphes à traversées notes de flûtes éperlées dans les nuits amoureuses! 0 then, y see, queen Mab hath been with you ! Oh ! comme on a eu raison de redemander cette

merveille ailée ! Je mets un frein à mes transports (que nul n'oublie) parce que les typos n'ont plus de points d'exclamation dans leurs casses, et je complimente Longy pour son pénétrant Larghetto de « Roméo seul », déroulé sur les pizzicati de violoncelles; ce n'est pas de la faute de ce hautboïste savoureux si la péroraison en est vulgaire, pas vrai ? pas plus que ce n'est la faute à Colonne si la « Fête chez Capulet » s'allonge d'une agaçante conclusion qui ne peut, d'ailleurs, affaiblir l'impression de ce tourbillon de joie lumineuse auquel viennent bientôt se mêler les sanglotants souvenirs du désespoir de Roméo. Tempête de bravos, Léon Daudet exulte, Maurice Lefèvre s'épanouit, la comtesse Potocka déchire ses gants à force d'applaudir, moi je déchirerais bien les miens, mais je n'en ai pas. Elle détonne un peu, la jeunesse dorée de Vérone. Après la fête, sans doute, insinue Céard, l'hospitalier Capulet lui aura versé trop de punch. Mais que la Scène d'amour qui suit est donc splendide, où palpite l'enivrant motif embrasé par les timbres et les rythmes divers de toutes les flammes de la passion! Et combien Edouard aurait tort de

croire que cette page deviendrait moins belle, si les attaques de ses violons, et surtout de ses altos, avaient plus de précision ! L'intermezzo de la Fée des Songes est joué trop doux, trop mou, trop flou, et le cor est fou ! Le convoi funèbre de Juliette, plutôt longuet» m'a beaucoup intéressée par sa contexture : l'orchestre joue d'abord une marche fuguée pendant que les chœurs psalmodient sur un seul mi, puis, quand le public en a tout son saoul du ton de mi mineur ^ on fait entrer les sol dièze, les voix empoignent la fugue, mais en mi ?najeitr bien entendu, et c'est au tour des instrumentistes de faire mi, mi.

Heureusement pour M. Fournets, je n'ai pas la place de lui dire qu'il fut un exécrable Frère Laurence, sans conviction ni justesse ; s'il persévère dimanche, nous en causerons !

En ses admirables Lettres à Auguste Rœ^ c/ieZ, Wagner montre comment le drame tout entier des Niebelungen se concentre, se cristallise dans la conception de l'Or, de l'Or arraché aux filles du Rhin et funeste à son ravisseur, de rOr qu'il faut rejeter au sein de la Nature, haut et lumineux symbole dont trop peu de commentateurs ont pénétré la significa-

tion : « c'esl-à-dire, explique très justement M. Marcel Hébert, qu'on doit supprimer la richesse et du même coup la cupidité, l'ambition et les misères sans nombre qu'elles déchaînent sur le monde. »

C'est le premier tableau de cet étincelant prologue de l'Or du Rhin que nous a donné dimanche M. Lamoureux au Cirque d Été.

La scène représente ou du moins devrait représenter, le fond du Rhin, à peine visible dans le crépuscule, verdâtre de la pénombre des eaux ; en haut, des ondes fluctuantes, plus claires, coulent de droite à gauche, continûment. A la pointe d'un roc abrupt surgissant de ces profondeurs étincelle l'éveilleuse clarté de l'Or vierge, inviolé.

Très doucement, les cors égrènent les trois notes essentielles de l'accord de mi bémol majeur. « Il semble », a dit merveilleusement Catulle Mendès, « que l'on entende, à peine perceptible, informe, le bruit premier d'un monde qui va vivre. Le son insiste, s'efforce, se dégage, il s'y mêle un désir de montée, de développement... avec une expansion lente qui se dilate de plus en plus, veut atteindre le plein épanouissement de soi-même

dans une grande onde mélodique. Une onde en effet... Les rythmes, dans le mystère de l'orchestre, se déroulent l'un sur l'autre, s'accompagnent, se poussent... » (Malheureusement, les cuivres de M. Lamoureux, moins bons qu'à leur ordinaire, n'ont pas su exprimer avec une suffisante fluidité ces agitations de l'onde, ce remuement éternel du flot.) Et dans le lumineux rayonnement de l'Or, les trois Filles du Rhin, avec des souplesses gracieuses, nagent en tournoyant.

Hélas I une seule de ces Nixes, madame Héglon, comprend la musique de Wagner, et la sait chanter. Sa voix pénétrante au timbre clair clair module avec des douceurs de caresse le motif berceur qui dit la joie naïve des créatures primordiales, un peu déesses, un peu « élémentaires ». Mais les deux autres 1 L'une, madame Tarquini d'Or, ne s'entend pas; on entend trop l'autre, madame Ribeyre-Corso, une bonne personne appliquée, mais incapable de lancer les la de « Rheingold ! » sans détonner. Honteuse de les- entendre pousser ça avec autant de désinvolture que les machines de Joncières, à la va-comme-je-te-miaule, j'avais envie de me

sauver, cramoisie de honte, plantant là mon vestiaire, et Henry Bauer qui regrettait d'avoir lâché sa bécane pour notre Cirque, et le wagnérien Schuré, et le Professer Hugo Hermann qui a violonné — comme un dieu — son Concerto de Beethoven, et le député Aynard, et la charmante Marga Lucena, et ce daim de Torchet...

Tout m'a navrée, et Albérich-Noté (décoré de l'ordre de Léopold), dont une grosse faute de mesure a occasionné le plus lamentable bafouillage, et les sept cors — où donc est le huitième, promis par le programme d'Alfred Ernst ? — qui n'ont pas l'air de se douter qu'ils exposent le motif des Eléments primordiaux, cette mélodie première dont les ramifications s'étendent à l'infini et ombragent la Tétralogie tout entière, ni les violoncelles trop fatigués, paraît-il, po'ur accentuer le thème du Renoncement à l'Amour; — d'ailleurs, pas un thème ne sort de pe fouillis orchestral, pas plus celui de Tanneau que l'àpre et douloureuse plainte de la Servitude exprimant la tyrannie des choses et l'impuissance des désirs inassouvis. J'en dirais davantage si je n'avais pris la résolution de ne plus man-

. quer à la charité chrétienne le matin, à Saint- Roch, pendant la messe de Sainte-Cécile où l'abbé Coqueret n'a fait entendre que des compositions de Le Tourneux, si bien jouées par Houfflack et Bretonneau que j'ai crié bravo, au grand scandale du suisse.

Dimanche prochain, j'espère qu'une exécution triomphale fera oublier aux fidèles de M. Lamoureuxce sombre concert dont le seul rayon de lumière fut la présence de madame Héglon — magnifique dans sa robe en satin ivoire ancien brodée de perles fines — qui a su réchauffer une froide scène d'Horace (trouvez-vous l'addition de la musique indispensable aux vers de Corneille?) Bien chantées, bien faites, bien ennuyeuses, ces imprécations de Camille (Saint-Saëns) datent de 1854. On pourra les redonner dans quarante ans, je n'y serai plus.

26 novembre 1S9i.

Au Châtelet, Roméo et Juliette (attire le chauve Reyer et le fauve Vidal, Berr un peu éclopé, les deux Thomsen, l'unique Torchet, et Risleren troubade du 130® de ligne. Beaucoup d'enthousiasme pour Baretti, bis frénétique après qu'Engel a chanté Mab de telle façon, déclare Massiac, qu'il faudrait être Mab-oule pour ne pas l'acclamer ; on chute Fournets encore qu'il ne chante qu'un demiton trop bas : pour lui, mon chien, ce n'est pas beaucoup.

Si l'auteur ultraloufoque du CasWagner, le seul antiwagnérien qui ait jamais eu de l'esprit, avait pu entendre le Patron mener allègrement l'allègre Ouverture du Carnaval romain, comme il eût été content, lui qui voulait « méridionaliser la musique » ! Non, certes, que Berlioz condescende à flonflonner

comme le maestro Pietro Gasli cher à ce dangereux toqué de Nietzsche, mais quelle vie chaude, sensuelle, tout italienne, éclate dans cette page exubérante, où chante la déclaration câline de Cellini à la fiancée de P^ieramosca : « 0 Teresa, vous que j'aime plus que ma vie ! » où grouille l'entrain tapageur de la foule en liesse qui se rue aux tréteaux des bateleurs ! Franc succès ; Henri Amie me confie qu'on exécutera cette symphonie encarnavalée pendant sa grande Redoute d'Odalisques, donnée à l'occasion de l' Amie- Harem.

Dûment acclamés aussi la Chasse et l'Orage également berlioziens, qui constituent le deuxième acte des Troyens : une pure et douce mélodie confiée à la flûte dit le charme solitaire de la forêt où l'on n'entend que des trilles cristallins, un ruisseau jaseur à l'entrée d'une grotte; bientôt des fanfares résonnent, dont la joie brutale effarouche les naïades qui s'égaillent : l'orage éclate, Didon se réfugie dans la grotte, Enée la suit; je ne dirai pas ce qu'ils y effectuent, pour ne pas embêter le sénateur Eérenger, mais, pendant ce temps-là, cheveux au vent, dryades et syl-

vains pincent les entrechatsles plus folichons^ personne ne trouve que satyre en longueur ; l'orcbestre fait un chabanais de tous les diables, puis la tempête s'apaise, la phrase initiale reparaît aux bois, la symphonie se nuance de mélancolie pour exprimer le si véridique Omnes Trojani post coitura tristes, et l'on n'entend plus que Tècho de la fanfare, déjà lointaine.

Certes, la pantomime de notre confrère toulousain B. Marcel est charmante, et charmante aussi la musique dont l'enjoliva Raynaud, chef d'orchestre au Capitole, mais je m'explique mal l'obstination de Fami Robert Charvay à feuilleter la partition de ce Sonnet (sans défaut) pendant le long poème symphonique de Borodine; elles ne sont pourtant pas banales, ces Steppes de VAsie centrale où soupire le naïf refrain d'une chanson russe ; à travers le morne désert, la caravane passe, fatiguée, lente, et sous le ciel de feu les mélopées d'Orient s'éplorent... Alexandre Porphyriewitch Borodine est un lapin, et le Patron aussi : comme il a bien conduit sa caravane, je veux dire notre orchestre ! Comme nos violoncelles et nos altos pincent épatam-

ment les pizzicati sur lesquels se déroule la cantilène des Kirghiz! Comme nos violons font bien ces longues, longues tenues à l'aigu destinées à exprimer la solitude des steppes, en vertu d'une convention aussi arbitraire que la « naïve sottise » (Paul Gérardy dixit) des Jan Toorop et des Thorn Pricker peignant la voix des cloches par des fiots de lignes ascendantes parallèles !

Madame Région a si merveilleusement interprété la Fiancée du timbalier, que je ne chicanerai pas Saint-Saëns sur son opiniâtre aveuglement à choisir, pour les adorner de musique, les textes les plus antimusicaux du monde : dimanche dernier, une scène de Corneille; aujourd'hui, cette longue ballade ; la semaine prochaine, quoi ? Une Passade peutêtre ? Du reste il instrumente à ravir (mieux qu'il ne prosodie, car il s'est accordé un « Pour porter les ten-dres messages » lamentable). Le triomphal appel de trompettes annonçant l'escorte «et le prince et mon fiancé », les harpes amoureuses qui convoquent les damoiselles en hennin « à se parer si lentes », l'allégresse des triangles résonnant au passage « des hérauts sur leurs blancs cour-

siers », tout ça est parfait. Et parfait aussi l'organe de la cantatrice, riche comme Rothschild, généreux comme Osiris, souple comme le talent d'Anatole France. Mademoiselle Lowentz donne le signal des bravos ; Mesdames Sulzbach et Fuchs applaudissent avec entrain ; Madame Remacle hoche d'un air approbateur sa jolie tête aux cheveux « plus dorés quel'hélichryse », disait Théocrite; RenéBenoist pense à autre chose, Louis de Gramont, pense à moi, Joncières ne pense à rien.

En ses originales et pittoresques Scènes de la. Czarda — Hejre Kati — Jeno Hubay a su éveiller l'écho des tziganes à l'archet indompté, et leurs trilles pareils à des trilles d'oiseaux, et la danse nerveuse, aux poses héroïques, où le tintement des éperons se mêle aux arpèges du cymbaloun. Mais quel tzigane saurait jamais jouer avec la maestria et la flamme d'Hugo Hermann? (N'est-ce pas, Marsick?) Il a fanatisé notre public « cosmopolite », ainsi que l'appelle ce vieux ménestrel de Barbedette, bien Français, lui, Français comme Gribouille.

3 décembre 1894.

Décidément, le vieil Hector fait recette ; ce que c'est que d'être mort ! Hier, grâce à son Cycle-Berlioz muni de l'increvable Warmbrodt, M. Colonne détenait le record du succès, et tandis que Diémer nous préférait à Edouard, beaucoup de nos amis désertaient le Cirque pour le Vélodrome du Châtelet, Le Borne aigle du Monde artiste, Le Senne raseur du Siècle, Tiersot colonne du Ménestrel, sans oublier Arthur Coquard, le premier critique du Monde^ et ce délicieux Saint-Auban qui me glisse un exemplaire frais imprimé de son Histoire sociale au palais de Justice, recueil de discours «très divers et très semblables » et très beaux par-dessus le marché. Qui encore? Méléagre, Lotiys aux longues tresses, Léon Daudet au fin profil, Madame A. Gouzien, le hautain Servière, l'astronome

Camille Flammarion, frère de l'éditeur d'Inné Passade, et l'ineffable Jean Rameau immortalisé par Laurent Tailhade.

Ce qu'il y a de plus curieux dans la grondante Ouverture des Francs-Juges, c'est que Berlioz y fourra, peu après le début de l'allégro, un machin en la bémo/ qu'il avait composé à douze ans et demi; il le raconte dans ses Mémoires, féconds en blagues, d'ailleurs. Quant au Jeune Pâtre breton que M. Warmbrodt a délicatement chanté, le barde Brizeux en commit les paroles, armoricaines, ah! comme des huîtres, — Grand-mère, de qui je me cache, dit: « Loïc aime trop sa vache ». Nenni da! Mais j'aime la petite Anna! — Pauvre petite Anna ! elle doit être flattée de la confusion. Dirai-je que G. Remy motive mes lamentations en jouant de façon bien médiocre la médiocre Rêverie pour violon?

Dirai-je que mademoiselle Planés, en robe rose, ne me « captive » pas avec la sienne, de Captive, devenue un peu romantoc, et dont une phrase: « Mais surtout quand la briï^e », se retrouve dans la Barcarolle de l'excellent Gounod? Non. Je dirai seulement que le Requiem fut exécuté beaucoup mieux qu'à l'or-

dinaire malgré d'affreux miaulements féminins qui ont déshonoré le Rex tremendfB majestatis, presque tout à fait bien, de façon à faire pâmer d'aise mademoiselle Rousseil, tragédienne mafflue, lorgnée par Lemice-Térieux Paul Masson, assidûment.

Bien chanté, le Kyrie, avec de jolies nuances, mais quelle crevante tyrolienne des soprani mesures 41 et seq. ! Dona laïtou dona troulala eis requiem ! Bravo, les ténors du Dies irse/ Bravissimo, l'ouragan des cuivres au Tuba mirum spargens sonum ! (ah ! pour mirum^ il l'est! ) Maurice Lefèvre applaudit Longy, merveilleux dans le craintif Andante en si; le chœur « sans accompagnement» Quae' rens me bénéficie d'un accompagnement de cordes; le Lac?'y?7iosa produit son effet coutumier ; Marc Legrand acclame les trombones de l'Offertoire, et André Corneau s'épanouit à ouïr le petit trémolo expressif du petit harmonium soutenant le petit Warmbrodt qui réussit de petites demi-teintes.

Au Cirque, salle comble, fleurie de jolies femmes : Mesdames Héglon en satin noir et vert ; Lowentz aux mines ingénues ; Galitzine, qui a laissé son violoncelle au vestiaire ; Ro-

B/BUorHfCA

land , ex-fille-fleur parsifalesque chez Colonne ; Bréval, au profil de Walkyrie, Jeanne Remacle, retour de Londres, où elle fit applaudir la Bonne Chanson, de notre Fauré ; des musiciens comme lui, ils n'ont pas en Angleterre ! Je relis mon énumération et je m'aperçois que, parmi ces belles personnes, j'en ai cité une assez laide ; je ne préciserai pas, vous savez bien qui.

Madame Klafsky chantait. C'est une Hongroise dont le talent échappe à toute klafskyfication, voix meurtrie mais encore tragique- .ment belle, déclamation puissante, choix de morceaux discutable. Sérieusement, est-ce que toutes les cantatrices de toutes les nationalités se "sont donné le mot pour nous , infliger le Salut d'Elisabeth? Il est très chic, c'est convenu, mais enfin il commence à nous sortir, cet air d'entrée. Celui de Fidelio, à la bonne heure; je serais charmée de l'entendre plus souvent, surtout chanté de la sorte.

Entre nous, il y a eu un petit flottement au début du Waldweben^ mais si petit! Avec quelle pénétrante douceur les violoncelles ont chanté la phrase incomparablement douce qui dit les aspirations encore indécises du héros , adolescent, attristées parle souvenir mélanco-

lique pleurant aux bois, des amours de Sieglindft! Deux rappels pour le Patron, et allez donc! Raj^mond Bouyer exulte.

Enorme succès pour madame Klafsky dans la Mort d'Isolde. Bien sûr, je ne vais pas m'amuser à confectionner une deux-centième variation plus ou moins poétique sur cette page aujourd'hui si connue, sur ce chant dernier, hymne de délivrance où se rejoignent «... l'Amour, et sa divine sœur la mort qui l'égale en douceur », comme l'inscrivit le divin Anatole France au seuil du merveilleux Chemin de Paradis de Maurras. L'orchestre s'épanche en immenses effluves, la voix de l'Amante transfigurée chante, extatiquement, l'Hymne à la Mort qui s'envole sur les arpèges de mademoiselle Taxy, répondant au thème de la Félicité infinie, « Et c'est l'Amour, principe de toutes choses, — Pujo dixit, — qui monte avec le chant d'Yseult... comme la suprême raison, la suprême consolation, la suprême volupté... » Parce que, voyez-vous, ainsi que me le chuchotait Henri Mazel très émerillonné, l'amour, n'y a qu'ça!

10 décembre I89i.

La millième de « Faust. »

Je ne vis pas madame Carvalho créer Marguerite le 19 mai 1859 parce que le directeur du Théâtre- Lyrique ne m'envoya pas déplace et que je ne vins au monde qu'un peu après cette représentation. Je n'assistai pas non plus à la première donnée à l'Opéra dix ans après, avec la Nilsonn, parce que M. Perrin, comme avait fait M. Carvalho, oublia, lui aussi, mon service. Ilestvraique cette annéelà tout le monde avait la tête à l'envers. Vous ai-je dit que ça se passait en 69?

En revanche, je me souviens à merveille de la cinq-centième qui eut lieu le 4 novembre 1887 (Dieu ! que madame Lureau-Escalaïs était déjà mauvaise dans ce temps-là !). La cérémonie fut discrète et familiale, au grand

désespoir du pèreRitt quiavait conçu d'extravagants projets de Muse en blanc péplum venant, le front ceint de lauriers, chanter des vers célébrant Gounod, sur un air de Gounod, au nez de Gounod conduisant l'orchestre. Par bonheur, Fauteur de Faust obtint que l'on reléguerait au magasin des accessoires tous les éléments de cette mascarade apothéotique, et les organisateurs en furent pour leurs plans. Aujourd'hui, cette pompe et ces honneurs qu'il jugeait, avec raison, ridicule de se voir décerner en plein visage, personne ne saurait plus les trouver intempestifs. Qui s'offusquerait de palmes ombrageant un cercueil ? J'ajoute que tout le cérémonial m'a paru fort gentiment réglé et que le sculpteur Falguière a confectionné là une apothéose qui a réuni tous mes suffrages. (S'il veut que j'aille chez lui poser l'ensemble, qu'il le dise!) Je vous décrirai ces splendeurs dans un instant.

Mais d'abord, il convient que je vous parle de la représentation d'hier. Elle a très bien marché, de même que les neuf cent quatrevingt-dix-neuf qui l'ont précédée.

La seule différence, c'est qu'une claque enthousiaste nous a contraints à entendre

deux fois le rondeau socialiste du Veau d'or et la céleste rosalie Anges purs, anges radieux ! clamée par madame Caron avec une conviction touchante et une mimique passionnée ; quelle splendide tragédienne nous auronsen elle, le jouroù ellene chantera plus du tout! J'en appelle à madame Bartet qui applaudissait frénétiquement sa future co-sociétaire, aussi bien dans la mélopée de l'Absent : Il ne revient pas, que dans l'Air des Bijoux, sorte de valse suspecte ressemblant moins à du diamant qu'à du stra (u) ss.

M. Faust- Alvarez possède un physique de ténor fort agréable, des notes de baryton agréables aussi ; grâce à l'un et aux autres, il s'est fait applaudir dans le Laisse-moi si cher aux jeunes personnes que la musique émoustille déjà, et aux mamans mûres que la musique émoustille encore.

D'aimable corpulence dans son maillot révélateur, madame Agussol paraissait toute heureuse des amputations qu'a subies son rôle. C'est bien naturel quand on est payé à l'opéra, non à la note. J'ajoute que ce contentement semblait partagé par tous les spectateurs, peu enclins à regretter ses couplets

supprimés de Siebelt qui auraient allongé une représentation déjà prolongée jusqu'à minuit et demi.

Faut-il ajouter que cette jeune dame au costume androgynesque court avec des déhanchements qui ont excité quelques sourires? Faut-il ajouter que, dans les notes hautes, son organe pourrait donner à croire qu'elle porte le nom sigTiificatif d' « Aigu-Sol » ? Non, il ne faut pas ajouter tout cela.

Que M. Delmasest un beau Méphistophélès ! bien drapé dans son rouge costume — celui-là même, mesdames et messieurs, que porta le directeur Gailhard quand il remplit ce rôle pour la dernière fois ! — Et quelle gaieté chez ce bon diable! En voilà un qui n'a rien de grave, rien du tout, pas même la voix, puisqu'il n'est pas capable de faire sortir un sol qu'on puisse entendre sans le secours de puissants microphones !

Le quatuor du ja^rdin ne s'est pas achevé sans quelques fausses intonations, mais elles ne sont pas spéciales aux représentations de gala; je ne m'y arrêterai donc point.

On a refait tous les décors, qui sont, ma foi, fort beaux. J'ai surtout remarqué les ruines

majestueuses parmi lesquelles gigotent, évoquées par la magie de Méphistophélès, les

Reines de beauté De l'antiquité,

ainsi que s'exprime M. Jules Barbier, poète français. Elles sont superbes, ces colonnes brisées ; on dirait la Cour des comptes ! Mais quel dommage que, puisqu'on retapait les décors, on n'ait pas songé à profiter de l'occasion pour recrépir un certain nombre d'antiques figurantes qui, véritablement, tombent en lambeaux !

Pour ne pas arrêter mes regards sur ces « débris d'humanité pour la retraite mûrs », je regarde un peu la salle. Elle est assez bien, mais pas épatante. J'avais espéré mieux. Je vois bien madame la comtesse Greffulhe, le comte et la comtesse Jacques du Tillet, lord Dufferin et sa famille installés dans la loge présidentielle, en face d'une avant-scène bourrée de Rothschild; mais, malgré l'exemple du duc d'Aumale, le faubourg Saint-Germain n'a pas donné avec l'ensemble auquel je m'attendais. Est-ce que Gounod commencerait à se démoder?

Pas mal d'artistes, en revanche : mesdames Miolan-Carvalho, Krauss, M. Faure qui fut un Méphistophélès inégalé ; Augusta Holmes dont tous espèrent que la Montagne noire n'accouchera pas d'une souris, Jane-Phryné- Harding, etc.

On passe un agréable moment, pendant le ballet, à contempler mesdemoiselles Hirsch si légère, Invernizzi si belle d'attitudes, Sandrini si souple, Désiré si désirable.

Enfin, vers minuit et quart, les petits anges chargés de porter au sein des cieux l'âme de madame Caron disparaissent, et l'on voit surgir une statue de Gounod — la voilà, l'apothéose, la voilà bien ! — que Falguière a située entre deux portiques embellis de Muses variées, mesdames Soubrier, Poncet, Hauguel, Bossu, Mendès, quelques autres que j'oublie, et de Mérode, toujours coiffée à la « Ventre affamé ».

Au pied du socle se dresse mademoiselle Robin, un violon à la main. Et tous les artistes de l'Opéra s'étagent, sous les oripeaux des pantins tragiques que Gounod réchauffa des sons de sa musique.

A droite, c'est le groupe de Sapho, compre-

naiit l'altière Bréval, la sculpturale Héglon en Glycère (glycère, mortels, appuyezvous ! ), et puis Dubulle-Pythéas, et puis Vaguet-Phaon.

A gauche scintille la députation de Roméo et Juliette, — Saléza et Sanderson, — Gresse à qui la barbe du Frère Laurent tient bien chaud, et quelques autres Fournets de moindre importance.

Derrière eux, voici les ambassadeurs des opéras défunts, la Reine de Saba, bien oubliée, le Tribut de Zamora qu'on ne se rap- , pelle plus, Polyeucte dont on ne se souvient guère.

Plus loin-encore, j'aperçois la Provençale Mireille-Berthet, et madame Carrère, assez piquante Baucis ; puis la jolie Lowentz, délicieuse sous un costume de cette pauvre vieille Nonne sanglante.

Et tout ça chante 1 De l'Ambroise Thomas ! Paroles de Jules Barbier! C'est à donner la chair de poule !

■ Gloire à toi qui nous donnas l'âme, Qui sur nos fronts versas le jour,

Qui dans nos cœurs versas la flamme, Les chants, les larmes et l'amour!

A la bonne heure! j'espère qu'il en versait, des choses, cet excellent Gounod ! On applaudit avec respect, et la foule se retire 'en fredonnant : « Oh! l'apo, l'apo, l'apo, l'apothéose ! »

^5 décembre 1894.

Trois concerts en un seul dimanche, c'est beaucoup. Ahl si Ton n'était pas soutenue par le sentiment du devoir, comme on se dispenserait de patauger dans cette boue tenace t Sans compter que je n'ai pas vu la plupart de mes fidèles, ni Gabriel Marie, occupé à faire connaître aux Bordelais Marty et sa musique n gironde », ni Guy Ropartz enivrant les Nancéens avec les poèmes symphoniques de Franck, si capiteux, ni Diémer, qui propose à la ferveur des fidèles du Conservatoire le concerto en ut de leur dieu Saint-Saëns, ni ce petit sournois de Lajeunesse au cœur d'airain, — homo duplex œs triplex, — resté chez lui pour travailler son opéra mystique r « Avaleur d'étoiles », ni Job, dont on annonce la présence à Bruxelles où, sans doute, il présente au duc d'Orléans son délicieux

album du « Bon Roy Henry ». En revanche, je me suis rencontrée, au Châtelet, nez à pif avec Gaston Lemaire. Jour de guigne !

Ehiler a dit un jour de Schumann : « Il voulut atteindre au particulier à l'aide de la cristallisation d'éléments tirés du général ». Depuis que j'ai entendu Geneviève, je ne puis m'empêcher de croire que le général en question, fournisseur d'éléments cristallisables, devait être un vieux militaire plutôt raseur ; j'en appelle à tous ceux qui remplissaient la salle d'Harcourt, à MM. Félicien Pascal et Louis Gallet qui ne bronchaient pas, à mademoiselle Fanny Lépine qui applaudissait par politesse, à Arsène Alexandre, qui proclamait « inférieure kRobert le Diable » cette œuvre romantique et pâteuse (cependant traversée de quelques beaux éclairs) du maître de Zwickau, parfois zwickaucasse; j'en appelle à de Mérode, critique aux Débats roses, à Adolphe Jullien, danseuse à l'Opéra, et surtout à Vergnet, si pressé d'en avoir fini avec cette musique attristante, qu'il a sauté une phrase de son rôle, malgré les gestes désespérés de son nerveux capellmeister.

Au Châtelet, rien que du Berlioz^ pour chan-

ger. Décidément, les temps sont venus où les apôtres de« la petite église invisible», comme disait Berlioz, ont fini par opérer peu à peu la conversion des sots. Il y avait, hier, chez Colonne, beaucoup d'ex-sots, et même des sots qui mourront dans des peaux de sots si on ne les écorche, tel Julien Torchet; mais. Dieu merci ! il y avait aussi des penseurs : René Boylesve, Henri Mazel, et un philosophe subtil, époux d'une femme étrangement grincheuse et qui m'a suppliée de ne le point nommer pour ce qu'il se trouvait là avec une petite amie ; qui encore? Massiac aux ciseaux habiles, Devoyod empennée de violet, Georges Htie qui promet à Jeanne Remacle d'écrire pour elle une mélodie en blond majeur, mademoiselle Pacary avec un oiseau sur la tête, Reyer sans rien sur la sienne, Maurice Varet digne (Varet dignum), juste, équitable et salutaire, comme chante l'Eglise, l'ami Rivière, le prestigieux dessinateur félinigre, et le poète Henri Cazalis que je ne vois pas Lahordinairement.

Tous ces seigneurs, et d'autres que j'oublie, applaudirent la haute Auguez de Montalant, dans la difficile Absence, avec quelque mol-

lesse ; ils mirent un peu plus de vig-ueur dans leurs bravos après la coquette Villanelle, du même Berlioz, sur paroles du même Théophile Gautier, chantée par la même Berthe. Quant à l'adorable duo de Béatrice et Bénédict, dans lequel elle avait pour Ursule mademoiselle Planés, toute la salle l'acclama comme il fut dit, justement.

Enfin, me voici au Cirque, trop tard pour entendre madame Klafsky dans son « Air de la comtesse » (que, paraît-il, elle a chanté un peu gros, comme si cette musique eût été des AToces, moins de Figaro que de village), mais à temps pour ouïr Thainai\ pas le Thamar indien, le russe, celui de Balakireff, un poème symphonique d'une étrange et puissante magnificence dont je n'ai pas, hélas ! la place de vous parler à loisir. « Dans l'étroit défilé où mugit un torrent... » dit le programme; mais combien la musique le dit mieux ! Quels fluctuantsremous en tous sens du quatuor con sordini, sur lesquels passe un rauque appel des cuivres ! Déjà, au cours de cette Introduction paysagiste en si mineur, je crois, s'annoncent quelques fragments de thèmes typiques ; nous les entendrons, développés, tout à l'heure. Je

note que Blowitz ronfle, et que l'appel des cuivres, en ré dièze mineur cette fois, ronfle avec lui : puis la clarinette et la flûte se repassent un autre motif, sans doute celui du moujick en ballade dans ce site hérissé de tubas et de trombones. Et voici résonner la voix « enchanteresse » de Thamar (c'est notre premier hautbois) raccrochant les voyageurs, pendant que la flûte de Bertram tient un fa dièze que je vous recommande. Et alors, le monsieur monte, il monte à la tour (prends garde !) et v'ià les extases qui commencent ! L'Hyménée d'Esclarmonde semble virginal auprès de ces frénésies erotiques : à nous les danses du ventre qui doivent mettre à celui du voyageur beaucoup de cœur ! à nous les rythmes insensés, et les sonorités inconnues, et l'air merveilleusement vulgaire à la Bruant, et la Bruante orchestration. Un dernier enlacement de tous les thèmes, un dernier grognement enthousiaste de Messager, et les plaintes gémissent encore, les plaintes du début, en d'exquises harmonies ponctuées par les harpes, sur les battements ondulés des clarinettes, puis des bassons. Après cette nuit d'orgie à la tour de Nesloff, un calme pro-

fond succède au Thamara-Boum-di-Hey , et le torrent poursuit son cours, rugissant et placide, roulant un cadavre dans ses eaux indifférentes.

Voulez-vous des noms? Le barbu Tiersot, le glabre Delaquerrière, d'Indy mes amours, Alexandre Georges qui Axel, pardon, excelle dans la composition, Saint-Auban dont je vous recommande les nerveux plaidoyers qu'édite Pedone, Hallays à qui il sera pardonné parce qu'il a beaucoup éreinté Jules Barbier, le blond Lanteirès, le brun Sylvio Lazzari (connaissez-vous la Sonate pour piano et violon? une belle œuvre !), George Vanor, héraut de Strindberg-Loiseau, Maxime Dreyfus à la barbe si connue, Noël Desjoyaux, Kunkelmann-Kerval qui me fait de l'œil, Jacques du Tillet qui me fait du pied, Paul Ptobert qui me fait rêver...

16 décembre IS9i.

Au Châtelet, avec un sens des anniversaires cathioliques surprenant chez lui, Judas Colonne met dans nos souliers, pour cadeaux de Noël, VEnfance du Christ^ trilogie similimédiévale et mystiqueficatrice que Berlioz dut attribuer à un imaginaire Ducré, maître de chapelle du dix-septième siècle, pour la faire priser, par les Kufferath de son temps, ducré ou de force. Elle a eu, grâce à l'incomparable talent d'Engel et à la simplicité soigneuse de M. Bérard (émouvant dans son « Elle a pour nom Marie »), le plus vif succès. Assistants : l'aigre Adolphe JuUien ; la fleur des Nîmois, Henri Mazel, et ce joyeux fêtard de Corneau.

Ce que j'aime le moins, c'est le commencement ; la petite marche nocturne des soldats est longuette, ne dites pas non, elle l'est, et

le dialogue militaire qui la coupe est un peu rasant. En revanche, l'air a de la couleur où E. Rod exprime les terreurs que lui inspire la Course à la Mort, un air écrit dans le deuxième mode du plain-chant, et qui pour cette raison fut jugé « d'une tournure toute moderne » par le plus érudit des berlioziens de jadis ; jugez des autres. Fournets bêle ça d'une façon désolante. — Continuons : mesures à trois temps, mesures à quatre temps, retour aux clarinettes du sombre thème entendu dans le prélude de l'air d'Hérode, déjà nommé, plaintes anxieuses des bois sur les grondements obstinés des cordes, l'auteur n'a rien oublié pour la Conjuration des devins, et l'orchestre n'y a pas ajouté trop de fausses notes de son cru, ce qui est invraisemblable et vrai. Immense succès pour la Scène de la Crèche, où les flûtes, les violons et les altos en octave soupirent mélodieusement, accompagnés par les bois, leur exquis crèchescendo d'une tendresse pénétrante, — un Raphaël, quoi! Mais la Vierge Marie (Auguez de Montaland) chante froid, et les anges-choristes chantent faux.

La petite ouverture, savamment naïve, de

118 enthe deux airs

la Fuite en Egypte fut jouée avec une absence de note sensible conforme aux intentions de Berlioz, et une absence de sensibilité que je louerai moins. Quant au célèbre Repos de la Sa.inte-Famille (qu'à la môme heure Delaquerrière ratait au Cirque d'Eté), personne ne l'a jamais chanté comme Engel, et jamais Engel ne l'a chanté comme aujourd'hui ; frénétiques rappels, bis, triomphe. En revanche, demi-four pour le duo de sainte Marie et du père nourricier de Jésus, grâce à l'insuffisance de la dame ; heureusement, MM. Cantié et Roux en soufflant, madame Provinciali-Celmer en grattant, — fort bien tous trois, ces Ismaélites, — nous consolent, tant il vrai que « toute peine Cède à la flûte unie à la harpe thébaine », comme l'a dit Berhoz lui-même, qui, décidément, avait bien du talent, quand il n'écrivait pas de vers. Le chœur final n'a pas d'accompagnement, mais quelques fautes de prosodie, ce qui compense. On y détonna furieusement.

Chez nous, après la Pastorale sur laquelle je n'ai pas la place de m'étendre (parce que je suis un peu forte), le Patron nous a servi un air de VOratorio de Noël, pour flûte, avec

accompagnement de ténor; ce dernier, si j'en crois le programme que je distribue, est né à Eisenach, le 21 mars 1685, et mort... Ah! non, j'ai confondu, c'est l'auteur, Bach, qui est décédé à Leipzig ; l'interprète se nomme Delaquerrière ; il est rasé ; nous aussi.

Evidemment, si le copieux Concerto en mi beiiiol pianiste par le Portugais Vianna da Motta, était signé de George H lie, je Téreinterais, car, malgré le talent de ce commandeur du Christ du Portugal qui l'exécuta, je trouve ça un peu long, mais, chut I faut pas le dire, c'est de Beethoven. Je signale à l'exécration des esthètes le sommeil de Paul Robert, les distractions de mademoiselle Galitzine, l'air las de Pottecher, les cogitations de l'éditeur Chailley, tout occupé d'une traduction de Mark Twain qu'il veut lancer bientôt, l'ennui du chet d'orchestre Broustet (décoré de tous les ordres), enfin la mine hautaine de Paul Griinbaum, auditeur au conseil Lamoureux et au concert d'Etat.

J"ai longuement parlé de Thamar la semaine dernière ; reportez-vous au numéro de VEcho de Paris — ça ne coûte qu'un sou — où j'ai dit mon admiration, mêlée de quelque agace-

ment parfois, pour ces nervosités pittoresques et cette amusante pédale supérieure du /a dièze (première flûte), pendant que le hautbois gazouille en si mineur, et cet autre fa. tenu par le cor sur de splendides harmonies des cuivres, et cette aveuglante couleur orientale, rythmes de danses qui épuisent, souplesses félines, mortelles luxures de cette Thamar que semble avoir connue Anatole France : — Ses pieds nus s'avançaient dans la lueur des bagues. Les rubis à L'orteil dardaient leurs yeux ardents... — Etourdissant, le chahut du milieu que le compositeur de Nijni-Novogorod semble avoir écrit pour quelque Nijni- Patte-en-l'air.

Le Repos de la Sainte-Famille, M. Delaquerrière, très applaudi, le détailla avec les palmes académiques à la boutonnière et un chat dans la gorge.

23 décembre ^894.

Pendant que le susceptible d'Harcourt opérait hier sur Tannhseuser, fête à laquelle mes critiques — pourtant teintées de respect — m'empêchèrent d'être conviée, le sémite Colonne célébrait la naissance du petit Jésus des catholiques ; tout s'est passé sans Arya, je veux dire le mieux du monde, et jamais, peut-être, l'orchestre du Châtelet n'a plus congrûment exécuté ce petit chef-d'œuvre de naïveté ingénieuse, VEnfance du Christ.

Vous n'ignorez point que cette trilogie, d'une savante simplicité , ressemblant aux mystères du moyen âge comme les dessins d'Emile- Besnard ressemblent aux primitifs, débute par un solennel programme du récitant : Dans la crèche, en ce temps^ Jésus venait de naître; c'est Engel qui l'a fait applaudir par un public de choix, les Bonnières,

André des Rotours, la comtesse Potocka, et Sarchi le généreux qui, pour mes étrennes, me donne dix francs (y a du bon!) et un sourire Sarchastique par-dessus le marché.

Zut pour la conversation militaire entre le centurion commandant un corps de garde de Jérusalem et le nommé Polydorus qui patrouille avec des soldats romains pour veiller sur Hérode « et du roitelet juif garder les insomnies ». Après cet intermède patrouillotique, plus développé qu'intéressant, Hérode chaujfïé par une fournetse de sentiments divers, exprime ses craintes récentes à l'aide de tonalités anciennes ; grognon et malveillant, il se lamente sur les malheurs que va déchaîner cet Enfant-Dieu. « Esprit gonflé d'envie! Spectre qui viens troubler les fêtes de la vie! Mauvais démon armé contre le genre humain^ Qui fais traîner le chant des pleurs sur le chem,in ! » N'est-ce pas que cette imprécation a plus de couleur que les prosaïques rimailleries auxquelles nous accoutuma Berlioz ? Oui? C'est peut-être parce que ces vers sont d'Anatole France.

Voici venir les devins annoncés par les sons du cor, bouchés, pour exprimer que ces sor-

ciers obtus sont bouchés également; grandes mesures à sept temps, grande conjuration, grandes évolutions cabalistiques , grande habileté dans les dessins des hautbois sur le frottis des violons, pizzicaté de contrebasses, grands efforts du chœur, grand succès.

A ces noirceurs sataniques succède, clarté d'aube, grâce souriante, la pure mélodie de la Vierge Marie : 0 mon cher fils, donne cette herbe tendre A ces agneaux qui vers toi vont bêlant. Bien que madame Auguez de Montalant soit mystique à peu près comme la tour Eiffel, l'air qu'elle chante précipite Alfred Ernst dans l'extase : « On songe à la Vierge aux Rochers, du Vinci, que trois siècles ont assombrie et pour ainsi dire voilée ; on la rêve dans sa jeunesse première », dit-il au pompier de service Schneider. Mais celui-ci, qui ne connaît que le Vinci des romans de Bourget, semble stupéfait d'apprendre que l'amant de madame Moraine s'adonnait à la peinture, et se promet de relire Mensonges. Cependant les purs esprits de lumière représentés par de faibles choristes miaulent des « Hosannah! » dans lesquels on ferait confire des cornichons.

Docile, la Sainte Famille obéit aux Anges- Baedecker qui lui enjoignent de fuir « au désert, vers l'Egypte », et une petite fugue instrumentale dépeint le rassemblement des bergers venus à Bethléem, saluer, avant son départ, le divin Enfant. Massougnes, parlant du thème exposé par les violons, d'un caractère si joliment archaïque, loue son allure pieuse et résignée de vieille légende gothique : ce ne sont point les bergers de Judée, explique-t-il, non sans finesse, ce sont des paysans du treizième siècle qui se rendent sous la neige à la messe de minuit, en chantant un bon vieux noël sans apprêt, sans ornement d'aucune sorte, mais tout imprégné d'amour pour l'enfant Jésus. J'ajoute que la pieuse pastorale Il s'en va loin de la terre, dont on a dû bisser la troisième strophe, est, malgré sa simplicité, d'une absolue correction; pas une faute dans ce noël (etChapsal). Engel a soulevé l'enthousiasme à des hauteurs que , seul , connaît l'aéronaute Bans, avec son adorable interprétation du Repos de la Sainte Famille^ merveilleuse de délicatesse et de religieuse douceur. Bravo ! Romain Coolus déclarait ce talent coolossal, Gabriel Marie me confiait qu'il

voudrait bien un pareil ténor pour ses concerts bordelais, Edouard Dujardin songeait à engager ce récitant pour lui faire dire les chansons du Fin-de-Siècle, et tous les ecclésiastiques de l'assistance (ça en était noir 1) lui envoyaient leurs bénédictions; le plus chaud était le curé Trécy.

Je ne suis pas folle de sainte Marie de Montalant, mais je suis franche, et je reconnais qu'elle a bien chanté son air en sol, tout ce qu'il y a de plus mineur, de l'Arrivée à Sais; le hautbois se plaint avec elle, les bassons halètent d'inquiétude pendant l'imploration de Joseph qui frappe aux portes des maisons (les toc toc sont représentés par des ré de la timbale) et est conspué : « Arrière, vils Hébreux! » par des Romains sans doute abonnés à la Libre Parole qui l'envoient se faire youtre. Enfin un Ismaélite compatissant lui donne l'hospitalité, des bains de pied, « de l'eau, du lait, des grappes mûres » et un trio pour deux flûtes et harpes, gracieux et peu concis. Au cours de cette dernière partie, M. Bérard a dit la phrase : « Elle a pour nom Marie, je m'appelle Joseph, et nous nommons Tenfant Jésus », dont la contexture musicale

est admirable, de façon à faire passer un petit frisson dans tous les dos. Les autres chanteurs ont parfaitement fonctionné, M. Cheyrat — dont le prénom doit être Chevillette — comme Polydorus Nivette, de diction si nette qu'il ne lui manque que des gants noirs pour avoir droit au nom de Nyvette Guilbert.

Vous ai-je dit que j'avais vu pas mal de têtes connues, l'éditeur Durand, le violoncelliste Hollmann, coiffé d'un chapeau aux ailes prodigieuses, les compositeurs Diémer, Georges Htie, Le Borne, Welsch (je les cite par ordre alphabétique pour éviter les gaffes), René Benoist, Ponthière, Chassaigne de Néronde; une gerbe d'artistes : Segond-Weber, Rousseil, Brémont, Céalis, la jolie X..., de la Maison de Molière (qui m'a suppliée de ne pas la nommer), Adolphe Jullien, delà maison des Bertin, et Lyon, de la maison Pleyel.

31 décembre 189i.

Il y a, en France, beaucoup plus de schumaniennes qu'on ne se l'imagine. Et elles écrivent volontiers. Pour avoir dit, avec trop de franchise, que Geneviève ne me passionnait guère, j'ai reçu un fort courrier chargé d'anathèmes, un monceau de lettres explosives (Monceau-les-Mines, alors !) où des correspondantes anonymes mais passionnées exaltaient leur Schumann avec une ardeur que j'aurais crue réservée à la seule Clara, wiecktorieuse dominatrice de ce fougueux Robert. Si bien que, docile, je suis retournée samedi soir aux concerts d'Harcourt (où j'ai vu Adolphe Jullien toujours sévère, Goullé toujours sagace, Tiersot toujours folkloriste, Chevillard toujours gendre), pour entendre de nouveau cette musique honorable, honorable mais embêtante, à l'instar de INI. Brisson.

(Cette opinion m'est personnelle et n'engage pas la ligne politique du journal.)

Eh bien ! je persiste à croire que les engouements des schumaniaques font fausse route ; l'orchestration de Geneviève manque de netteté et d'éclat. Dukas déplorait qu'en cet opéra hésitant, trop de détails exquis fussent noyés dans le bourbier d'une instrumentation à la fois faible et lourde, et, j'en appelle aux lecteurs delà Revue hebdomadaire, quel uge vaut Dukas? Contours estompés, demi-jour, sonorités embrouillardées, l'auteur est gris. Mais il a le vin triste.

Cela dit, je suis prête à reconnaître que dans cette brume d'adorables joyaux scintillent, tel le délicieux lied à deux voix des Adieux de Siegfried laissant sa Geneviève pour courir sus aux Sarrasins, ce qui lui met (Charles) Martel en tête ; pendant que ces époux s'embrassent innig, retentit un double chœur de soldats, très bien construit, ma foi, où, sur une phrase volontairement monotone des basses, le hardi chant de guerre desténors s'enlève en vigueur, en mi majeur — et enthousiaste.

On a goûté aussi le duetto que l'épouse seu-

lette roucoule avec Golo, une aimable romance qu'aurait pu signer Mendelssohn dans ses bons jours, ingénument gracieuse et à laquelle il manque seulement quelques notes de Golockenspiel. Pour ma part, je préfère encore la prière finale, assez belle d'expression dramatique pour qu'un lot d'anges, touchés, viennent prodiguer à la pauvre Geneviève des consolations en si bémol. Compliments à mademoiselle Eléonore Blanc, pas très passionnée, non I mais dont la jolie voix assurée est de celles qui ne courent jamais risque de rester en blan.

Chez nous, pour faire la pige au Cycle-Berlioz de Colonne, M. Lamoureux inaugurait un Cycle-Diémer des plus réussis. Jamais le célèbre pianiste n'avait été plus en doigts que dans le 4® concerto de Saint-Saëns ; il a chanté délicieusement la phrase expressive en la bémol sur laquelle meurt l'Andante ; et quelles fières sonorités dans son exposition du motif de V Allegro final, simple et solide, qui se carre avec des allures de SamsonetDalila! Après la Fileuse de Benjamin Godard, délicatement murmurée, après les ouragans héroïques de la Rapsodie hongroise de Liszt, le

public a vociféré des his si impérieux que M. Diémer a dû se réinstaller devant son Erard et perler — ah ! ma chère 1 — le rigaudon de Dardanus qui ne se trouvait pas sur le programme, un morceau divin ; ce Rameau a de la branche. Amie déchirait ses gants à force d'applaudir ; Henri Lucenay, le fin moraliste du Gaulois, envoyait des baisers au virtuose, Paul Masson le déclarait diémerveilleux, et l'adjudant de service de la garde républicaine, Bouxin, trouvait son devoir plus agréable à remplir au Cirque d'Été que, la veille, à l'École militaire, hélas ! où il avait dégalonné qui vous savez...

Le Patron, lui aussi, a concédé des bzs.'On voit bien que c'était un festival populaire, à prix réduits et à enthousiasme complet.

Bissé, le menuet de VArlésienne, coquet et sensuel ; bissé, le Ballet des Sylphes de la Damnation de Faust [mnvmuré par nos excellents premiers violents sur l'accompagnement de nos excellents altos et de nos excellents seconds violons divisés, nos excellentes flûtes et nos excellentes harpes marquant le premier temps de chaque excellente mesure), ballet pendant lequel je me suis bien amusée

de la tenue des violoncelles ; je ne parle pas de celle du ré qu'ils conservent une centaine de mesures durant, mais de celle des exécutants : la main droite étant seule occupée à promener l'archet sur la corde, ces messieurs emploient la gauche à d'étranges usages: l'un la pose sur la hanche avec des fiertés de capi- "tan, l'autre opère des fouilles au plus profond de son nez, un troisième... Non, non, l'ouvreuse ne révélera jamais le passe-temps du troisième.

Deux Wagner connus pour finir : d'abord le prélude de Tristan et Iseult qu'il faudrait un gros volume pour analyser, et à la deuxième mesure duquel certains commentateurs ont consacré des pages entières, M. Combarieu, entre autres, qui, dans l'Expression objective en musique, écrit : « Il s'agit — tout simplement — d'un accord de septième de fa mineur^ avec changement enharmonique de la bémol en sol dièze^ et de mi bémol en ré dièzej provoqué par la résolution qui se fait sur l'accord de septième dominante demi ». Ce « tout simplement » est adorable.

6 janvier '1895.

« Lydéric » à Lille.

Après une seule audition de Lydéric, à la répétition duquel je n'ai maliieureusementpas assisté, je ne puis guère vous envoyer par télégramme que des impressions superficielles et hâtives, au lieu de la minutieuse étude que mériterait l'opéra de M. Ratez, directeur du Conservatoire de Lille, musicien érudit qui s'efforce avec conscience sur les traces du maître Bayreuth. En son œuvre, où rien n'est laissé au hasard, M. Ratez use constamment des mélodies mères et des motifs typiques avec un goût très sûr : pour lui, comme pour tous les compositeurs intelligents, les leitmo' tive (faut-il le répéter une fois de plus ?) ne sont pas des étiquettes musicales collées sur le dos des personnages, mais bien des élé-

ments plastiques — susceptibles d'innombrables modifications rythmiques ou tonales — destinés à exprimer les sentiments qui se développent dans l'action, à se modeler sur les situations, à se métamorphoser au choc des faits, au conflit des passions, à s'identifier par leur force expressive aux impressions mêmes que nous fait éprouver le drame.

Mais, avant de parler musique, un mot du livret dû à MM. Lagrillière-Beauclerc et Paul Cosseret, deux littérateurs bien connus dans le département du Nord, et même ailleurs : la scène, si j'en crois la brochure, « se passe vers l'an 650, sous le règne de Dagobert ». Hiim ! Le bureau du télégraphe où je griffonne fiévreusement ces ligne ne recelant aucun Larousse, je n'ose rien affirmer; cependant il me semble bien qu'en 650 le bon roi aux culottes mal ajustées était mort depuis une dizaine d'années. Enfin, passons !

Donc Phinaert, père de la gente Berthe, a traîtreusement occis, jadis, le père de Lydéric; les deux enfants s'aiment, ignorant ce fait divers, mais aussitôt qu'il est porté à leur connaissance par un ermite de la localité, Lydéric jugule le meurtrier et Berthe entre

en religion. On voit que de ce scénario, d'une simplicité — j'allais dire d'une nudité — voulue, les auteurs ont résolument écarté toute complication artificielle, toute intrip^ue adventice. Il convient de les en féliciter. Je les louerai moins de leur versification où j'ai cru relever, de ci de là, des faiblesses : quand Berthe déclare qu'elle a poussé « un cri de terreur et d'effroi », je trouve cette damoiselle encline fâcheusement aux pléonasmes, et je m'étonne de Phinaert, père d'icelle, déclarant, après une discussion violente avec Lydéric :

Maintenant je suis tout à mes convives. Le banquet, Messieurs, doit être servi.

Rien n'altère plus que des invectives.

De boire à présent je serai ravi.

Cette invitation prudhommesque, encore que M. Ferran l'ait détaillée avec tout le sérieux requis, a excité quelques sourires. Je vois encore, notés sur mon livret, un certain nombre de vers au moins singuliers, mais les chanteurs les ayant modifiés avec une louable prudence, je n'insiste pas.

Au lever du rideau, nous apercevons Lydéric, le Siegfried de la chose, dans une forêt emplie des sons du cor; des piqueurs passent, s'éloignent ; peu à peu les bruits de la chasse s'éteignent, et le jeune homme — M. Gogny — soupire une jolie phrase de mélancolie amoureuse, bientôt interrompue par un cri de femme dans la coulisse. Il quitte la scène en courant, tue un sanglier qu'on ne voit pas, revient tenant serrée contre lui la jeune personne qu'avait effrayée le pachyderme et lui entend murmurer un doux aveu : « 0 mon libérateur! Vous aurez désormais une place en mon cœur ». Tout, cela en trois minutes ; on ne traînait pas au septième siècle ! Suit un duo d'amour très soigné où le preux chasseur conte, accompagné par les bois, avec d'amusantes quintes, procédant par tons, son érémitique existence.

Les piqueurs de Phinaert reviennent, les cors résonnent de nouveau avec quelques couac sans doute causés par la fatigue de la chasse, et Berthe (mademoiselle Lise d'Ajac) narre son accident, en mi bémol mineur^ avec beaucoup de passion convaincue. Son sauveur, en une jolie phrase de fraîcheur et de

simplicité, expose « que le bonheur consiste à regarder l'aurore », occupation chère aux cœurs vertueux dès les temps mérovingiens, paraît-il, et le père de celle qu'il a sauvée l'invite à déjeuner pour le lendemain.

Au deuxième acte, mélodies champêtres, hautbois pastoral, ton de fa. relevé d'ingénieux mi bémol, aimable chœur de paysans, litanies psalmodiées pendant que frémit aux cordes une large mélodie, gros succès. Entrée de Lydéric qui chante son amour sur un agreste motif, d'une grâce sauvage, d'abord exposé sur une longue tenue du la aux basses, puis par de lourds accords rythmés.

Le public a vigoureusement applaudi les strophes cynégétiques où le héros se féliieite de pouvoir mettre le cerf aux abois ; à cette fanfare d'ailleurs entraînante, je préfère la cantilène Quand je la plaçai sur un lit de m.ousse, qui fait songer aux plus gracieux passages de Lakmé.

Après que l'ermite « du secret de sa naissance lui a donné connaissance », Lydéric entonne, avec le révélateur, un grand duo de vengeance très animé dont la péroraison pré-

vue et la cadence parfaite qui la termine ont fanatisé le public.

Cependant au château de Phinaert, des « seigneurs de l'époque » — je vous jure que cette indication savoureuse se trouve dans le livret — célèbrent avec quelque peine à décrocher leurs la le courage et les vertus de leur hôte qui avant le repas leur sert un petit ballet guerrier point désagréable. Ces divertissements sont interrompus par Lydéric, furieux, qui invective le meurtrier de son père avec infiniment d'énergie. « Regardez tous ce front qui paraît menaçant ! Vous le verrez marqué d'une tache de sang. Qui plus que le remords ronge cette cervelle (?) ». Cette scène de provocation est fort dramatique et on l'a longuement acclamée.

M. James Vautier a noblement barytonné, après l'exposition de fugue déjà entendue au début de l'ouverture, le large Arioso — je regrette qn Egide y rime avec Guide — dans lequel l'ermite forme des vœux pour le succès de Lydéric ; celui-ci, précédé par des fanfares triomphales et escorté de soldats qui chantent en style fugué, déclare que, puisque « Berthe trouve en Jésus un époux et son

père », il renonce au mariage « et doit à son pays rendre un destin prospère ». Nouvelles fanfares, la toile tombe.

L'heure est trop avancée pour que je puisse m'étendre davantage; il me faut donc louer en bloc les situations dramatiques trouvées par les librettistes et la savante orchestration du compositeur, la vaillance des interprètes, le bon vouloir des choristes, le zèle artistique de M. le sénateur Géry-Legrand, maire de Lille, qui a protégé « cette intéressante tentative de décentralisation », et les trois décors qui font honneur au goût de M. Viguier, directeur du théâtre; j'ai surtout remarqué celui qui représente la salle d'honneur du château du Bue, ennoblie d'armures et de statues, ornée du blason des Phinaert,de gueules à la bande d'or, au chef d'azur chargé d'étoiles d'or. .

iO j'invier 1895.

Or, sachez qu'au Conservatoire étincelaient hier madame Casimir-Perier, la baronne douairière de la Tombelle et moult autres nobles dames, venues pour applaudir, dans la Messe en si mineur de Bach, madame Anita Kinen, nièce de l'ambassadeur des États- Unis, la plus accomplie des cantatrices mondaines, ou il ne s'en faut Guerne. (La comtesse de ce nom se trouvait également dans la salle.) Aperçu encore Lascoux, Thomas et Thomé, de Bonnières, Leroux qui doit être satisfait du succès de madame Leroux-Ribeyre, le long Kœchlin et, dans une loge, tout un vol de petites rastas babillardes qui jasent, pépient, et s'envolent au milieu du Cum Sancto Spiritu à cinq parties, grandiose chef-d'œuvre de polyphonie vocale.

Madame Kinen a tout très bien chanté, sauf

VAgnus Dei qu'elle a chanté trop bien; je m'entends : Bach a toutes les vertus, la simplicité aussi. Le trompettiste Teste illumine de ses stridents appels la triomphale allégresse de l'orchestre et des chœurs : puisse-t-il avoir des héritiers, Testiculos. On applaudit, dans le Benedictus^ l'archet de Nadaud : « Bon public^ vous avez raison ! » Le Borne s'épanouit dans le Credo à la douceur plaintive des flûtes gémissant sur les souffrances de Jésus, et, sagace, il me signale, à la 17* mesure du CrucifixuSj Vut des ténors sur une septième majeure d'altos, lugubre comme la mort du Christ entre les deux Barons. Bravo pour Tafifanel qu'Albéric Magnard n'oserait plus, je gage, traiter aujourd'hui de « flûtiste indolent ». Bravo pour le Conservatoire devenu une succursale de l'Ambroise Thomaskirche. Bravo pour la chanteuse à la mode dont la devise est : « Kinen me suive! »

Grosse déception, au Châtelet. Au lieu d'Engel annoncé, on nous sert Le Riguer, un grand blond à figure ovine ; enfer et damnation (de Faust)! Ce ténor surérogatoire n'est point exécrable, d'ailleurs, et dit bien son air de début, mais dans le reste il ne vaut pas

grand'chose ; Fournets — Méphistopliélès meilleur qu'à son ordinaire — ne détonne pas toujours.' Quant à Nivette, c'est un Brander étrangement affaibli, qui aurait besoin de se ragaillardir avec un verre de sherry-Brander ; il chante avec du cassoulet dans la bouche.

On a bissé la Marche hongroise, comme par hasard; le timbalier, dans la Danse des Sylphes, blouse un ré trop haut, comme par hasard ; les chœurs des paysans bafouillent un tantinet, comme par hasard. Mais mademoiselle Pregi a su exprimer merveilleusement la douleur où l'abandon de Faust a Prégipité Marguerite, et d'unanimes applaudissements ont salué sa phrase désespérée, que ponctuent des pizzicati angoissés de violoncelles, lourds comme les battements d'un cœur inconsolé. Quelques morceaux ont été conduits avec une vitesse de train express, sans doute pour complaire à M. Noblemaire qui se trouvait dans la salle.

Autre Faust chez M. d'Harcourt, mais de Schuraann; Auguez y est bon, mademoiselle Blanc excellente, Vergnet ridicule et pas même fichu de chanter en mesure. Les chœurs ont fait des progrès réels ; le chant extatique

du docteur Marianus est une des plus merveilleuses inspirations musicales que l'on ait jamais entendues et, à la répétition de samedi soir, le bouillant chef d'orchestre de la rue Rochechouart a dû sortir un clarinettiste hydrophobe.

Beaucoup de monde au Cirque : Lauth qu'on ne « sèvres » pas facilement de nos concerts, Bruneau dont la boutonnière rougeoie, le député Henri Cochin qui ne perd jamais le Nord, mesdemoiselles Galitzine et Jane de la Vaudère, les pianistes Risler, Stojowski, Galeotti, André Corneau (tu n'en joues pas, André? tant pis!), le joyeux Capelle venu parce qu'il pensait entendre des chœurs a Capella, et Chevillard un peu las encore d'avoir bu tant de Champagne, après la première de LydériCy à Lille, — les années de Champagne comptent double.

L'impeccable Diémer, l'impeccable Bertram et l'impeccable Maquarre ont fait merveille dans un concerto de l'impeccable Bach, pour flûtes et piano. 0 l'admirable précision de leurs admirables entrées canoniques ! Je ne puis qu'indiquer rapidement une triomphale et, lâchons le mot, philosophique exé-

cution de la Symphonie en ut mineur, puis de la flamboyante Bacchanale du Venusberg, pour dire un mot du numéro inédit, la Fantaisie pour Erard et orchestre, de Périlhou. On l'a fort applaudie ; toutes les abonnées miaulaient d'aise; je m'en fiche, je m'en fiche! je n'aime pas cette musique à chlorose, je ne l'aimerai jamais, je serai toujours parmi les protestataires. S'ils ne sont jAus que cent, eh bien! y en suis. Si même ils ne sont plus que vingt, je brave Périlhou. S'ils ne sont plus que dix, je serai le dixième. Et s'il n'en reste quun, je serai celui-lou. (Ça doit être provençal, celui-lou, je demanderai à l'auteur du « Chemin de Paradis ».) . Jamais on ne croirait que ce compositeur a l'honneur d'être Toulousain, tant sa musique a des sagesses froides de notaire esquimau ; ce n'est pas même laid! C'est, entre deux chorals, un défilé placide d'idées bien peignées, d'allure quasi-mendelssohnienne, qui semblent avoir été consignées sur le papier aussitôt que trouvées, « si elles allaient s'envoler! » et dont la seule excuse est de justifier une péroraison où elles sont malaxées avec une certaine adresse, genre Saint-Saëns

de la 3^ Symphonie. Au rendez-vous des motifs! Et d'un prévu, d'un honnête, d'un pondéré ! Pourquoi diable appeler ça Fantaisie ?

a janvier 1895.

Vive le Patron, qui nous a rendu VOuverture pour Faust, si peu connue même des wagnériens, puissante et désolée, où pleurent deux thèmes de Tristan que le public du Cirque d'Été a tout de suite reconnus au passage, du moins je me plais à le croire. Exécution si splendide qu'une dame, malade d'émotion, quitte la place et ne revient plus. Si elle veut bien passer chez moi (de cinq à sept), je lui montrerai dans les lettres à Liszt la preuve que Wagner considérait ce morceau comme le début d'une Symphonie Faustique en plusieurs parties qui, malheureusement, ne fut jamais écrite (du moins par lui) ; mais je vous vois bâiller, aussi j'ampute avec courage un admirable développement sur la signification de cette ouverture envisagée comme Faust in der Einsamkeit, et je vais

VOUS parler des gens de bien qui se pressaient chez nous, sûre que ça vous intéressera davantage.

Paul Masson, avec des agitations de rat empoisonné, courait fiévreusement après sa place que finirent par lui dénicher — intermédiaires de ce chercheur curieux — deux de mes clients d'ancienne date : « L'homme s'agite, mes vieux le mènent », disait Fénelon. Vu quelques femmes du monde, madame Paul Bert entre autres, et quelques-unes du demi-monde aussi ; parmi les gens de lettres, Schneider, pompier de service, et Henry Lucenay, dont l'esprit peut rivaroliser avec celui des fins peiiseurs du siècle dernier.

Attention ! un grand accord de mi bémol résonne, l'Héroïque commence, les portes sont impitoyablement refermées au nez d'élégantes retardataires, qui s'installent sur les bancs de notre vestiaire et se mettent à bavarder : quelle platine ont ces deux mélomaniérées ! « Ma chère, Pierre de Bréville vient de m'envoyer sa Grande Fantaisie pour Piano ; on dit que c'est très bien. — Vous aller l'étudier ? — Jamais de la vie ! il l'a dédiée à înadame Bordes-Pènes ; je ne joue que

les morceaux qui me sont dédiés. » Pimbêche, va ! tu ne dois pas en jouer beaucoup ! Écoutons encore ; voici deux mélomâles : (i Viens-tu cliez madame de Sulzbach mardi ? Paraît qu'elle chante du Faure. — Quelle horreur! C'est un journal affolé de loyalisme présidentiel qui aura lancé ce canard sinistre ; du Fauré, tu veux dire ! — Le fait est que l'un a plus d'accent que l'autre. — Moi, ce que je gobe, c'est les réunions du mercredi soir chez Bordier d'Angers, à la papa, veston, cigare, tout à fait de la musique de chambre de garçon. — Moi jeudi, je passe la soirée au Théâtre-d'Application où Braud organise des séances pas banales. — Qu'est-ce qu'on y donne à cette Braudinière? — Des choses curieuses ; l'autre semaine, d'épatantes pièces de Chevillard pour piano et alto. — Ah! à propos d'alto, as-tu entendu celui de Lamoureux, un grand diable moustachu, Van Vaefel... je ne sais plus quoi... jouer de la viole d'amour? C'est inouï! — Ce qui est inouï, c'est que le nom de cet instrument ne soit pas masculin ».

Pendant que ces barbares jabotent, le dieu Beethoven, poursuivant sa carrière, flamboie ;

le Patron resplendit et conduit en perfection le copieux Allegro, — 630 mesures, vous savez ? — la Marche funèbre (dont le passage en ut majeur éclate, radieux) et les 445 mesures du Scherzo^ au trio duquel les cors se crottent un peu. Quant aux violons, ils se couvrent de gloire dans leur passage en ré du final et jouent comme autant d'Houfflack. Bravissimol

Une fois de plus, le très talentueux Diémer a fait applaudir l'Erard qualités de soin, de décence et de propreté — des vertus de femme de chambre — de M. Périlhou. Combien je préférerais, à cette petite ouvrage honorablement faite, une fougue insoucieuse des règles et des dangers, malo perilhoulosamlibertateral Cette « fantaisie », qui en manque si étrangement, m'a rappelé les saynètes-monologues où ce pauvre Toché excellait à empiler tous les effets que peut, en trente-cinq minutes, risquer une divette, depuis le couplet sentimental jusqu'au grand écart ; tous les genres y sont représentés, le genre ennuyeux plus que les autres : carillon, romance mélanco, phrase apaisée se déroulant aux cors, puis aux bois, à Tabri d'un trille

immense de Diémer, mélopée vaguement armoricaine alla « Nigous », fragments disparates et quelconques dont l'architecte Périlhou édifie une péroraison, quelconque aussi, plus applaudi que ne le fut jamais Casimir- Perier.

Je cours chez Colonne où je trouve une salle pleine à craquer ; vous allez croire que ■ les pluies d'or dont est coutumier le Jupiter du Châtelet ont détrempé ma Danaé de conscience, mais ça m'est égal ; jamais, jamais, il n'a mieux exécuté la Damnation de Faust (pourtant Bérard dans Brander trouve moyen de faire regretter Nivette) ; la « Danse des Sylphes » me permet de constater des timbales justes, un mouvement moins précipité que l'autre dimanche, et un public plus enthousiaste. Fournets, oui, Fournets — comment en un or pur...? — nous sert un Méphistophélès de premier choix auquel on ne s'attendait pas, et cet exquis hautboïste de Longy joue comme un dieu. Gabriel Pierné applaudit sans relâche. Léon Daudet aussi. Et moi comme eusse.

Sauf un petit accroc après la deuxième mesure du finale en fa dièze mineur (scène du

miroir ma^^ique), l'exécution de Geneviève a marché sans encombre chez d'Harcourt ; le choral du début, en particulier, ne mérite que des louanges. Vif succès pour le duo dans lequel Geneviève dit à son écuyer, s'inspirant des excommunicfitions de Paul Brulat : « Ris, Golo ! » Vergnet a toujours l'air de s'embêter en chantant, il embête aussi le public : qui le force à venir? Aux fauteuils d'orchestre culmine, essentiel, M. Alcanter de Brahm.

26' janvier 1893.

Donc, rue du Conservatoire, n" 2, la Société des concerts faisait à Beethoven l'honneur de lui jouer sa partition d'Egmont. Je n'aurais pas manqué cette audition pour tout au monde, parce que c'est sur Egmont que, le 10 mars 1891, à Bruxelles, parla, que dis-je? roucoula, chanta Bellaigue, devant un auditoire de Bruxelloises énamourées parmi lesquelles, plus palpitante encore, je m'étais dissimulée... Ah î tais-toi, mon cœur! Comme il savait nous faire voir, dans l'Ouverture, un chant de souffrance et de colère, suivi d'un cri de triomphe et de liberté ; avec quelle élégante crànerie il détaillait la Chanson de Claire, « le tambour bat, le fifre siffle, voici venir mon bien-aimé ! » et, au-dessus des trémolos de l'Entr'acte, nous montrait les s^ammes frêles et timides, puis les triolets incer-

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tains et les trilles de basse qui marquent chaque temps d'une secousse, d'un battement de cœur... enfin le mélodrame de la Mort de Claire, où la lampe vacille avec la phrase musicale, cependant qu'un lugubre plain-chant traverse cette berceuse d'agonie... L'orchestre du Conservatoire a brillamment enlevé la Siegssymphonie, radieuse comme l'auréole du martyr de la liberté ; et mademoiselle Carrère a chanté proprement, mais ça ne valait pas Bellaigue.

Peu de succès pour la troisième symphonie de Brahms, en /"a, comme vous savez, dont V Allegro est romantique en diable; Lascoux salue au passage un souvenir de Zampa soufflé par la clarinette avec une grâce zampareille : vers la fin, ça rappelle une mazurka de Mandl, disait Pougin. Ce qu'il faut être érudit pour connaître les mazurkas de Mandl !

Les Pileuses du Vaisseau-Fantôme insistant pour bisser leur petite affaire, Taffanel finit par y consentir, ce dont le pubhc est plus heureux qu'un rouet.

Du reste, il est exquis ce capellmeister, et pas rancunier pour un sol parisis, puisqu'il .met au programme la Rapsodie de Lalo (où

Gillet se taille un joli succès), malgré les castilles de l'autre semaine... Mais ne potinons pas. — Le psaume 98 de Mendelssohn est quatre-vingt-dix-huit fois crevant.

Des illustrations d'ordre divers, Léon Daudet, Jean Rameau, et mademoiselle Thomsen, acclament la Damnation de Faust qu'il me semble bien avoir déjà vue annoncée quelquefois sur l'affiche du Châtelet, mais je ne réponds de rien. Nivette-Brander cotonne ses couplets du « Rat » avec une voix à la Ouatefaire-fiche, etVergnet, en vociférant l'Invocation à la Nature, fait un tel chambard qu'une partition tombe de l'amphithéâtre sur le chef d'Alcanter de Brahm. Bravo, Longy ! Puisséje, pour me régaler longtemps encore de ton hautbois, de ton cor anglais et de ton charme, jouir d'une longyvité inattendue !

Si vous aimez, après dîner, quelques flonflons digestifs, n'allez pas entendre la Symphonie « plainière » de Savart, que la Société nationale vient déjouer salle d'Harcourt. Non ! ce n'est pas de la musique-pepsine, il s'en faut. L'éditeur Baudoux, quifaitbien les choses, s'était fendu d'une notice analytique indiquant les thèmes, leurs modifications,

leurs ballades, enfin tout ce qu'il fallait savart ; eh bien, malgré ce topo, j'ai eu bien du mal (ça doit être la faute à l'influenza) à saisir le plan dramatique de cette œuvre savart mais juste. La notice déclare : « La plaine est un symbole » Bon. Lequel ? Symbole-Roux-le-Magnifique ? Dites-le alors ! Quant au plan musical, du diable si j'ai pu le voir ; peut-être qu'il est déposé chez un notaire. Je vous confierais bien que je n® suis pas folle de la première partie, trop morcelée, mais la seconde a de l'allure, encore que je n'aime pas son procédé de développement, parrosalies perpétuelles; ce qui me contraint à goûter le troisième morceau, c'est qu'il abrutit Joncières.

Bruneau, qui s'y connaît, pointait les thèmes à mesure qu'ils défilaient dans la plaine symphonique de Savart : oiseau de Siegfried, motif du roi Marke, influences directes de Rhein- (jold, nornes de la Gœtterdsemmerung , un peu de Maîtres Chanteurs, beaucoup de Tristan, bref, tout Wagner, y compris les accords sidéraux de Wallenstein. Weckerlin en suait! Mais d'Indy jugeait l'oeuvre plus qu'honorable ; il faut toujours en croire d'Indy.

On bisse l'exquise sérénade de Namouna, dont l'orchestre à Doret interprète fort bien, ma foi, le charmant prélude, et Pépatant finale, tout grouillant d'une vie intense, rendu avec une artistique fantaisie qui ne s'abaisse jamais aux grossières photographies réalistes. On a coupé l'air de flûte en ut mineur parce que le sous-Taffanel de l'endroit n'aurait jamais pu en sortir ; dommage. Succès prévu pour le Madrigal de Boëllmann (gentes paroles de Jehan Froissard, mode phrygien avec contours modernes : qu'en pense Bourgault-Ducoudray?) chanté par mademoiselle Ador, de façon presque Adorable, et passablement par Douailler cravaté de noir. Madame Grandval applaudit éperdument, Dukas rit jaune, Hahn rit naldo, Lazza rit Silvio, Charpentier pleure. Le choral pour orgue, de Gigout, est gigoutamment bassin.

Au Cirque, la Symphonie héroïque m'a paru jouée plus gnangnan que dimanche dernier, mais le député Aynard l'applaudissait si dru que je me suis peut-être trompée. Raymond Bouyer demande pourquoi M. Lamoureux ne fait pas la première reprise de V Allegro. Parce qu'il prévoit qu'il devra bisser

la Danse sylphilitique de la Damnation, répond Schneider pompier de service à la Paix. Lors s'esclaffe Visinet, de l'engeance Havas. Vu à la sortie Henry Lucenay, dragon de vertu ; Bourdon, qui préside les Escholiers ; Blowitz, qui engraisse, etc. J'adore le Patron , mais je déplore son aveuglement et qu'il nous serve des programmes comme celui d'aujourd'hui; s'il ne se décide à ouvrir les yeux, je signerai désormais :

l'ouvreuse du cirque des taies 27 janvier 4895

Aujourd'hui, 3 février, c'est la journée deslapins! Chez Lamoureux, le roi de Serbie, annoncé, fait faux-bond, laissant vide la loge 1 où Bessac, le d'Ormesson du Cirque d'Eté, se désole de ne pouvoir l'introduire (ô douleur aSerbe !). Chez la concurrence, même guigne : Edouard avait promis à son public la venue du Président, en l'honneur de qui l'orchestre du Châtelet devait exécuter la wagnérienne ouverture du Tanneur-oseur. Vat'en voir s'ils viennent! Peu de monde chic d'ailleurs, les illustrations s'étant absentées pour voir arriver Rochefort ou partir Canrobert ; c'est à peine si j'ai noté mesdemoiselles Ludwig et Thomsen, l'aéronaute Georges en rupture de Bans, Ambroise Thomas empressé auprès de madame Faure — chapeau forme toque avec pensées et aigrette vert

pomme, — Jean Rameau qui grelotte, Ponthière qui gèle, Georges Hugo qui se mouche, Pessard qui éternue.

Froid de canard, peu ou pas de his ; Marc Legrand, qui voudrait faire recommencer le Roi de Thulé, est conspué par ses voisins; Dantu est un Faust timide que les derniers rangs du parterre ont à peine enDantu ; prenez de l'aplomb, jeune homme, et rappelezvous que je vous ai applaudi en 1893, à Fontainebleau, alors que, canonnier de 2^ classe au 16'' bataillon d'artillerie de forteresse, vous chantiez : Hilda, vierge aupâle sourire, et le « Frtihlingslied » de la Walkyrie, accompagné par Alfred Ernst, pianiste occasionnel, et lieutenant de territoriale, occasionnel aussi.

Chez d'Harcourt, un orchestre très en progrès se tire du Freyschdlz sans encombre. M. Challet ne bute pas parmi les casse-cou de la Chanson de Kilian^ M. Vergnet réclame une indulgence dont il a grand besoin, et M. Auguez barytonne son air de Caspar avec un satanisme suffisant. Dans Tlnvitation à la Valse, un cor grave commet une faute également grave. Mademoiselle Eléonore Blanc, très applaudie, est mirifiquement accompa-

gnée, dans la cavatine d'Agathe, par un violoncelle tout à fait chouette, ce qui n'a gàthe rien, au contraire. Le traducteur de la chose, M. Grandmougin, est dénué de toute espèce de talent.

Au Cirque, des mathématiciens : les Tannery, Humbert, Pythagore (ah non ! celui-là est décédé), un certain nombre d'éditeurs : Chailley, songeant à se consacrer aux publications wagnériennes, Hartmann toujours prêt à me donner des partitions parce que je ne suis point s(ch)otte, Duquesne retiré des affaires pour s'établir, je crois, amiral, Armand Colin qui m'offre une place de secrétaire particulier, Auguste Durand qui m'offre bien autre chose! Puis des gens de musique, Leroux, Chevillard, Bruneau, Diémer, Risler, Léon de chez Pleye) (un bath !) Millaud aux yeux perçants, Hue dont Bagès a divinement chanté les Fleurs chez madame de Sulzbach, Lanteirès qui dessine Art et Lavis de Pujo, enfin le major Heitner dont on vient de recevoir, à Bayreuth, une lettre demandant que Ton confie à un compositeur Israélite le poème du Prépuscule des dieux.

Quand je vous aurai dit que ce Prélude du

deux de Gwendoline est en ré bémol, à Louis Schneider, serez-vous satisfait? Non? Sachez alors que les bois s'y repassent l'aimable phrase de tendresse décapée par une instrumentation acide. Apprenez aussi que l'excellent Chabrier s'est donné un mal de tous les diables pour épurer et y sublimer son bon gros tempérament musical plutôt batifoleuf ; n'oublions pas, Messieurs, que nous sons wagnériens !

Imposante en sa robe de satin blanc brochée de fleurs aux tons amortis, voici mademoiselle Lehmann qui s'avance, mann qui s'avance, applaudie par ce chef-d'oeuvre de polysarcie qu'on nomme Blowitz. Elle chante, divinement, le Roi des. Aulnes avec plus de chaleur que n'en dégageraient deux cents poêles Schubertsky, saisissante par son art merveilleux de rendre tour à tour l'angoisse haletante de l'enfant, les calmes réponses du père qui voudrait rassurer les terreurs du pauvre petit visionnaire ; et surtout, oh ! surtout, comme elle nous a ravis par la voix lointaine et irréelle et indistincte et terrifiante de ce roi des Aulnes qui promet, qui menace, qui n'existe pas, qui tue. Public soulevé d'enthousiasme.

On arrache le bis de vive force. Le patron rayonne. René Benoist trépigne. Abel Hermant écrase une larme discrète, la comtesse de Guerne applaudit furieusement, Louis de Gramont est si ému qu'il m'embrasse ; dans son trouble, mademoiselle Devoyod, coiffée d'un splendide hibou violet, me donne dix francs au lieu de dix sous, je ne réclame pas ; Gresse, qui s'est habillé en lieutenant de hussards, frappe le parquet d'un sabre approbateur ; le vieux Dethou caresse sa barbe pensive ; Antonin Proust aussi.

Je confesse que, dans l'immense scène finale du Crépuscule des Dieux, madame Lehmann m'a laissée plus froide. C!était bien, c'était très bien, c'était trop bien ; de l'autorité, pas de flamme ; de la puissance, pas d'émotion. Certes, elle a fièrement lancé l'appel de Brlinnhilde ordonnant pour le héros Siegfried d'héroïques funérailles : « Entassez n là de fortes bûches, un bûcher sur la rive du » Rhin. Que haut et clair flamboie le brasier, » qu'il brûle le noble corps du plus grand des » héros ! » Mais je lui aurais voulu plus de tendresse dans le passage où, sur le thème de l'Amour d'autrefois, les regrets d'aujourd'hui

s'éplorent : « Comme le soleil, purement, son amour m'illumine». (Je prends ces traductions dans la Tétralogie de MM. L.-P. de Brinn' Gaubast et Edmond Barthélémy, un livre qu'il faut lire.)

A la sortie, Natanson me présente au plus important rédacteur de la Revue blanche bimensuelle, à Stéphane Mallarmé qui s'excuse de ne point encore avoir célébré mon los, et, lyrique : Amandine, envers vous, ou Jeanne — Combien je me sens endetté — Que nul de mes vers n'enrubanne

L'Ouvreuse du Cirque d'Été.

« La Montagne Noire. »

Tout d'abord, il convient de reconnaître le succès remporté par mademoiselle Holmes avec son opéra à la fois belliqueux et passionné de la Montagne Noire, dont l'action, comme ce nom l'indique {Monte Negro), a pour cadre le pays où de rudes montagnards luttèrent au dix-septième siècle contre l'oppression turque. Racontons toujours, nous discuterons après.

Au lever du rideau, parmi les rocs neigeux, des Monténégrines considèrent, anxieuses, par-dessus des créneaux construits par le décorateur Jambon, une bataille lointaine qu'on n'aperçoit pas de la salle, mais qui se déroule en ut mineur, avec de stridentes sonneries des trompettes, des coups de canon, des fusil-

lades et des lamentations des vierges qui se voient déjà traînées dans les harems turcs.

Bientôt, les deux chefs insurgés Mirko ' (ténor) et Aslar (baryton) reviennent en triomphateurs, annoncer que la Croix a mis le Croissant en fuite, et chanter, pas très juste, un hymne de victoire à deux voix, sans accompagnement. Joie exubérante du chœur qui entoure les deux amis, les deux inséparables, et les engage à prêter le « Serment de frater-, nité », inviolable ettrois fois saint. Ainsi fontils, devant un vieux; pope (Gresse) qui détonne un peu :

Je jure devant Dieu de t'aimer comme un frère, Dans la vie ou la mort, dans la paix ou la guerre, Et de sauvegarder ton honneur de chrétien Fût-ce au prix de mon sang... ou fût-ce auprix du tien!...

Hémistiche qui nous permet de deviner le dénouement.

Interrompant les effusions fraternelles de ce couple, une femme arrive, étrangement belle, voilée d'une gaze transparente à travers laquelle brillent des anneaux d'or. C'est Yamina, c'est mademoiselle Bréval dont la chevelure d'un roux imprévu avive encore les

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yeux de diamant noir, c'est la prisonnière turque malmenée par les Monténégrins qui ont enlevé sa tente de pourpre en même temps que les bagages des timariots et des spahis mis en déroute. Semblable à la Persane chantée par Anatole France :

Elle entra. Du nuage incertain de ses voiles L'astre pur de son front surgissait calme et blanc-, Ses cheveux, comme un ciel, étaient semés détoiles, L'eau des saphirs tremblait stagnante sur son flanc.

Tout de suite, sa grâce sensuelle captive le naïf Mirko qui perd la tête en l'entendant roucouler sa mélopée alanguie, avec des ports de voix traînant comme une ceinture lâche d'aimée: « Parmi les fleurs, Et les odeurs... Il obtient que « l'espionne » ne soit pas fusillée, vide la coupe pleine qu'elle lui présente .a genoux et se retire rêveur. Il l'aime déjà. Les passions sont rapides, dans ces pays de montagnes.

A partir de ce moment, le Wilhelm Meister de la Montagne Noire est ballotté entre les candeurs à la Mignon de sa douce et pure fiancée, un soprano monténégrin qui répond au nom d'Héléna, et la brillante Philine-

Yamina. Cette dernière ne tarde pas à l'emporter; pour la suivre, il abandonne son ami. Aslar, sa fiancée, sa mère, son pays, ses devoirs et fuit dans la montagne, où tous deux s'épanchent en romances grisantes qui seront demain sur tous les pianos. Ah! je ne plains pas l'éditeur Maquet!

Aslar les rattrape, il s'épuise en prières éloquentes pour ramener Mirko à des sentiments meilleurs et au bercail ; mais il ne reçoit pour prix de son intervention qu'un coup de poignard de la vindicative Yamina.

Une dernière fois, il tente de réveiller en cette âme dégradée les glorieux souvenirs d'antan, mais Mirko a été chambré par sa belle mahométane dans une petite ville turque et passe sa vie en un jardin fleuri de roses et d'aimées, à se repaître de vins du terroir, de danses lascives (mademoiselle Torri ondule, se tord, ardemment lorgnée), de baisers et de couplets bachiques en fa, dièze rricijeur» Cette vie plutôt facile plaît infiniment au héros de jadis, et quand Aslar vient le rejoindre avec des reproches mérités et un Ariosoà l'italienne : « Ah! tu vois donc en moi le miroir de ta faute » que nous ne méritions

pas, il refuse nettement de le suivre, il s'enlise dans son péché, il déclare Tous les degrés de Vinfamie, je le sens, je les franchirai , bref, il se soucie fort peu de son « honneur de chrétien ». C'est donc à Aslar qu'il appartient de le sauvegarder, « fût-ce au prix de son sang ». Il n'hésite plus, et poignarde celui qu'il a tant aimé. Puis, parmi les clameurs triomphales des Monténégrins qui viennent de prendre d'assaut la ville, il meurt aussi, sur le cadavre de Mirko.

La morale de cette sanglante histoire, c'est que la femme est plus dangereuse que l'homme, et que l'amour ne vaut pas l'amitié. L'assertion est discutable. Ce qui ne l'est pas, c'est le succès obtenu par un grand nombre de pages, notamment par celles du 3^ acte, où sur de grands arpèges caressants s'envolent les aveux de Mirko: « Mon ciel c'est toi », avec les strophes séductrices d'Yamina: « Les paradis de ta croyance », sous lesquelles se déroulent les triolets obstinés du motif d'amour.

Je citerai encore, à défaut des couplets patriotiques dont l'intérêt est mince, la mélopée berceuse en ré èémoi ponctuée deflûtes douces,

Près des flots d'une mer bleue et lente... d'' un rythme mol et comme fluide, spécimen très réussi de Lotisme musical. Quant à la pénétrante invocation 0 sommeil de Vâme eniurée, on peut en regretter la sensualité mélodique, non en contester l'effet immédiat, presque brutal.

Volontiers je passe condamnation sur les tapages belliqueux où se complaît mademoiselle Holmes qui lâche à travers sa pièce de redoutables bataillons de trombones soutenus par la grosse caisse avec renforts de cymbales; volontiers je lui concède ses réminiscences, grandes phrases simili-passlon- .nées selon la formule de Massenet « cette femme de chambre dépravée » — Descaves dixiti — cadences chères à Gounod (une mesure de Faust se retrouve intégralement dans un chœur du deux) gros ensembles à la Meyerbeer; du moins, elle ne copie pas Wagner, ce qui, à notre époque de plagiats tétralogiques, devient une originalité presque invraisemblable. Quant à son livret, on ne peut lui refuser des qualités de simplicité vigoureuse et de vie dont les confectionneurs ordinaires de ces sortes de

choses nous avaient depuis longtemps déshabitués.

Les Interprètes, vaillamment, défendent leurs rôles; madame Héglon, très supérieure au sien, donne une fière allure au personnage de Dara, et l'on ne saurait trop admirer sa farouche énergie dans \evocero des joueurs de Guzla^ « Quand mon fils meurt... » Mademoiselle Bréval, dont la voix ne descend qu'avec peine jusqu'aux notes, trop graves pour elle, d'Yamina, se montre grande artiste dans le duo de la Fuite ; comment Mirko aurait-il résisté à ces belles notes caressantes, à ces beaux bras caressants ? mademoiselle Berthet dit gentiment sa massenetique Invocation à la Vierge. M. Renaud chante avec noblesse; M. Alvarez avec conviction.

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