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COLETTE

10 février 1895.

On me prie de vous envoyer tous, ce soir lundi, salle Erard, pour entendre mademoiselle Jeanne Meyer, violonner le concerto en si mineur, de Saint-Saëns, la Méditation de Thaïs (si, du moins, on récitait le texte d'Anatole France !) et divers autres « numéros » soignés; vous ne sauriez faire meyer emploi de votre soirée, m'assure-t-on.

Au Cirque, une formidable ovation remercie le patron de nous avoir donné la Symphonie auec chœur ^ ce prodige des pi odiges, couronné par l'extraordinaire Ode à la Joie que vous savez; je n'insiste pas sur l'hypothèse wildérienne reaiplaçant « Joie » par « Liberté » avec un arbitraire qui peut avoir son élégance, — arbitraire elegantiarum, — mais aucun fondement sérieux, et j'aime

mieux vous dire qu'après le Scherzo, une fine merveille de rythme jouée avec cette prestesse délicate pour laquelle nous ne craignons pas la concurrence, VAdagio ravit tous les cœurs par sa lutte entre les deux thèmes, celui à quatre temps en si bémol qu'exposent d'abord les violons, et l'implorant Andante en ré à trois temps, si mélancolique et si doux ; Marcel Proust sent une larme perler au bord de ses longs cils bruns, Hartmann déclare qu'il préfère Beethoven à Holmes — tous les goûts sont dans la nature, — Gabriel Fabre applaudit avec un bruit de tonnerre et Rinaldo Hahn considère l'enthousiasme ambiant, les lèvres fleuries d'un sourire hahnacréontique.

Entrent les trois solistes, madame Lerouxllibeyre, MM. Gibert et Fournets, plus madame Joussen, en blanc et noir, personnage muet; elle ouvre la bouche, rien n'en sort. Les autres, Dieu merci ! on les entend, ils chantent à ravir, l'orchestre joue de même (quelle merveille quand le motif principal murmuré par les violoncelles s'enguirlande de la mélodie en fleurs du basson !). Et autour du cantus firmus, du choral de la com-

m union nouvelle, comme a dit Wagner, voici que les voix S3 groupent en style contrapuntique et s'associent harmoniquement. Hurrah! Avec un magnifique mépris des registres habituels, Beethoven lance les voix à l'assaut des cuivres rugissants, il amalgame en une trituration gigantesque les cris humains et les violences orchestrales, et au-dessus de cette orgie sonore plane, immense, déchaînée, l'énorme Joie !

Tous les vrais musiciens, le poète Gregh dans une première loge, la. comtesse Viviane de Brocélyande, le Duk as, le pindarique Viélé-Griffin (aède-toi, le ciel t'aèdera), les Natanson venus pour vérifier si Ernst, musicographe de leur Revue blanche, est bien à son poste, tous applaudissent avec ferveur la Procession du grand Père Franck qui se déroule naïvement pieuse comme une fresque d'Orcagna; Gibert s'y fait applaudir "à l'égal de M. Lamoureux qui lui serre fraternellement, la dextre, Giberté, Égalité, Fraternité !

•Au Châtelet, foule. On salue beaucoup lé fondateur de la Société de musique nouvelle, qui va jouer Y Eymieu doués de nos jeunes com-

positeurs ; Maurice Lefèvre et Julien Tiersot se congratulent du succès remporté à la Bodinière par mademoiselle Auguez, que, dans ses chansons naïves, tretous trouvent ben plaisante ; Georges Hiie et Erlanger (ne pas confondre, comme a fait la France juive, avec le trop riche individu de ce nom) échangent des mots cruels sur la Montagne noire et sa parturition (piano et chant) éditée chez Maquet ; voici Léon Daudet, en partance pour le Kamtschatka, mademoiselle Galitzine, qu'on entend trop rarement; Joncières (conspuez I), Adolphe Jullien,rantiheugélien; Jean Rameau, diseur au rabais pour salons économes ; Paul Masson, très inquiet des commencements d'insomnie qu'il éprouve à nos concerts ; le boyard Lyon, fourré comme un petit pain.

M. Colonne a juré de nous faire entendre toutes les œuvres de Berlioz, bonnes ou mauvaises. Nous avons applaudi les bonnes. Hier on nous a donné Le7io.

Lélio, c'est, selon l'art d'accommoder les restes, un truculent méli-mélo-drame où Berlioz a empilé un tas de vieilles composi- ,tions défraîchies retapées sans discrétion,

shakespyrotechnie éteinte , ballades allemandes, chansons des Abruzzes, oripeaux pisseux, miteux panaches ; M. Warrabrodt s'est fait acclamer dans le Pêcheur, bien qu'il nous ait carotté son ut dièze du second couplet (je parie que Richault en vendra trente exemplaires aujourd'hui) ; cette romantique ballade était accompagnée au puagno par Raoul aux doigts impeccables ; vint ensuite un Chœur d'Ombres qui m'a beaucoup embêtée, mais Berlioz le déclare quelque part d'un grand caractère et loue la sonorité solennelle de ses enchaînements enharmoniques ; il doit s'y connaître mieux que moi. Cieux et tonnerres I que cette Chanson de brigands aurait donc besoin d'être accompagnée par un orchestre de carabines, sabres et poignards, pour complaire à des auditeurs couchés sur un lit de lave queberceraientles tremblements déterre! Oyez : Franchissons rochers et torrents ! Ce jour est un jour de largesses! Nous allons boire à nos maîtresses — Dans le crâne de leurs ainants ! M. Vais, qui aurait dû chanter ça en gilet rouge, n'a remporté qu une sombre veste. La Fantaisie sur la Tempête n'a dû son petit succès qu'aux trilles éperlés par

Pugno et Risler sur les incohérences ambitieuses de son orcliestration.

Le Te Deum fut joué, sauf le Finale, mou comme une chique.

Chez d'Harcourt, le Freischûtz marche bien, malgré un sol couaqué par le cor dans l'Ouverture (dont l'Allégro est mené à la vapeur), malgré les gaffes de M. Commène qui entre trop tôt dans le trio, malgré les violons trop discrets qu'on n'entend pas pendant l'air de Max, où ils devraient imiter le bruissement de la brise dans les feuilles ; mouvements fantaisistes, — beaucoup trop lent, le chœur de la chasse infernale.

On coupe la marche des Paysans, le troisième couplet de Kilian, le troisième couplet de Caspar, quelques mesures de la Fonte des Balles, la Romance — si charmante ! — d'Annette, trois strophes du Volkslied, etc. Et les affiches promettent une exécution « intégrale ».

Zùze un peu si elle n'était pas intégra e !

ri février 1893.

Une fois de plus, je répète à M. Muratet ce que j'ai déjà dit, si souvent, à des interprètes de l'un et l'autre sexe : les alexandrins de Brizeux cheminent sur douze pieds seulement, et il faudrait en être un treizième pour croire que dans « la Procession » {Journal poétique, partie II, paragr. 11, — Lemerre, . éditeur) ce barde armoricain, pochard, mais aucunement précurseur de mes amis Henri de Régnier et Gustave Kahn, a jamais pu glisser cet helminthe : « Aux cantiques des hommes (!) oiseaux, mêlez vos chants ! » Et ne venez pas me montrer le morceau de Franck, édité chez Leduc, où cette abomination est dûment gravée, je m'en fiche ! L'ami Vielleville la corrigera un de ces jours ; douze pieds, vous dis-je, pour Brizeux c'est un maximum. N'empêche que cette belle page, se dé-

roulant adorante et lumineuse sur le liturgique Lauda Sion,... fut chantée au mieux par le Walther de dimanche prochain, et applaudie de Stéphane Mallarmé qu'émeut « cette voix rappelant viole et clavecin », des compositeurs Noël Desjoyaux, Périlhou, Lutz, de Bréville, Xavier Leroux, Lambert, de Raymond-Bouyer qui déplore les méchancetés d'Adolphe Jullien contre Holmes ; Auguste Molinier et Bazalgette étaient cramoisis grâce à l'excessif chauffage du cirque, mais, comme disait Henri Amie : « Qu'alors y faire ? » J'ai vu aussi Henri Royer, Georges Clerc, le docteur Blondel, le sculpteur Dampt, le blond Bagès, le brun Saint-Cère... Ah I que j'en ai vu !...

Je vous concède mon billet que le Patron a reçu, après la Symphonie cardiaque^ une ovation soignée! Aile Guten, aile Bœsen, folgenihrem Rosenspur/ Mais il n'a pas volé son succès, ah non ! une vraie merveille, le Scherzo ainsi exécuté, avec cette grâce alerte . qui m'a consolée du Moulin-à-café Deldevez dont la tradition resta en honneur au Conservatoire trop longtemps (et, dans le Trio, le solo de hautbois est dit simplement, ce qui

n'est pas commun). J'aimerais beaucoup mieux avoir fait V Adagio cantabile qu't/ne Passade^ mais je n'ai pas eu le choix ; aussi je n'insiste pas, et je constate seulement que nos premiers violons, à force de bien jouer leurs variations, les jouent trop bien, car enfin, pourquoi élever au rang de solo une simple ornementation du véritable chant dit par les bois? Quant au Finale, Camille Bellaigue déclare que c'est de la gnognotte, blague le chœur « sec et monotone », le motif « à porter le diable en terre », enfin tout. D'ailleurs, ajoute ce blond que j'adore, — car je l'adore, dût cette révélation le compromettre aux yeux du chaste Brunetière, — d'ailleurs Beethoven . avait, à cette époque, « perdu avec le sens de l'ouïe le contrôle nécessaire de ses créations intérieures ». Oui, mon Camille, je dis comme toi, mais la Symphonie en /a, et celle en la aussi, et celle en ut mineur pareillement, sans oublier la Pastorale et V Héroïque, il était déjà sourd en les écrivant! Alors, quoi ? Ce n'est pas Beethoven, le pire sourd...

Très sage, ce Camp de M^ allenstein ; on dirait moins des reîtres cuirassés de buffle

que des gardes nationaux ; en même temps qu'on le jouait chez nous, il fanatisait Nancy, dirigé par d'Indy lui-même, avec Sauge fleurie (exécutée pour la première fois aux Concerts-Lamoureux) et la Symphonie sur un chant montagnard français (exécutée pour la première fois aux Concerts-Lamoureux), toutes deux perlées, me télégraphie Guy Ropartz, comme elles le furent la première fois aux Concerts-Lamoureux.

A la sortie, malgré le froid, — piquant comme un mot de Grosclaude, — des chevaliers français, heureux de se rincer l'œil, bravent le rhume pour contempler moult belles personnes emmitouflées dans la loutre ou le renard bleu ; Mesdames : Rosine Laborde, ouvrière en vocalises ; Jossic, aux doigts vaillants ; Fontainas, petite-fille du Pré-aux- Clercs, et la toute charmante Madame Maurice Barrés.

D'allure classique, d'impeccable écriture, le Déluge de Saint-Saëns qui ruisselait au Conservatoire devant un auditoire réactionnaire — le Sénat des mélomanes — m'a d'abord effrayée par ses averses orchestrales ; ahurie sous cet eaurateaurieau (que d'eau !),

j'ai ouvert un parapluie craintif, mais le député Gamard m'a engagée à le porter au vestiaire. Et, rassurée par le thème de l'Alliance conclue avec Noé, j'ai pu goûter sans peur les mignardes fantaisies descriptives de la colombe, quittant l'arche en sondeuse, — gammes voltigeantes des flûtes, hésitations syncopées des bois, — pour rapporter l'olivier symbohque aux Archers qui se disposent tous à Noé leurs soucis passés dans le jus de la vigne. Le confiant motif de l'homme en paix avec Dieu (vous savez bien, cette johe chose en mi qu'Houfflack dévide si bien), un sous-ordre de Taffanel l'a raclé moins en chic artiste du Conservatoire qu'en Nadaudlescent peu calé sur le jambonneau.

L'hippophiie député Demarçay souriait, et le compositeur de Polignac hochait sa tête princière.

Le public encaqué dans cette bonbonnière pompéienne a fêté la solide voix de Noté et le fin soprano de mademoiselle Loventz qui m'a rappelé, en mieux, une chanteuse jadis applaudie chez Colonne dans le même rôle, mademoiselle Ploux, dont elle réEdith quelques effets. Bien qu'originaire du Havre, M. Ma-

zalbert n'est certainement pas un ténor de paquebotille.

Cet oratorio hydraulique est agencé avec une conscience digne D'éluge ; le récit biblique y assume une ampleur grave qui rappelle les meilleures pages de Saint-Saëns et Dalila ; les ingéniosités orchestrales y foisonnent ; je me suis très peu ennuyée à la fugue finale ; même il y a eu un moment où le plaisir s'est, « comme un éclair, précipité dans mon â-â-rae », — les afFidès me comprendront — c'est quand les choristes y vont de leur machin en ré bémol : « Quand vous verrez cet arc briller sur le nuage », parce qu'alors ma pensée, d'un bond, a sauté vers un autre arc-en-ciel, celui du Rheingold, le pont aérien jeté sur la vallée du Rhin, entre la montagne où Wotan dormait dans l'herbe fleurie et le burg construit par les géants, le chemin éblouissant où s'engage le cortège des dieux gagnant le Walhall qui s'empourpre aux incendies du couchant, tandis que la pure « Mélodie de l'arc-en-ciel », parmi les triolets diaprés des bois, les appels des harpes scintillantes, le trille lumineux des violons, arrondit sa courbe irisée...

Au Châtelet, Lélio. Ce monodrame tumultueux et flambard est la suite de la Symphonie fantastique, et, comme elle, accompagné d'une musique à tendances romantiques, fatigante d'incohérences, ambitieuse, essoufflée et datant, d'une manière flagrante, de l'époque où fleurissaient Petrus Borel, le lycanthrope, et le dramaturge Bouchardy, qui se faisait appeler couramment « Cœur de salpêtre ». (D'ailleurs, dans cinquante ans, peut-être ne lira-t-on pas sans sourire le nom de Saint-Pol-Roux le Magnifique, qui, par un enfantillage du même genre, signe de ce surnom modeste des proses non sans mérite.)

Volontiers on se représente Berlioz écrivant cette partition truculente, son maigre torse moulé dans un gilet rouge-sang comme celui qu'arborait Théophile Gautier à la première d'Hernam ; sa chevelure ténébreuse balaye de mèches folles le papier qu'il couvre de notes, fiévreusement ; de sa bouche mince en coup de sabre sous un nez en bec d'aigle s'échappent d'incohérentes apostrophes à Gœthe, dont il va orner de musique le Lied gothique du Pêcheur, à Shakespeare pour la

Ter)ipête duquel il confectionne une interminable fantaisie poético-italienne, à miss Henriette Smithson qui saura bien reconnaître dans le sombre personnage de Lélio les douleurs et les volcaniques tendresses de Berlioz lui-même, au critique Fétis enfin dont l'acteur Bocage devra parodier le ton doucereux afin d'égayer le public aux dépens de ce « profanateur », assez audacieux pour corriger Beethoven (ou Berlioz) « tel un vulgaire oiseau, perché avec arrogance sur une belle statue, et qui se pavane fier et satisfait, quand il l'a salie, comme s'il venait de pondre un œuf d'or. »

Souvent elle semble une charge, la romantique exubérance de ce hvret qui tient plus encore que ne promet son titre, pourtant assez coquet : Lélio ou le Retour à la vie ; monodrame lyrique avec orchestre, chœurs et soli incisibles. C'est un méli-mélo de ballades allemandes, de chœurs d'ombres inspirés par la scène de l'esplanade d'HamZei, prétend l'auteur (en réalité c'est un vieux fragment d'une cantate, Cléopâtre, qui n'obtint pas le prix de Rome) d'imitation de harpes éoliennes, de chansons de brigands, de souvenirs

de la Symphonie fantastique, de beautés neuves, d'inepties.

Béent devant ce lapin 1830 Ganne si populaire, Jacques Blanche si délicieusement ésotérique, l'inquiétant Paul Masson, Jean Jullien au masque énergique, Pugno au piano, Céard à l'orchestre, Arondel de Hayes, l'impressioniste Marc Mouclier et les Invernizzi, Pepa, Lotta, brava I

17 février 189o.

Ninon de Lenclos

Cette Ninon de Lenclos, de MM. André Lenéka et Arthur Bernède — deux tout jeunes gens qui ne comptent que des amitiés dans le monde des lettres — je ne sais trop pourquoi ils l'ont qualifiée « Episode lyrique », c'est bel et bien un opéra-comique ; elle a la grâce un peu mignarde, la gaieté conventionnelle, les classiques élégances de ce genre « éminemment national », et c'est par ces gentilles qualités, par ces aimables défauts, serais-je tentée de dire, qu'elle a plu au public de la première, mardi.

Ninon, dans son hôtel de la rue des Tournelles, fleurette {flirte pour parler le jargon anglo-boulevardier d'aujourd'hui) avec une troupe jaseuse de seigneurs aux lèvres fleuries

de madrigaux, « cruelle autant que charmante », décidée à n'accorder à ses élégants soupii'ants que des sourires, sans plus ; pourtant, un jour vient où cette belle inhumaine se va départir de ces rigueurs en faveur du chevalier de Bassière, un poète ! Riche de rimes seulement, il habite un de ces greniers où Déranger affirmera un siècle plus tard qu'on est bien à vingt ans, « se nourrissant d'amour, de pain sec et d'eau fraîche ».

L'amour, c'est Chardonnerette qui le lui donne, une fillette « humble et bonne, mieux que belle », à laquelle il dédie des vers passionnés :

Dans un frais décor de printemps joyeux

Tu m'apparus, chère maîtresse; Sur ta lèvre d'ange et dans tes beaux yeux

Flottait un parfum de tendresse...

Etc., etc.

Et Ninon s'amuse méchamment à détruire le frêle édifice de ce bonheur, par simple coquetterie d'abord, et pour gagner une absurde gageure, mais bientôt prise à ce jeu. Elle veut ce rimeur ! « Vivre avec lui ! Enivrés d'un même enlacement,.. Fous des mêmes

baisers, grisés des mêmes caresses! Vivre avec lui ! Aimer !... » Elle va le chercher dans son humble mansarde de la rue des Blancs- Manteaux, l'enlève, et l'emmène dans une maison de campagne qu'elle possède à Saint- Mandé.

Heureux Bussière ! « Tout lui sourit, la fortune et l'amour». Il paraît que Niaon faisait bien les choses. Mais ce bonheur trop complet ne tarde pas à lui créer bien des jaloux. Un fat pour lequel il avait rimé, moyennant finance, quelques strophes à Ninon, furieux de voir sa ruse démasquée, lui cherche querelle, le blesse, dégoûtant ainsi le chevalier d'aimer chez des personnes de trop haut parage. Traînant l'aile et tirant le pié, le duelliste mal en point rentre au bercail, se consoler dans les bras de la désolée Chardonnerette.

Hélas ! il a trop attendu ! La pauvrette se meurt d'une maladie innomée, très fréquente chezles amoureuses des opéras-comiques. Elle expire, mais consolée, mais heureuse derevoir enfin le bien-aimé et s'éteint en la majeur^ avec, sur les lèvres, la dernière chanson que le cher poète avait composée pour elle :

A ma chardonnerette Dont le babil charmant Murmure gentiment Un chant plus doux que le chant De l'alouette.

Le chevalier de Bussière tombe en sanglotant aux pieds de la mignonne défunte, mais, comme Ninon apparaît à la porte delachambre mortuaire, tout porte à croire qu'il se consolera bientôt.

La plus grande originalité de ce poème consiste en l'abandon du vers libre usité pour ces sortes d'ouvrages, et auquel les auteurs ont résolument préféré la prose, une prose semée .de vers blancs, il est vrai. Deux ou trois morceaux, seuls, sont versifiés, tout le reste du livret n'est soumis ni à la rime, ni même — parfois — au rythme, ce qui a dû, je pense, gêner quelque peu le compositeur obligé de mettre en musique des dialogues tels que celui de la présentation du chevalier à Ninon de Lenclos :

— Le chevalier de Bussière ! Soyez le bienvenu, chevalier.

— Merci, Madame. J'ai ouï dire vos char-

mes, et les éloges que l'on, m'en fit pâlissent auprès de la réalité.

— Ma demeure est hospitalière aux artistes, j'airne les poètes, etc..

Il n'est pas maladroit, d'ailleurs, ce jeune Missa, il sait écrire pour les voix, ce qui devient rare ; tous les « trucs » d'instrumentation il les connaît très bien, trop bien même ; sa musique de scène a souvent de la gentillesse et l'on a fort applaudi, avant le quatrième tableau, un aimable petit Nocturne en si majeur, ' murmuré par les violons, bientôt renforcés de bassons au timbre enveloppant, sur des notes graves de harpes se détachant en gouttelettes. Mais l'absence d'originalité, à ce point, tient du prodige. A vingt reprises, on salue au passage des tours mélodiques, des harmonies, des procédés mis à la mode par le dangereux maestro qui a détourné du droit chemin tant d'élèves heureusement doués. 0 Massenet, que de mauvaise musique on commet en ton nom ! J'ajoute que non content de massenetiser, le compositeur de n'Manon » deLenclos réussit également de trop adroites imitations de Gounod (par exemple la phrase «Je la vois encore pâle et frêle »), sans pré-

judice de ses décalques Léodelibérés, telle la Chanson du Baiser qui rappelle, en la banalisant encore, l'apostrophe si connue de Lakmé « C'est le dieu de la jeunesse ! » et s'adonne même au genre en honneur dans les cafésconcerts, caries couplets bouffes de Guérigny a II faisait nuit, très nuit » proviennent directement d'une scie : « C'est nous qui somra's les gardes municipaux » qu'on ne s'attendait guère à retrouver en cette affaire.

Il me paraît inutile de chercher querelle à M. Missa sur sa persistance impitoyable à nous infliger le dessin descendant, parent d'un thème de Kundry, qui, pour lui, symbolise Ninon; la phrase typique de Chardonnerette, plas élégante, est aussi variée avec plus d'indulgence pour les auditeurs et plus d'entente des situations dramatiques, mais quelle pénible transformation à quatre temps elle subit, à la fin du Prélude !

M. Missa ne déteste pas le tapage.

Pourquoi diable, dans la mansarde de la rue des Blancs-Manteaux, Bussière et Ninon, mettant à profit l'absence de Chardonnerette, sortie pour aller chercher le dîner du poète, chantent-ils une phrase de passion frénétique.

doublée par le cornet à piston et scandée de terribles coups de timbales ? Voilà bien du bruit pour une femmelette !

On a bissé les adieux de Chardpnnerette, «Comme un oiseau qui cherche le soleil», moins pour leur originalité — c'est une aimable romance enla bémoZ ressemblant à cent autres aimables romances — que pour la grâce mélancolique de la chanteuse, mademoiselle Fernande Dubois : les autres interprètes ont fait de leur mieux.

Les instrumentistes sont bons, à leur ordinaire. Ce n'est pas la faute des flûtes si le compositeur leur a enjoint* de semer des trilles et des babillages en tierces toutes les fois qu'il est question d'un oiseau ou d'un ruisseau. Et il en est cjuestion souvent !

20 février iS9o.

. — Ma chère, me disait Saint-Auban, je vais te conter un secret. — O'Di vyte ! — C'est que j'ai beaucoup plus de plaisir à fréquenter les Maîtres chanteurs traduits par Alfred Ernst que les maitres-chanteurs traduits devant les tribunaux. Beaucoup de mélomanes pensant comme le talentueux avocat sociologue, le Cirque-d'Eté regorgeait de monde ; et quel ! marquis de Fraguier, baron Hubert de Caix, André des Retours, des tas de clubmen très vernis que je ne nomme point (encore qu'ils m'aient priée de signaler leur présence), pour leur apprendre à ne pas jouer, l'ennui — « Mon cher, cette Ouvreuse est d'une indiscrétion ! » — quand ils protestent en public contre des « Echos » qu'ils ont mendiés, Hartmann offrant des bonbons à toutes les dames, comme le recommande le

Manuel du parfait séducteur suivi par Lauzun et les autres, Messager aux victorieuses raoustaclies, Henri Amie, félicité pour le mimodrame armoricain qu'il composa sans fatigue, comme en se chouan.

Qui encore ? Le wagnérien Delagrave — dire qu'il n'y a qu'un seul éditeur wagnérien, et qu'il n'édite pas de musique I — les peintres Clairin et Cottet, madame Camée Pottecher, le répugnant Blowitz, le mélomane Poujaud, le chimiste Combes, le botaniste Bonnier, le bibliothécaire Lavoix, l'accompagnateur Sylvère, l'ami Corneau (l'homme du Jour)^ le quotidien Joly, l'hebdomadaire Dukas, le prince Bibesco, le maigre Bruneau, le grassouillet Saint-Cère, le somnolent Stoullig, le Sâr Peladan, très inférieur au Sârchi, Tésotérique Mallarmé, l'attristant Joncières, la comtesse Bouyer de Brocéliande, l'Hallays des Débats roses, Le Borne dont le quatuor 4 cordes fut applaudi cette semaine salle Erard, enfin le gouverneur de l'Algérie Cambon, qui trouve un type arabe très caractéristique à notre aimable confrère du Temps, Abdelk- Aderer.

Le numéro sensationnel, le clou, le nanan

promis, c'était l'exécution presque intégrale du deuxième tableau du troisième acte de ces Maîtres Chanteurs de Nuremberg, « qu'on a eu tort de monter à Bayreuth », déclara jadis le Sâr, thaumaturge de pissotière. Et je vous prie de croire que l'admirable version d'Ernst transfigure cette musique divine, ou plutôt lui restitue sa grâce et sa vigueur premières, trop longtemps défigurées, émasculées par des traductions traîtresses... Mais paix aux vaincus 1 Songez que le texte français est absolument équimétrique du texte allemand ; songez qu'Erns^ a dû assurer une correspondance exacte entre ses mots et ceux de Wagner, veiller à la couleur expressive des sonorités, veiller à l'ouverture des voyelles ainsi qu'aux rapports variables qui la lient à la hauteur des notes, à la préparation de la consonne, veiller à la division éventuelle d'une syllabe sur deux notes, veiller aux respirations, veiller bien avant dans la nuit, et dites ce qu'il lui a fallu de savoir, de souplesse, de ténacité pour mener à bonne fin ce travail que tant d'autres n'ont pu accomplir et que tant d'envieux déprécient !

Le voici aujourd'hui récompensé par la

tempête d'applaudissements qui s'est déchaînée dans le Cirque; Delmas, — un Hans Sachs admirable d'autorité, — Muratet dont la voix gracieuse et fraîche a suavement détaillé le Preislied de Walther, ont dû revenir saluer trois fois le public emballé ; quant au patron, toutes les femmes en émoi voulaient l'embrasser, les cannes exécutaient sur le plancher des roulements enthousiastes, les a bravos ! » volaient dans l'air, fallait voir ça ! Si vous venez dimanche prochain, vous verrez le même spectacle. Et vous entendrez les chœurs entonner leurs chants de corporations, cordonniers célébrant leur voleur de patron saint Crépin, tailleurs aux trilles nerveux, boulangers si drôles quand ils viennent geindre — c'est le mot ou jamais — les lamentables spondées de leur hymne faim-de-' siècle; hurrah! les musettes nasillent, — les trompettes éclatent, le glockenspiel rit (un pour de vrai !), la valse des apprentis siffle de tous ses fifres, moqueuse, folle, puis attendrie quand viennent s'enlacer autour d'elle les violoncelles énamourés. J'ai senti un frisson me courir le long de l'échiné quand tout le peuple, àpleinepoitrine,entonnason Choral grandiose,

son cri d'indépendance reconnaissante au rossignol de Wittemberg : « Wach'auff! Debout, le jour vient à grands pas... » où ce parpaillot de Schuré, aspirant la Réforme à narines ouvertes, se réjouit d'entendre les sourds roulements de tambours venant, par deu:^ fois, appuyer ces voix éclatantes, comme un fracas d'armes lointain.

Sapristi 1 mais je n'aurai plus la place de rien dire de la Symphonie prolixe de Boëllmann ! Parlons nègre : écriture correcte à la Saint-Saëns, teintée de Massenet {Vision fugitive) avec souvenirs Prélude du trois Parsifal vers fin récitatif; première partie très, trop développée ; agréables effets clarinette basse ; cor et flûte se distinguent dans Intermède. Péladan tapageant pour sefaire remarquer est conspué par ses voisins qui le botteraient n'était la crainte de s'enverminer.

Salle d'Harcourt, succès pour la Belle au bois dormant dont, l'an dernier, à l'Œuvre, nous avons tous applaudi le délicieux Rouet, l'envol des Chansons de l'oiseau bleu, une excellente scène d'Apparition, enfin le Sommeil dernier où se replonge la Belle parmi des sonorités exquises, les bois murmurant sous

les cordes en un fouillis adorable que j'entends encore.

Viviane, jouée autrefois chez M. Lamoureux qui devrait bien la replacer sur ses programmes, est à coup sur l'œuvre la plus goûtée de M. Chausson. D'une sonorité très personnelle les idées se dégagent ravissantes. Je vous plains si vous ne ressentez pas le charme du retour en fa, vers la fin, de l'idée chromatique initiale. C'est un véritable enchantement.

L'exquise Jeanne Remacle, toute souffrante et.toute vaillante, roucoule les exquises Roses d'Ispahan, de l'exquis Fauré, exquisement. Je pâme aux sonorités félines du Conte de Rimsky-Korsakoff, quand résonnent la flûte et le violon solo si divinement que l'on pense, ô Schumann, à ton « Oiseau prophète ! »

Kunc n'est point quel-Kunc ; son chant calme de clarinette, (qui dit la quiète rêverie d'Hélène errant dans son palais, et dans le ton de mi bémol) m'intéresse, avec un thème obstiné de cinq notes rappelant lo... « te de la lumiè » d'Hamlet.

D'Erb, Canzone stupide. Robin m' aime, dit le prince de Polignac ; moi, Robin m'embête.

Vu mesdames de Serres, Fuchs, de Saussine, MM. Vincent d'Indy (tu sais que je t'aime !), Silvio Lazzari, le peintre Azarabre, Bagès qui, chez madame Sulzbach, a divinement chanté la Bernadette^ pieuse et blanche, de Pierre de Bréville, L. Moreau, Rinaldo Hahn et Marcel Proust, fleuri d'une rose moins rose que ses lèvres roses.

25 février 1895.

Cette lettre, messieurs les juges, sera brève parce que l'ouvreuse ne veut pas ahuti patientià, vestrâ, déjà mise à rude épreuve par ses papotages dominicaux.

Vous n'ignorez pas que la séance extraordinaire, donnée aujourd'hui par l'orchestre des Concertos-Lamoureux, avait pour but de grossir la souscription qui doit permettre d'élever un monument à Liszt, sur la grande place de Weimar. [Est-il wehnar ce vieux bidart!) Madame Jaëll avait bien voulu nous prêter son concours ; M. Diémer itou ; M. Pugno pareillement ; tout le monde avait prêté son concours, — le Banquet des Concours, quoi ! — et, grâce au talent de ces trois hommes vigoureux, la recette a dû être époilante ; je pense qu'on a réalisé des sommes considérables, des sommes d'Epiménide. (Aux

personnes qui ne comprendraient pas, je me déclare prête à envoyer l'explication par lettre particulière. Joindre un timbre pour la réponse.)

Du monde : M. Jossic, chez qui madame Jeanne Remacle, hier, en un concert exclusivement composé d'œuvres de Fauré, a obtenu un succès fou ; le compositeur Victor Roger à la toilette duquel ne manque Nicol-Nik oi que ce soit: Stojowski, Thomé, Léon Delafosse, Pfeiffer et cinq cents professeurs de piano. Reyer n'était pas là, tu penses !.

Le concerto de Bach, en ré mineur, exige la présence des trois artistes précités ; les voici : qu'ils sont beaux ! le peuple les acclame. Diémer est en habit noir et en chevelure blanche, Pugno est en barbe noire et en cravate blanche, madame Jaëll n'a pas cru devoir arborer l'habit, frac voluntas tua,.,, remplacé par une robe safran, elle a les bras nus. Allez-y î Six demi-douzaines de doigts pétrissent les claviers 1 « Les pianos sortent de la maison Pleyel «, dit le programme. Bon, mais je voudrais savoir dans quel état ils vont y rentrer.

Diémer, seul, perle le quatrième concerto

de Saint-Saëns : à l'Allégro, quandl'orchestre reprend, en sol mineur si j'ai bonne mémoire, le petit motif initial, et que, sur ce deux-quatre, le piano égrène leggierissimo ses six croches par mesure, tout le monde s'épanouit, on fait a^/ puis, quand s'affirme, marcatissimOy la solide phrase liturgique en uf, vous savez bien, d , do ; rai, ré; do, fa, etc., on fait oh ! et les applaudissements crépitent.

Maintenant, c'est au tour de madame Jaëll. Impétueusement, elle attaque un concerto de Liszt, en mi hémol ; il ne se défend pas. Toute la colonie hongroise applaudit avec ivresse, et, dominant la tempête des acclamations, les fiers cheveux blancs de Munkacsy frissonnent comme un étendard aux franges argentées.

Eljen 1 Je demande que sur la place de Weimar, à côté de la statue de Liszt, on élève le buste de sa virile interprète dont le jeu n'a rien, mais là rien du tout, de jaëllatineux.

Plus féminin, le talent de Pugno, chante et m'enchante. Joué par lui, cet élégant concerto de Grieg ravit, tant est communicative sa grâce, plus belle encore que la beauté ; un fort joli cantabile en ut, interprété avec une

cantabileté suprême, rafle tous les suffrages, également acquis à l'Adagio, réussi avec ces cordes qui, doucement, murmurent. Et j'ai souvenir, en voyant opérer Raoul-à-la-barbenoire-comme-un-dièze, d'une admirable page de virtuosité où Camille Mauclair, à propos de madame Berthe Marx, disait « le modelé des mains prestes ou lentes, jetant les trilles du bout des doigts subtils en gouttelettes, ou s'abaissant pour rechercher dans l'ivoire un imaginaire bijou qu'elles ne trouvaient pas, puis trouvaient, liaient à un autre sur quelque fil invisible, à son tour brisé et éparpillé avec ses pierreries dans l'interruption d'un arpège... » On rappelle Pugno, qui salue ; on rappelle madame Jaëll, qui salue ; on rappelle Diémer, qui salue ; notre orchestre salue aussi (c'est l'armée du Salut), et, pour finir, le Patron dirige, avec une verve infernale, la Valse de Méphisto, cocasse, amusante, avec son orchestration démoniaque, la fougue lubrique de ses tournoiements, son solo câlin de violoncelle, et ses cuivres sonnant le brutal appel du désir.

28 février 1895.

Horreur! un gâchis que je qualifierai de parlementaire, un temps mou comme une chique, des pavés gras comme des moines, toutes les abominations du dégel 1 Parfortune, la neige ne s'est pas encore égouttée, et c'est merveille de voir, aux Champs-Elysées, ce que Rosny appelle la galvanoplastie patiente des phimules créant, sur le deuil des végétations, le filigrane dichrome... Mais je vous parlerai de notre Cirque tout à l'heure, pour la bonne bouche. Commençons par l'établissement Colonne.

Des flopées de musicos s'y empilent : Augusta Holmes à qui le Monde moderne, assure Ravel, consacre une étude que, Quant in moi, je m'abstiens de qualifier; Ganne fier de constater que, dans l'air : « Aux sons des flûtes cadencées », Tauthoress de la Montagne

noire a reproduit la Tzarine si chère au populo; Paul Hilleraacher, auteur de musique dévote pour la catholique Quinzaine dont le directeur Harel, me dit-on, ne m'a pas encore pardonné d'inoffensives critiques anti-Herbagères, — Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un Normand? — Henri Maréchal, antiwagnérien aux moustaches irrésistibles, Jahyer de rOp.-Com., fidèle au Châtelet (il n'a que la place à traverser), Georges Bans dont la Critique est aisée à lire, le lilond Mazel, le brun Paul Robert, le grand Marc, Fremiet en caballero de plaza et Angèle Héraud, la puce du casino de Paris, m'assure Kerval, connaisseur.

On m'a recommandé d'être gentille pour M. Delaborde ; je cèlerai donc qu'en son concerto en mi bémol, de Saint-Saëns, dont la un est d'un brio bien casinoparisien, ce pianiste, très applaudi par madame Roger Miclos, m'a fort embêtée. Mais que Fauré est donc adorable ! Un ravissement, cette musique ailée, pour le Shyloch de MM. Shakespeare et Haraucourt, dont le petit Warmbrodt (retour du Conservatoire où il fonctionnait dans une machine pieuse de Dubois) a

fait bisser l'insoucieuse et pourtant mélancolique chanson: « Oh! les filles!... » qu'il devrait bien chanter sur la scène ; je ne dis pas cela parce que j'ai du plaisir à le voir, au moins; mais, dans la coulisse, on ne l'entend guère.

Foin de la mendelssohnienne Reformationsymphonie, d'une froideur réguhère, qui semble orchestrée par le pasteur Athanase Coquerel !

Max Buhr réclamait dernièrement des opéras socialistes ; ses espérances sont comblées, puisque Gustave Charpentier nous apporte de la musique anarchiste, Impressions fausseSj après Impressions d'Italie. Je sens un peu d'embarras à juger après une seule audition cette œuvre complexe, bourrée d'intentions, et que l'éditeur Tellier devrait bien m'envoyer au plus tôt pour que je la tapote ; tant pis, tout de go, voici mes impressions (vraies) sur cet ingénieux commentaire musical des pièces de Verlaine : Dame souris trotte, et: La cour se fleurit de souci... De légers violons con sourisdini imitent la gent trotte-menu, cependant que la harpe semble un tic-tac d'heures lentes ; les altos chantent

une phrase de tristesse dont les fragments planent sur l'œuvre entière; le compagnon Taskin, — très Vaillant, — dont le geste est beau, dit la complainte douloureuse des souffrants, une cloche tinte, et la Ravachole, au loin clamée par une voix d'espoir, s'éteint dans la nuit d'angoisses ; lors la phrase initiale des altos se développe, aboutit à un crescendo formidable de haine, et l'on entend la charge furieuse de la Révolution. Jeanne Remacle en frissonne !

Puis, c'est la cour de la prison où les pauvres hères « s'en vont en rond, en flageolant sur leur fémur débilité », une dégringolade de bassons indique cette fatigue crusse generis; — derrière le mur infranchissable, dans la rue, sonne un chant de liberté, la Marseillaise, ironique constat de l'inutilité des barricades. Il fait si chaud qu'on croit mourir (pourquoi ce majeur, ici ? parce que la mort est délivrance, peut-être?); les chœurs se soulagent en chants de menaces issant de leurs bouches que crispe un souvenir, mais une voix de geôlier crie Hum! maussade, et tout se tait. Applaudissements, quelques sifflets, « J'aime mieux Hervé »,

déclare un ponte. Tous les goûts sont dans la nature. On discute avec passion; cependant Paul Masson crayonne fiévreusement des notes pour son Traité de Vimmortalité de Vàme des violons, et je me promets de revenir dimanche pour réentendre ce travail curieux et bien fait, un joli cadeau k faire à un concert. Cocher, chez M. Lamoureux, vite! Il est plein, le Cirque ; allons, ça va bien ! Peut' être que le patron va m'augmenter. Schuré est là, qui désigne à une de mes collègues Jean Thorel, dont un article dans lesDayreuther Blaetter exalte Alfred Ernst et trépigne Wilder; demandez la façon de traiterles traductions comme elles le méritent! Voici les Bonnières, qui nous avaient un peu délaissés ; Cortot, un jeune à qui Diémer enseigne « à lécher de ses albes doigts la crème des touches d'un Pleyel », — Barrau invertit; — Jacques Durand, qui a envoyé son Auguste père au Conservatoire ; Elle Poirée qui collabore avec Ernst à une glose en trois volumes de cinq cents pages du Tannhceusei\ et Carolus Duran entrain de croquer une jeune Bretonne avec coiffe authentique, s'il vous plaît, installée aux premières.

Immense succès pourles Maîtres Chanteurs dont l'incomparable version d'Ernst nous conserve les rythmes, la marche harmonique, les cadences, les accents. Hurrah ! Walther- Muratet de Franconie module son Preislied comme un ange, Delmas discourt comme un dieu ; on l'acclame. Après les Deux Grena-. diers, de Schumann, on voulait le porter en triomphe. Jamais il n'a chanté avec plus d'autorité et de charme le rôle de cet artisanpoète, sorti du peuple, mais d'esprit assez haut pour comprendre les fougueuses inspirations du rêve et de la pensée, capable de rattacher la tradition à l'innovation, afin de conclure l'alliance féconde de l'art naïf et de l'art élevé, de l'instinct populaire et du libre génie créateur.

Au Conservatoire, un public clairsemé applaudit avec motetration le motet écrit par Dubois pour je ne sais quelle basilique mexicaine. Sarasàte, brun de peau et poudré à frimas, — un marquis nègre, chuchote Charles Malherbe — a plus de succès dans le concerto, pas gai, d'Emile Bernard. Présents : Maître Rousse, de l'Académie, le peintre Bonnat, de l'Institut, et plusieurs

Dreyfus d'âge, de sexe, et de prénoms divers. Chez d'Harcourt, on exécute le Faust de Schumann aux applaudissements unanimes de Cleo de Mérode.

3 mars 1895.

On a dit beaucoup de bêtises à propos du Prélude de Parsifaly et on en dira beaucoup encore, j'en suis sûre, mais parmi tant de gaffes accumulées rien ne m'agace comme la persistance obtuse de certains commentateurs à vouloir entendre dans cette page sublime « la plainte d'Amfortas ». En ce gros bouquin qui m'arrive blasonné d'une dédicace de l'auteur : A cette petite peste d'Ouvreusey un peu bien familière, car enfin nous n'avons jamais gardé les contresens ensemble, en ce lourd livre wagnérien, ou se croyant tel, je trouve la même bourde énervante. Mais, nom d'un bonnet rose! pourquoi diable les wagnériens s'entêtent-ils à ne j amais lire Wagner ? Lui-même s'est pourtant donné la peine d'expliquer ce qu'il a voulu faire, dans une Notice remise au roi Louis IT lors de la première au-

dition de cette Parsifal-Ouverture, et j'imagine qu'en dépit de leur suffisance les glossateurs s. G. D. G, qui nous asticotent le tempérament avec leurs exégèses hérissées de lancinantes inepties (il n'y a pas de gloses sans épines) voudront bien admettre que Wagner s'y connaissait autant qu'eux. Donc, il s'exprime ainsi : « Du frémissement de la solitude s'élève la plainte de l'amour et de la compassion, l'angoisse, la sueur sacrée du mont des Oliviers, la souffrance divine et les douleurs duGolgotha» — Goettliche Schmerzensleiderif comprenez-vous, Saumaises à la manque.

Il faut nous entendre jouer ça avec l'ampleur et la tendresse pénétrantes qui nous distinguent; faut entendre le motif delà lance déicide pleurer parmi les grupetti d'imploration, faut entendre nos cuivres affirmer la thèse de la Foi rédemptrice, ferme, calme dans sa force, bardé de fer comme un croisé; faut entendre l'appel du Gral, l'Amen de Dresde que des mendelssohniens sans vergogne prétendent emprunté à la Réformation de leur Félix, tandis que les Anges seuls, par une belle nuit, l'ont pu chanter à travers les cieux

pleins d'étoiles; c'est du moins ce que dit Saint- Auban à Henry Lucenay. Oui, faut entendre ces merveilles et faut voir le Patron présider à leur épanouissement, héroïque et beau comme Parsifal lui-même...

Impartiale, je constate que Diémer a eu autant de succès que Wagner, peut-être plus, — ce sont deux puissants dieux! — Son Concert-Stûck a ravi l'auditoire; les dames roucoulaient de plaisir quand un élégant six-huit, presque valseur, roulait sur le clavier, rythmé par des pizzicati de violoncelles, et accompagné d'une longue tenue des violons. Puis il nous a ciselé diverses pièces anciennes, chacune à leur tour, bien entendu, mais vous savez, ce Diémer serait assez fort pianiste pour les jouer toutes ensemble, si l'envie lui en prenait.

Bis pour le Ballet de la Damnd^tion de Faust, dont on sait moins de gré à Berlioz — sylphe vos non vobis — qu'au Patron. Mademoiselle Taxy joue de manière à ravir le roi ■ David et s'attire les bravos, très compétents, de mademoiselle Henriette Reynier, harpiste en renom.

Gros succès pour la brillante marche wag-

nérienne Huldigungs-Marsch (et non Marchy comme le croit un programme médiocrement polyglotte, où je lis encore un Menuetto qui m'effare) ; le Patron la mène d'une baguette ensoleillée, dans l'allégresse des rythmes et le ruissellement joyeux des mélodies, et l'éclat des sonorités chatoyantes.

J'espère que vous ne manquerez pas d'aller tous ce soir au concert d'Houflack, notre excellent violon-solo. Ben, mon « solo »! comme dit Courteline.

8 mars 1893.

Chez Colonne, seconde audition des Impressions fausses, de Gustave Charpentier, acclamées avec vigueur et sifflées avec entrain ; qu'on applaudisse cette glose anarchique des vers de Verlaine ou qu'on la conspue, il faut en reconnaître la très littéraire ingéniosité non moins que la passion libertaire, et je goûte d'autant, plus ses dessous traités avec une puissance — en grec dynamis — raffinée, que je les vois chahutés par une nauséabonde légion de mufles, la légion d'horreur. Ne me demandez pas de juger impartialement une musique devant laquelle brait, épouvanté, le Torchet d'Arcadie assez gobeur pour s'imaginer qu'il dirige un public d'élite, alors que derrière ce pauvre Ane-archiste ne trottine qu'un réactionnaire troupeau de roussins, le Tout-Bourri

des premières. Ont-ils assez rué, dimanche !

Donc, au début de la Veillée rouge, remarquez — violons et harpes — - le motif rongeur « Dame souris trotte « qui, symbole du travail incessant de l'Idée, d'abord dissimulée et peureuse, s'affermit peu à peu, grandit et triomphalement éclate ; la souris qui accouche d'une montagne, on voit tout de suite qu'il ne s'agit pas d'Augusta Holmes ! D'autres dessins encore nous requièrent, par exemple celui de Faut que vous dormiez ! dont le retour, après les élans du Rêve d'Amour universel, s'impose comme un ironique démenti. Et, pour rappeler un peu le faire berhozien de « Sur les cimes » il n'en est pas moins intéressant, au contraire, ce crescendo expressif du chœur dont l'explosion précède une voix chantant dans la coulisse : « Le bon Dieu dans... «dans je ne sais plus quoi, la Ravachole trivialement terrible et terriblement triviale, Willette s'esbaudit. Paul Masson m'affirme qu'Henri Maréchal est plein de talent ; ta gueule !

M. Taskin s'épanouit parmi ces « fleurs de rhétorique décadente » qui semblent persil aux vieux perroquets du Ménestrel ; Porches-

tre, moins terne que dimanche dernier, sait mettre en lumière les motifs du premier morceau qu'on retrouve, dans la Ronde des compagnonSy fragmentés, notamment le rappel endeuillé du Rêve d'Amour qui gémit sous le « Tournez, Samsons sans Dalila » ; un bon point à messieurs les hautboïstes pour leur imitation du pépiement d'oiseaux saluant le petit jour. Dans le passage en si bémol mineur : « Ils vont et leurs pauvres souliers font un bruit sec... » curieux effet de notes piquées d'altos et de nets petits coups de tambour, éveillant l'idée de galoches qui claquent dans une cour de prison. Et maintenant, Gustave, donne-nous de la musique sans habiletés, sans signification socialiste, sans programme, pour réjouir ton éditeur Tellier, charmer l'Ouvreuse, et réduire tes adversaires à l'état de marche-pied, scabellum pedum tuorum.

Foule : Bans, de la Critique ; Fauvel, de la Faculté ; Dujardin d'Antonia Beaubourg, de V Image Hément, du Temps; Elle Poirée, de la bibliothèque Sainte-Geneviève ; Straus, de partout. Dukas boude la musique de scène d'Izeyi, d'un orientalisme adroit et

massegnétiseur ; la large phrase à sept-quatre de l'« Entrée des princesses » plaît beaucoup, grâce aux sons de cristallophone, tintant comme des gouttes d'eau, d'un Mus'tel que Ponthières définit « Petit piano aqueux ». Dans le Conce7'fo de Beethoven., Sarasate ramasse tous les bravos disponibles.

Yive la traduction des Maîtres Chanteurs que nous donne au Cirque Alfred Ernst, précise, puissante, définitive, débarrassée des fausses élégances d'opéra-comique et des pompes rondouillardes. Comme Ta dit M. N... (mystère î) quand on nous affirmait que Wagner était un admirable poète, il y avait un peu à sourire, ou tout au moins à douter pour ceux à qui le texte original est interdit. Aujourd'hui l'on pourra comprendre. Le seul reproche qu'on fera à M. Ernst c'est d'avoir encouragé la paresse. Il nous a si bien rendu Wagner que nous nelehronsplus qu'en français.

On a fort applaudi les notes basses et les sourcils élevés du bel Hans Sachs-Delmas, le pur la final filé par Muratet dans son Chant de concours, et la poétique exécution du Pré-

2i8 ENTRE DEUX AIRS

lude, bien supérieure à celle, un peu ankylosée, de l'Ouverture.

Ecce le célèbre Paderewski, pour lequel est venu tout le Faubourg, et Arthur Meyer, et deux dames aux corsages vert- jeune-pousse aveuglants. Entre nous, on l'a un peu chambardé, ce pianiste ultrachic, qui se fait rougir les cheveux à Londres ; mais aussi quelle idée de nous jouer une Fantaisie Polonaise de son cru, si prodigieusement embêtante! Blême, ce Saint-Pàle-Roux-le-Peu-Magnifique a reçu sans sourciller — ce qui le distingue de Delmas — une bordée de sifflets bientôt noyés dans la tempête des acclamations ; les pianistes se sont éreinté les mains à l'applaudir, surtout le petit Niederhoffer (si ce bon jeune homme, chiro-esquinté, restait quelque temps sans taquiner l'ivoire, ce serait toujours autant de gagné) ; quant aux compositeurs, oh ! là là ! Bourgault-Ducoudray riait, Georges Hue s'amusait de tout son cœur, Sylvie Lazzari se tordait, Xavier Leroux se roulait, Kerval s'esclaffait, Pugno pouffait, et Lanteirès, voyant l'exécutant jouer à piano vole, demandait que l'on accrochât un second Erard dans les frises.

Sur les instances de la majorité de l'auditoire, il a fonctionné de nouveau et nous a servi une courte pièce gigonnaire, genre Schumann, sobre, jolie, jouée avec une simplicité élégante. Dimanche prochain, il se fera entendre encore, mais qq. chose me dit qu'il n'exécutera plus ses compositions. A peine a-t-il lâché sa pédale qu'une forte partie du public s'esbigne. Diémer — l'incomparable claveciniste — se précipite au Châtelet afin d'entendre le Rondo capricioso pour violon, de Saint-Saëns; Marsick et une demi-douzaine de violonistes préfèrent rester chez nous parce que, vous comprenez, si Sarasate jouait mal, ça les ennuierait, et s'il jouait bien, ça les embêterait.

yO mail 893.

Joli public, merveilleuse exécution, aimable diminution du prix des places; le soleil traverse les verrières du Cirque d'obligeants rayons qui piquent d'une note gaie leiorgnon de Kunkelmann-Kerval, font scintiller les anneaux d'or de la canne sur laquelle s'appuie le comte du Tillet, incendient d'un polychrome éclair la barbe de Julien Tiersot, colorent à la Besnard les ondes capillaires de Massiac qui semblent muées en fontaines lumineuses, empourprent le nez de Camille Andrès si violemment que l'éditeur Hamelle, un peu distrait, voulait, à ces flamboiements, allumer sa cigarette.

Vous pouvez m'en croire, gens des premières à sept francs, on vous en a donné aujourd'hui pour votre argent! Même vous nous redevez quelque chose. Dimanche dernier, devant un

auditoire cossu, taxé beaucoup plus cher, l'ouverture des Maîtres chanteurs n'avait pas été, à beaucoup près, exécutée avec cette souplesse, cette clarté, cette joie puissante et sonore. Il est vrai que M. Laraoureux, ce jourlà, était nerveux, agacé, moins des sifflets (prévus, je pense) qui avaient égayé la grotesque Fantaisie polonaise, de Paderewski, que de l'injustice brutale avec laquelle dès inspecteurs s'étaient permis d'expulser deux ou trois mélomanes à qui cette musique foraine tapait sur le système. J'aime à croire que nous ne verrons pas se reproduire ces excès de zèle dimanche, quand on conspuera de nouveau ce pianiste obstiné à nous imposer une fois de plus ses élucubrations mal fichues.

Hier, rien n'a cloché ; le beau Delmas — épatant dans la Marseillaise des deux Grenadiers, de Schumann — a été rappelé del mas de fois; dans le Récit du Graal, Muratet a parfois détoné à l'instar des ténors qui, tour à tour, charcutent Lohingrin (comme il prononce) sur la scène du Bâtiment Garnier ; mais je lui pardonne en faveur du charme avec lequel il a détaillé le Preislied admira-

bleraent traduit par Alfred Ernst, les trois strophes frémissantes de juvénile enthousiasme, dont le lyrisme entraîne les maîtres chanteurs et le peuple tout entier qui, ravis, chantent avec Walther ce chant de concours devenu un hymne à l'Art éternel, à l'éternelle Beauté. (Tu t'emballes, ma fille!)

Dans- son discours final, M. Delmas oublie peut-être que, cordonnier de son état, il doit conserver, même en parlant au peuple, un peu de bonhomie ; la prairie que baigne la Pegnitz n'est pas le Walhalla. Mais quelle étonnante diction ! quel jeu de sourcils ! quelles belles notes caressantes! Madame Henriette Fuchs et toutes les wagnériennes présentes ont acclamé le fier cordonnier à perdre alêne, si bien que ma remarque, j'en suis sûre, sera le cadet de ses sourcils, à cet héroïque Wot-hans Sachs.

Dans le Prélude du troisième acte, — dont je suis folle, — les violoncelles ont divinement pleuré la mélancolique rêverie de Sachs, sa Klagemelodie^ à laquelle répondent, comme un écho de gloire, les cors sonnant le Chant de Ptéforme, composé par le grand maître chanteur en l'honneur de Luther. Et le^

chœurs, avec quelle intelligente précision ils ont su mettre en lumière ces « Entrées », de caractères si différents, des cordonniers délibérément filous, des tailleurs ironiques au rythme sautillant, des boulangers un peu lourds, mais si bonne pâte ! En vérité, je vous le dis, on fait de la bonne, de la très bonne ouvrage chez nous, et Salles qui applaudissait à tout rompre, songerait, me diton, à demander au Patron de donner des concerts sur la Tour Eiffel. ■

Pressé de rentrer chez lui, M. Lamoureux a conduit la Marche militaire française de Saint-Saëns d'un train, ah ! d'untrain express! Si on la jouait à nos soldats dans ce mouvement, ils arriveraient à Madagascar en deux jours.

H mars 1893.

Hier, quel gai soleil coquet aux Champs- Elysées! Il semblait — c'est du Rosny — il semblait se poser partout des mains légères qui soignaient et caressaient les arbres. Et, sur les branches où les bourgeons vernissés paraissent fabriqués par quelque manufacture de Sèves, les oiseaux sifflaient comme si Paderewski leur jouait sa Fantaisie polonaise.

Vous n'ignorez pas que devant la symphonie en wi mnieur, toute la critique, jadis, se hérissa; Spohr — le spohrifique auteur d'une symphonie intitulée VElément terrestre et VElément divin dans la vie humaine — stigmatisa le Finale « avec son vacarme qui ne veut rien dire »; Weberen déplora « le chaos et la confusion des idées » ; Berton (rien de Taimable directeur chez qui la Fuller fait

Loie) tança les « aberrations de l'auteur », et vous devinez les bafouillages de Fétis. Disons, pour excuser ces juges à courte vue, qu^ils n'eurent point l'heur d'ouïr l'œuvre de Beethoven exécutée au Cirque d'Eté. Sans ça ! (N'empêche que le ralentissement de la fin du scherzo épate bien des gens!)

Berlioz a pris soin de nous exposer la genèse d'Harold en Italie, à laquelle^, d'ailleurs, le public d'aujourd'hui ne prendrait qu'un médiocre intérêt : la genèse n'a qu'un temps ! Il suffit de rappeler que le premier thème de l'alto circule à travers l'œuvre entière non pas comme « l'Idée fixe », de la Fantastique venant se jeter à la traverse de scènes étrangères, mais superposé aux autres chants de l'orchestre avec lesquels il contraste sans interrompre leur développement. Dans la « Marche des pèlerins », Van Vaeffelghem aux longues jambes et notre orchestre se sont distingués à tour d'Harold; comme toujours, le public s'est pâmé à l'effet de cloche (obtenu par deux notes de harpe qui redoublent flûtes, hautbois et cors) ; cette sonnerie de couvent, Mademoiselle Taxy la réussit invariablement, en dépit du proverbe « Couvent femme varie. »

Voici Paderewski, il entre, et déjà les municipaux dont le cirque est plein — les gardes de l'arène — se nettoient les oreilles pour mieux entendre, et déjà tous les cœurs des femmes du monde battent la chamade, et déjà un souffle de gloire frémit dans l'échafaudage aux savantes négligences de ses cheveux roux. Sa Fantaisie polonaise, c'est d'abord une espèce de habanera pour ours en sol dièze mineur, admirablement jouée et ridiculement empanachée de fioritures moisies, démodées, lamentables. Puis un petit vivace à trois temps frétille, module, s'enjolive de glissando, de trilles, de gargouillades chromatiques, de tout le bazar des élégances à treize sous ; après quoi, nous retombons dans le ton initial et dans le marasme d'où nous sort un allegro giocoso orcbestrato piteuse maladroite nigaudinoso. A partir de cet endroit-Zà [bémol), je me suis endormie, pour ne me réveiller que longtemps après, aux truculences à la Balakirew, tapageant vers la fin de cet interminable canularium où s'entassent toutes les « pluies de perles », tous les laissés pour compte des Liszt et des Thalberg.

Ce ne serait pas la peine d'être le pianiste

attitré des snobs si les snobs ne vous applaudissaient pas, mais la mésaventure de dimanche dernier ayant rendu prudents ces claqueurs du monde chic, ils ont eu la sagesse de ne faire revenir leur chouchou que deux fois; une troisième tentative de rappel timide a suscité des chut! on ne peut plus significatifs, initium sapientise timor sibili. Contrairement à ses habitudes, M. Lamoureux applaudissait comme Paderewski joue, avec affectation, non qu'il aime ce maniérisme minaudier, j'en suis sûre, mais parce qu'il n'ignore pas Futilité d'une telle recherche, idoine à faire éclore les bravos dans les loges bondées de jeunes filles : « Recherche dans l'intérêt des familles! » disait Millot, ténor acerbe.

Salle comble ; les de Parieu, les de Bonnières, princesse Gortschakoff. Certes, inspecteur général, pasteurisant;, qui cherche des microbes dans les finances et doit en trouver souvent, Lepelletier qui fut ministre, Sarchi qui est mélomane, Niederhoffer qui sera peut-être talentueux (je m'avance beaucoup), Alcanter de Brahm maigre, Galeotti gras, George Vanor, retour de Nice, Carolus

Duran très en beauté,^ Bâchelet, Pierret, Paul Braud, six cents pianistes.

J'allais oublier de vous parler du Cœur.de, Hialmar, Scandinavie de Leconte de Lisle, atténuée par la musique de Lutz. Ça n'est pas désagréable, c'est même trop agréable; je m'explique : il s'agit d'un guerrier blessé à mort, saignant dans la neige, qui engage un corbeau à lui prendre le cœur pour le porter à sa belle. Sujet plutôt farouche. Or le compositeur a jeté sur ces cadavres promis aux loups, des mélodies d'une grâce chanteuse, notamment l'intermezzo d'une imprévue joliesse qui suit la cinquième strophe, — des effets d'orchestre charmants et déplacés, toute une série d'agréables contresens. Habile, d'ailleurs; si vous aimez les trilles de flûtes cherchant à représenter les cris des corbeaux, les coups de tamtam soulignant la constatation « Tout est muet » (!), les pizzicati qui évoquent le choc argentin des brocs de bière, vous trouverez toutes ces denrées dans la chose de M. Lutz, et aussi une progression finale d'assez belle allure, des sonorités wagnériennes point ennuyeuses à retrouver, enfin, pour exprimer l'ascension suprême au Walhalla, « dans le

soleil », un singulier frottis de cymbales; du moins que l'exécutant mette, entre ses deux plats à barbe, un peu de tripoli, ça servirait à les nettoyer. M. Bartet, un beau brun, a très bien cbanté.

Chez Colonne, j'arrive juste à temps pour entendre la deuxième mélodie de Ferrari ; j'aime mieux la première. Sarasate fanatise l'auditoire, l'ahurit par ses trilles sur harmoniques, par ses doubles cordes, par ses triples habiletés. U Invitntion à la valse est cochonnée. Beaucoup de monde ; outre les habitués, je note Ernest Daudet, René Boylesve, dont VAlhum des Légendes vient de publier une « Epiphanie » railleuse et Mage-istralement écrite, la comtesse Potocka, Maurice Lefèvre, qui me recommande de ne pas manquer le concert de l'Europe, mardi prochain ; Félix Jeantet, que les abonnés de la Revue hebdomadaire voudraient lire moins rarement, et Jean Rameau, à qui l'on n'a jamais adressé semblable reproche.

Petit potin : dans l'un des trois grands concerts parisiens, tout récemment, lutte acharnée entre une basse irascible et un capellmeister nerveux ; celui-ci ayant eu le dessous,

son adversaire lui a arraché une bottine, histoire de prouver qu'on sait « tirer la savate ». Le chef d'orchestre songe à entrer dans l'ordre des Carmes déchaussés.

IS mars IS9o

Les principaux exécutants de la Maison Colonne, joints à quelques chefs de pupitre du Palais Lamoureux, donnaient hier, sous les auspices de V Association internationale de musique, un concert à coup sûr intéressant, mais dont le programme affichait un éclectisme mi-carémesque en diable, joint — ceci entre nous — à une touchante maladresse.

« Toutes les compositions seront dirigées par leurs auteurs », assurait le papier distribué par des ouvreuses qui ne valent pas, à beaucoup près, celles du Cirque-d'Eté. Sur cette assurance, je m'attendais à voir M. Robert Schumann conduire sa première symphonie, mais, sans doute influenzé, il n'a pas paru; son absence imprévue n'a pas nui au succès de cette œuvre hybride, encore clas-

sique de forme, déjà fleurie de détails modernistes, et fort bien jouée ma foi. Vous savez qu'elle est en si bémol, que l'auteur l'écrivit en 1841, peu de temps après s'être marié (ce qui explique l'entrain nuptial de V Allegro, où reparaît sur un autre degré, et tout guilleret, le thème grave de Y Introduction), vous savez tout cela, mais vous ignorez certainement qu'il existe des orchestres assez facétieux pour remplacer, sans crier gare, le larghetto par la romance, d'ailleurs exquise, de la quatrième symphonie! C'est pourtant ce que s'est permis — pour des motifs aussi piteux que ceux de Joncières — l'Association internationale de musique... et de fumisterie. Bien entendu, les auditeurs ne se sont aperçus de rien; on aurait enclavé dans l'œuvre de Schumann une confection du précieux Gaston Lemaire qu'ils ne s'en seraient pas douté davantage.

Elle date de 1882, parait-il, l'Ouverture de Balthazar ; Marty, y en suis sûre, modifierait aujourd'hui le premier passage similiweberien du commencement, et aussi celui de la fin, que j'appellerai, vu son allure tragique, le Second Weber ; jadis, il y a une pièce de six

aras, M. Lamoureux nous a fait entendre cette chose vigoureuse, où les cuivres rugissent un « Mané Thécel Phares » aux sonorités poilues, mais il ne l'a pas rejouée depuis, sans doute parce qu'elle lui est dédiée ; espérons que ce n'est que marty remise.

Piètre exécution de la partitionnette écrite par Gabriel Pierné pour Salomé, éperdue d'horreur devant « La tête de saint Jean- Baptiste — d'où le sang suinte avec Fichor — En l'horreur du rouge décor » ; les bois et le quatuor périssent écrasés sous les cuivres dont le compositeur, cependant, a voulu se servir dans la douceur, comme gras. (Comprenez-vous ?) Que ne peut-on incarcérer les mauvais exécutants? Il y a des violons qui mériteraient d'y être conduits.

Bien que la clarinette y ait un peu bafouillé l'air de Max, « Ah ! le terrible et sombre abime! » (dont l'effroi, bientôt atténué, ne tarde pas à se transformer en songerie), VOiiverture du « Freischûtz » n'a pas mal marché et des enthousiastes ont failli obtenir le bis de ce (( composé de force dramatique, fantastique, orchestrale et de familiarités classiques, villageoises, vocales » célébré par TEh-mite

Raymond Bouyer ; le thème d'allégresse d'Agathe exigerait, à mon sens, plus de fougue encore et d'impétuosité, — une jeune fille passionnée, faut savoir ce que sait! Si vous m'aviez connue à vingt ans, oh ! là! là! — mais je n'ai que des compliments pour la poétique douceur avec laquelle le quatuor des cors, dans l'introduction lente, évoque l'impression du chœur, « Ah ! renais à l'espérance! » Si les basses consentaient à faire entendre le pizzicato dont elles sont censées accentuer le thème du Chasseur noir, l'effet général n'y perdrait rien.

Je suis trop indulgente pour nommer le gros ténor si laid, aux petits yeux noirs enfoncés (deux trous de mine) qui nous est venu bêler quatre horreurs de Palicot, toutes les quatre lamentables, fripées, grotesques, des laissés pour compte de Gounod; si l'auteur a beaucoup de rossignols semblables, il pourra monter un grand magasin de vieilleries, qui lui réussira peut-être mieux que les grands magasins de nouveautés. Quant à l'interprète, on le dit riche, et chantant pour son plaisir; pas pour le nôtre, en tout cas; s'il a du foin dans ses bottes,

qu'il le mange chez lui et nous accorde la paix.

Malgré l'heure avancée, l'orchestre s'est mis en devoir d'attaquer Irlande^ dont le programme contenait un argument, dû à l'authoress elle-même, où j'ai lu : « Un thème vert (sic), chanté par le cor anglais, pleure les heureuses collines ». Un thème vert! J'en suis restée bleue, et je me suis tirée sans bruit, au vif embêtement d'un birbe qui me reluquait depuis le commencement du concert et semblait nourrir de libidineux desseins à mon endroit, — ou peut-être à mon envers.

22 mars 1895.

Hier, salle d''Harcourt, la Société nationale de musique donnait un grand concert, le 245°, à en croire les programmes (mazette! comme le temps file !) Succès fou pour le Prélude d'Armor et Ked, page pittoresque d'une .sonorité puissante, écrite non par un homme frigide* aux glaciales langueurs, mais par un compositeur chaud, à qui le combustible ne manque jamais, par un Monsieur qui a des houilles :' sur un la obstiné des altos et des violoncelles, les contrebasses exposent le thème de la mer

— du moins je crois que ça représente la mer

— qui, peu à peu, s'enfle, bouillonne, mugit dans un formidable unisson de toutes les cordes, puis passe en diminution des trompettes aux cors cependant qu'aux bois gémissent des accords mystérieux et qu'avec la montée chromatique de la petite flûte le

vent siffle, siffle, siffle. J'ai noté aussi un fier motif héroïque lentement posé par les trombones sur un violent trémolo des cordes, et quoi encore 'i et des applaudissements sans fin pour Sylvie Lazzari.

Déblayons : exécution pâteuse et piteuse de la Symphonie franckiste en ré mineur; le chef d'orchestre Doret, qui se connaît en bonne musique, puisqu'il en fait, a dû souffrir beaucoup ; il faudra • plus de répétitions dorénavant. M. Warmbrodt a fait applaudir une pièce de Duparc, une pièce de Fauré (exquise avec sa flûte dans le grave), et une pièce de Boëllmann ; c'est le tenorino en vogue, il ferait applaudir une pièce du pape, assure l'inquiétant Paul Masson d'une voix letnice-térieuse. La Danse sacrée, de M. Lacroix, est une sacrée danse. Je parlerai quelque jour plus à loisir de l'oeuvre de M. Flanchet, savetée à la répétition générale.

Dans ces fragments du Grand Ferré, j'ai remarqué une belle phrase en sol dièze mineur, dépeignant la tristesse de la grande ferrée (clarinette à six-quatre), et aussi une prière en la mineur, d'un joli caractère de foi naïve. Bonne orchestration (insuflSsam-

ment incisive peut-être); on sent que l'auteur sait son métier et qu'il est Ferré à glace.

Chez nous, il n'y avait pas, à proprement dire, de Concert, mais une « Anthologie wagnérienne » ; avant chaque ouverture ou prélude, Catulle Mondes nous donnait sa musiqueàlui. Ahl je vous réponds qu'on applaudissait ses gloses épanouies, ses gloses mousseuses, ses gloses parfumées, dont les épines transperçaient l'indiscret stoïcien qui voulut émonder le cher Baudelaire « au grand cœur douloureux » ! Je regrette âcrement — c'est la première fois — d'écrire dans le même journal que Mondes, car la ferveur de mon admiration va peut-être, à quelques nigauds, paraître suspecte ; mais qu'y faire? ce n'est pourtant pas ma faute si, malgré ma ferme résolution d'être impartiale, je suis contrainte de relater que cette parole ardente embrasait le Cirque (même qu'il y faisait une chaleur!) Ce n'est pas ma faute si l'ironique et preste charge menée contre le goût surfait des publics allemands, infiniment moins musikalisch qu'on ne se plaît à le dire chez nous, a mis toute la salle en liesse, et je suis bien obligée de reconnaître que l'auditoire frémis-

sant d'enthousiasme a, par trois fois, acclamé l'orateur, le poète, chantant en strophes éperdues de lyrisme l'Amour et la Mort, et les mots entrecoupés du désir qui meurt et renaît, et les soupirs de l'abandonnement dans l'extase, et tout le vouloir de l'amour humain déshérité de pouvoir, qui sanglotent dans le prélude de Tristan et Iseult.

Nous l'avons admirablement joué, ce divin Prélude, avec une nervosité, une passion, une fougue... J'en étais toute chose. Et pour me rendre toute chose, vous savez ! Ce n'a pas été trop du pieux « Enchantement » de Parsifal pour me nénuphariser un peu. J'ai moins aimé la correction du Prélude de Lohengrin, un peu froide et comme lohengringalette. Dans l'Ouverture de Tannhceusei\ « prodigieux et initial résumé de la babélique grandeur des trois actes », dit l'auteur d'En route, vous vous rappelez le Chant des Pèlerins, « adorant et superbe, mâle et probe », tonnant aux cuivres, illuminé par la joyeuse tourmente de violons. Oui ? Eh bien I nos cuivres et nos violons ne marchaient pas trop bien ensemble, voilà tout.

Dans la salle, Marcel Schwob, « duc de la

pitié, prince de la terreur et roi des épouvantements » (Léon Daudet, Anatole France, Pierre Veber dixerunt), Montjoyeux redivi- Yus, Jacques Durand qui sourit quand Catulle proteste contre le choix du Tannhxuser à l'Opéra, et, pour la bonne bouche, le rond Blowitz. Trop de dames (ah ! ce Mendès!) pour les pouvoir citer toutes ! Je mentionnerai seulement la charmante Moréno, hiératique à son ordinaire, coiffée d'un chapeau bien moderne, mais hiératique tout de même.

-. Au Conservatoire, quelques jeunes musiciens : Julien Tiersot, dont les i)ie7odies.popnlaires des provinces de France font fureur ; Georges Htie et Ambroise Thomas ; la magistrature mélomane est représentée par le juge d'instruction Lascoux et le conseiller Casenave ; côté des dames : comtesse de Guerne, mademoiselle Roger, etc., etc. Dans Aicesie, Rose Caron est intéressante, corsage pailleté ouvert en carré ; Delmas se fait applaudir itou. Admirable, la marche religieuse du premier acte, dont Berlioz a su dire la pure harmonie, le rythme à peine sensible des basses dont les mouvements onduleux se dérobent sous' l'orchestre comme les pieds des prêtresses sous

leurs blanches tuniques. Compliments aux deux hautbois qui, après la seconde reprise de : a Non, ce n'est pas un sacrifice «, pleurent... La scène est sublime. Pour la bien rendre, déclarait avec raison l'auteur d'A travers chants^ le talent ne suffit pas, il faut du génie.

Madame Caron a du talent.

23 mars 1895.

Du monde au Cirque d'Été, mais du petit monde; j'ai vu dans une loge le ténor Gibert; aux premières l'esthète Raymond Bouyer, qui porte des apophtegmes à bras tendus, affirme Riotor; au parquet l'immortel auteur delaCzarine, musique gannacréontique, mais point d'autres célébrités.

Belle exécution de la Symphonie en ut mineur, sauf un joyeux accroc des cuivres (AZ^egro con brio) que le Patron sentait arriver — il arrive, leur accroc, il arrive! — Je vous dirais bien qu'en pressant un peu (Andante), le passage des bois en donne plus de solennité à la rentrée du thème en ut; je vous dirais bien [Finale) qu'à l'entrée de la deuxième idée en soli si l'on accentue sèchement les accords des bois, on fait comprendre au public — du

moins au public à prix réduits, plus intelligent que l'autre — qu'il entend là le thème initial du morceau; je vous dirais bien que jeregrette de ne pas retrouver (Coda) l'étonnant crescendo du trille de petite flûte tel qu'on l'obtient dans quelques orchestres allemands; mais si je vous disais tout cela, je vous raserais jusqu'au sang et j'aurais l'air pédante. Non plus sapere quam oportet sapere, a dit saint Paul. (Vous pensez bien qu'une Ouvreuse folâtre et versée dans les « auteurs gais » n'ignore rien de ce qui concerne les pit... pardon, l'Épitre.)

Voici Houfflack, livide d'émotion, — ne dis pas non, vieux, tu tremblais dans ta culotte et tu ne savais plus par quel bout prendre ton violon ; — délicatement, il fignole une douce Romance de Svendsen, puis il attaque une Tarentelle de son cru, entraînante, de compréhension facile et d'exécution difficile. Ces batifolages à l'italienne, agrémentés d'ébouriffantes acrobaties, fanatisent l'auditoire, et le sympathique Albert est rappelé trois fois par des dames enivrées qui semblent grises d'Houfflacryma-Christi.

Robe de soie àreflets de cuivre rouge, grand

cdI de guipure, talent de pianiste plus grand encore, madame Berthe Marx-Goldschmidt arrive (comme Marx en carême, c'est le cas de le dire) et perle avec une pureté classique, dédaigneuse des ficelles qui servent à extraire les bravos ignorants, le concerto en la mineur de Schumann où murmure, Sentamental, — le mot est de Nietsche, — un écho de la ballade du Hollandais volant; notre orchestre l'accompagne, et aussi une fenêtre grinçante qui horripile M. Lamoureux dont les sentiments démocratiques sont offusqués par ce bruit descendant des croisées. (Mon Dieu! je ne prétends pas ne vous en servir que d'absolument neufs.) Après, c'est une Pastorale variée de Mozart, d'une mièvrerie adorable; et la deuxième Rapsodie de Liszt, avec brouhahas dans le grave, imitations de cymbalons dans l'aigu, « tempo rubato » partout; bref, de la musique à éperons.

Bartet, de l'Opéra, un brun solide, chante le Cœur de Hialmar, qui effarouche un peu ce bon petit auditoire du jeudi ; les grandes filles des pensionnats chuchotent et s'éme^uvent : « C'est sauvage, ces vers; qui les a faits?— Leconte de Lisle, paraît-il. Ces no-

bles, ça se permet tout ! — Et comme ça grince, ces hautbois qui se frottent contre les violons! — Oui, on se croirait à la Société nationale, où je ne suis allée qu'une fois, et ça me suffit. — Maman dit que ce n'est pas de la musique convenable pour des jeunes filles... »

Laissons causer ces sottes, l'œuvre de Lutz a son prix: j'en aime, au début, la lugubre agitation orchestrale disant la détresse du héros blessé à mort, « appuyé des deux mains au tronçon de sa lame » et à une phrase de cor anglais, plaintive; parmi des sonorités wagnériennes passent les « Esprits de l'Air » d'Esciarmonde ; pour entourer d'une atmosphère de tendresse hautaine (trop tendre et pas assez hautaine à mon gré), la fiancée du guerrier Scandinave, blanche, debout « au sommet de la tour que hantent les corneilles », l'auteur a confié aux violoncelles une large mélodie caressante, et je m'étonne que le public n'ait pas vibré à l'unisson. Certes, j'en veux un peu au compositeur d'avoir manqué de force dans deux ou trois passages, notamment dans celui-ci : « Il est rouge et solide », — il s'agit d'un cœur; — mais pourquoi chi-

nerais-je un débutant de notre Cirque? Le patron ne joue déjà pas si souvent les jeunes. Donc, Fiat Lutz!

28 mars 1895.

A deux heures et demie, fidèl io poste, j'écoutais une des Ouvertures de Léonore; vous savez qu'il en existe des bottes, comme le dit la chanson : Les ouvertures de Léonore, — Quand y en a plus, y en a encore ! M. Lamoureux avait choisi la troisième, où le public m'a paru goûter un duetto pour flûte et basson, et surtout une trompette ianfarant dans la coulisse ; bravos modérés ; « la conclusion ne paraît pas propre à exciter les applaudissements », a remarqué Berlioz.

Le violoncelliste Ronchini, qui souhaitait des acclamations, ne les a pas obtenues, malgré la petite plate-forme supplémentaire où il s'est installé ; il est plus facile de voir exhausser une estrade que des vœux de succès, et ce Kol Nidrei intempestif — qu'il aurait fallu réserver pour le 9 du mois de tisri — n'a pas

remporté un de ces triomphes après lesquels l'exécutant peut se pousser du Kol. En revanche, on a fort applaudi la première suite pour Peer Gynt^ surtout la « Danse d'Anitra » (rien de commun avec celles de Grieg d'Egout), si délicatement jolie qaand le - dialogue de violons et des trois altos babille sur un langoureux contre-chant de violoncelles, parmi les pizzicati des autres cordes, égayés d'un triangle qui tinte...

Enrobe de satin blanc libéralement décolletée (manches tombantes et corsage pailletés d'argent), très imposante, madame Lili Lehmann apparaît et détaille Marguerite au rouet belle de simplicité douloureuse, puis elle attaque son fameux Roi des aulnes, avec une science si raffinée, des jeux de physionomie si dramatiques, une habileté si poignante à clamer les plaintes épeurées de l'enfant, puis à murmurer — presque bouche close — d'une voix irréelle, fantômale, les prières qui s'achèvent en menaces du Roi des aulnes (diable ! ma phrase est un peu longue !) que le public en délire rappelle quatre fois sa Lili — manibus date Lilia — et la force à repiquer. C'est trop p'our une cantatrice à peine désin-

fluehzée! Et la Mor^ d'Iseult, un quart d'heure après, s'en est ressentie, ce que je trouve at- Tristan.

Dans la salle, depuis le comte Hoyos, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, jusqu'à ce virtuose en bas-âge réclamier à outrance, cliquetant de médailles comme une bannière d'orphéon, et que je ne nommerai certes pas, tout le monde applaudit ; je cite, au hasard des souvenirs : mesdames de Bonnières, Pouquet, Delpire, Aderer ; nombre de littérateurs : le talentueux Vielé-Griffin, Fernand Gregh dont le père fait applaudir le Capitaine Roland au Théâtre-Mondain ; Durocher dont .on joue, sur la même scène, V Ermite excellemment musique- par Le Tourneux ; May, éditeur du Richard Wagner d'Ernst auquel .notre programme a discrètement emprunté une vingtaine de lignes sur Tristan, d'ailleurs parfaites ; Benoist, un joli brun ; Adolphe Jullien, un joli chauve; citons encore le fâcheux Blowitz qui est en relations avec tous les ennemis de la Frrrance, en relations ce suivies », comme dit Marcel Schwob au major Heitner, du 3^ maboule à cheval.

Et que de musiciens ! Ganne, Gabriel Fa-

bre, Axel-andre Georges, Noël Desjoyaux, Bemberg, Julien Tiersot, Gabriel Marie, Wittkowski, qui sait se cuirasser contre les mauvais procédés des éditeurs ; un bouquet d'artistes : mesdames Roger-Miclos, Leroux- Ribeyre, Rose Caron, Galitzin, Devoyod, — ah ! elles sont trop ! — Voici encore Della- Sudda-Bey, Sarchi, dépossédé de son fauteuil, et qui grimpe au promenoir puis se précipite au parquet, pour remonter aux premières, où il se fixe enfin ; voici le docteur Blondel qui, mis en goût par l'audition d'Eue, projette de faire entendre Ruhezahl, si Hue ne s'y oppose pas ; voici Pierre de Bréville, dont on va donner chez le comte de Saussine, certaine Sainte Rose qu'il Lima...

A propos de Mécènes mélomanes, il urge que je vous signale la merveilleuse audition du Rheingold^ — traduction inédite d'Alfred Ernst, — frénétiquement applaudie par le public d'élite qui se pressait dans les salons hospitaliers de M. Gaupillat ; la version, inutile de vous le dire, ne ressemblait aucunement aux fades livrets confectionnés par des scribouilleurs qui auraient certainement fini par dégoûter le public français de Wagner ainsi

travesti ; sobre, puissante, d'une plasticité merveilleuse, elle a été unanimement déclarée digne de l'œuvre originale, de même qu'elle a trouvé des interprètes dignes d'elle ; un adorable trio de filles du Rhin (mademoiselle Lundh, Voglinde au timbre jeune et frais ; mademoiselle Lefranc, Wellgunde consommée ; madame Colombel, Flosshilde dont la voix expérimentée a des caresses savantes), une Erda aux prédictions dites avec une sombre grandeur, mademoiselle Roger ; côté des hommes : M. Girette, capable de soutenir sans faiblesse le rôle écrasant de Wotan (des bravos sans fin ont éclaté après son splendide Salut au Burg nouveau) ; Alberich-Guyot, énergique, vibrant, grandiose dans la malédiction de l'Anneau ; M. Damad, un géant impardonnable de tuer son frère Fasolt-Willemin, farouche à souhait comme lui (pour tous deux, succès'., gigantesque); M. Humbert, inouï de cautèle pleurarde dans le rôle de Mime qu'il chante en musicien hors ligne ; enfin M. Vimont, tout à fait bon, parole Donner. Et Loge, demandez-vous? Loge c'était la grâce voltigeante, la souplesse et la ruse, et c'était la perfection, — car c'était Ba-

gès. Pour orchestre, Risler plein de feu. Cortot adjuvante.

Plus qu'un mot : au Trocadéro, le président de la République a déchiré ses beaux gants blancs à force d'applaudir l'ampleur de style et de voix déployée par madame Héglon Répubhque dans Ode triomphale d'Holmes; c'était au bénéfice de « l'orphelinat des chemins de fer «, — probablement les locomotives sans père ni mère.

3i mars 4895

La Vivandière.

Je commence par vous déclarer que ia musique de Godard, reCainquée par Tami Paul Vidal, a obtenu autant de succès qu'en aurait pu avoir la Fille du régiment ou même celle du tambour-inajo7\ Je parie pour deux cents représentations. Dire que ça vaut Parsifaly c'est autre chose.

Le décor du premier acte représente l'entrée d'un castel des environs de Nancy, quia fort grand air, — on dirait un château de Nancy... Martel. Sensation quand arrive une compagnie de soldats républicains qui semblent descendus d'un cadre de Raffet ; sales, déguenillés, poudreux sous « leurs habits bleus par la Victoire usés », comme pindarisait l'autre Déranger, ils entonnent une

chanson de route (sur le vieil air de Larifta) dont je ne crois pas que les paroles soient d'Henri de Régnier.

C'est l'adjudant Tue-Mouches Qui en guerre est parti ; Il avait des cartouches, Mais n'avait pas d' fusil !

Le président de la République rit de bon cœur et s'amuse comme un jeune homme, ce qui fait chuchoter à une jolie anglaise, Faure est vert!

Successivement, nous faisons connaissance avec le sergent Fugère- La-Balafre qui a Pâme droite et la bouche de travers; puis avec la vivandière Marion-Delna ; enfin, avec le jeune ténor Clément, l'amoureux de la chose, culotté de clair, guêtre, sans moustache, l'air d'un travesti presque ; la Vivandière lui chante une petite marche en fa (c'est incroyable ce qu'il y a de petites marches en fa!), alerte : « Viens avec nous », dont les brusques oppositions de nuances enthousiasment non seulement le jeune homme, mais aussi le public qui a voulu l'entendre deux fois.

Cela vous intéresserait-il d'apprendre que

le début du motif d'amour de M. Clément rappelle un peu la 2^ mélodie en ré de l'Adagio de la Neuvième? Non ? Je n'insiste pas. Sachez alors que mademoiselle Delna se fait cribler de bravos pour sa manière câline de murmurer quelque chose qui n'a rien de beethovenien, « Do, do, Venfantdo)), sur les paroles « T'as pas connu ta mère... » adressées à l'infortunée mademoiselle Laisné, marrie du départ de M. Clément, que son père a maudit pour lui apprendre à crier la Marseillaise : « Vous n'êtes plus mon fils, vous ne verrez plus jamais que Mon daud ! »

Inutile de vous dire que le fugitif va se couvrir de gloire dans les rangs républicains, gagner ses galons de lieutenant et, vers minuit, épouser la mignonne consolée. Ah!

l'auteur la connaît dans les Gains I

Immense succès pour le Duetto-Carmagnole que chantent, en Vendée, au deux, La Balafre et un autre bleu: C'est Stofflet qu avait promis De fair de nous un salmis. La salle en redemande, malgré jM. Danbé, qui n'éprouve qu'une joie Danbérée. Succès aussi pour la Prière des deux femmes (en 1794!), un peu bien déplacée, ce me semble, de même

que la croix de mademoiselle Laisné. Il est vrai que nous sommes en pleine Convention. On se pâme à la romance de la Lettre : Ces deux brins de jasmin^ agréable et diantrement banale, avec son dessin obstiné de cor qui sonne l'appel des pompes à incendie, sol la, sol la, sans doute pour nous rappeler que la musique est de feu Godard.

Mademoiselle Laisné (après le retour du thème de la Cardiaque signalé plus haut) dit gentiment une phrase où il est question de petits oiseaux ; n'empêche que le jour où j'entendrai une réflexion sur les nids qui ne sera pas enjolivée de trilles de flûtes imitatifs, je serai bien contente.

Pour prouver qu'il est digne d'avoir reçu un fusil d'honneur, La Balafre nous raconte, en musique, sa première affaire, avec un entrain de tous les diables; le piccolo siffle la charge, la grosse caisse imite les coups de canon, le public bave de délire patriotique, il en bisse. Et, pour l'achever, on lui sert un Hymne orphéonique avec harpes. Rends notre âme douce et clémente Au désespoir des malheureux. Alors, ça devient de la frénésie !

Après, c'est des chœurs bachiques et des

danses entre Vendéennes et Républicains ; je ne me serais jamais figuré qu'il y eût, à cette époque, tant de sympathie entre les fiancées des chouans et les patauds quelles devaient' souhaiter à tous les diables : « Vendée rétro, Satanas ! )^

La Balafre danse « la Fricassée », est applaudi par le public qui crie, comme les belges congophobes « L'Afrique assez ! » Il danse de nouveau, est applaudi de plus belle, sue comme Eugène, s'éponge, etc. Les bravos ne s'arrêtent que pour permettre l'audition d'un intermezzo, genre Cavalleria rusticana, un tantinet mascagneux.

Le marquis de Rieul s'évade, je fais comme lui, navrée de songer que Porchestration impitoyable de la Vivandière va peut-être tuer le magnifique organe de Delna, encore si vivant hier (pardon 1), mais incapable de lutter contre ces .trompettes Delnaturées.

Cependant, aux cuivres, tonne le chant du Départ. Pourvu que Marion n'ait pas à déplorer bientôt le départ du chant !

2 Avril 1895.

Pluie, trombe, avalanche de concerts ! C'est Madame Henry Jossic qui donne un somptueux Récital de piano avec, au programme, Thème et Variations de l'ami Chevillard, les « Bûcherons » extraits de Poèmes sylvestres dont l'auteur ne pouvait être que Dubois (succès énorme, je gage; il y aura cent sapins à la porte, ne croyez pas que je vous fais monter à l'arbre), un vieil air de Hasndel qu'il serait hsendélicat de ne point applaudir et un lYocturne d'Henry Jossic que, dit l'auteur, elle perle à ravir. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse {sic).

C'est mademoiselle Julia Robert qui fait valoir (avec la brillante musique écrite par Chabrier sur la Chanson pour Jeanne de l'enchanteur Catulle Mendès), les Poèmes d'un

jour, inspiration délicieuse de Gabriel Fauré accolée à des verres de Grandmougin, coco en diable, et le Clair de lune de Vincent d'Indy, accompagné par l'auteur lui-même, attraction que je ne pouvais me dispenser d'Indyquer.

C'est enfin la Soirée-Paulin, où Pa?'is en ballades, d'un poète expert à Magnier les rimes, succède à la pantomime qui nous montre « Pierrot rouge » épris de Colombine-Depoix aux yeux de flamme. — Que voulez-vous ? on n'est pas de poix.

Mais j'ai hâte d'arriver au Concert d'hier, presque uniquement composé d'œuvres de Franck, et que M. Lamoureux, pour cette raison, a été si désolé de ne pouvoir conduire t En dépit de cette absence, l'exécution a été presque toujours parfaite, notamment celle des Djinns, un poème symphonique pour piano et orchestre, dont le jeune Cortot a tiré fort bon parti malgré le déplorable instrument de Komte sur lequel il s'escrimait. (Quel dommage de nepass'être adressé à un bonfacteur. Erard n'est pas Komte !) Le début, d'une tristesse morne, hésite parmi des sonorités étranges, presque indistinctes ; lors, l'instru-

mentation grossit, et, avec Tentrée du piano, le caractère fantastique s'accentue encore, à peine éclairé vers le milieu de l'œuvre par une lueur de fugitive tendresse; l'inquiète agitation de l'orchestre trépide encore, puis, en un decrescendo admirable, s'apaise, et s'éteint dans un recueillement solennel ; on applaudit, et l'adolescent élève de Diémer s'en va prendre un djinn-cocktail bien mérité.

Toujours de Franck, les Variations symphoniques ont emballé l'auditoire, surtout r Allegro, de rythmes prestigieux, de sonorités savoureuses, construit sur le premier thème (d'abord indiqué par le piano) dans ce ton de fa dièze majeur, si éblouissant que je ne peux l'entendre qu'avec des lunettes bleues.

Plus qu'un mot : Maurice Lefèvre me prie d'annoncer qu'au Théàtre-d'Application Judic gazouille de nouvelles chansonnettes. Peuh ! A quoi bon vous en informer? Dès qu'elle est affichée quelque part, le public y court comme au feu. Et déjà la Bodinière est trop petite ! Si j'étais le Patron, je la prierais de donner quelques séances au Cirque-d'Eté : elle y chanterait sa musique habituelle, et, pour

peu qu'elle y adaptât des paroles vaguement allemandes, nos abonnés Tacclameraient avec exaltation, tous convaincus d'applaudir du Wagner.

5 avril 189'j.

Ces birbes du Conservatoire en ont vraiment une couche ! Pendant la Pastorale, ils roupillent; pendant le chœur a capellad'Em'ilio del Cavalière, ils pioncent ; pendant l'ouverture de Benvenuto Cellini, ils s'enveloppent dans leurs fourrures avec un fracas capable de couvrir les trombones mugissant la grandiose phrase cardinalice du dernier acte : « A tous péchés... »; seule, l'ouverture de la Grotte de Fingal les émoustille hébride leurs instincts soporifiques, grâce à l'astuce avec laquelle Taffanel en tripote tous les mouvements, multipliant les AlleGrottos réveilleurs, original sans jamais tomber dans le Grottesque. Un public d'empotés comme ça, non! Combien j'aime mieux les auditeurs qui se pressent aux exécutions du Cirque, ou

même à celles du Châtelet, ou même à celles de la Roquette!

Berlioz, vous ne l'ignorez point, voyait dans le premier morceau de la Pastorale des pâtres « d'une allure nonchalante » ; l'orchestre du Patron, en ses jours de nervosité, leur donne parfois une allure de chasseurs à pied ; mais, au Conservatoire, ils semblent plutôt se traîner comme des culs-de-jatte : il en faut pour tous les goûts. Très amusant, le basson têtu jetant son monotone fa, do, fa dans les chants de hautbois, obstinément, jusqu'à l'arrivée de la tempête. — Rappelez-vous comme l'auteur d' A travers chants sait dire l'immense trait chromatique parti des hauteurs de l'instrumentation, qui vient fouiller jusqu'aux dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui renverse tout sur son passage. Bravo, vieil Hector !

Dieu me garde de débiner le ballet du Prince Igor ! Mais je suis étonnée qu'on ne joue rien d'autre de Borodine ; pourtant je sais de lui une pittoresque symphonie en mz bémol, intéressante en diable (sauf le dernier

morceau, redoutablementschumannien) ; c'est la maison Leduc, je crois, qui édite ça. Je m'en assurerai auprès de Vieilleville la première fois que j'irai chez lui à l'heure où cet excellent chef de boro dîne .

A la Société nationale de musique, je suis folle de l'étrange et savoureux Trio écrit par d'Indy pour clarinette, violoncelle et piano; depuis rOuueriure jusqu'à l'étincelant Finale où les divers thèmes de l'œuvre reparaissent et viennent saluer l'auditoire, c'est un enchantement de sonorités neuves, d'adorables trouvailles rythmiques. Dans le Chant élégiaque, il y a un moment où la clarinette reprend la phrase initiale à l'octave basse du violoncelle, ce qui est plutôt contraire à la position normale de ces deux instruments, n'estce pas? Ce procédé « gamin » produit un effet de gambe d'orgue épatant ; et puis enfin, faut bien s'amuser un peu, on ne peut pas toujours jouera l'épicière.

Et le Divertissement, avec ses alertes pizzicati de clarinette ! Et le talent inouï de Mimart ! Et le coup d'archet si bath de H. Gillet ! Et les doigts nerveux de Pierret, pianiste talentueux que sa barbiche révolutionnaire et

son toupet intransigeant font ressembler à Rochefort! Ces trois exécutants avaient infiniment peu répété, et c'est à peine si je m'en suis aperçue à quelques flottements du scherzo.

Généreusement, madame Jeanne Remacle a chanté de pauvres petites choses notées par M. Toinet (?) pour trois pièces des Intimités qui, vrai, n'y gagnent rien. La première, Hier le vent du soir... m'a paru en si bémol ; je vous le dis, parce que je n'ai pas trouvé autre chose à y remarquer (sauf une prosodie, peuingénieuse); la seconde voudrait bien ressembler à du Fauré; la troisième — en forme de valse lente — m'a fort amusée, oh ! pas à cause de la mélodie, mais parce que l'auteur, ayant à musiquer ceci : Nous allions au ver- . ger cueillir des bigarreaux. Avec ses beaux bras blancs en ynarbre de Paros, Elle montait dans -V arbre, a réuni les deux premiers vers et fichu un arrêt de trois mesures entre Paros et elle, de sorte que la scène devient macabre, de ce carabin qui s'en va cueillir des bigarreaux avec les bras de sa belle, préalablement coupés, j'imagine. Grâce au talent de madame Jeanne Remacle, on n'a

pas sifflé. Grâce au talent de madame Jeanne Remacle, on a beaucoup applaudi le Conte d'amour, de Bœllmann.

Mais le plus beau concert, c'est celui qu'on fêtait chez le comte de Saussine, où, devant les plastrons neigeux et les aristocratiques épaules, plus blanches encore, du faubourg Saint-Germain, s'est déroulé un de ces programmes « avancés » comme en peut seul composer le musicien d'avant-garde dont la devise est Gault ahead. On a surtout goûté mademoiselle Vormèse, une violoniste au jeu passionné qui a fait merveille dans l'éblouissant quatuor de Castillon, et mademoiselle Galitzine dont le violoncelle — Gaston pour les intimes — s'est montré digne partenaire de la harpe de mademoiselle de Riancey (dans une hymne d'allure plus réactionnaire que les autres morceaux) ; la musique de M. Delafosse convient aux vers de M. de Montesquiou-Fezerisac ; M. de Bréville, dont M. Bagès a divinement soupiré la Bernadette, a conduit lui-même sa Sainte Rose de Lima, chantée avec beaucoup d'autorité par mademoiselle Roger, et fort applaudie. Je m'en voudrais de ne pas dire que, dans la grande scène du

Christ d'Armor et Ked^ accompagnée par Siivio Lazzari lui-même, M. le comte Jean de Gonet a montré un talent que plus d'un professionnel pourraitlui envier, j'en appelle aux Gonetsseurs.

Et mademoiselle Mellot a déclamé — hiératique, oh ! combien ! — YOubli, magnifique, dj Heredia, puis le Cippe, d'Henri de Régnier, qui est allé aux étoiles. Cippe itur ad astra!

7 avril lS9o.

Si nous ne sommes pas sanctifiés jusqu'aux moelles, ce ne sera toujours pas la faute des musiciens qui, tous, se fendent la nuque en quatre pour bondieuser leurs mélodies, cette semaine, et rivalisent d'efforts pour amener le pécheur à compositions, — aux leurs, s'entend. Un four, le concert d'orgue Guilmant, bien que l'excellent organiste de la Trinité ait joué en perfection le 12^ concerto en si bémol de Hgendel, mais V Allegro exultant d'héroïque fierté n'a pas éveillé dix applaudissements en tout, et mademoiselle Pregi n'a pas eu beaucoup plus de succès avec un vieil air de Schutz dont, pour ma part, j'ai fait mes schutz gras. La Berceuse de Marie de M. Lefebvre est un aimable Marievaudage.

Déblayons : M. Gaston de Mérindol a joué avec une sèche élégance, salle Erard, de très

nombreux morceaux, entre autres une Pastorale de son maître Stavenhagen, et une sonate de Beethoven (op. 110) où il a un peu merdoyé.'

D'un talent plus sûr, mademoiselle Ten Hâve nous a présenté le Concerto italien de Bach et de médiocres musiquettes (Reinecke, Percy Gitt, et aultres), brillamment interprétées ; Jean Ten Hâve, violoniste agile, pourrait jouer plus juste sans inconvénient.

A la Bodinière, projections des dessins bibliques de Gustave Doré, musique de tout le monde. — Bagès acclamé dans Parsifal, fragments longuets de la Rédemption gounodique où l'on m'assure que le vicomte Esdouhard s'est montré un fils de Dieu très satisfaisant; il ne faut pas que Jésus-crie.

AuCirque-d'Hiver, M. Lamoureux donnait, vendredi-saint, la 2^ scène du 2^ acte de T7'2Stàn ; pour de la. musique pieuse, c'est pas de la musique pieuse ! Après tout, M. l'abbé Hébert disserte bien sur le « Sentiment religieux » qu'il découvre dans cette oeuvre de passion échevelée ; ils m'épatent, ces prêtres wagnériens édités chez le protestant Fischbacher.

Mes enfants, c'est un rude morceau qui inquiète encore pas mal de wagnéristes, — je dis des plus huppés — par la répétition des idées et le médiocre intérêt humain de sa poésie métaphorique (ce mot est d'Alfred Ernst, pas de moi). Je laisse de côté l'authoress qui a traité ces pages enfiévrées « d'hallucination hystérique », mais je suis obligée de vous dire que Wagner lui-même, lors de la reprise à Munich (en 1872), a exigé une large coupure (de la page 207 à la page 219, partition d'orchestre), où s'engloutissent des beautés en foule, et notamment l'apostrophe exaltée de Tristan : « Béiii soit ce breuvage, et ses sucs merveilleux etsapuissance auguste!... » planant sur lès motifs du philtre et de l'amoureuse ivresse. Hermann Lévi en pleurait.

Que ce soit au Cirque d'Hiver ou au Cirque d'Eté, vous pensez bien que le Patron, plus wagnérien que Wagner, se fiche pas mal des amputations demandées par l'auteur ; Kalisch et Lili Lehmann chantent tout, sans passer une note ; ils en ajouteraient plutôt, ah ! mais ! On les paie cher, c'est vrai, mais ils nous en donnent pour l'argentde M. Lamoureux, depuis laconjônction des deux amants qui s'étreignent

dans une « amplexion » ardente (pour parler comme le Sâr le plus beau, le plus digne d'envie) jusqu'à l'arrivée du fidèle serviteur criant : « Sauve qui peut ! » — trop tard, d'ailleurs, — cependant que résonne une fanfare de chasse pour indiquer l'approche du mari dixcors. En somme, ce duetto ne dure guère que trois quarts d'heure.

Violente sensation, comme toujours, après la célèbre Invocation, où les voix des amants se mêlent en une extase passionnée — à nous la pédale de la bémol et les syncopes du couple adultère et celles du quatuor con sordini, et les tenues voluptueuses des bois — pour implorer cœur à cœur, lèvre à lèvre, la nuit d'amour qui leur fait oublier l'hésitante lenteur des temps paresseux et les afi'ranchit du monde, en une extase que ne trouble pas assez la voix inquiète de Brangtene (mademoiselle Mangin ;. Et pourtant elle chante en allemand, elle aussi, de façon à être comprise des pauvres amoureux!

Foule compacte : Abel Hermant, qui vient chercher au Cirque le frisson de Bayreuth, Henri Houssaye qui est de l'Académie, Jules Jouy qui en sera, Berardi à la barbe d'or

pâle, Madeleine Lemaire, Marcel Proust, mesdames Invernizzi, Segond-Weber, Devoyod, Brandès, toutes frénétiques applaudisseuses de Delmas dont on aurait bien voulu bisser les Adieux à la Valkyrie, mais Wotan voir s'ils viennent! dit Catulle Mendès.

Elégant, le Sommeil de la Vierge, de l'astucieux Massenet. Ah! ce' violoncelle, ma chère ! J'en appelle à Marcel Prévost, ne vaudrait-il pas mieux intituler ces joliesses le Somm,eilde la demi-Vierge?

/5 avril 1895.

L'heure faisandée à laquelle prit fin le concert Lamoureux du Vendredi maigre ne m'a 'pas permis d'insister, dans ma dernière Lettre d'avant-hier, sur tous les numéros, applaudis par les snobs qui remplissaient la salle aux parfums encrottinés du Cirque d'Hiver.

Brièvement, je mentionnerai une Madeleine au désert y avec clarinette et effets poncifs, noblement dite par Delmas, mais qui ne fait pas mon Blau ; selon la poétique expression d'une charmante danseuse de l'Opéra, « Pour écrire ça, lleyer s'a pas fichu une méningite ».

Délicate exécution de la petite Fugue en Egypte : Berlioz, avec ce thème exposé par les violons, pris et repris, qui donne bien l'impression des bergers se rassemblant devant l'étable de Bethléem, cette couleur savamment naïve, ce pastiche si réussi qu'on

pourrait le qualifier Pastiche Géraudel, flatte les faux sceptiques que nous sommes, toujours friands de légendes pieuses, férus de vitraux gothiques : « Tout homme a dans le cœur un Gâchons qui sommeille », a déclaré le yoghi Paul Masson.

Que M. Kalisch, d'une voix moins fraîche que celle de M. Muratet, mais plus solide, chante le Preislied en allemand, soit; qu'on le lui bisse, c'est déjà moins gai ; mais que madame Lili Lehmann (mince de décoUetage !) lance — avec une énergie un peu monotone— l'air dedonaAnna,encoreenallemand, zut ! Elle pourrait bien, au moins, nous sortir ça en italien, d'autant plus que, le concert comportant la grande scène du deux de Tristan, toujours en allemand (ça, il le faut), nous avons dû avaler le Kalisch jusqu'à Lilie. En vérité, je vous le dis, c'est trop hacher de paille en une seule séance, devant un public prodigue de bravos, il est vrai, mais dont les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne comprennent pas plus l'idiome de Wagner que celui de Li-Hung-Chang; quand on pense que^ dans ce même Cirque, jadis, les mêmes auditeurs sifflaient à toutes clefs la marche funèbre du

Crépusc2de des dieux! C'était idiot, certes ; mais trouvez-vous beaucoup moins niais d'applaudir ce qu'on ne comprend pas que de le conspuer?

Il y a d'étranges critiques dans notre bonne ville de Paris ; lisez plutôt l'invraisemblable jugement porté par l'un de ces messieurs (un compositeur doublé d'un journaliste !) sur Je Prélude de Tristan, celui-là même que M. Lamoureux exécutait l'autre jour avec la précision que ses adversaires mêmes s'accordent à lui i econnaître : « un morceau lent sans autre thème qu'une sorte dé gémissement chromatique, mais rempli d'accords dissonants dont de longues appoggiatures remplaçant la note réelle de l'harmonie, au2:mentent encore la cruauté. » Voilà ce qui s'appelle juger.

D'autres esthètes ont plus dignement parlé de cette page frissonnante, et Alfred Ernst mieux que personne sut définir, en termes d'un lyrisme érudit, « ce trouble accord du Désir qui résonne sur le dernier sanglot de la plainte du Mal d'amour, puis monte par degrés chromatiques, empreint de souffrances et de délices... » Quant au bon Schuré, il s'épanche

en tropes hydrauliques: « C'est un fleuve profond de passion qui tantôt se redresse contre ses bords ou bouillonne en écumantsur des récifs, tantôt s'élargit en nappe immense, tantôt, etc., etc.. » Il y aussi le mystique, Nerthal, si ému qu'il on oublie la syntaxe et analyse les soupirs étouffés de l'orchestre « qui s'élargissent en de g; andes {sic) effluves. »

Mais c'est assez citer, et je préfère constater, sans plus de gloses, que l'orchestre de M. Lamoureux a mirifiquement enlevé ce morceau qui a occasionné tant de littérature, aussi bien les violoncelles épatants dans leur exposition du célèbre la, si do do (l'Amour né d'un regard) que les violons incomparables quand ils élancent leurs grands traits qui montent, montent toujours, ardents comme des lapins...

Au Châtelet, VEnfance du Christ a paru longue, du moins sa première partie ; décidément, ce dialogue des soldats, et la répétition fuguée du thème de la marche, et le decrescendo delà patrouille qui s'éloigne, non, ça n'est pas drôle. Long aussi, le grand air du Tétrarque Hérode (point accompagné par des

Tétrarcordes comme vous pourriez le croire), écrit dans le mode phrygien, qui semble provenir du mixolydien, si j'en crois l'érudit Alfred Ernst auquel j'emprunte un peu de 'son hérodition. Le hautbois dissimulé dans le gosier de M. Warmbrodt a fait applaudir le célèbre « Repos delà Sainte Famille », surtout quand le ton de la mineur cède la place à 'celui de la majeur ; un effet sûr, ce détournement de mineur.

Après Parsi/ai, — où les pianistes remplissant l'office des sonneurs de cloches do, sol, la, mi, pourraient peut-être taper en mesure — l'auditoire, peu à peu, s'égoutte, et, pendahtle Tuha mirum,, les partants font un tel chabannais que Colonne s'arrête un instant énervé, tel le Patron quand un de ses auditeurs se permet de cligner de l'œil un peu trop fort « pendant l'exécution des nior^ ceaux ». Mais quelle différence entre lesmoUes indignations d'Edouard et ces foudroyantes colères du potentat, du Roi l'ire, qui terrorisent mes collègues du Cirque (pas moi") ! Je blague, mais j'applaudis sans arrière-pensée le programme affiché pour dimanche prochain : Rheing 0 Id B.yec la traduction d'Alfred Ernst,-

celle-là même qui a transporté les élus admis à l'entendre chez Mécène-Gaupillat. C'est très bien, ça !

A Taffanel-House, motet n° 7 de Bach, et Requiem de M. Lenepveu, ce dernier beaucoup plus goûté que le vieux cantor auquel les abonnées le déclarent indéniablement supérieur. Ecrite pour la cathédrale de Rouen, cette musique en verre filé n'a rien perdu de ses qualités souriantes et câlines en passant delà Seine-Inférieure à celle (supérieure) du Conservatoire ; au cours d'un Dies irse bien construit, j'ai remarqué une phrase, roucoulée par madame Vachot, Qui Mariamabsolvisti, si gracieuse, si moelleuse, si onctueuse lEnfin, si Bach a du suc, Lenepveu a du sucre.

On autorise M. Pister à faire jouer, au Jardin d'acclimatation, la Polonaise de Joncières. Etonnez-vous, après cela, de la mortalité des animaux !

Ah! j'allais oublier de citer le nom du critique antiwagnérien laidement irrévérencieux à l'égard du Prélude de Tristan : c'est un nommé Hector Berlioz.

16 avril 1895.

Quelle pluie ! Quelle boue ! Un temps à ne pas mettre Blowitz dehors ! Et, pourtant, nombre de seigneurs avaient envahi le Chàtelet, sans crainte des grippes et des ouvreuses menaçantes (je vous les recommande, les placeuses de Colonne, une surtout, une vieille rageuse à pince-pif, préposée aux fauteuils d'orchestre — côté des impairs, bien entendu; — elle voulait boulotter Bruneau, gifler Maurice Lefebvre, tomber Félicien Pascal ; seuls Alcanter de Brahm et Straus l'ont amadouée, celui-ci en la couvrant d'or, — une jolie. pièce quatre-sous, — l'autre avec un sourire).

Si du Tillet était venu hier prendre des notes pour la Revue bleue et Corneau pour le Jour, si Witkowski avait lâché les coquil-

lards de Vouziers, si George Vanor avait interrompu la taille des phrases dont il va, cet après-midi, endiamanter à la Bodinière Félicia Mallet, si Job avait quitté son crayon, Ambroise Thomas sa chaise-longue, Gunzbourg son théâtre monégasque — (où Wgasque tant de moné !), — Paul Braud son piano, Lascoux ses instructions, Paul Robert ses brosses, Chevillard son beau-père, c'est, que le programme pistache du Châtelet promettait des merveilles. Il les a presque tenues !

Passons rapidement sur Touverture de Patrie^ ronflante, vulgaire, racoczkique et médiocrement jouée, qui biz et... A cette olla-' patrieda succèdent trois scènes, inédites, de William Ratcliff, dont je jure de parler sans Heine et sans crainte. Vous n'ignorez pas que le personnage présenté par Tami Louis de Gramont a les plus mauvaises fréquentations et l'habitude d'occire en des duels sans témoins les prétendants à la main d'une Marie dont il veut le devenir [le = mari, vous comprenez?) — Quand le rideau, non, quand Fournets se lève, un prélude tempétueux se déchaîne, où j'ai remarqué deux motifs, celui

qui doit caractériser le site sauvage, — un petit trou pas cher — où se passe l'action ; celui de Ratcliff, construit sur deux accords mineurs s'enchaînant par des tierces également mineures (il me semble que je ne suis pas très claire, tant pis!). D'abord exposé par le quatuor, il ne tarde pas à envahir tout l'orchestre, fait un tapage de tous les diables et couvre parfois la voix du chanteur; survient lord'Douglas (comment va ce pauvre Wilde?) qu'annonce un thème d'une jolie crânerie, joué pianissimo par les cuivres. Duel. Ratcliff écope. Le motif local reparaît, aggravé d'un autre, déjà entendu, et qui se désarticule loufoquement pour traduire l'état mental du blessé en train de bafouiller (ce doit être le motif des apparitions, mais je n'en suis pas sûre). Imprécations en si majeur, forcenées : « Avec mon pied, comme avec un pilon — Je ferai jaillir le poison — De vos poitrines décharnées ». Puis une flûte soupire le gracieux motif de Marie (qu'au début nous avaient présenté les cordes), accompagné par le mélancolique violoncelle de Baretti, et c'est tout. .Je ne suis pas assez calée pour porter un jugement définitif sur cette œuvre que je n'ai

entendue qu'une fois, mais la partition de Leroux, congrûment chantée par MM. Fournets et Gibert, m'a paru vivante, scénique, toute remplie d'effets. D'ailleurs, si l'on joue un Ratcliff en France, ce sera celui de Mascagni. Doux pays ! roucoulait le doux René Boylesve.

Raoul Pugno aux doigts délicats mozartise sur un Pleyel discret le Concerto en ut mineur de Beethoven, où Ton a surtout goûté le germe de : « Salut demeure chaste et pure ! » et les fantaisies d'un basson démesurément maboule. Camille Erlanger en pleurait, — celui qui a du talent, ne pas confondre avec celui qui a de la galette.

Comme on redonnera dimanche prochain la sélection du Rheingold (avec le premier tableau sans coupures, faut l'espérer) j'indique seulement le vif succès qu'elle a remporté ; M. Gandubert est un ' dieu du Feu un peu éteint, mademoiselle Baldocchi une Fricka un peu menue; mais laissons Logue et ce petit Poucet qui, du reste, ont montré des quaUtés; ne chinons pas certains mouvements, — par ex. l'alourdissement, grâce aux cuivres, de ce grandiose tableau du Walhall

au début du deuxième tableau ; — ne révélons pas que la trompette a lancé sa fanfare de l'or douze mesures trop toi, disons plutôt l'excellent trio des Filles du Rhin (Mademoiselle Planés,, bien mal partie, s'est vite remise; mademoiselle Pregi a été très bonne ; mademoiselle Eléonore Blanc, parfaite) ; constatons que les six harpes ont fait merveille pendant que s'arrondit, dans le ciel purifié par Donner, le pont immense, l'arc aux sept couleurs qui va conduire les dieux dans leur nouveau palais. (C'est rudement beau, ce grand motif en sol bémol!). Citons encore l'alerte Stoullig, cet amour de Boisard, le directeur de la Critique qui Bans à moi, Gabriel Marie qui pense aux petites femmes, Adolphe Jullien qui ne pense à rien, et félicitons, de tout cœur, le roi des traducteurs wagnériens, Alfred Ernst.

A la Société nationale, triomphe de Jeanne Remacle dans la Bonne Chanson, le plus délicieux écrin de Fauré. Pierrot a très bien joué la sonate de Lazzari (pas le troisième morceau, par exemple, ah non !) avec Crickboom; une petite pianiste a bousillé longuement, et Ton a fêté les quatre morceaux pitto-

resques, plus intéressants qu'expressifs, — j'adore le scherzo — intitulés Quatuor, par de Bussy. D'ailleurs le public n'y a vu que du feu.

Dimanche 21 avril 1895.

J'ai déjà eu l'honneur, nobles et féaux amys, de vous décrire la semaine dernière William Ratcliff, tableau à la manière noire, de Leroux, que le public du Châtelet, hier, a vigoureusement applaudi. Pourquoi- vous redire que le thème irascible du héros, d'abord entendu aux cordes, se répand peu à peu dans tout l'orchestre et forme, naturellement, la trame musicale du monologue de Ratcliff- Fournets, où il s'adjoint un autre motif, celui des apparitions qui, bien entendu, revient souvent, et me revient aussi. Beaucoup de vigueur et de trombones. Si je ne craignais de contrister l'ami Louis de Gramont, j'insinuerais que son collabo, gars talentueux d'ailleurs, tarasconne un peu son orchestration, parfois, et a « doubles cuivres » comme Tartarin « doubles muscles ». Mais j'aime beaucoup la

lente Invocation au suicide, si nirvanique, de Ratcliff songeant au baiser de feu du pistolet : J' aimer aU à presser ta bouche sur ma bouche, et le thème d'une juvénile fierté annonçant l'arrivée de lord Douglas qui Wilde une vieille querelle avec son ennemi, et Ténergie de Gibert, et la rage de Fournets vaincu quand il entend tinter les funèbres accents dou glas mortuaire.

Passons sur l'indiscrète ouverture de Phèdre où ma mie Massenet a intercalé un thème rappelant le fameux récit de la mort d'Hippolyte : « V'iàton fils que j'Théramène! » et contons que Raoul Pugno a joué — épatamment — le Nocturne en fa dièze (y a des chopins que je préfère à celui-là), puis le Concerto^de Grieg qui a fait pousser des grieg's d'admiration, puis je ne sais plus quoi. Comme disait une chanson de ma jeunesse : « Et Pugno raoulait, raoulait. Et Pugno raoulait toujours. Ah! le joli gars que Pugno mes amours! » Rappelé avec frénésie, il a dû se rasseoir devant son Pleyel et perler sa Sérénade à la Lune pendant laquelle Vielleville, orgueil de la maison Leduc, versait des larmes d'extase grosses comme des noisettes.

Entr'acte, pour permettre de lorgner tout à l'aise Rose Caron et quelques chanteuses de moindre rayonnement; George Vanor me donne une place pour la Bodinièreoù les câlineries de son verbe atténueront les polissonneries du répertoire Mallet (Félicia ou Mes fredaines, susurre Paul Masson); voici le directeur de la Critique, grand suiveur de femmes, dont la devise est << Je Bans, donc je suis », Emile Strausaux yeux tendres, Schneider fécond en contrepetteries, Adolphe Jullien, Tiersot idem, Henri Mazel dans un pardessus café au lait où il y a plus de lait que de café, Paul Dubois qui préfère le Chanteur florentin aux chanteurs de Colonne, Varet qu'avait prévu Boileau : « Rien n'est beau que Yaret, Varet seul est aimable ».

Les fragments (trop menus) du Rheingold sont acclamés, grâce à la merveilleuse traduction qui, outre la signification du verbe wagnérien, conserve l'intégralité des images poétiques qui l'irradient, avec une fidélité absolue envers le texte musical dont Alfred Ernst n'a ni modifié un rythmé ni altéré un intervalle. Les cors qui échelonnent les notes constitutives de la Urmelodie le font d'une manière

moins originelle qu'originale; parlons franc, ils bafouillent, sans donner le moins du monde l'idée du bercement des vagues du Rhin, oh! Dieu non! Mais le trio des moqueuses ondines qui font la nixe à Alberich est gracieusement chanté, — mademoiselle Pregi fait merveille — et efface cette mauvaise impression. Tous applaudissent, sauf un wagnérien de Nantes, marri des coupures qui, pour nous autres pauvres parisiens, n'ont plus rien D'estrange.

Le baryton Fournets a bellement salué le Walhail; Donner-Vieuillea tonitruéavec trop de mollesse l'Incantation de Forage, à la va te faire foudre; j'ai trouvé M. Dantu aphone ou peu s'en froh; eh bien ! malgré toutes ces faiblesses, l'impression a été très grande, — et la couronne aussi. Car deux inspecteurs sont venus apporter une couronne tricolore à Colonne qui ne s'y attendait pas, non, pas du tout, et a paru surpris autant que charmé, charmé autant que surpris. Finis colonnat opus, chuchote à Georges H lie le secrétaire de nos Kuncerts, venu en catimini, comme . Roméo chez les Capulets.

On me dit que j'ai contristé Debussy en parlant sans révérence de son très curieux

ENTRE DEUX Ain S 289

Quatuor; pas possible! Que Fauteur ne se méprenne pas une seconde sur les intentions de l'Ouvreuse ! Je le tiens pour un musicien de race, intuitif, nerveux, passionné, jamais banal; il m' arrive parfois de ne pas comprendre, dans sa musique, le pourquoi de certaines réalisations, alors je le dis, mais je dis aussi que dans le Scherzo pleure un grand appel mélanco d'allure orientale... sol, /a dièze, ré, fa... pour lequel je donnerais tout Loti; je dis que la subtile polyrythmie des pizzicati à quinze-huit, je dis que la douceur rêveuse de VAndantino en ré bémol me consolent de certaines sonorités un peu agressives, un peu chat-dans-la-gouttière, après leS' quelles on donnerait cher pour entendre un accord parfait.

Wagner, qui était tonal quand il le jugeait nécessaire, parle quelque part, avec dégoût» des inutiles « orgies de modulations »... Mais, je sens ça, Wagner est en passe de devenir affreusement réactionnaire!

29 avril 1893.

Tout à Tannhseuserl On le répète à force chez le conseiller municipal Gailhard. Alfred Ernst et Poirée lui consacrent une apologie, d'ailleurs truffée d'idées justes, mais d'où il appert que ni dans Tristan, ni dans Parsifal, Wagner n'a jamais rien imaginé de plus saisissant que les « quintes descendantes » dont abonde le rôle de Vénus. Je crois superflu de mentionner que la maison Durand a tenu à éditer cette Apoloquintose, mais je serais heureuse que les auteurs Voulussent bien m'expliquer comment il se fait que le motif « caractéristique » de ce qu'ils nomment le Thème d'intercession reproduise exactement, note pour note, une phrase du petit Chœur des fiançailles dans lequel les figurants brabançons engagent Lohengrin et Eisa à pénétrer dans l'asile « où les attendent les félicités

de l'amour ». Même musique, signification différente : alors, quoi ? Peut-être bien que le motif en question n'est pas si « caractéristique » que ça !

Sans doute surchauffé par ces gloses lyriques, le public de l'Union internationale de musique couvre de bravos l'Ouverture de ce Tannhseuser si discuté, page grandiose, où Huysmans (un gars!) a somptueusement développé l'opposition du Chant des Pèlerins « adorant et superbe, mâle et probe, qui déduit l'épouvantable fatigue du pécheur descendu dans les caves de sa conscience » et des « appels de lubricité, des élans d'Au-delà charnel jaillissant de l'orchestre. » N'empêche que la clarinette se montre faiblarde dans sa grande phrase de la Séduction cythéréenne, ré, ré, ré, sol (avec un si bémol lubrique) où je constate que si la tierce est altérée, c'est l'instrumentiste qui boit une goutte.

Les snobs des places chic n'ayant rien compris, mais là, rien du tout, à l'austère Fantaisie pour piano de Pierre de Bréville, l'applaudissent avec entrain, en vertu de ce raisonnement : « Puisque nous n'y voyons que du feu, ça doit être de la bonne musique », — condi-

tion nécessaire, mais pas suffisante, Messeigneurs. En l'espèce, d'ailleurs, vos acclamations ont raison : l'oeuvre,- grave et belle (comm«e la voix de madame Héglon), a surpris désagréablement certains bons petits camarades de l'auteur, qui ne le croyaient pas capable d'un tel effort. (C'est qu'ils ne le connaissaient pas comme je le connais !) Un thème solennel, en la. mineur^ sert de sujet aux différentes parties ; le second motif, base du Finale, se perçoit déjà dans l'Introduction et est exposé dans l'espèce de cadence qui suit la fugue, sous forme de récit. Difficultés d'exécution très grandes ; les idées ont de la hauteur, l'inspiration de la largeur... et les développements quelques longueurs. .

Le programme n'indique pas le nom du . poète à qui M. Georges Stuby, dans l'espoir nigaud de la musiquer, emprunta cette vision printanière, adorable : Des oiseaux sont venus te dire — que je te guettais sous les nias mauves, — car tu rougis en ton sourire — et cachas tes yeux en tes boucles fauves, aubade emperlée, exquise ; ne seraitelle pas de Vielé-Griffin? Quant à la mélodie

(si j'ose m'exprimer ainsi) de M. Stuby, je la trouve d'une navrante stubydité.

Un nommé Erik Satie (6, rue Cortot), qui aggrava de musiques putrides, jadis, je ne sais plus quel mélo chaldéen de Péladan, s'occupe à excommunier les gens de temps à autre. Ça vaut mieux que d'aller au café. Récemment, Teodor de Wyzewa et Lugné-Poé écopaient; c'est moi aujourd'hui. Cet acarus du Sàr prononce : « Vous avez fait un blasphème de votre jugement sur Wagner... Pour Moi, je puis le maudire tranquillement (vas-y, Ernest!) Mes mélodies dynastiques (parce que ses accords sont aigres comme du vinaigre d'Orléans), Mon expression d'athlète (de saltimbanque, plutôt) et l'ascétisme de Ma vie m'en donnent le pouvoir ». Soit, je veux bien, pourvu que je ne sois pas invité aux cinq-àscète de ce ponte-là, faux maboule et véritable idiot.

A la Société des Auditions de musique nouvelle, un Quintette dédié par M. de Waillyà la mémoire de César Franck, salade symboloprétentieuse où l'Introduction a pour but, assure la Notice analytique a d'évoquer l'âme de Franck », ce q^ui exigerait, du moins, que

les instruments jouassent dans le médium; une phrase indique les années de lutte à la recherche du Beau, le Largo indique « le rêve étoile », le Moderato indique « la joie pure qui semble prévoir l'avenir glorieux » mélangé des souvenirs « de la désespérance assombrissante » (quelle langue!), et le tout indique chez l'auteur une forte dose de naïveté.

Ce quintette ambitieux a été exécuté Wailly que vaille.

o mai IS95.

Assez peu de monde à l'Union internationale des musiciens, malgré un programme kruffé de promesses; le soleil en est cause, et iussi l'annonce, pour demain soir, de Tannhseuser, qui lance dans la plus fantastique îhasse aux billets les miches tannhaeusérieux. A. M. Alfred Bovet, le grand dénicheur d'autographes, on a voulu faire payer un fauteuil l'orchestre vingt-cinq louis, qu'il a refusés i'ailleurs; dame! écoutez donc, on a Bovet aérer Wagner !

De la haute et originale Sonate pour piano et violon, de Sylvio Lazzari, ne fut point exécutée décemment l'introduction en mi mineur où se dessinent déjà les deux thèmes principaux de l'ouvrage ; le violoniste grinçait, le pianiste pataugeait, le public souffrait. Dire que de tels maladroits réussissent à faire

trouver long le bel allegro où les deux motifs se développent, s'entrelacent, se combinent avec une fantaisie merveilleuse, et qui demeure thématique, pourtant! Meilleure interprétation de l'adagio, d'une coupe point ambitieuse, mais très personnelle. Ta coupe n'est pas grande, mais tu bois dans ta coupe, ô Sylvio! Bravo pour la joyeuse fanfare à septquatre! Bravo pour le trait final à l'unisson, qui, partant de la basse, me rappelle Madame Marlborough, parce qu'il monte, lui aussi, mironton, mirontaine, si haut qu'il peut monter! Pas banale, la Valse de Méphisto, de Listz ! Le plus flambard des abbés y a caracolé tout son saoul, harpes savamment chatouillées, frémissements énervés du triangle, plaintes voluptueuses du violoncelle en folie; je rougissais, mal à l'aise, en écoutant ce poème de luxure orchestrale qui sent véhémentement le fagot, — un fagot où Saint-Saëns tailla les pantins de sa Danse macabre. Les bravos crépitent ; aux fauteuils, un monsieur se lève, siffle, et se rassoit très content de son petit effet, — il n'y a pas d'effet sans pose; — c'est, me dit-on, un musicien du nom de Thomeur (?). Connais pas du tout. Sans doute un de ces

•compositeurs qui ont des symphonies géniales en '< puissance », mais jamais la puissance de les écrire. -Du reste, il a tous les droits du monde à s'appeler Jean des En- Thomeur, étant, comme son rabelaisien ancêtre : « bien fendu de gueulle et bien advantaigé en nez. »

A VAssociation des compositeurs étrangerSy grandis.^ime concert : passons rapidement sur une « Danse de satyres », — une symfaunie, alors? — musique grossièrement réaliste dont la verve brutale, malgré certaines trouvailles rythmiques, n'est point de celles qui satyre mes bonnes grâces.

Composée « d'après un poème de Rodenbach », la symphonie de M. Van Get n'en vaut pas mieux pour cela, confuse, prétentieuse, gauche, fort indigne du poète en qui se synthétise et se symboHse l'intense, la délicieuse tristesse des vieilles Flandres, comme l'a dit excellemment Rosny, que je cite toujours, il peut en être certain, sans la moindre iRosny.

J'ouvre une parenthèse pour vous supplier d'aller applaudir à la Bodinière madame Segond-Weber dans ses récitations de proses rythmiques « que Bergon réchauffa des sons

de ses musiques «, d'exquises musiques, ma foi, le Hibou, notamment, où une désolée phrase de flûte s'éplore, et aussi la très ingénieuse reconstitution des cristallines sonorités javanaises, à se croire transporté au Konipong-; j'écoutais avec kompongtion. La tragédienne, admirable, justifie le dicton : « J'aime moins être le premier à Rome que la Segond-Weber ». Quant aux paroles de madame Marie Kryzinska, n'en déplaise à Maurice Lefèvre qui les enguirlande d'épithètes fleuries, hum !...

L'avis du vieux prince de Sagan sur Wagner mérite d'être ramassé : « Je ressens absolument la même impression, écoutant sa musique, que quand je contemple une jolie femme ». Je m'en doutais! cet aristocratique Coupe-Toujours ne ressent absolument rien quand il entend du Wagner.

12 mai 1895.

« Tannhaeuser » à l'Opéra.

L'histoire des Cloches de Cornevilley égayées à la première représentation, puis acclamées à la trentième, pâlit à côté de celle de Tannhseuser qui, conspué à la première^ s'est relevé à la quatrième, hier soir, avec un succès dont les partitions de certains Joncières pourraient bien, elles, ne pas se relever de sitôt.

Il est vrai qu'entre cette première et cette quatrième l'œuvre a subi un petit relâche de trente-quatre ans. Cependant les choses n'ont pas beaucoup changé d'une représentation à l'autre : Tannhœuser est encore une œuvre puissante, comme en 1861 ; la plupart des interprètes ne jouent pas davantage sur la musique ; madame Sasse, interviewée par un

adolescent du Journal des Débats, confesse ingénument qu'elle n'a pas encore réussi à comprendre le rôle d'Elisabeth (Sasse pourrait bien) et madame Caron s'efforce, respectueuse, d'imiter sur ce point sa devancière.

,Mais, pardon, connaissez-vous le sujet ? Non ? Alors lisez l'analyse qu'en a donné un de mes meilleurs amis, M. Henry Gauthier- Villars ; une fois renseignés, vous comprendrez mieux mon jabotage.

Dans une grotte mystérieuse aux flancs des monts de Thuringe, Tannhseuser, le Minnesinger sans rival, vit auprès de Vénus une vie de voluptés pécheresses, loin du monde qu'il méprise, mais que son âme irrésolue ne tarde pas à regretter. Un jour, s'arrachant des bras de la déesse, il invoque Marie. Aussitôt, parmi les fracas du tonnerre, le Vénusberg s'écroule : dans la candeur du renouveau, au pied de la Wartbourg, le pécheur se retrouve, attendri aux sons d'un cantique de pèlerins qui dit les joies de la pénitence et l'inébranlable affirmation de la Foi.

Au deuxième acte, c'est le grand tournoi

de poésie, dont les concurrents vont se disputer, devant la foule immense qui remplit le palais du Landgrave, le prix que va décerner sa nièce Elisabeth. La joute commence. Bientôt, enfiévré par lamtte, aveuglé par l'orgueil et la vengeance divine qu'irritent ses luxures inexpirées, Tannhaeuser raille les pures tendresses célébrées par Walther, la loyauté rude de Biterolf ; les strophes ardentes se pressent sur ses lèvres, c'est le triomphe de la chair qu'il proclame, et frémissant au. souvenir des damnables ivresses, il épouvante les voûtes de la Wartbourg avec le chant même de la montagne maudite, l'hymne à Vénus. Un cri de fureur s'élève, les glaives étincellent, mais, entre eux et l'infâme, Elisabeth s'est jetée, la prière à la bouche, et Tannhaeuser, enfin repentant, baise, avec des larmes, la robe de la vierge, avant de partir pour Rome, chercher l'absolution.

Son pardon, il ne l'a pas obtenu. Malgré ses pleurs et l'âpreté de sa pénitence, il n'a reçu que cette parole : « Tu ne seras pas s'auvé avant que le bâton en bois mort du pèlerin refleurisse ! » C'est la damnation éternelle ! Alors que les complaisances infernales soient

douces au pécheur repoussé ! Puisse Vénus reprendre son amant infidèle 1 Et la montagne s'ouvre, et la déesse approche, tendant ses bras victorieux, et l'enfer tressaille d'espoir, quand apparaît sous les roseurs de la première aurore, le cortège funèbre d'Elisabeth, morte en offrant sa vie pour le salut de celui qu'elle aimait.

La piété des voix innocentes monte au ciel ! « Heureuse la vierge, heureux le pécheur pour lequel elle pria. « Troupe émerveillée, les jeunes pèlerins apportent la crosse du prêtre qui les conduit, tout enguirlandée de fleurs soudaines. Tannhseuser s'agenouille et meurt pardonné.

Premier acte. — Tafianel lève son bâton ; on acclame l'Ouverture, plutôt connue, toujours belle ; puis le rideau suit l'exemple du bâton et toutes les lorgnettes se braquent sur le Yénusberg. Enchantements variés, algues, rochers, nymphes, une Léda dont je cygnale le voluptueux mouvement de genou à ceux de l'orchestre ; dans le fond, une sorte d'aqueduc, pour expliquer que Tannhaeuser reçoit là un

aimable arcueil. Coquillages divers (c'est le metteur en scène du ballet qui fait la moule). Des sirènes s'ébattent devant une cascade, transparent symbole. L'ingénu taureau d'Europe excite les rires d'une « partie du monde ». Bacchanale d'un calme attendrissant malgré les efforts de quelques satyres agitant des castagnettes qui ont dû ravir les abonnés du Théâtro-faune.

Habitué aux bacchanales de Bayreuth dont les débordements sont (bac) canalisés avec moins de sagesse, Van Dyck revandyck le droit de quitter ces placides orgies et déclare à Vénus qu'il en a assez ; il le lui redit sur tous les tons, en ré bémols en ré naturel, en mi bémol, de plus en plus applaudi. Quand la belle déesse, souffrant encore d'une inflammation de la corde vocale (pourvu que cette corde ne soit pas une ficelle !) et, vexée de jouer ce qu'elle appelle une Panne (mazette I purpureus pannus, alors), elle chante son rôle sans se fouler, avec des intonations non pa phos mais sans rien qu'on puisse cythère. Et puis, quel costume déplorablement pudique ! Que Vénus ait la voix couverte, passe, mais la gorge !

Changement de décor : une vallée aimable [vatlée et me ama, disaient les ^.nciens), bois et rivière, chasse et pêche, jolis points de vue, notamment celui de mademoiselle Agussol que certains abonnés trouvent excitante au possible dans son costume de petit berger ; volontiers^ils mettraient la main à la pâtre.

L'immobile stupeur de Van Dyck, puis le cri empoignant qu'il jette, et sa chute à- genoux, déchaînent l'enthousiasme de toute la salle. On en oublie que les pèlerins viennent de chanter un peu bas, sans doute par humilité.

Septuor. Renaud barytonne suavement ; que ne m'àppelé-je Armide ! Van Dyck « renaît à l'espérance » selon l'étonnante version (par manœuvres internes) chantée à l'Opéra. Les dou ze cors jouent avec une discrétion peut-être excessive. Les chiens brillent par leur absence, sur Tordre du ministère qui n'a pas voulu qu'un théâtre subventionné pût être accusé de pactiser avec les meutes.

Deuxième acte. — Succès pour le duo entre Tan.nhaeuser et Caron-aux-tresses-blondes -, je n'apprécie pas, je constate. Je constate aussi que Wolfram est tout de rouge habillé, tandis

que, compensation inattendue, on a vêtu Tannhseuser de gris. A moi, le contraire eût semblé plus naturel. Marche réglée comme à Bayreuth, c'est-à-dire très bien. Speebh de Delmas rempli de landgravité noble. Un- petit page s'approche des chanteurs, tenant une coupe de for-me ancienne (il y a, comme ça, quelques coupes un peu vieillies dans Tannhseuser)^ où chaque chanteur dépose un billet. A ce moment, le baron D..., qui n'attache pas ses chiens avec des saucisses, s'imagine qu'on va faire la quête, prend peur, se lève et fuit.

Pour tirer au sort, on choisit la personne la plus innocente de la société ; c'est madame Caron, bien mise, ma foi : robe blanc et bleu clair, manteau de brocart d'or. Puisse-t-elle n'avoir jamais d'autres brocards à supporter! Van Dyck, infidèle à son amour pour Elisabeth, s'agace des maladresses de ses concurrents ; ilenrugitletraître, etsplendidement, l'Hymne à Vénus. Quel feu ! Mal guéri de sa mélodie vénérienne, il joue en paillard, les autres jouent empaillés.

Tout de même, il faut qu'une œuvre soit belle -pour résister à la manière dont tout ce

monde-là — Van Dyck mis à part — l'interprète. Pas un élan, pas une émotion vraie, pas un geste à point. De la façon dontmadame Caron la chante, si j'ose m'exprimer ainsi, l'intercession d'Elisabeth devient incompréhensible, longue, presque maCaronique. Mais le pécheur, prostré sur les degrés du trône, halète de sanglots, et sa clameur de détresse, révélant le drame aux plus tardigrades, venge l'œuvre profanée. Applaudissements furieux. Il n'y a pas à s'y tromper, Tannheeuser a le vent (dyck) en poupe. Ce fracas de bravos réveille un gros Monsieur qui dort, au troisième rang des fauteuils, s'étire un peu penaud et réédite, pour toute excuse, cette explication jadis si fade sous la plume de Mérimée : « J'admets le poème, mais je me tanne aux airs ».

Troisième acte. — Décor qui devrait être automnal, mais trop de feuilles aux arbres, sans doute pour compenser ce que le décor du un avait d'insuffisamment printanier.

Entre nous, c'est parce qu'on fait servir le même pour les deux saisons ; si jamais on colle un conseil judiciaire aux directeurs de l'Opéra, j'en serai épatée !

Vive sensation après la Prière d'Elisabeth, mais la lumière éclaire trop, ce n'est pas comme la direction. Croyez-moi si vous voulez, mais madame Caron, dans le mimodrame qui précède sa mort, joue exactement sur la musique. Bravo! Mieux vaut tard que jamais. Wolfram sucre délicieusement sa Romance de l'Etoile face au public, — ■ lâche donc la rampe ! — tandis que l'astre négligé s'extermine à lui briller dans le dos. Puis voici le récit du pèlerinage où Van Dyck est sublime ; l'orchestre s'efforce, Renaud se distingue, mais pas le machiniste, qui amène Vénus sur un sofa. Un sofa! Cré billion!... Allons, ne jurons pas ! Aussi bien, devant le pécheur pardonné, toute la salle pleure ou applaudit ; on se sent meilleur, on s'embrasse au vestiaire. L'éditeur Durand n'a plus d'épiderme palmaire, tant il s'est frotté les mains. Bref, la quatrième de Tannhxuser s'achève triomphalement. «Comme cela nous change, disait Sarcey, du public des premières ! »

U Mai IS9o.

P. S. — Matinée-concert-théâtre-prome-

nade-lunch, cet après-midi, à Passy, pour inaugurer — dans la splendide propriété de M. Mors — la salle de spectacle, tout simplement merveilleuse, qui vient d'y être construite.

Triomphe pour les airs de la Basoche (l'ami Messager boit du lait), et aussi pour certains couplets dePlanquette, non menli-onnés sur le programme, « C'est un rien... » que vous devez connaître au moins de Riputation. Madame Landouzy gazouille, landouzyrette, landouzyra. Les chœurs dirigés par M. Carré sont fort goûtés, comme l'organe de M. Soulacroix, comme le buffet.

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